Deux autres « disparues » (II) : Sun Min

Parmi les personnes « arrêtées » les 9 et 11 novembre, il y a Sun Min, une diplômée de l’université de Pékin investie depuis de nombreuses années dans les luttes féministes et le soutien aux travailleurs. Nous publions ici la traduction ( depuis celle donnée sur le site du China Digital Times) d’un texte écrit à son sujet par Zheng Churan, l’une des « Feminist Five ».

Mon idole a disparu.

J’ai bien du mal à écrire ces quelques lignes. Il est assez simple de dire à tous que Sun Min est mon idole, mais d’expliquer pourquoi elle manque, cela nécessite que je me plonge dans mon ancienne vie. Je ne sais vraiment pas quel type de langage est à la hauteur de la tâche de décrire ce qu’on ressent quand quelqu’un que l’on aime vient juste de disparaître. C’est comme lorsque j’ai moi même disparue ( lors de l’arrestation des « Feminist Five » en 2015 ndt). Mes camarades ont d’abord dû laisser couler leurs larmes avant de passer aux mots.
J’ai consacré Sun Min comme mon idole bien avant de la rencontrer réellement. C’était un jour de l’hiver 2012. Je m’étais rendue dans une zone industrielle pour une discussion sur le féminisme avec des travailleurs. A l’époque je ne comprenais rien aux classes et au travail. La discussion a porté sur l’activité de mon groupe de défense des droits des femmes: nous avons parlé de la lutte contre la violence domestique et de discrimination sexuelle.
Une « grande soeur », ayant repéré notre groupe de travailleurs, avait saisi mon épaule gauche avec enthousiasme et dit d’une voix joyeuse : «  Sun Min tu es de retour ? » Je me suis retournée, embarrassée, et ai demandé «  Qui est Sun Min ? »
La grande soeur eut un hoquet de surprise «  Je pensais que tu étais Sun Min ! Tu es son portrait craché, vraiment ! »
Nous avons bien ri à ce sujet. Je me suis dit que ma jumelle Sun Min devait être bien populaire tant la « grande soeur » semblait heureuse de la voir. Après avoir écouté la discussion sur la violence domestique et la discrimination sexuelle, un travailleur a levé la main pour poser une question.
J’en ai assez des spectateurs masculins qui font des problèmes et posent des questions biaisées. Je deviens toujours un peu apathique quand on en vient aux déclarations des hommes. Mais à ma grande surprise, le gars a posé une question très profonde concernant le féminisme. Il a en effet demandé quelles améliorations de la «Loi sur la protection du personnel féminin» il fallait défendre. Il a poursuivi en soulevant les problèmes qu’il avait rencontré pour faire face à la violence domestique dans son entourage et les obstructions qu’il avait connu pour l’empêcher de signaler des incidents dues à celles-ci…
« He bien ! Ces hommes sont vraiment évolués ! » me suis-je dit. A l’époque je ne pouvais pas comprendre que des hommes conscients des questions de genre pouvaient exister dans ces zones industrielles glauques. D’ou venaient-ils ? Avaient-ils été transplantés là ? Il y avait-il des graines d’une telle attitude ?
J’ai fait part de cette découverte à une amie, ouvrière dans le coin. J’ai poussé un soupir d’étonnement : « le terrain local doit être très bon ! »Elle m’a regardé comme si j’étais une idiote: «  Tu penses vraiment que ces gars pourraient se préoccuper des questions de genre naturellement. ? Tout cela c’est grâce à l’influence de Sun Min. »
Cette Sun Min, après avoir obtenu son diplôme de deuxième cycle en études des femmes à l’université de Pékin, s’était constamment tenue aux côté des ouvriers des zones industrielle. Puisque la proportion d’hommes dans cette zone était élevée, elle interpellait chaque jour des ouvriers, s’accroupissait à côté des stands de nourriture et en buvant de la bière les sensibilisait méticuleusement et par petites touches à l’égalité des sexes et au droit du travail. C’est pourquoi des années plus tard, je voyais des hommes aussi éclairés, soutenant le droit des femmes dans la zone industrielle.
C’était très difficile pour une misanthrope telle que moi, d’imaginer comment Sun Min pouvait, années après années, jour après jour, aller discuter de classe et de genre avec chaque ouvrier, un par un. C’était un travail exigeant, la conquête consciencieuse des coeurs et des esprits. Cela supposait vraisemblablement beaucoup de patience et de ferveur.
C’est ainsi que j’en suis venu à considérer Sun Min comme l’une de mes idoles. J’espérais égaler sa force et son assiduité à défendre l’idéal féministe.
Je l’ai finalement rencontré, tout à fait par accident. Bien sûr, ses lunettes à monture rouge étaient pareilles aux miennes. Tout le monde a dit qu’on se ressemblait. La différence était qu’elle s’habillait de façon très banale, comme si elle ne s’était jamais préoccupée de faire correspondre les habits et qu’elle avait simplement mis un t-shirt sur pantalon de randonnée à séchage rapide acheté dans un magasin de fournitures de plein air. Ses cheveux courts, légèrement dorés étaient coupés courts de façon à révéler ses oreilles et son front. Ses yeux scrupuleux vous regardaient avec une grande concentration. Sur un ton sérieux, elle a dit «  Salut Datu, moi aussi je suis féministe ! »
Nous avons tout de suite discuté comme si nous étions des amis proches qui ne s’étaient pas vus depuis des centaines d’années. Peut-être que d’autres ne pouvaient pas nous comprendre alors que nous parlions et rions comme des cochons. Sun Min n’était pas le genre de fille coquette. Elle passait son temps à étudier et à agir. Encore étudiante en première année à l’Université des femmes de Chine, elle a rejoint les trois groupes sur le campus qui s’occupaient des questions rurales. Chaque semaine, ils se rendaient dans un village du périmètre de Pékin pour donner des cours aux enfants des travailleurs migrants, dans le cadre d’un programme éducatif pour les zones sous-développées. Dans le vaste Pékin, ces allers-retours prenaient au moins deux heures, mais Sun Min ne pouvait pas oublier à quel point les enfants étaient mignons. Beaucoup de parents ouvriers étaient trop occupés à soutenir leurs familles pour prendre soin de leurs enfants. Cela désolait particulièrement Sun Min. Elle passait beaucoup de temps sur ces questions.
Ses recherches sur les femmes ont porté sur les travailleuses migrantes. Les ouvrières qu’elle rencontrait sur le terrain, sortant du lycée pour aller directement travailler en usine, lui rappelait ses amis proches: forcées de mettre fin à leurs études, obligées de travailler dans des usines et d’envoyer de l’argent à la maison. Elle nous a raconté une fois un incident dont elle a été témoin lors d’une réunion matinale dans une usine. Le patron a hurlé toute sorte d’insultes à ses travailleurs, sa bouche dilatée comme un anus pulvérisant des excréments. Mais les gens ne pouvaient que baisser la tête. Ils ne pouvaient pas répliquer, ils devaient simplement endurer ces violences verbales . Sun Min nous a dit qu’elle était tellement en colère qu’elle a pleuré. Elle ne pouvait pas s’arrêter à la recherche. Elle devait faire quelque chose pour remédier à ces injustices.
Sun Min était tellement pleine d’une ardeur vertueuse que j’avais parfois l’impression qu’elle était comme ces héroïnes modèles des opéras de l’époque de la révolution culturelle. Mais j’ai surtout trouvé Sun Min particulièrement humaine et intéressante, et, de plus, son style de féminisme était unique. Par exemple, elle m’a raconté le moment où sa classe était sur le point de partir en excursion, et les garçons avaient une destination en tête. Elle était en désaccord, affirmant qu’elle ne voulait pas y aller. Elle a senti que les garçons étaient trop autoritaires, n’écoutant pas les souhaits de leurs camarades de classe. Elle a donc convaincu tout le monde de se passer du voyage et laisser les garçons jouer seuls. Il y eut un départ en mauvais termes, mais, me dit-elle soudainement et sérieusement, à la fin tout fut pour le mieux: la destination initiale a été le lieu d’une inondation ou d’un tremblement de terre. Étonnamment, le méprisable chauvinisme masculin leur avait sauvé la vie. Nous avons tous les deux ri. Cette interprétation des événements était tout à fait politiquement incorrecte, mais aussi très vraie.
Elle racontait toujours des blagues incroyables d’un point de vue matérialiste. Pendant ses années dans la zone industrielle, elle avait souvent des problèmes d’estomac. Discutant avec travailleurs, elle sautait souvent les repas. Le temps libre des travailleurs étant souvent très restreint, elle devait donc souvent debout tard. Petit à petit, sa santé s’est détériorée. Elle portait un maigre cardigan, même en été, pour ne pas attraper un rhume. Tout le monde la pressait de faire attention à sa santé et de pas mourir prématurément. Mais elle répondait en se moquant elle-même: «Vivre jusqu’à cinquante ou soixante serait très bien. L’important est la valeur de la vie. «
J’ai toujours imaginé que si elle avait vécu à l’époque révolutionnaire, elle aurait sûrement été une héroïne, portant une épée et prête à tout pour débarrasser le peuple d’un fléau. Elle aimait Qiu Jin, le révolutionnaire anti-Qing. Lors d’un festival de printemps, afin d’éviter que les sollicitations répétées de sa famille pour qu’elle se marrie, elle s’est enfuie. Le jour de l’An, elle était à Hangzhou, sur une rive du lac ouest. Sur la tombe de Qiu Jin, elle a chanté «Luttons pour le droit des femmes » . ”Nous aimons la liberté, nous buvons une coupe de vin pour la liberté. Et elle brandissait une épée, en disant librement et naturellement: «n’aime pas les habits rouges du mariage rouge, aime les armes militaires . »
Bien sûr, aux yeux de beaucoup de gens, des personnes comme elle, débordants d’idéalisme et de ferveur, sont toujours un peu bizarres ou naïfs: quand elle ne pouvait pas dormir, elle chantait vigoureusement «Che Guevara. « Elle adorait photographier des paysages qui s’harmonisaient avec les mots du président Mao. «Attendez que les fleurs de montagne brillantes soient en pleine floraison». Quand elle lisait quelque chose d’excitant, elle le partagerait avec vous sur WeChat, des choses comme «La liberté a des attributs de classe»… Ce genre de passion semble dépassée, inadaptée au courant dominant, mais elle est pourtant rare et précieuse. Quelqu’un qui pouvait être si naturel et si débridée, tout en faisant toujours ce travail méticuleux de plaidoyer pour l’égalité des sexes et les droits des femmes, doit sûrement être dans son cœur plein de bonne volonté envers l’humanité quelqu’un qui ne pourrait jamais perdre espoir dans l’avenir.
Si proche du peuple, cette héroïne a pourtant récemment disparu. Selon les informations qui circulent c’est à cause de son soutien aux droits des travailleurs et aux causes étudiantes que la police l’a emmené. Mais pour l’instant, nous ne savons pas où elle a été emmenée ni ce dont elle a été accusée. De nombreux étudiants impliqués dans les luttes pour les droits des travailleurs ont disparus. J’ignore à quel type de traitement terrible ils vont être confrontés. Il est difficile de comprendre ceux qui les ont arrêtés (ou peut-être délibérément, ne veulent-ils pas être compris ?). Ces étudiants poursuivent des idéaux de justice et d’équité. Ils ne peuvent être perçu par les autorités que comme très stupides ou naïfs, ou alors peut-être désœuvrés et prêts à semer le trouble. On leur demandera peut-être: cela ne suffit pas de bien vivre sa propre vie? Pourquoi diable défendre les droits des autres?
Mais bien sûr si ils se mêlent des affaires des autres c’est parce qu’ils sont comme l’héroïne Qiu Jin, doté de la même force intérieure, possédant le même espoir d’une époque de « fleurs de montagne lumineuses en pleine floraison. » Ils veulent que toute l’humanité soit libre et fraternelle. Ils ne pourraient jamais se contenter de mener une vie centrée sur leur seule satisfaction personnelle.
Si ces paroles sont criminelles, veuillez arrêter tous ceux qui espèrent un changement et un monde meilleur (plutôt que pire). Qu’en dites vous, vous qui ne pouvez tolérer les gens éclairées, la bonté ou le courage.
Où sont-ils maintenant, ces gens courageux et naïfs? Sont-ils sains et saufs? Quand mon idole reviendra-t-elle pour que nous puissions chanter et boire, et nous réjouir de cette vie brève ? Il fait froid désormais. Est-ce qu’elle porte assez de vêtements chauds? Est-ce qu’elle mange régulièrement? Est-ce qu’elle dort suffisamment? Sera-t-elle faussement accusée? Traitée injustement? Humiliée? Battue? Découragée par un tel acharnement ? Indépendamment de tout ce que je sais ou pourrais savoir, je ne peux pas oublier Sun Min. Je ne peux pas oublier regard sérieux, sa manière décontractée, dépareillée, modeste, ses cheveux coupés pour gagner du temps, quelqu’un qui au cours des 6 dernières années a parlé pour les femmes, pour leur donner plus de pouvoir, avec chaque mot qu’elle a prononcé.
J’espère que tu es saine et sauve.

Deux autres « disparues » (I) : Shen Mengyu

La répression continue contre les travailleurs de Jasic et leurs soutiens ( voir posts précédents). Ainsi les 9 et 11 novembre, 16 nouvelles arrestations ont eu lieue alors même qu’on est toujours sans nouvelles des personnes arrêtées au mois d’aout. Précisons que terme arrestation semble pour le moins impropre puisqu’il s’agit de kidnappings en bonne et due forme, ainsi Zhang Shengye un des étudiants les plus actifs dans la lutte, a été violemment emmené en pleine nuit sur le campus de l’université de Pékin selon le récit de ses camarades.
Le 11 aout déjà c’était Shen Mengyu qui avait été enlevée en pleine rue par des hommes de main probablement à la botte des autorités locales. On est sans nouvelles d’elle depuis. Nous publions ici la traduction du texte « autobiographique » rédigé par cette activiste et traduit en anglais sur le site Red Balloon solidarity. ( On trouve dans cette version de l’article de nombreuses photos illustrant le propos de Shen Mengyu). Nous évoquerons demain une autre « disparue » récente, Sun Min.

De diplômée de l’université Sun Yat Sen à travailleuse à la chaîne : je n’ai aucun regrets.

En juin 2015, j’ai obtenu mon diplôme de mathématique et d’informatique de l’université Sun-Yat-Sen. Mais contrairement à mes pairs, je n’ai pas choisi d’aller travailler dans les buildings de bureaux. J’ai choisi au contraire d’aller dans les districts industriels et de devenir ouvrière. Mon choix n’était pas basé sur une fantaisie soudaine ou un intérêt éphémère, mais était profondément inscrit dans mon expérience et ma compréhension de la situation actuelle des travailleurs et ma conviction qu’il faut que cette situation change. Pendant mes études à l’université Sun-Yat-Sen, plusieurs séminaires et discussions m’ont permis d’avoir un aperçu de la vie des travailleurs. J’ai vu des victimes d’accident de travail, écrasés sous la roue du développement économique et les travailleurs de Foxconn se jetant des toits, leur vie ne valant que peu de choses; j’ai étudié cette maladie professionnelle qu’on appelle silicose et qui fait vivre à ses victimes un enfer et aussi les intoxications au benzène, la leucémie et la surdité provoqué par le bruit sur les lieux de travail…
Les ouvriers travaillent sans relâche dans les villes et sans relâche la ville les écrase.
Un jour, j’assistai à une conférence organisé par le professeur de l’université de Pékin Lu Huilin sur la situation des travailleurs migrants. Pendant les questions du public, un étudiant a demandé «  Professeur Lu, les étudiants de l’université tels que nous sont-ils des bénéficiaires du système ? »
Bénéficiaires du système ?! Ces mots m’ont profondément peiné.
J’ai eu la chance de naître dans une famille de la classe moyenne et depuis l’enfance je n’ai jamais eu à m’inquiéter des nécessités de base de la vie. Avec l’accès à une éducation de qualité, mon avenir s’annonçait brillant. Mais avais-je à juste titre droit à tout cela ?
A ce moment là, je me suis examiné ainsi que cette classe remplie d’élèves aux perspectives illimités. J’ai commencé à réfléchir – réfléchir au 40 000 doigts brisés chaque année dans la zone du delta de la rivière des Perles et aux 280 millions de travailleurs migrants qui sacrifient leur jeunesse dans ces villes où ils ne sont pourtant pas autorisés à rester. (…)
Solidaire et concernée par la situation des travailleurs migrants, j’ai commencé à étudier le droit du travail. j’ai visité des zones industrielles, des villages urbains et des chantiers de construction pour en apprendre davantage sur leurs vies et leurs problèmes. Je suis allé sur un chantier de construction à côté de notre campus. Pendant une tempête, le garage souterrain dans lequel vivaient les ouvriers du bâtiment a été inondé. Les travailleurs étaient inquiets pour leurs vêtements et leur lits trempés, et ils étaient encore plus anxieux de ne pas pouvoir travailler ou gagner un salaire à cause des pluies. Je leur ai expliqué le droit du travail, mais la loi ne leur garantit pas un contrat de travail.
Je suis allé à l’usine Yue Yuen de Dongguan, qui est souvent qualifiée de «Foxconn de l’industrie de la chaussure».. Dans les dortoirs simples de l’ancienne usine, des « tantes » et des « oncles » me dirent qu’ils travaillaient ici depuis plus de dix ans, et que ce n’était que maintenant, à l’approche de la retraite, qu’ils découvraient que l’usine avait gravement sous-financé leurs prestations de sécurité sociale et leur fond de prévoyance logement.
J’étais en colère et choqué! Pourquoi la loi était-elle si inefficace? Pourquoi les travailleurs qui ont consacré leur jeunesse et toute leur vie [au développement économique] sont-ils laissés sans soutien dans leur vieillesse? Face à cette réalité cruelle, j’ai réalisé l’impuissance de la loi. Les travailleurs, nés pauvres, n’avaient d’autre choix que de mourir pauvres.
À l’été 2014, les travailleurs de l’assainissement du méga centre de l’enseignement supérieur de Guangzhou se sont mis en grève pour défendre leurs droits. Sur le piquet de grève, les travailleurs nous ont parlé de la malhonnêteté et de l’impudence de la société immobilière qui gère le site. Ceux-ci ont réduit les salaires et les primes des travailleurs, suspendu les paiements aux fonds de prévoyance pour le logement et la sécurité sociale, ont forcé les travailleurs à signer des contrats en blanc et ont tenté de se soustraire aux indemnités de licenciement légalement dues aux travailleurs. Les représentants des travailleurs qui ont demandé une réponse à la direction sur ces problèmes ont reçu en réponse des menaces, tandis que les managers tenaient des propos arrogants du type « C’est vrai, nous vous harcelons. » Face à tout ces traitements injustes à l’égard des travailleurs de l’assainissement, le département du travail et le gouvernement local ont détourné le regard comme s’ils n’avaient rien à voir avec eux. Des étudiants se sont battus et ont crié avec les travailleurs. Ils ont appris et ont été émus de la solidarité des travailleurs et de leur esprit combatif. Vingt jours plus tard, grâce à la collaboration entre étudiants et travailleurs, la grève a finalement réussi. Ce genre de victoire a apporté à la fois la dignité et des droits aux travailleurs et m’a également ouvert les yeux sur de nouvelles possibilités. Les travailleurs ne doivent pas être soumis à un traitement brutal et violent. J’ai donc décidé de rester avec travailleurs sur long terme, pour trouver un moyen de les aider à recouvrer la dignité et les droits qu’ils ont perdus.
Afin de continuer à me tenir au côté des travailleurs, j’ai décidé d’en devenir un. Après l’obtention de mon diplôme, je me suis installé dans la zone de développement économique et technologique de Guangzhou. C’est une zone où vous ne pouvez obtenir d’emploi que par l’intermédiaire d’agences d’intérim. Pour obtenir un emploi, vous devez d’abord payer des commissions à ces agences. Les agences décrivent toujours les entreprises sous un jour attirant, mais après avoir perçu leurs honoraires, elles laissent les candidats en calèche en leur disant que les entreprises ne recrutent pas pour le moment. Après avoir été ainsi trompée par deux agences d’intérim, j’ai finalement décroché un emploi à l’usine japonaise de pièces automobiles NHK Spring Precision et suis devenu un bonne ouvrière.
NHK produit principalement des ressorts utilisés dans les moteurs et les courroies de transmission de Dongfeng-Honda, Guangqi-Honda et Nissan. Après une brève formation, je suis entrée dans l’atelier pour la première fois. Le bruit des machines m’a fait mal aux tympans et une odeur de graisse m’a assaillie. La poussière métallique a rempli l’air. Les ouvriers étaient engagés dans une activité fébrile sur des bancs usés. Les signes d’avertissement concernant le benzène et les autres les produits chimiques utilisés dans l’usine étaient inquiétants à regarder. Les travailleurs portaient des masques jetables incapables de filtrer efficacement la poussière ou les gaz toxiques, certains travaillaient même sans masque.
C’est à quoi ressemble une usine de pièces autos ou l’on est «bien payé»! Les travailleurs récoltent soi-disant un «bon salaire» en échange de leur santé.
Après avoir travaillé pendant un certain temps, j’ai appris que beaucoup de mes collègues avaient développé une rhinite, une bronchite, des pertes auditive ou une diminution du nombre de globules blancs dans le sang à cause du travail à long terme dans de telles conditions. Il fait chaud dans les ateliers toute l’année et en mai, la chaleur devient difficile à supporter. Au plus fort de l’été, les températures supérieures à 35 degrés sont normales. Dans certaines parties de l’usine, la température atteint même les 50 degrés. Étant donné l’intensité du travail et la chaleur, même un masque fin rend la respiration difficile. Un masque plus épais serait absolument suffoquant.
Entre leur santé et leur emploi, les travailleurs ont choisi leur emploi. Ce genre de faux choix est la réalité quotidienne pour mes collègues et moi. Puisque notre salaire de base est trop bas, si nous devons choisir entre nous reposer le week-end et ne pas avoir de jours de repos, nous choisissons de renoncer à nos jours de repos !
Puisque le fait de signaler un accident professionnel implique des déductions sur le bonus annuel, si nous devons choisir entre défendre nos droits et recevoir toutes nos primes, nous choisissons de ne pas signaler nos accidents du travail!
Puisque les gestionnaires contrôlent nos évaluations annuelles, lorsque nous hésitons à acheter le sous-vêtement trop cher que vend le gérant, nous n’avons d’autre choix que de l’acheter!
Face aux réprimandes et aux humiliations des managers, si nous devons choisir entre riposter ou se soumettre, nous choisissons de subir l’humiliation en silence !
Ce qui est encore plus pénible à regarder, c’est la façon dont l’usine traite les femmes enceintes. Être enceinte signifie que vous devez travailler encore plus dur, parce que les gestionnaires utilisent l’excuse du fait que les travailleuses soient enceintes et qu’elles ne peuvent pas de ce fait respecter les quotas de production pour les gronder et leur refuser les heures supplémentaires. Pour respecter les quotas, les femmes enceintes abandonnent leur temps de repos légalement mandaté.
L’environnement de travail difficile et les quotas de production en augmentation constante font que les femmes enceintes souffrent beaucoup jour après jour. En production, les femmes qui parviennent à travailler pendant leur grossesse sont très rares, cela du fait de l’intensité de la production mais aussi des dommages que l’environnement de production [toxique] peut causer à leur enfant.
Alors qu’elle travaillait à la NHK, mon amie Xiaomei a fait plusieurs fausses couches. Ce cauchemar ne s’est terminé qu’après elle a quitté l’usine. Une autre collègue, tirant les leçons de l’expérience de Xiaomei, a quitté l’usine dès qu’elle a a appris qu’elle était enceinte, mais a fait une fausse couche quand même. Les dommages causés par l’environnement de travail de [NHK] sont gravés dans les gènes de l’enfant dès le début. Et puis il y a ces travailleurs plus âgés qui ont donné toute leur jeunesse à l’entreprise. Pendant plus d’une décennie, les gestionnaires ont été constamment derrière eux, brandissant un chronomètre – un mouvement par seconde, plus vite, plus vite. (…) Mon ami le vieux Wang m’a dit qu’il a envisagé de partir d’innombrables fois, pour abandonner derrière lui cela ce système de gestion inhumain et cet environnement de travail épouvantable. Mais en plus d’une décennie de travail, il a gagné rien si ce n’est un corps usé. Il ne sait pas où il irait s’il quittait l’usine, et comme il est le principal soutien de sa famille, il n’a pas les moyens de s’arrêter de travailler.
Aucune ancienneté de service ne peut empêcher le licenciement des travailleurs par l’entreprise. Aux yeux de l’entreprise, un travailleur vaut moins qu’une machine. Lorsqu’une machine est en panne, ils effectuent des réparations et de la maintenance. Mais quand la santé des travailleurs s’effondre, ils nient simplement la responsabilité et jettent les travailleurs à la porte.

Dans cet endroit, nous sommes des
machines fonctionnant 24h / 24 et 7j / 7
Des commutateurs sur lequel il faut appuyer
des chiffres clignotant sur un panneau d’affichage
Nous sommes
Des comptes bancaires économisant les frais médicaux de nos vieux parents
les larmes coulent sur le visage de nos enfants
Nous sommes aussi
Des colonnes vertébrales déformées, des muscles tendus, des oreilles sourdes
Mais nous ne sommes jamais des
êtres humains
Capables de ressentir la justice et la liberté
Nos jours et nos nuits sont complètement inversés, pour que la machine rugisse 24 heures sur 24!
Nous ne dormons pas et ne nous reposons pas pour que le patron s’enrichisse injustement!
Nous supportons le mépris et les insultes, en échange du ridicule de ces parasites!
Nous travaillons sans relâche, mais nous n’obtenons jamais en retour ni respect ni droits!

Un ami m’a déjà dit que se plaindre n’a pas de sens, que si on met les choses de côté, on vit une vie plus heureuse. Il y aura beaucoup plus de jours comme celui-ci à supporter. Je crois qu’il a raison, mais je ne peux pas m’empêcher de noter ces mots «sans signification» dans la nuit noire. C’est mon quotidien en tant que travailleuse et le quotidien de des milliers et des milliers de travailleurs. Les hommes, les femmes, ceux qui aiment rire, les gros, les anémiques, ceux qui ont travaillé quinze ans, ceux qui ont travaillé depuis plus de deux ans mais n’ont toujours pas obtenu un contrat en bonne et due forme, ceux dont les doigts ont été cassés, ceux qui ont fait une fausse couche…
Jusqu’à ce qu’un jour, nous ne puissions plus travailler, que les traces de nos journées de travail soient effacées, et qu’une plus jeune génération nous remplace en répétant cette routine quotidienne monotone.

Mais je ne peux pas me contenter de me plaindre!
Nous avons la tristesse, la colère et la peine de perdre notre dignité et nos droits. Mais nous avons le désir ardent, l’espoir, de trouver de la joie au milieu de l’amertume, la sueur et les efforts.Ici, nous avons besoin de changement! Ici, nous aspirons au changement! Fin mars 2018, la session annuelle de négociation collective sur les salaires et les primes a débuté. Dans le passé, les représentants des travailleurs à ces négociations étaient essentiellement nommés par le président du syndicat. Mais cette année, les travailleurs ont décidé d’utiliser leur droit à la participation démocratique. Ils m’ont nommé représentante à la négociation. Devenir représentante a été extrêmement difficile, car l’usine et le syndicat ont usé de mille stratagèmes pour me causer des ennuis. Ils ont toujours aimé les marionnettes obéissantes et sont naturellement hostiles aux ouvrières nommées par la base.
Après avoir eu beaucoup de difficultés à devenir représentante et avec la confiance et le soutien de mes collègues, j’ai préparé un questionnaire pour recueillir les opinions des travailleurs. Le directeur m’a immédiatement reproché de provoquer des attentes des travailleurs concernant les augmentations de salaire. Le dirigeant syndical m’a averti que je devais « connaître ma place ». On m’a dit que j’avais déjà porté atteinte à l’intérêt de la haute direction et que j’étais jeune et téméraire, téméraire et extrémiste, pas assez mature… Tout simplement parce que j’ai accompli les premiers pas de ma responsabilité légale en tant que travailleuse déléguée !
Avec tristesse et colère, j’aimerai savoir ce qui aux yeux du syndicat et de l’entreprise n’est pas un comportement extrémiste.
N’est-ce pas extrême d’obéir aux ordres des dirigeants syndicaux et de ne pas utiliser un sondage pour recueillir les opinions des travailleurs!
N’est-ce pas extrême que de ne pas remettre en question les menaces et les insultes de l’entreprise envers les travailleurs, ni sa manipulation flagrante des processus de négociation collective!
N’est-ce pas extrême de tolérer les avertissements et les sanctions illégaux de l’entreprise contre les travailleurs faits sous de fausses accusations!
N’est-ce pas extrême de ne pas reconnaître la validité de l’extension des pouvoirs du comité syndical en me retirant mon statut de représentant négociateur!
Si tel est le cas, cette fois je choisis d’être «extrémiste», je choisis de briser les chaînes qui entravent les travailleurs!
Ces dirigeants habitués à violer la loi me voyaient comme une ennemie dangereuse et ont lancé une série d’accusations, y compris j’avais manipulé les élections, que j’étais une agent étranger infiltré et que j’avais dévoilé des secrets de l’entreprise.
Mon droit aux heures supplémentaires a été supprimé , il m’a été interdit de travailler aux côtés des travailleurs de la chaîne , ils ont essayé de me calomnier, de me diffamer, de me menacer et de me faire peur… ils ont eu recours à toutes sortes de méthodes !
Mais ils n’avaient qu’un seul objectif: me supprimer et effrayer tous les autres travailleurs. Pour ce qui est de la loi, elle n’est même pas un accessoire aux yeux de la compagnie ; simplement un tas de papier à jeter, ou des gaz toxiques et des eaux sales à évacuer. Les 107 mesures punitives du Manuel de l’employé sont le seul genre de loi qu’ils veulent.
Au petit matin du 28 mai 2018, le comité syndical a convoqué une réunion secrète. Ils ont contourné le réunion générale des représentants syndicaux et m’ont retiré mon statut de représentante des travailleurs. À 13h dans l’après-midi, la compagnie m’a donné un blâme sous le prétexte que je me serais opposée à mes supérieurs et que j’aurais perturbé l’ordre de l’usine. À 16 heures, la société a annoncé unilatéralement mon licenciement.
Le terme «atelier de misère» est connu depuis longtemps. Après quarante ans de réforme et d’ouverture, les ateliers clandestins utilise la vie des travailleurs pour se construire dans le miroir d’une Chine gouvernée par la loi, où se reflètent ses démons . Qu’en est-il de l’autonomie gouvernementale, de la démocratie, de la liberté, de l’égalité et de l’équité des travailleurs… plus belle est l’image, plus laide est le reflet!
Pour moi, la fin de mon mandat en tant qu’employé de la NHK n’est pas la fin. La porte de l’usine m’est maintenant fermée mais ses poutres en acier porteront toujours le souvenir de ces licenciements illicites et sans vergogne. Devant cette porte, il n’y a pas que moi, mais tous ceux qui ont osé parler avant et tous ceux qui un jour oseront se battre pour leurs droits.
Les travailleurs qui se sont réveillés de leurs cauchemars ne veulent pas y retourner.
D’étudiante en travailleuse, de travailleuse réguliere en représentante des travailleur,s je suis de plus en plus ferme dans ma conviction d’être aux côtés des travailleurs![Nous devons] faire un travail solide, continuer à aller de l’avant pour atteindre nos droits. [Nous devons]travailler pour les travailleurs et lutter pour le changement!
C’est mon choix, et ce sera le choix de beaucoup plus de gens après moi.

Yue Xin : lettre ouverte à Xi Jinping concernant la lutte des travailleurs de Jasic

L’importance de la lutte menée par les travailleurs de l’usine Jasic de Shenzhen, le soutien et la répression qu’elle a rencontré a été largement soulignée dans la presse, militante ou non. On peut ainsi se reporter en français au texte de Michelle Chen publié sur le site A l’encontre ainsi qu’à la traduction de la tribune de Jack Qiu « « Le réveil du mouvement ouvrier en Chine » publiée le 16 octobre dans Le Monde.  En anglais, on pourra se reporter aux posts déjà anciens publiés sur les incontournables sites China Labour bulletin et Chuang , sur ce dernier on trouvera également plusieurs témoignages de la nouvelle génération d’activistes marxistes chinois.
En septembre, un article de Reuters n’hésitait pas à faire le rapprochement entre les récentes « vagues » du mouvement #MeToo et la mobilisation de solidarité exceptionnelle avec les travailleurs de Jasic. Pour l’illustrer cette (très) relative continuité, et dans la foulée des posts précédents, nous publions ici de larges extraits ( nous avons principalement omis les louanges adressées à Xi Jinping et les serments d’allégeance usuels au Parti Communiste) de la lettre ouverte de Yue Xin publiée le 19 aout.

Honorables Comité Central du PCC et secrétaire général Xi Jinping,

Je suis Yue Xin, représentante du groupe universitaire de soutien ( aux travailleurs de Jasic) et diplômée de l’université de Pékin.

Depuis les incidents du 27 juillet ( arrestation de plusieurs travailleurs de Jasic et de leurs soutiens), je n’ai plus ressenti de paix dans mon coeur
La compagnie Jasic Technology de Shenzhen, ajuste illégalement, de façon systématique et depuis longtemps, les pauses des travailleurs, leur infligeant illégalement des pénalités, déduites de leurs paies et commet beaucoup d’autres infractions graves. Les travailleurs de Jasic ont adressé de façon répété des pétitions au bureau des ressources humaines mais n’ont jamais eu de réponses.
N’ayant plus d’autres choix, les travailleurs de Jasic ont formé un syndicat indépendant et ce en accord avec la constitution et la loi sur les syndicats de République Populaire de Chine et sous la direction du syndicat général du district, exerçant ainsi leurs droits légitimes. Personne ne s’attendait à ce qu’ils soient punis par des transferts, des intimidations, des menaces et des bastonnades par la direction de l’usine.
Ceux qui n’acceptaient pas d’être transférés étaient automatiquement licenciés. D’autres ont supporté des intimidations et des menaces constantes. Ne s’agit-il pas ici de violations sérieuses de la loi, de la part d’une société cotée en bourse qui n’a pas le moindre sens de sa responsabilité vis à vis de la société, méprisant même la constitution et la loi sur les syndicats ? Il est encore plus méprisable que la direction de l’usine se soit entendue avec des membres du crime organisé pour organiser le tabassage des ouvriers Liu Penghu et Mi Jiuping. Néanmoins, dans des circonstances particulièrement floues, non seulement la police de Pingshan ne s’est pas battue pour défendre les droits des travailleurs de Jasic mais semble plutôt avoir été achetée par les patrons de l’entreprise, agissant en connivence avec eux pour écraser les ouvriers désarmés. La raison en serait-elle simplement que le patron de Jasic, Pan Lei, est membre du congrès municipal de Shenzhen et membre de la conférence politique consultative du district de Longgang ?
Le 20 juillet, les ouvriers de Jasic et des membres du groupe de soutien ont été battus et illégalement arrêtés. Cela s’est reproduit le 27 juillet, avec cette foi-ci la détention illégale de travailleurs et de membres du groupe de soutien accusés de « Chercher des querelles et de provoquer du désordre ». 14 membres fondateurs du syndicat et des amis du groupe de soutien sont toujours en détention à la prison de Shenzhen Longgang, et souffrent. Parmi eux, une femme nommée Zhang Zeying allaite encore son bébé ! Et de surcroît, les étudiants progressistes et les activistes pour la justice sociale qui sont venus soutenir la cause des travailleurs sont également harcelés par les forces criminelles locales. Shen Mengyu ( NDT : nous reviendrons bientôt sur ce site sur cette étudiante devenue une activiste infatigable en faveur des droits des travailleurs), une représentante du groupe de soutien, a été kidnappée. A l’heure qu’il est on ignore encore où elle est. De plus, plusieurs étudiants ont été blessés par les forces criminelles.
Le patron de Jasic Pan Lei et la police de Pingshan violent la loi et l’ordre. Leurs actions sont ouvertement haineuses et insupportables ! Nous nous sommes hâtés ici à Pingshan depuis tout le pays pour soutenir les travailleurs de Jasic. Notre action se conforme complètement avec ce qu’on nous demande de faire, soutenir la loi et l’ordre dans notre pays pour le bien de la justice sociale et de la réputation du Parti. Comme tous les différents groupes de notre nation qui travaillent ensemble pour réaliser le rêve Chinois sous la direction du Comité Central du Parti et de son secrétaire général, Xi, nous pensons que les actions des puissances obscures à Pingshan démontrent le plus grand mépris pour l’État de droit dans notre pays. Leurs actions violent un des principes philosophiques directeur du Parti Communiste Chinois- protéger le rôle dirigeant de la classe ouvrière. C’est un affront à un des principes moraux de notre pays, éthiquement et politiquement.
De ce fait, pour rallier les forces progressistes d’un peu partout dans le pays et pour dénoncer ce piétinement de la justice par ces puissances de l’ombre, j’ai publié le 29 juillet une lettre de solidarité des étudiants de l’université de Pékin concernant « les incidents du 27 juillet et la lutte des travailleurs de Jasic pour leurs droits et leur syndicat » dénonçant ces actes odieux des forces locales malfaisantes. Peu de temps après j’ai rejoint le groupe de soutien qui travaille sur place pour la justice et l’équité, qui lutte pour le socialisme et la classe ouvrière.
Je pense que c’était le bon choix- et plus encore le seul choix honorable !
Comme le secrétaire général Xi l’a dit : «  Les jeunes gens à travers le pays doivent avoir de hautes ambitions, accroitre leur savoir, et tempérer leur volonté, afin qu’ils puissent briller dans l’avenir. » La formation de ce syndicat par les travailleurs de Jasic, établi en conformité avec la constitution et la loi sur les syndicats, peut agir comme un catalyseur pour la protection des travailleurs comme sujet de la production. C’est un appel pour l’équité sociale et la justice, une mesure pionnière faisant avancer la « Nouvelle Ère ». En tant que jeune personne, ayant grandi dans la nouvelle Chine socialiste et maintenant une jeune femme qui vit dans la Nouvelle Ère, je n’ai aucune excuse pour rester sur le côté et ne rien faire, de rester une spectatrice impuissante alors que les travailleurs de Shenzhen luttent seuls.
Mes quatre années passées à l’université de Pékin ont agi comme source de motivation pour lutter contre les forces locales malfaisantes. Les gens disent souvent « L’université de Pékin change tout le temps ». Mais comme l’a dit Lu Xun « L’université de Pékin lutte toujours contre les forces de l’obscurantisme ». Ceux qui sont venus avant moi ont eu le courage de parler, le courage de lutter. Comme étudiante de l’université de Pékin, je n’ai pas d’excuses pour rester les bras croisé telle une bénéficiaire innocente et oisive du statu-quo.
Les étudiants d’aujourd’hui sont les travailleurs de demain; nos destins sont étroitement entrecroisés. Quand j’ai rejoint le groupe de solidarité sur le terrain, des gens m’ont demandé pourquoi j’étais venue. J’ai répondu avec une question : pourquoi ne viendrais-je pas là ?
En tant que jeunes nous devons nous intégrer à la classe ouvrière, dans les flux et reflux de notre temps, dans le combat incessant contre les forces obscurantistes. (…)
Le soutien des frères et soeurs, des lycéens et des individus motivés de tout le pays ont permis aux justes forces représentées par le groupe de soutien de continuer à grandir, et l’élan des forces du mal a été temporairement brisé.
Ils disent : le mouvement du 4 mai ( NDT : 1919) était contre le gouvernement. Quand vous vous réclamez du mouvement du 4 mai, vous essayez de créer un mouvement étudiant contre le gouvernement. Ils disent aussi : la chanson ‘l’Internationale » est une chanson réactionnaire. Alors, quand les étudiants doivent travailler sur le marxisme ou la pensée Mao Zedong à l’école, des forces étrangères soutiendraient-elles cela en sous-main, cachant leurs vrais motifs ?
(…)
Nous avons appris dans les livres d’histoire du collège comment le mouvement du 4 mai a été extrêmement important dans l’histoire moderne de la Chine. C’était un mouvement anti-impérialiste, anti-féodal et patriotique ; c’était le début de la nouvelle démocratie et il a mené à la naissance du Parti communiste chinois. L’université de Pékin, l’un des lieux de naissance du mouvement du 4 mai, en toujours été très fière. (…)
Si vous caractérisez nos actions comme un progrès, comme quelque chose qui maintient vivant l’esprit du 4 mai, alors nous pouvons répondre sans hésiter « oui ! ». Mais si vous nous accusez d’invoquer l’esprit du 4 mai pour attiser des protestations, pour s’opposer au Parti et au socialisme, si vous nous accusez d’avoir des motivations insondables, si vous dites que chanter l’Internationale est équivalent au fait de s’engager dans une révolution de couleur ( NDT : allusion aux divers mouvements ayant, ces dernières années, fait chuter des régimes autoritaires partout dans le monde), alors nous ne pouvons rien vous promettre. Ceux qui professent de telles opinions ont complètement perdus de vue les valeurs originelles du Parti Communiste Chinois et du gouvernement populaire.
Se pourrait-il que la seule ligne d’action raisonnable soit de se couvrir les yeux d’ignorer la souffrance sociale et d’abandonner la lutte pour l’équité et la justice ? Ce serait véritablement la seule bonne chose à faire que de violer la constitution et d’opprimer la classe ouvrière au côté de ces forces obscurantistes ? !
Quant à ceux qui nous accusent de lire des ouvrages marxistes à l’instigation de puissances étrangères, ce type de personnes ont perdu tout sens de ce qu’est une opinion politique. Depuis sa naissance le PCC a adhéré au marxisme-léninisme comme sa philosophie centrale. Insinuer que nous étudions le marxisme à l’instigation de forces étrangères revient à accuser le parti d’être lui-même une force extérieur. C’est comme de dire qu’en luttant pour l’équité et la justice, contre les groupes malfaisants, le Parti s’engage dans une voie réactionnaire. (…)
Tant que tous les ouvriers détenus n’auront pas été relâchés sans charges retenues contre eux, tant que les malfaisantes autorités locales n’auront pas fait l’objet d’une enquête et que les droits fondamentaux des travailleurs n’auront pas été garantis, nous continuerons à nous battre !
Nous espérons que le Comité Central du Parti va envoyer une équipe enquêter pour comprendre la réalité de la situation, se battre pour rendre justice aux travailleurs de Jasic et punir sévèrement les forces obscurantistes. Nous en appelons spécifiquement à ceci :

1 Libération immédiate sans charges de tous les travailleurs détenus depuis le 27 juillet et restauration entière de leurs droits.

2 Punition sévère des forces de police, du président de Jasic Technology Pan Lei et de tous les responsables de l’usine.

3 Empêcher l’expulsion des travailleurs et des étudiants

4 Prévenir des représailles.

5 Permettre aux travailleurs d’être rétablis dans leurs droits, de retourner travailler et de légalement créer leur syndicat

6 Compenser les travailleurs pour leurs pertes de salaires et leur présenter des excuses officielles.

7 Conduire une enquête complète sur le kidnapping de Shen Mengyu et Xiao Hu, afin qu’ils puissent recouvrer la liberté.

Personne ne peut résister au mouvement de l’histoire. Nous ne sommes pas une force étrangère, ou une révolution étudiante, et nous n’avançons pas de revendications politiques. Tout ce que nous voulons c’est lutter pour la justice pour les travailleurs de Jasic.
(…)

La version intégrale ( anglais et chinois) est consultable sur le site du China Digital Times.

#MeToo en Chine (3) : l’affaire Gao Yan et ses suites

Une des affaires qui a eu le plus d’écho lors des différentes vagues de #MeToo, mouvement qui d’ailleurs continue avec cette fois-ci la mise en cause de la police de Guangzhou ,date pourtant de plus de vingt ans. Gao Yan, dont la photo orne ce post, était une étudiante prometteuse en littérature chinoise qui après avoir été violée par son professeur Shen Yang s’est suicidée en 1998. Le jour de la fête de Qing Ming (jour des morts célébré le 5 avril), une de ces anciennes amies de fac, Li Youyou, a publié un article intitulé «  Mr l’ancien professeur de l’université de Pékin Shen Yang, la mort de Gao Yan n’a-t-elle vraiment rien à voir avec vous ? » dans lequel elle rappelait qu’après l’avoir violée le professeur avait prétendu successivement qu’elle l’avait séduit puis qu’elle était folle, les rumeurs sur le campus ayant acculé Gao Yang à mettre fin à ses jours en mars 1998. Le texte devenu bientôt viral, lu et partagé par des millions de personnes a remis en lumière les agissements de Shen Yang. Ainsi une de ses victimes, Xu Hongyun, a témoigné auprès du site d’information Caixin du harcèlement dont elle avait l’objet de la part du professeur, témoignage très vite censuré. La complaisance des autorités universitaires a été également largement soulignée puisqu’il n’avait été condamné à l’époque qu’à une amende de 1 000 yuans. Si, au vu de l’écho de l’affaire, les universités de Nanjing et de Shanghai n’ont eu de choix que de mettre fin à leur collaboration avec Shen Yang, qui continue à clamer son innocence, l’affaire a rebondit quand on a appris que Yue Xin, une jeune étudiante de l’université de Pékin avait subi des pressions de toutes sortes pour avoir demandé des comptes à l’administration sur cette affaire.
Nous re-publions ici la traduction donnée de sa lettre ouverte par la radio en ligne LCF  ( nous avons rajouté la traduction du passage omis) :

Professeurs et élèves de l’Université de Pékin: salutations!
Je m’appelle Yue Xin, de l’école de langues étrangères promotion 2014, et je suis l’un des 8 étudiants qui ont soumis à l’université de Pékin le document sur la liberté de l’information ce 9 avril. Malgré ma grande fatigue, j’écris cette lettre pour expliquer ce qui m’est arrivé depuis:
Depuis le 9 avril, j’ai assisté à des discussions entre les professeurs et la direction au bureau des affaires étudiantes de l’université (1), dont deux se sont poursuivi jusqu’à une ou deux heures du matin. Au cours de ces discussions, le bureau m’a régulièrement laissé entendre que je n’aurai pas mon diplôme, et « que penseront ta grand-mère et ta mère », et « nous avons l’autorité de contacter directement tes parents sans passer par toi ». Par ailleurs, je prépare ma thèse et ces événements ont eu un impact négatif sur sa réalisation.
À midi, le 20 avril, j’ai reçu une réponse des autorités scolaires. Le secrétaire du comité du parti de l’École des langues étrangères, un enseignant du Bureau des affaires étudiantes et mon superviseur étaient tous présents, et le secrétaire du comité du Parti a lu la réponse de l’école à la demande d’accès à l’information: 
« Le manquement à l’éthique du professeur Shen Yang remarqué par des élèves était d’un niveau trop bas pour être sanctionné
L’université n’a pas les moyens d’accéder aux résultats de l’enquête menée par le Bureau de la Sécurité Publique
En raison d’une erreur, le texte de l’autocritique publique de Shen Yang a été perdu ». 
J’ai été déçu de cette réponse. Mais avec l’approche de la date limite pour ma soutenance de thèse, j’avais d’autres chats à fouetter. 
Vers 11 heures du soir, le 22 avril, mon supérieur a essayé d’appeler, mais je dormais. À 1 heure du matin, il est soudainement venu dans mon dortoir avec ma mère, m’a réveillé et m’a demandé de supprimer toutes les données relatives à la demande d’accès à l’information de mon téléphone et de mon ordinateur, et que je me rende au bureau des affaires étudiantes le lendemain matin pour garantir par écrit que je n’aurais plus à faire avec l’affaire. D’autres étudiants à mon étage peuvent témoigner. Peu de temps après, mes parents m’ont ramené à la maison et je n’ai toujours pas pu retourner à l’école.
Ma mère et moi n’avons pas dormi toute la nuit. Quand l’université l’a contactée, ils ont grossi l’affaire pour l’effrayer et la soumettre. Notre relation a largement pâtit cet événement. La manière d’agir est intolérable, l’université a franchi une ligne rouge. J’avais peur, mais j’étais furieux.
La demande d’accès à l’information était-elle un crime? Je n’avais rien fait de mal et je ne regrettais pas d’avoir exercé mon droit d’étudiant à l’Université de Pékin.
J’aime ma mère. Je l’admire et la respecte profondément depuis 20 ans. J’ai eu le coeur brisé de la voir gémir, se mettre à genoux et supplier et même menacer de se suicider. Face à ses supplications, je n’ai eu d’autre choix que de rentrer temporairement à la maison mais par principe, je ne pouvais pas faire marche arrière. Le compromis ne peut pas résoudre tous les problèmes. Je n’avais d’autre choix que d’écrire ce témoignage, de raconter toute l’histoire.
Je suis très agitée donc pardonnez moi si mon propos vous semble décousu.
Par la présente lettre, je lance l’appel formel suivant à l’École des langues étrangères de l’Université de Pékin:
a) L’Ecole des Langues Etrangères de l’Université de Pékin doit fournir une explication écrite des règlements en vertu desquels ils ont indûment fait pression sur mes parents, forcé l’entrée dans mon dortoir au milieu de la nuit, et exigé que je supprime toutes les données la demande de liberté d’information. Il doivent admettre les violations de la loi et des règlements commises au cours de cette procédure et prendre des mesures pour empêcher que ce genre d’épisode ne se reproduise.
b) L’école doit immédiatement cesser toute pression sur ma famille, et offrir des excuses à ma mère, pour aider à restaurer notre relation entachée par cette affaire.
c) L’école doit publier une assurance écrite que cette question n’affectera pas mon diplôme, et ne perturbera plus le travail sur ma soutenance de thèse.
d) L’université a la responsabilité de prévenir tout effet négatif que cette matière pourrait avoir sur mes études, mon futur emploi, ma famille, etc.
Je me réserve tous les droits d’intenter d’autres actions judiciaires contre des individus et des unités de travail impliqués, y compris, mais sans s’y limiter, de signaler les violations graves de la discipline scolaire à l’Université de Pékin et aux autorités supérieures.
Yue Xin, étudiante de premier cycle de la promotion de 2014 à l’École des langues étrangères de l’Université de Pékin.

(1) : Le bureau des affaires étudiantes est selon la définition donnée sur le site de l’université, « une section administrative placé sous l’autorité de la direction du comité du Parti de l’université conjointement au département des forces armées populaires. Le bureau est responsable de l’éducation politique et idéologique, de la gestion des normes de comportement et des opportunités de développement personnel pour les étudiants. »

Ce coup de pression et le courage de Yue Xin a provoqué une vive réaction
des étudiants de l’université qui ont collé des affiches ( assez vite enlevées ,une caméra ayant même été installée en face du lieu de l’affichage !)
pour la soutenir, comparant son geste à ceux des étudiants du mouvement du 4 mai 1919. Le 30 avril, Yue Xin a pu publier, sous le pseudonyme de Mu Tian, un nouveau texte intitulé « Une semaine après ma lettre ouverte » dans lequel on pouvait lire ( tous les textes de Yue Xin ont été traduits en anglais par le China Digital Times) :

« Le mardi 24 avril je me suis senti un peu plus calme et je pensais continuellement : je ne suis qu’une personne ordinaire qui fait des choses ordinaires, je ne suis en rien une combattante ou une héroïne. Si j’étais considéré comme une combattante et une héroïne, cela voudrait seulement dire que que ce système est trop plein d’anormalités et d’irrationalité.
Dans le même temps je réfléchissais car j’étais en train d’écrire ma présentation, et je me disais que j’ai reçu une attention inhabituelle car j’étais étudiante à l’université de Pékin. Au même moment, mes amis travailleurs qui résistaient recevaient beaucoup moins d’attention et d’aide. Si je me tiens pas au côté de ces amis travailleurs, il n’y a pas de doute que j’ai volé une attention et une aide qui devraient en vérité leur revenir.
Ce jour là j’ai écris dans mon journal : «  nous devons chérir tout ce que nous avons et plus encore nous devons parler pour ces gens qui ne parviennent pas à se faire entendre. » J’espère avoir la capacité de défendre plus de gens, d’aider plus de gens et pas le contraire. Je vois la la pneumoconiose (affection pulmonaire attribuable à l’inhalation de poussières minérales dans les mines et dans d’autres lieux de travail), je vois les accidents du travail, je vois mes amis grutiers quand ils résistent.
Le 25 avril, je dinais quand une amie travailleuse est venue et s’est assise à côté de moi. Elle m’a dit qu’elle ne pouvait secrètement s’assoir que là car c’était le seul endroit sans caméra et sans cet endroit elle n’aurait pas le droit de se reposer. Le vendredi 27 avril, je marchais sur la route et je regardais mes amis travailleurs blottis sous un pont dans une chaude après-midi.
La journée internationale des travailleurs sera bientôt là; tant de travailleurs souhaitent se reposer, la situation est si dure.
Voir mes amis travailleurs soutenir d’autres travailleurs m’a poussé à mobiliser mon courage : comparée à la situation de ces gens à qui on doit leurs salaires, qui font des heures sups, sans vacances, avec des blessures et des maladies, et qui n’ont ni la nourriture ni l’habillement garantis, la pression à laquelle je fais face n’a vraiment rien de terrible et je n’ai aucun motif de battre en retraite. C’est seulement si nous continuons à nous mobiliser courageusement, à résister et nous battre pour un meilleur système, que nous pourrons garantir que nos camarades de classe et de travail pourront résister et exercer leurs droits, c’est seulement ainsi que nous pourrons éviter qu’ils soient frappés si durement.
Depuis le 23 avril, mon compte public sur WeChat « MuTianWuHua » a reçu 1774 yuans de dons. Après avoir déduit les 1% de charges de service, cela fait 1756 yuans. Au nom de tous mes amis, je vais prendre ces dons et les donner aux travailleurs qui luttent contre la pneumoconiose, même si c’est bien insuffisant.
A partir de maintenant je vais me tenir aux côté des travailleurs du monde. »

Yue Xin ne s’est pas arrêtée là puisque quelques jours plus tard elle a publié un texte « Education et privilège » dans lequel elle revenait de façon surprenante sur son parcours. Nous traduisons ici quelques extraits significatifs ( l’intégralité en chinois et en anglais est disponible sur le site du China Digital Times) :

« Je suis née dans une famille standard de la classe moyenne de Pékin. J’ai un Hukou (Permis de séjour) pékinois, ma famille a un appartement à Pékin. Je me sens coupable quand j’écris cela parce que pour la plupart des chinois, ce sont des choses inatteignables même si ils travaillent dur toute leur vie. Moi je suis née avec.
Ma mère est employée d’une institution publique mais elle gagne la plupart de ses revenues en faisant de la logistique. Mon père était fonctionnaire avant de prendre sa retraite. C’est principalement ma mère qui fait vivre la famille. Je dis que je viens d’une famille de la classe moyenne par ce que d’un côté je n’ai jamais eu à me préoccuper de mon bien-être matériel avant de devenir adulte; tandis que d’un autre côté, j’avais des amis d’enfance qui venaient de familles très riches, et je ne dépenserai jamais de ma vie autant d’argent qu’eux. Curieusement, j’ai appris le mot « classe moyenne » quand j’avais 6 ans et que j’étais en première année d’école primaire. Maintenant j’ai 20 ans et je pense toujours que cette phrase décrit bien la situation de ma famille. (…)
Je suis très reconnaissante à mes parents de m’avoir permis de ne pas avoir de problèmes matériels et de grandir dans un environnement éducatif détendu. Bien sûr, je suis consciente qu’ils ne pensent pas comme moi. Par exemple, ils sont incapables de comprendre les questions LGBT, de même qu’ils ne comprennent pas que le fait d’être végétarien puisse tenir à des motifs éthiques plus que religieux. (…) Pour ce qui est de la religion, mes parents sont comme la plupart des chinois : ils ne sont pas religieux, mais ne sont pas expressément athées non plus. Après tout de vrais athées n’iraient pas au temple avant l’examen d’entrée à l’université de leur enfant, ne paieraient pas pour y prier et n’y retourneraient pas pour exprimer leur gratitude après que leur enfant ait été admis à l’université de Pékin. Néanmoins comme la plupart des enfants chinois j’ai grandi dans un environnement laïque. Ce n’est que quand j’ai visité l’Indonésie et que j’ai appris à travers des entretiens l’oppression que ressentaient les enfants de familles dévotes que je me suis sentie vraiment chanceuse d’avoir grandi dans un pays et une famille laïques.
On peut dire sans risquer de se tromper que ces vingt premières années de ma vie a été marquées par une très grande chance. J’ai pu passer d’une bonne école primaire directement dans un bon collège grâce à des entretiens préalables; à l’entrée au lycée, j’ai juste eu assez de points à l’examen pour entrer dans le lycée affilié à l’université Renmin; et enfin j’ai réussi l’examen qui m’a permis de rentrer à l’université de Pékin. Dans mes premières années à la fac, j’ai pu avoir un soutien de l’État pour être admise dans une université étrangère et je suis devenue la seule étudiante de mon département à pouvoir étudier à l’étranger avec le soutien de l’État. Face à cette bonne fortune, je n’ai aucune intention de remercier Dieu. D’abord parce que je ne crois pas en Dieu et ensuite parce que mes études de sociologie m’ont appris que tout cela est le résultat de l’injustice structurelle de la société. Si je remercie Dieu et me sens bien avec moi même, je suis à la fois stupide et mauvaise. L’injustice ne concerne pas que le hukou ou ma région d’origine, elle tient à l’examen et aux conditions d’admission elles-même. Je n’ai pas eu une très bonne note en maths. De même ma moyenne dans les arts libéraux était beaucoup moins bonne que lors des préparation à l’examen. On peut dire que le 20/20 que j’ai eu dans la partie « essais » est la seule raison pour laquelle j’ai eu assez de points pour rentrer à l’université de Pékin. Et ceux qui me connaissent ou qui ont lu mes articles savent que mon style n’est pas si bon et que je ne rédige pas mieux que les autres élèves. Si j’ai eu la meilleure note pour la partie « essais » c’est principalement à cause du « sens de la responsabilité sociale » que reflétait mon texte. Bien sûr ce sens de la responsabilité sociale était réel. Je ne pouvais pas m’empêcher de le montrer dans l’essai. Mais néanmoins si je fais montre d’un peu de pensée rationnelle sur les question sociales et d’esprit critique sur les injustices sociales, c’est seulement à cause de l’éducation que j’ai reçue à l’école et à mes lectures extra-scolaires; j’ai pu avoir accès à ces superbes ressources éducatives et opportunités extra-scolaires alors que ce n’est pas le cas pour la plupart des personnes. Au bout du compte, c’est une injustice sociale. (…)
Si je devais résumer ma famille, mes origines et mon éducation, alors je serais obligé de dire qu’on a là une chaine causale bien cruelle : je suis né avec un hukou pékinois et un très bon environnement familial. J’ai eu ensuite une superbe éducation élémentaire et secondaire, ce qui m’a permis d’intégrer l’université de Pékin sans subir de tortures inhumaines. Et intégrer l’université de Pékin suppose de bénéficier de la réputation et même des avantages matériels qui vont avec cette marque : si je n’avais pas intégré l’université de Pékin, je n’aurais pas eu cette petite réputation en donnant des cours d’éducation sexuelle aux enfants d’un village ( Yue Xin a donné des cours d’éducation sexuelle dans le Yunnan en 2015) ; si je n’avais pas rejoint cette université, les articles que j’ai envoyé au Southern Weekly n’auraient pas pris une telle importance dans le journal, même si les rédacteurs les aimaient bien et je n’aurais donc pas eu de ressources stables comme étudiante (…) Et dans le futur proche, la réputation de mon école va m’apporter d’autres bénéfices, même si cette réputation est principalement due à mes prédécesseurs et non à mes propres efforts.
Si nous disons « Quand vous êtes pauvres, occupez vous de votre propre vertu; quand vous êtes riches partagez là avec le monde entier »; si on dit « ceux qui sont dans le train ont la responsabilité d’avancer », alors je suis une de ces personnes « dans le train ». Je n’ose même pas penser, combien de gens j’ai « mangé » —pour utiliser une expression de Lu Xun- au fil de mon parcours. Quoiqu’étant athée je fais peut-être des erreurs quand je me réfère au christianisme, je tiens tout de même à utiliser une métaphore que vous comprendrez aisément : je dois admettre que souvent j’ai l’impression de porter le péché originel. Ce péché originel ne vient pas du royaume de Dieu, mais plutôt du royaume deshommes. Je porte le péché originel des injustice structurelles de toute cette société.
Mes capacité sont limitées et j’ai beaucoup d’insuffisances. Mais je suis pleinement consciente de mon devoir de travailler dur chaque jour pour m’améliorer et pour essayer quelque chose pour rendre cette société meilleure – beaucoup de ma motivation provient de mon profond malaise et de mon sentiment de culpabilité.
Je n’ai aucune raison de ne pas avancer; je n’ai aucune raison d’avancer uniquement pour mon bien propre. »

#MeToo en Chine (2) : Ou est Yue Xin ?

Il est à craindre qu’une des premières victimes d’une nouvelle vague de répression anti-féministe et anti-marxiste soit la jeune activiste Yue Xin dont on est sans nouvelles depuis plusieurs semaines. Nous publions ici la traduction de l’article paru hier ( le 11/10/2018) et mis à jour aujourd’hui, dans le South China Morning Post.

Inquiétudes pour une jeune activiste marxiste disparue après un raid de la police en Chine

Yue Xin a été arrêtée en même temps qu’une cinquantaine d’activistes, une grande partie d’entre eux étant de jeunes marxistes, qui s’étaient joints à la campagne pour les droits syndicaux dans l’usine de Jasic Technology.

Yue Xin, 22 ans, a été arrêtée le 24 aout en même temps que d’autres jeunes marxistes impliqués dans un mouvement pour les droits syndicaux à Shenzhen.
Elle avait auparavant accusé l’université de Pékin de chercher à la faire taire car elle demandait des informations sur la façon dont était traitée l’enquête sur l’agression sexuelle qui avait poussé au suicide une étudiante vingt ans plus tôt – une des affaires qui a fait le plus de bruit lors du mouvement #MeToo.
Cette arrestation participe de l’intensification de la répression par les autorités contre le nombre croissant de jeunes activistes qui ont trouvé ces dernières années inspiration dans le marxisme, espérant ainsi amener du changement sur des questions allant du féminisme, des inégalités sociales aux droits des travailleurs.
Mais en contraste radical avec la ligne marxiste officielle, cette nouvelle génération de marxistes met l’accent sur les libertés individuelles, certains s’intéressant même à la démocratie constitutionnelle occidentale- considérée par les marxistes et maoïstes dominants comme une mauvaise voie pour la Chine.
La plupart des protestataires détenus en aout ont depuis été relâché, mais quatre d’entre eux ont été placé « en résidence surveillée dans un lieu désigné » – une forme de détention secrète, tandis que quatre autres sont encore incarcérés et pourraient être inculpés selon leurs amis et d’autres activistes.
Mais le sort de Yue, ainsi que celui de sa mère, qui n’est plus joignable depuis septembre, demeure inconnu.
« Il est possible que Yue ne réapparaisse pas avant longtemps » a déclaré une activiste étudiante souhaitant garder l’anonymat et qui veut alerter sur la situation difficile de Yue.
La jeune activiste a été diplômé de l’école des langues étrangères de l’université de Pékin cet été, alors que le mouvement #MeToo prenait de l’ampleur sur les campus et les lieux de travail. Elle a déposé une requête officielle auprès de son université demandant que celle-ci rende public les informations sur la façon dont avait été traitée l’affaire d’agression sexuelle impliquant un professeur dont avait résulté le suicide d’une étudiante il y a deux décennies de cela. Yue a ensuite écrite une lettre ouverte ( NDT : traduite dans le prochain post) accusant l’université de tenter de la faire taire en mettant la pression sur sa famille et suggérant qu’on ne lui permettrait pas de passer son diplôme, ce qui avait mené à une forte réaction publique contre l’université sur les réseaux sociaux.
En juillet, Yue s’est intéressée à un conflit dans l’usine de Jasic Technology basée a Shenzhen. Des étudiants de gauche, y compris Yue, ont voyagé d’un peu partout dans le pays pour soutenir les travailleurs du Guangdong dans leur campagne pour les droits syndicaux dans leur usine, qui produit des machines à souder électroniques et des bras robotiques. Mais le 24 aout, la police anti-émeute a perquisitionné l’appartement dans lequel ils résidaient à côté de Shenzhen, et a arrêté le groupe.
Plus tôt ce mois là, Yue avait déclaré au South China Morning Pots, qu’elle voulait apporter son soutien aux travailleurs de Shenzhen même si cela supposait de se faire arrêter.
« Plus de trente travailleurs innocents ont été déjà été arrêtés et traités de façon inhumaine. Je ne peux pas me contenter de rester assise et d’exprimer mon soutien en ligne – il faut que j’aille sur la ligne de front. » déclarait Yue «  Je suis prête à me faire arrêter… mais la question n’est pas d’être arrêté ou non… si vous croyez que ce que vous faites est juste, alors vous n’avez pas peur. »
Il y a aussi des inquiétudes concernant la mère de Yue. NGOCN, une ONG pour le développement social basé à Guangzhou pour un poste dans laquelle Yue avait postulé après son diplôme, a déclaré que la mère de Yue les avait contacté une semaine après l’opération de Huizhou car elle cherchait à savoir ce qui était arrivé à sa fille. Le directeur exécutif a dit à la mère de Yue qu’il n’avait plus de contact avec elle depuis le mois de juin mais qu’il essaierait d’aider.
« Yue Xin restait en contact avec sa mère après qu’elle soit venue dans le Guangdong, mais sa mère était anxieuse car elle n’avait pas plus de nouvelles depuis plus de quatre jours. » a déclaré Wu. Mais depuis le 2 septembre, l’ONG n’a pas pu entrer en contact avec la mère de Yue qui vit à Pékin. Le Post a également essayé de l’appeler mais son téléphone reste éteint.
Un officier du commissariat de Yanziling à Shenzhen a déclaré qu’ils ne s’occupaient pas du cas de Yue et nous a redirigé vers les bureaux du gouvernement de district de Pingshan, que nous n’avons pas réussi à joindre.
A part Yue, 4 animateurs de Epoch Pioneer, un site de gauche qui se consacre à l’activisme ouvrier, ont été placé en « résidence surveillée dans un lieu désigné » à Guangzhou, selon des activistes du groupe de soutien au travailleurs de Jasic. Ils ont également indiqué que quatre travailleurs étaient incarcérés à Shenzhen, accusés «  d’attroupement perturbant l’ordre social » et n’ont qu’un accès restreint aux avocats. D’autres jeunes activistes ont été relâchés mais restent étroitement surveillés par leurs universités et leurs parents selon les mêmes activistes.
Si les cours sur le marxisme font systématiquement parti du cursus dans les universités en Chine, le nombre croissant de jeunes activistes de gauche a apparemment provoqué l’inquiétude des autorités universitaires. Depuis le début de la nouvelle année académique en septembre, les jeunes marxistes se sont mobilisés contre le renforcement des contrôles dans leurs universités. L’un d’entre eux, étudiant à la faculté d’économie à l’université de Renmin China à Pékin, a détaillé, dans un article publié en ligne et qui a été ensuite supprimé par les censeurs, comment il a été « blacklisté pour s’être intéressé au peuple ». Xiang Junwei a accusé les administrateurs de l’université d’avoir fait pression sur lui et sa famille, un enseignant ayant ainsi dit à ses parents qu’il devait corriger ses « dangereuses pensées » et qu’il était « dans une situation politique problématique ». Il a déclaré avoir été exclu du chat en ligne de l’université et a indiqué que 12 autres jeunes marxistes avaient subis la même mesure.
Dans un autre article, il a souligné le cas d’une autre étudiante de l’école, qui a du être hospitalisée après qu’elle ait mené une grève de la faim pour protester contre sa famille et un enseignant qui voulaient l’empêcher de s’impliquer dans la campagne pour les droits des travailleurs à Shenzhen. Il a appelé l’université a lui permettre de reprendre ses études sans avoir à signer une déclaration selon laquelle elle abandonnerait l’activisme- une déclaration que, selon lui, on insistait qu’elle signe pour pouvoir reprendre les cours.
Les groupes d’études du marxisme ont également déclaré qu’ils avaient eu du mal à renouveler leur inscription dans les meilleures universités ainsi à la Renmin University, l’université de Nanjing et l’Université de science et de technologie de Pékin. A l’université de Pékin, où Yue étudiait, la société d’étude du marxisme a du demander l’aide d’un conseiller du département de marxisme de l’université pour se faire enregistrer après que la ligue de jeunesse communiste du campus lui ait retiré son soutien.
Début aout, Yue déclarait que les étudiants suivaient une tradition universitaire en s’impliquant dans l’activisme, la défense du peuple et des droits des travailleurs. « Les activistes étudiants se sont battus sur un grand nombre de sujets- y compris contre le harcèlement sexuel ou pour soutenir la démocratie sur le campus…tout le monde dans ce mouvement ne s’identifie pas comme marxiste, léniniste ou maoïste mais ils sont certainement influencés par le marxisme » déclarait-elle.

Dans la suite de ce post, nous reviendrons notamment sur l’affaire Gao Yan en publiant la traduction des deux lettres ouvertes publiées par Yue Xin à cette occasion, ainsi que sur la lutte des travailleurs de l’usine de Jansic et les nouveaux « marxistes » chinois…

#MeToo en Chine (1) : premier bilan

Alors qu’on célèbre le premier anniversaire du mouvement #MeToo, nous revenons dans une courte série de posts, sur son écho et son évolution en Chine. Pour commencer nous présentons une traduction (depuis la version anglaise établie par Emile Dirks et Winnie Shen) du texte de la féministe Lü Pin qui retrace justement les différentes phases traversées par le mouvement.

Les origines de « #MeToo » en Chine : de papillons en ouragans- La dissémination d’un point de vue.

Le 26 juillet 2018, beaucoup de personnes ont dit avec un soupir de soulagement : #MeToo est finalement arrivé en Chine. Après plusieurs jours d’agitation qui ont succédé à la révélation le 23 juillet de soupçons de harcèlement sexuel contre une figure publique célèbre, Lei Chuang ( le dirigeant d’une ONG venant en aide aux malades de l’Hépatite B en Chine), les révélations et les débat sur le harcèlement sexuel sont devenus des sujets de conversations explosifs. Certains ont qualifié cette journée d’historique pour le féminisme chinois. Certains, i-compris moi même, étions extrêmement enthousiaste. Bien évidemment, d’autres étaient plus pessimistes et disaient que le mouvement #MeToo n’allait pas tarder à s’estomper.
Laissez les balles voler, laissez voler un peu plus longtemps ( Il s’agit probablement ici d’une allusion à film chinois Let the Bullet Fly ). Dans une société de plus en plus stable, il est rare de se sentir bousculé. Même si les gens remarquent souvent de façon cynique que « le pays est fichu », ils n’avaient pourtant jamais vraiment vu le pourriture du système, donc lorsque celle-ci a été révélée au grand jour, ils ont été choqués. Dénoncer Lei Chuang n’est toutefois qu’une première étape. Beaucoup de personnes temporisent encore et non pas encore dit à voix haute ce qu’ils ont sur le coeur. Sur le long terme, le harcèlement sexuel n’est pas un ulcère putride qu’on peut simplement extraire mais plutôt une maladie interne se propageant de l’intérieur vers l’extérieur. Du diagnostic au traitement, il s’agit d’un processus ne peut pas être accompli du jour au lendemain.
De fait, les femmes ont toujours été en colère. Mais elles restaient isolées car elles étaient enclavées par le patriarcat, leur colère le plus souvent mise de côté et transformée en trauma. « J’y suis devenu imperméable » a écrit une femme qui a raconté avoir été agressée sexuellement par le présentateur de la télévision chinoise ( CCTV) Zhu Jun . Pourtant quand une femme se lève, les gens s’en rendent compte. Et quand ces femmes se lèvent à tour de rôle, de plus en plus de gens vont s’en apercevoir. C’est le mouvement des femmes : une convergence de colères. La même femme décrit ainsi sa vision du mouvement actuel : « Commençant l’année dernière, le mouvement des droits des femmes a été une étincelle, et même si elle est faible, elle nous guide ».
Ce n’est pas que #MeToo est « finalement arrivé en Chine » mais plutôt, que depuis l’année dernière, #MeToo est apparu et ré-apparu en Chine, atteignant à chaque fois de nouveaux niveaux de « viralité » et exposant toujours de plus de personnes au mouvement. #MeToo a été présent en Chine depuis longtemps et s’est constamment efforcé d’avancer. Voici trois incidents qui se déroulés depuis l’année dernière :

En mai 2017, l’activiste féministe Zhang LeiLei a lancé sa campagne de femme-sandwich contre le harcèlement sexuel. Bien qu’on lui ait vite ordonné d’arrêter, la campagne a produit un résultat inattendu : la première message dans les wagons de métro en Chine qui incluait les mots « harcèlement sexuel »

En janvier 2018, Luo Qianqian révéla l’expérience de harcèlement sexuel qu’elle avait subi de la part du professeur Chen Xiaowu de l’université d’aéronautique et d’astronautique de l’université et mobilisa plus de trois milles personnes pour qu’elles écrivent à l’université (pour soutenir son action). Peu après, neuf mille étudiants et anciens élèves de soixante-dix écoles à travers le pays écrirent en même temps à leurs institutions respectives et au ministère de l’éducation pour demander la création de mécanismes de prévention du harcèlement sexuel dans l’éducation supérieure. Le 14 janvier, le ministère de l’éducation a annoncé qu’il allait faire des recherches dans le sens de cette proposition.

En avril 2018, l’agression sexuelle subie il y a vingt ans par Gao Yan, qui avait mené à son suicide a été de nouveau mis à jour. En conséquence, avec les révélations d’autres affaires de harcèlement d’étudiants par des professeurs d’université, l’université de Pékin est devenue la première institution de l’enseignement supérieur a mettre en place des mécanismes de prévention du harcèlement sur la totalité de son campus.

Ces trois épisodes symbolisent la propagation du mouvement contre le harcèlement sexuel en Chine depuis l’année dernière. Si la campagne de Zhang Leilei n’a pu atteindre le grand public, plus d’une centaine de personnes ont répondu à son appel sur les médias sociaux. Il s’agissait de jeunes féministes vivants dans différentes villes à travers la Chine. Cela a prouvé que parmi les jeunes gens qui connaissent le féminisme, le sujet du harcèlement sexuel a un fort potentiel de mobilisation.
Avec des scandales impliquant des célébrités comme « argument commercial », les informations concernant la tempête que constitue le mouvement #MeToo aux Etats Unis se sont inévitablement diffusées en Chine. Le mouvement américain a fourni (aux féministes) un encouragement à distance : dénoncer le harcèlement sexuel n’est pas honteux et le problème du harcèlement peut et doit être résolu. Inspiré par le mouvement #MeToo, Luo Qianqian  a été la première personne à dénoncer à visage découvert un cas de harcèlement sexuel, amenant le message du mouvement à une tribune encore plus large. Suivant leur revendication d’une mise en place de dispositifs de prévention du harcèlement sexuel, des membres du mouvement ont créé un groupe de jeunes fortement conscientisés sur le sujet. A partir de là, il était impossible de stopper la diffusion du message anti-harcèlement sexuel. Les gens continuaient à se le transmettre les uns aux autres et tandis qu’il était rapidement censuré en ligne, cette lutte ne faisait qu’étendre la diffusion du message.
L’affaire Gao Yan a été rendue publique durant Qingming Jie ( la fête des morts qui se déroule du 4 au 6 avril de chaque année). Après deux jours de censure sur les réseaux sociaux, les mass média ont commencé à parler de l’affaire. Les entraves à l’information furent surmontées et l’affaire est devenue la première concernant du harcèlement sexuel a réveiller la colère d’un nombre important de femmes et d’hommes. La responsabilité de l’université dans ces cas de harcèlement étant devenu le point focal de la discussion et face à la dénonciation de cas similaires dans d’autres institutions de l’enseignement supérieur, la diffusion du message est entrée de nouveau dans une période de prise de parole et de censure. Un jeu d’échec a commencé entre les gens et les autorités, appuyées par la haute technologie.
Un exemple : la nuit du 6 avril, de nombreux étudiants de l’université de Pékin suivaient les mises à jour postées par leur camarade Deng Yuhao, qui avait été convoqué par les autorités de l’école tard le soir ( du fait de sa demande d’une plus grande transparence concernant l’enquête sur l’agression sexuelle et le suicide de Gao Yan ). Une photo de l’événement qui a fuité montre de nombreux étudiants rassemblés dans une pièce et qui utilisent leur téléphone ( pour suivre les informations postées sur le Bulletin Board System  de l’école. Leurs publications en temps réel relatant les événements de cette nuit furent repris sur de nombreuses plate-formes en ligne. Néanmoins dans ce genre d’activité est source de danger et d’angoisse. Après cette soirée Yue Xin ( un autre étudiante) a été menacée et obligée de respecter un couvre-feu pour avoir participé à de telles activités ( comme de demander des informations sur la façon dont le cas de Gao Yan était traité) et demandé à l’école de prendre ses responsabilités. Yue Xin a publié un long et émouvant article ( bientôt traduit sur ce site) qui rend publiquement responsable ( de l’agression et de la mort de Gao Yan) l’université de Pékin, son article a été diffusé à d’autres groupes et a encouragé une compréhension plus profonde et un soutien aux réformes des systèmes de pouvoir comme moyen de combattre le harcèlement sexuel.
Après cet événement, il y eut une période de silence. Les divers groupes WeChat créés pour se concentrer sur ce sujet spécifique ont commencé à discuter d’autres choses. De temps à autre des gens demandaient « si il y avaient eu des développements récents. » Ils étaient avides d’informations, avides de nouvelles poussées d’activité qui ramènerait le sujet au centre de l’actualité. Mais le déclenchement d’un tel mouvement restait incertain. A partir de 2018, la norme était devenue claire : seul un cas individuel peut motiver un bond dans l’attention publique. De plus, ce dont il y avait besoin c’est d’un cas sérieux, clair et non anonyme de harcèlement sexuel.
Un période de baisse de l’intérêt public est difficile à éviter. En utilisant le programme d’index de WeChat, j’ai cherché quelle était la fréquence de l’usage du mot clé « harcèlement sexuel ». De janvier à avril ( de cette année), la fluctuation de la courbe du graphique suggère un certain entêtement. Chaque ondulation amenait avec elle un nouveau pic; chaque plongée, un moment pour s’en remettre.


A ce moment là, un cas de harcèlement sexuel impliquant le Professeur Zhang Peng de l’université Sun Yat Sen a Guangzhou a été de nouveau portée à l’attention du public, pour la plus grande satisfaction de ceux qui voulaient que le harcèlement redevienne un sujet de discussion publique, et provoquant une fois de plus un regain de popularité en ligne pour le mot-clé harcèlement sexuel. Selon moi la plus grande utilité qu’a eu l’affaire Zhang Peng a été d’étendre la conscience de la réalité du harcèlement. En plus, cet incident a mis à l’épreuve la formation des activistes et la volonté des spectateurs de s’engager personnellement dans la lutte contre le harcèlement sexuel. Par exemple, des organisation académiques étrangères importantes reçurent des informations ( sur cette affaire) fournies par des activistes chinois.
« Je me suis senti encouragé par les récents événements » a écrit une étudiantes qui révélait en ligne l’agression sexuelle subie de la part de Yuan Tianpeng « l’expert procédurier ». Quoique Yuan ne soit plus professionnellement actif, la sphère publique fut alarmée. Et si le travail de promotion de mécanisme anti-harcèlement à l’université a abouti à une impasse, le mouvement #MeToo a effectué là une nouvelle percée. Le 23 juillet, l’affaire Lei Chuang  a perturbé un grand nombre de gens dans ce secteur. Ce spécialiste de l’intérêt public – un jeune homme ambitieux actif depuis de nombreuses années et qui fournissait un très grand nombre de matériaux aux médias- avait pourtant aussi cet autre côté scandaleux. Mais à l’époque il semblait inapproprié à Deng Fei ( qui mène des actions pour les enfants abandonnés à la campagne) et à d’autres comme lui de s’impliquer dans cette affaire. Leur loyauté fraternelle envers Lei Chuang et leur tentative de le tirer de cette situation ne leur amena qu’une publicité négative. Quand le nom de Lei Chuang est apparu à la une de la presse, l’apologie qu’en avait fait Deng Fei également. Dans la sphère publique, (..) le patriarcat a finalement commencé à s’autodétruire.
A travers la mise en accusation de Lei Chuang, les gens ont ressenti la douleur physique et mentale que le harcèlement sexuel cause aux femmes, certains ayant été même atteint de nausée à la lecture des méfaits de Lei Chuang. Leur douleur est aussi horrifiante que routinière. Nos valeurs sociales peuvent être d’ores et déjà sévèrement polluées mais notre conscience intérieure est toujours forte, et comme le pétrole enfoui dans la terre, il suffit juste de l’atteindre avec précision pour qu’elle jaillisse à la surface. Beaucoup ont été émus par la torture subie par cette étudiante et par sa bravoure. Parmi les personnes émues par l’affaire , il y avait celle qui a révélé l’affaire Zhang When . Deux mois après son viol, elle a finalement décidé de parler. De plus, elle a clairement indiqué que ses mots n’étaient pas dirigés uniquement contre Zhang Wen, mais visaient à éviter que lui et d’autres puissent faire du mal à d’autres femmes dans l’avenir.
La censure vint rapidement et comme d’habitude, plus vite que prévu. Afin de permettre que le récit des « exploits » de Zhu Jun ( un présentateur de la télévision publique accusé de harcèlement) puisse être disponible un peu plus longtemps, les citoyens du net ont contre-attaqué. De nombreux comptes ont joint leurs forces pour partager les posts importants. Si les masses médias se sont emparés de l’affaire, l’ampleur et la durée de la fenêtre d’opportunité pour faire circuler cette information n’était pas prédéterminée, elle dépendait au contraire de la lutte. Chaque acte individuel contre la censure est significatif. C’est un âge sombre sans précédent et le désespoir peut vite s’installer quand on voit la haute technologie utilisée contre les gens. Mais d’un autre côté, c’est une époque dans laquelle les gens, un par un, prouvent que l’individu peut avoir du pouvoir, que la résistance marche, que la société ne meure pas mais peut renaître à chaque instant. Quand cette renaissance aura-t-elle lieu ? Dans l’accidentel réside l’inévitable. C’est le point principal de cet article : Les gens doivent reconnaître comment le féminisme est important dans ce pays du fait de son profond sens de la justice, de la force de sa conscience (…)
Ce que je décris c’est un féminisme qui est une philosophie de lutte avec une éthique de résistance qu’il faut maintenir dans les périodes sombres. Après la dissolution des forces dissidentes autrefois actives, le féminisme reste sur la ligne de front, plus mobilisé que jamais. Ce n’est pas parce qu’il a une stratégie unifiée, mais parce qu’il rassemble les expériences de millions de femmes qui étaient auparavant incapables de parler et de transformer leur colère en action. Il ne peut pas être éliminé car il n’est pas le fait d’une minorité, et d’un autre côté il ne peut pas être absorbé dans les systèmes existants, car chaque concession que fait le patriarcat au féminisme ne fait que le rapprocher de la crise. Le mouvement contre le harcèlement sexuel auquel nous assistons devrait de nouveau renforcer le respect des gens pour le féminisme.
Un simple papillon bat des ailes, mais on peut sentir dans cet battement un ouragan. Tous les papillons, qui se sont battus et sacrifiés anonymement, devraient être remerciés.

Femmes et féminisme avant et pendant la révolution de 1911  : la presse féminine

La couverture qui illustre ce texte est celle du premier numéro du journal Nüzo Shijie (Le Monde des Femmes) paru en janvier 1904 à Shanghai. Les chercheurs de l’université de Heidelberg qui ont entamé un travail de scanérisation des journaux féminins chinois du début du XX ème siècle donne cette description de la trajectoire significative de la revue   : «  Avec un total de 18 numéros publiés de 1904 à 1907, Nüzo Shijie a l’honneur d’être de loin celui qui a connu la plus grande longévité parmi la vingtaine de journaux féminins qui apparurent dans la dernière décennie de l’ère Qing. Plusieurs de ses contributeurs réguliers devinrent des figures importantes du monde culturel après la chute de la dynastie. On y comptait notamment les poètes Gao Xie ( 1879-1958), Gao Xu ( 1877-1925) et Liu Yazi ( 1887-1958), les deux derniers étant les co-fondateurs de Nanshe, la société républicaine de poésie (1909-1923). Bien que le comité de rédaction ait été contrôlé par des hommes, comme la plupart des journaux de la fin des Qing et des débuts de la période républicaine, Nüzo Shijie fut le troisième journal à émerger au tournant du siècle qui visait spécifiquement les femmes comme lectorat, suivant en cela les traces de deux journaux édités par des femmes Nüxuebao 女學報 and 女報 . Nüzo Shijie publiait régulièrement des appels à contribution dans tous les styles – essais, poèmes, chansons, programmes scolaires de même que d’autres documents concernant l’éducation des femmes et des photos de classe. Les étudiantes et les professeurs des nouvelles écoles d’un peu partout en Chine répondirent régulièrement à ces appels à contribution.  »
Même lorsqu’ils étaient dirigés par des hommes, ces journaux contribuèrent effectivement au «  désenclavement  » social et psychologique des femmes chinoises, comme le souligne Charlotte E. Beahan  :  «  Les nouveaux journaux pour les femmes s’adressaient à celles-ci comme étant partie intégrante de la société, leur donnant des informations sur le monde par delà les barrières des quartiers des femmes, favorisant un sentiment d’identification collective et fournissant de nouvelles alternatives à la vie de confinement physique et intellectuel dictée par la tradition.  »
D’ailleurs leurs promoteurs ne manquaient pas d’ambitions, ainsi Chen Xie-fen, la première femme à fonder et en partie rédiger elle même une revue, Nüxue bao ( Journal des études féminines) – et qui fut par ailleurs une des administratrices de l’école patriotique pour filles de Shanghai- indiquait en avril 1903  : «  J’écris pour exhorter mes 200 millions de sœurs… J’espère sincèrement que vous pourrez toutes me lire et agir en conséquence.  » Bien entendu l’analphabétisme dominant dans la majeure du pays et la diffusion très restreinte ( quelques milliers d’exemplaires au mieux) réduisaient l’audience de cette presse au monde urbain et aisé. Néanmoins, couplé au développement de l’éducation et plus ouvertes que leurs prédécesseurs, exclusivement contrôlés et rédigés par des hommes, à l’expression directe des femmes, ces revues de la première décennie du vingtième siècle jouèrent un rôle non négligeable dans l’émergence d’une conscience féministe autonome.
Et, si à ses débuts, cette presse relaie encore principalement le discours nationaliste mâtiné de préoccupations pour les droits des femmes qui dominait à l’époque, elle va progressivement se radicaliser. Ainsi Chen Xie-fen, très influencée au départ par les thèses de Liang Qichao ( voir post à ce sujet sur ce blog), change de ton une fois qu’elle est obligée de s’exiler au Japon et qu’elle prône désormais, avec des accents parfois clairement xénophobes, le renversement de la «  dynastie Mandchoue  »,   : «  Les femmes chinoises vivent à dans une époque de révolution, si elles unissent leurs esprits et saisissent l’opportunité, développent leur force et remplissent leur cœur de haine venimeuse, détruisant et organisant, alors celles qui ont fait verser le sang, qui ont accomplies leur mission, doivent devenir les égales des hommes. Si dans une période de changement, elles assument leurs responsabilités à l’égale des hommes, alors leurs droits devront être égaux aussi.  »
De même, on trouve dans une autre revue fameuse de l’époque, Le monde des femmes fondée par Ding Chu-o, un appel original à la «  révolution familiale  », que résume Charlotte E. Beahan  :
«  Le monde des femmes appelait à une révolution familiale contre l’autocratie domestique comme nécessaire au bien-être national, qui dépendait lui même d’une révolution contre l’autocratie politique  :
«  Hélas, qu’est ce qu’une révolution  ? C’est le prix à payer pour avoir des droits, l’opposé de l’esclavage… de fait ceux qui ne connaissent pas l’oppression de l’autocratie n’ont pas besoin de croire à la révolution, ceux qui ne vivent pas sous les nombreuses couches d’oppression autocratique n’ont pas besoin de croire à la révolution féminine de la famille… Pour construire un pays, construisez d’abord la famille, pour produire des citoyens, produisez d’abord des femmes.  »
Ding Chu-o était consciente du rapport entre l’autocratie politique et celle du pater familias chinois  :
«  La révolution politique émerge directement de l’oppression des lois monarchiques, tandis que la révolution de la famille émerge indirectement de celles-ci… car regardez la prétention du chef de famille, il tient indirectement son pouvoir tel un second prince.  » La révolution de la famille devait se diriger contre les multiples couches d’oppression telles qu’exercées par les pères, les frères, les beaux-parents et le mari. La première étape serait la liberté du mariage, suivie ensuite de l’éducation, de l’activité sociale et économique. Mais il n’était pas mentionné comment ces changements devaient être initiés si ce n’est que la révolution familiale n’aurait pas besoin d’être violente, contrairement à la révolution politique qui lui succéderait. La famille en tant que telle serait gardée, mais reformée d’une façon qui n’était pas précisée. L’action individuelle serait la clé.
«  Si vous voulez la révolution nationale, il faut d’abord la révolution familiale  ; si vous voulez la révolution familiale, il faut d’abord une révolution personnelle.  » (Feminism and Nationalism in the Chinese Women’s Press, 1902-1911 p 19-20 )
On pourrait enfin citer également Le journal de la femme chinoise fondé par Qiu Jin ou le quotidien Le journal de la femme de Pékin à la direction totalement féminine, toutes ces publications partageant sensiblement les mêmes thèmes et inclinaisons ( nationalisme, critique modérée du confucianisme mais aussi fascination pour les femmes terroristes de la Russie de l’époque).
Dans ce paysage, c’est bien évidemment Tianyi ( Les Principes Naturels) publié à partir de 1907 par He-Yin Zhen et ses camarades depuis le Japon, qui paraît et de très loin, la plus en pointe. He-Yin Zhen refuse de subordonner la lutte des femmes à la lutte nationale, de même qu’elle ne place pas non plus ses espoirs dans l’émergence d’un capitalisme modernisateur autochtone calqué sur les modèles japonais ou occidentaux. Sa critique systématique du système confucéen est une des toutes premières de l’histoire chinoise et préfigure toutes celles qui écloront dans les années 10 et 20. Et plutôt que de prôner égalité des droits ou meilleure intégration, c’est la destruction de toute forme de domination qu’elle défend  : «  Selon mon point de vue, l’objectif ultime de la libération des femmes est de libérer le monde de la domination des hommes et des femmes.  » Si sa voix est probablement resté très marginale à l’époque, les thèmes qu’elle développe deviendront par contre dominants dans la presse féminine et intellectuelle des décennies suivantes…

Sources  :

Charlotte E. Beahan «  Feminism and Nationalism in the Chinese Women’s Press, 1902-1911  » Modern China Vol. 1 N°4, 1975
Elisabeth Croll Feminism and Socialism in China. Schoken Books
Catherine Gipoulon Qiu Jin. Pierres de l’oiseau Jingwei. Femme et révolutionnaire en Chine au XIXe siècle, des femmes
He-Yin Zhen La revanche des femmes, Éditions de l’Asymétrie
Ono Kazuko Chinese Women in a Century of Revolution. 1850-1950, Stanford University Press
Jacqueline Nivard. «  L’évolution de la presse féminine chinoise de 1898 a 1949.  » Etudes Chinoises, Association Francaise d’études chinoises, 1986, Vol. 5 N° 1-2
Rong Tiesheng «  The Women’s Movement In China Before and After The 1911 Revolution  » Chinese Studies in History Vol. 16, N° 3-4, (1983)

Femmes et féminisme avant et pendant la révolution de 1911  : «  Révolution par le haut  » et début de l’éducation des femmes

Petite précision liminaire  : comme pour tous les posts sur ce blog, dès lors qu’il existe des matériaux en français, nous évitons aux éventuels lecteurs une redite inutile. Ainsi nous n’évoquerons pas dans cette série de textes sur les prolégomènes, le déroulement et les suites de la révolution de 1911-1912, la figure de Qiu Jin, sur laquelle plusieurs livres sont disponibles, notamment l’indispensable Qiu Jin, Pierres de l’oiseau Jingwei publié par Catherine Gipoulon chez des femmes en 1976.

Après l’écrasement de la révolte des Boxers, de nouvelles velléités de réforme se firent jour dans la haute administration de la dynastie Qing. S’inspirant de la tentative de 1898 mais aussi surtout de la synthèse japonaise de l’ère Meiji entre conservatisme et modernité, un plan ambitieux intitulé Xinzheng ( Nouvelle politique) fut lancé en 1901qui visait à restructurer tout autant l’économie, l’administration, que l’armée et l’éducation (Bergère). C’est dans ce dernier domaine que cette «  révolution par le haut  » (Strauss) aura le plus laissé sa marque, à travers notamment l’abolition, en 1905, du système d’examen qui, depuis des siècles, permettait de recruter les fonctionnaires de l’empire. La mesure, prise abruptement après une guerre russo-japonaise qui avait une fois de plus souligné la faiblesse de la Chine et son statut de proie des divers impérialismes, a constitué un tournant décisif dans l’histoire de l’État mais aussi de la société chinoise. En effet, elle minait deux piliers interdépendants du régime  : la mobilité sociale par l’accession à la fonction publique et l’emprise confucéenne. Ainsi, comme le remarque Lucien Blanco : «  le système des examens, en réservant tous les postes administratifs aux lettrés qui avaient reçus une formation traditionnelle, était un des plus sûrs remparts institutionnels du confucianisme. Privé de son assise sociologique, ou en voie de l’être, celui-ci est ouvertement contesté sur le plan des idées.  » Dans un autre registre, Hu Hanmin, un des principaux dirigeants du Kuomintang déclarera en 1912  :  «  Si les examens n’avaient pas été abolis, qui aurait rejoint la révolution  ?  ». De surcroit, en fragilisant cette clé de voute bureaucratique, le régime allait accompagner sans le vouloir l’essor du premier féminisme chinois.
En effet, si la mesure n’eut dans un premier temps qu’un effet symbolique (Strauss), elle était néanmoins précédée et associée à une modernisation d’ensemble du système éducatif, dont l’une des manifestations les plus spectaculaires fut l’éclosion puis l’essor de l’éducation des filles et des femmes en Chine. Jusqu’à l’orée du 20ème siècle, la seule tentative de création d’une école pour filles avait été celle de missionnaires chrétiens dans le port ouvert de Ningbo en 1844 et ce, sans grand succès, puisque, pour la population locale, ces écoles représentaient des «  antres de sorcellerie  » ( Bailey). Ce n’est qu’avec la poussée réformiste de la toute fin du siècle que se constitua un mouvement indépendant et autochtone, la Société pour l’étude des femmes qui tint son premier congrès en décembre 1897.
L’année suivante, cette association fonda, dans l’enthousiasme qui accompagnait la réforme des cent jours, sa première école à Shanghai et, très vite, la création d’école pour filles et jeunes femmes devint la cause favorite de nombreux philanthropes et modernistes. Face à l’ampleur du phénomène, le gouvernement n’eut bientôt d’autre choix, que d’opérer, en 1907, une légalisation après coup et de décréter le droit à l’éducation publique des filles. Si elles ne concernaient bien évidemment qu’une infime minorité de l’élite, puisque, en 1909, selon certaines estimations ( Edwards), seules 0,1% des filles du pays étaient «  scolarisées  », ces écoles n’en constituaient pas moins une petite révolution, d’autant que le cursus qu’elles offraient était des plus modernes. Ainsi, Rong Tiesheng donne l’exemple de l’école patriotique ( Ai-Kuo) pour femmes dont le programme «  d’arts libéraux  » comprenait l’étude «  de l’éthique, de la psychologie, des langues étrangères, de la littérature chinoise, des mathématiques, de l’histoire, de la géographie, de l’économie domestique, de la pédagogie, du chant, de la peinture et de la gymnastique.  » En effet, ces écoles, qui permettaient en plus de l’accès à la culture, l’accès à divers modes d’expression et au sport devinrent rapidemment un relai important du mouvement de lutte contre le bandage des pieds. Plus généralement encore, la très ancienne réclusion des femmes et la sacro-sainte séparation entre les domaines intérieur/ extérieur étaient mises à mal.
Le débat autour de l’éducation des femmes s’étant intensifié depuis la fin du dix-neuvième notamment via l’article de Liang Qichao sur le sujet, deux courants distincts se dégageaient désormais au sein de l’élite. Paul J. Bailey dans son livre Gender and education in China décrit ainsi un «  conservatisme modernisateur  » qui acceptait d’accompagner le mouvement en faveur de l’éducation des femmes mais, dans un but précis  :  «  le conservatisme modernisateur représentait à la fois la reconnaissance de la modernisation comme un moyen effectif de renforcer le pays économiquement et politiquement et une ambivalence certaine quant à ses possibles conséquences. Pour les fonctionnaires, éducateurs, réformateurs et même les révolutionnaires, l’éducation publique pour les filles était principalement envisagée en terme de reconfiguration des vertus et qualifications traditionnelles mises au service de l’harmonie familiale, de l’ordre social, de la richesse et de la puissance nationale.  » Bailey souligne également que cet essor de l’éducation était contemporain du développement du travail des femmes dans les usines textiles de Shanghai et que, comme au Japon, l’apologie d’une femme au foyer «  manager domestique dotée d’un savoir moderne  » reflétait le compromis inquiet que les élites traditionnelles tentaient d’établir avec le capitalisme industriel naissant.
D’un autre côté Mary Backus Rankin décrit, au début de son article « The Emergence of Women at the End of the Ch’ing », une toute autre approche  :  «  durant les dernières années de la dynastie Qing, le féminisme moderne trouva ses premiers partisans parmi des membres de l’élite urbaine influencés par l’occident et le mouvement de réforme de 1898. Les femmes fondèrent des associations contre le bandage des pieds, des écoles de filles et des journaux. Dans cette période d’incertitude et de changement, les femmes éduquées bénéficiaient de l’essor de nouvelles professions et groupes politiques, dans lesquels les rôles n’étaient pas aussi strictement définis qu’ils l’étaient dans la bureaucratie exclusivement masculine. Les nouvelles attitudes vis à vis des femmes et les nouvelles opportunités qui leur étaient offertes constituaient les preuves les plus évidentes qu’un changement réel quoique limité était en train d’avoir lieu dans l’élite chinoise. Bien que la totalité du mouvement féministe avant la révolution de 1911 ait été issu de l’élite, il était néanmoins potentiellement radical parce qu’il mettait sérieusement en cause le système dominant des relations sociales confucéennes.  » Louise Edwards va dans le même sens dans son livre Gender, Politics and Democracy. Women’s suffrage in China  :  «  En Chine, la citoyenneté pleine et égale supposait l’accès plein et égal à l’éducation. Le lien entre l’accès au pouvoir politique et l’éducation/préparation aux examens impériaux a soutenu la structure de gouvernance pendant des siècles puisque les bureaucrates étaient sélectionnés à travers cette série d’épreuves. L’éducation des femmes, contrairement à celle de leurs frères, se faisait à la maison et n’incluait pas la participation aux examens, les femmes étaient donc institutionnellement exclues du pouvoir politique. Les activistes féministes radicales des premières décennies du 20ème siècle percevaient leur exclusion explicite de l’école comme un obstacle majeur à leur aspirations politiques. Pour surmonter ce problème, elles défendaient le droit à l’accès égal à l’éducation, selon le principe qu’avec des opportunités égales, la différence d’accès au pouvoir selon les sexes pourrait être éradiquée. En 1903, une féministe Fang Junji écrivait sur ce lien entre l’éducation et les droits  :
«  Il y a plusieurs milliers d’années, les femmes chinoises ont perdu leurs droits et en ont été réduites à percer leurs oreilles et à bander leurs pieds. Elles ne quittaient pas la maison et ne lisaient pas de livres ni de poèmes. Leurs vies était étroites et superficielles…elles dépendaient complètement des autres…Les femmes chinoises n’ont pas accès à leurs droits parce qu’elles n’ont pas accès à l’éducation et elles n’ont pas accès à l’éducation parce qu’elles n’ont pas accès à leurs droits. Donc, si nous voulons promouvoir les droits des femmes, nous devons d’abord promouvoir leur éducation.  »

Cette remise en cause féministe semble encore plus radicale quand on rappelle la définition que donne Etienne Balazs de cette « bureaucratie céleste  » qui régnait sur la Chine depuis des siècles  : « La classe des lettrés-fonctionnaires (ou mandarins) – couche infime quant à son nombre, omnipotente quant à sa force, son influence, sa position, son prestige  – est le seul détenteur du pouvoir, le plus grand propriétaire ; elle possède tous les privilèges, et d’abord celui de se reproduire : elle détient le monopole de l’éducation… Cette élite improductive tire sa force de sa fonction socialement nécessaire et indispensable, de coordonner, surveiller, diriger, encadrer le travail productif des autres, de faire marcher tout l’organisme social. Ils ne connaissent qu’un seul métier : celui de gouverner. Un célèbre passage de Mencius exprime bien l’idéal des fonctionnaires-lettrés : “les occupations des hommes de qualité ne sont pas celles des gens de peu. Les uns se livrent aux travaux de l’intelligence, gouvernent les autres ; ceux qui travaillent de leur force sont gouvernés par les autres ; ceux qui gouvernent sont entretenus par les autres.“ » Ainsi, la fin du système monopolistique de cooptation, en érodant la prégnance du confucianisme, idéologie de la domination du mandarinat, allait, malgré les tentatives d’accommodations du «  conservatisme modernisateur  », miner définitivement le vieil ordre patriarcal chinois.

Sources  :
– Paul J. Bailey Gender and Education in China. Gender discourses and women’s schooling in the early twentieth century
– Etienne Balazs La bureaucratie céleste : recherches sur l’économie et la société de la Chine traditionnelle
– Marie Claude Bergère Capitalisme et capitalistes en Chine. Des origines à nos jours
– Lucien Bianco Les origines de la révolution Chinoise. 1915-1949
– Louise Edwards Gender, Politics and Democracy. Women’s suffrage in China
– Mary Backus Rankin «  The Emergence of Women at the End of the Ch’ing  : The Case of Ch’iu Chin  » in Women in Chinese Society Margery Wolf (sldr)
– Julia C. Strauss «  Creating ‘Virtuous and Talented’ Officials for the Twentieth Century: Discourse and Practice in Xinzheng China  » Modern Asian Studies, Vol. 37, No. 4 (Oct., 2003),
– Rong Tiesheng «  The Women’s Movement In China Before and After The 1911 Revolution  » Chinese Studies in History Vol. 16, N° 3-4, (1983)

A suivre  : la presse féminine et l’activisme anti-impérial en exil

Inégalités et discriminations de genre « aux caractéristiques chinoises » ? ( I )  les restrictions au travail des femmes

La question des législations restreignant l’accès des femmes à certaines professions est mal connue, alors qu’elle constitue un enjeu global (voir l’annexe 1) et qu’elle a parfois fait l’objet de débats passionnés dans l’histoire du mouvement féministe (voir l’annexe 2).

Elle est un enjeu d’autant plus particulier en Chine quand on se souvient du fameux slogan de la révolution culturelle : «  Ce qu’un homme peut faire, une femme le peut aussi». Si on est certes désormais loin de l’effacement militant des distinctions de genre de l’époque et de ce que certain ont même appelé une « androgynie socialiste », la mise en place dans les années 90 de mesures de « protections spécifiques » des femmes dans la loi chinoise1 a été considérée par plusieurs chercheurs comme un tournant significatif.

Ainsi Charles J. Ogletree et Rangita de Silva-de Alwis dans leur article « When Gender Differences Become a Trap: The Impact of China’s Labor Law on Women » soulignent l’ambiguité de telles dispositions législatives alors « que les femmes ont été les premières victimes des restructurations institutionnelles qui ont accompagné l’ouverture de l’économie. Pendant les périodes de crise, les lois chinoises permettent une discrimination par le genre et l’âge afin d’accompagner les changements économiques. On a demandé aux femmes et en particulier aux femmes âgées travaillant dans des industries en réorganisation de sacrifier leur emploi pour le bien commun. » De plus, « en se concentrant sur la différence biologique d’une façon qui exclut les hommes de la responsabilité des soins à apporter aux enfants après la naissance, les lois chinoises font reposer l’entière responsabilité de la garde et de l’éducation des enfants sur les femmes. »

Margaret Y. K. Woo dans deux articles ( « Biology and equality : challenge for feminism in the socialist and the liberal state » (1) et « Chinese Women Workers : The Delicate Balance between Protection and Equality » (2) paru dans le recueil Engendering China. Women, Culture and the State) est tout aussi sévère : « Vue cyniquement, la législation protectrice est une forme de « biologisation » des femmes, qui peut être considérée comme un effort pour les pousser hors de la force de travail durant une ère d’excédent de celle-ci. L’attention à la biologie des femmes renforce la rhétorique les encourageant à retourner à la maison pour devenir des mères socialistes. » (2) Ce qui, dans le même temps, comme le souligne Woo, va à l’encontre des politiques de restriction des naissances. Plus généralement, selon cet auteur, « l’état socialiste chinois définit le rôle des femmes dans la société et la conception appropriée de l’égalité par rapport à ce que l’État conçoit comme étant les besoins de la collectivité. » (1) Ce qui, en période de réformes donne un mélange particulier : « à la fois dans le ton et l’objectif, les régulations ( protectrices NDT) trouvent leur origine dans les idéaux socialistes et dans les traditions confucéennes. Elles sont confucéennes dans l’attention portée au collectif et à la communauté, et socialistes dans le rôle dominant qu’elles assignent à l’État pour définir la place des femmes dans la force de travail. » (ibid)

Il faut toutefois préciser que certaines restrictions au travail des femmes ( concernant le travail dans les mines, les industries métallurgiques ou à certaines altitudes) existaient déjà du temps des « zones libérées » contrôlées par le PCC dans les années 30 (voir Delia Davin Woman Work p.31) et que dans les années 50 c’est la fédération des femmes qui menait des campagnes d’information indiquant selon Elisabeth Croll : «  quoique les femmes étaient encouragées à entrer dans la production au côté des hommes et à s’engager dans un grand nombre d’activités, on leur rappelait aussi qu’il ne fallait pas confondre égalité et similarité. Les femmes étaient les égales des hommes mais différentes physiologiquement et à cause de leur fonctions spéciales, elles avaient droit à certains privilèges. » ( Feminism and Socialism p.263) Le même auteur note que «  si les politiques de protection du travail visaient à aider à accommoder et compenser les fonctions biologiques des femmes, beaucoup de brigades utilisaient ces mesures pour justifier les fait d’affecter les femmes à des travaux réservés au « sexe faible ». (…) De même c’est aux femmes qu’étaient données des périodes de repos spécifiques pour s’occuper des tâches domestiques. » ( ibid. p287)

Cette constante a effectivement pris un sens nouveau avec la liberté d’embauche donnée à certaines unités de production dés 1978, et qui déboucha très vite, selon Honig et Herstatter dans Personal Voices. Chinese Women in the 80’s, sur un chômage féminin urbain très important, amenant ainsi les autorités à « encourager les femmes à prendre avantage de leur force particulière pour résoudre leurs problèmes d’emploi. La première force des femmes, selon les autorités, c’était la dextérité manuelle. » Se profile donc déjà la « préférence genrée » qui présidera et préside encore à l’embauche dans les ateliers d’assemblage des Zones Economiques Spéciales. Comme le résume justement quoique de façon lapidaire Pun Ngai dans Made in China : « La Chine maoïste ne visait qu’à produire un sujet asexué ; un sujet unifié, englobé dans la même volonté que la production de l’État socialiste. Pas de classe, pas de genre. Cependant dans le cadre d’un projet mondial du capital, la Chine des réformes montre son intérêt à resexualiser le sujet, particulièrement un nouveau sujet dagong adapté aux nouvelles exigences de la Division Internationale du Travail. » Il en est de même dans les services où, de plus en plus, les « jeunes travailleuses s’appuient sur le « bol de riz de la jeunesse » en convertissant leur jeunesse et leur beauté en opportunités d’emploi. » ( Amy Hansen « The Gendered Rice Bowl ») et où, comme le constate Eileen M. Otisdans dans son article «  Gender and generationnal Inequality in a Beijing Hotel » : « le genre et la génération deviennent des équivalents des qualifications, attributs et dispositions qui sont en fait acquis dans le travail. Comme les frontières dans le travail sont soutenues par l’activité quotidienne, elles deviennent une partie de l’identité et de la dignité des travailleurs. Ceux-ci gagnent un avantage en construisant et défendant les frontières de genre et de génération qui les encadrent au travail, même si ces frontières les condamnent à des statuts moins élevés. »

Plus largement, la « biologisation législative » n’aura donc été qu’un moment d’une « re-naturalisation » du genre décrite par Lisa Rofel Other Modernities.. Gendered Yearnings in China After Socialism : «il y a eu une explosion de la discussion publique en Chine sur la démarcation, la définition et le vécu des identités féminines et masculines. Ces discussions se sont doublées d’un débat sur l’État socialiste, les moyens et modes pour atteindre la modernité. La naturalisation du genre forme le motif central de ce que j’appelle l’allégorie post-socialiste de la modernité. Cette allégorie raconte comment le communisme a réprimé la nature humaine. Comment cette répression, comme toutes les répressions, produit les mêmes obsessions, perversions et fétichisations qu’elle espère prévenir ; le communisme a échoué. Le maoïsme a retardé l’accession de la Chine à la modernité en empêchant, toujours selon cette allégorie, les chinois d’exprimer leur humanité naturelle. Bien sûr, dans cette allégorie cette humanité naturelle est genrée. Et de fait il devient évident que les notions maoïstes de libération de la femme via les transgressions de la division genrée du travail constituaient une tentative contre-nature de changer la féminité innée. »

Annexe 1 : Les restrictions au travail des femmes dans le monde

Les restrictions à l’emploi des femmes sont une question mondiale comme l’illustre cette carte ( tirée du numéro du 26/05 de The Economist), nous traduisons l’article qui l’accompagnait et qui offre un bon panorama global .

« Alors même que les pays riches cherchent à éradiquer les biais de genre des lieux de travail, dans beaucoup de pays en développement des discriminations restent explicites. Selon la Banque Mondiale, il est interdit aux femmes d’exercer certaines professions dans 104 pays.

(..) Certains pays publient des listes d’emplois considérés comme trop dangereux pour les femmes ( Les 456 interdictions russes concernent notamment la conduite de train ou le pilotage de bateau). D’autres interdisent aux femmes de travailler dans des secteurs entiers, la nuit ou dans des activités « moralement inappropriées » ( au Kazakhstan les femmes ne peuvent pas saigner ou étourdir le bétail, les porcs ou les petits ruminants). Dans quatre pays, les femmes ne peuvent pas créer une entreprise. Dans 18 autres, le mari peut empêcher sa femme de travailler.

Le but est souvent de protéger « le sexe faible ». Certaines lois mettent les femmes dans la même catégorie que les enfants : cela concerne les emplois vus comme très durs physiquement, dans les mines, le bâtiment ou l’industrie. D’autres répondent à des craintes de sécurité plus larges. A Mumbai par exemple, les tenancières de boutique et de magasin ne peuvent pas travailler aussi tard que les hommes. D’autres lois visent à protéger la capacité procréative des femmes ; «  de telles politiques ont souvent des motivations démographiques, particulièrement dans les pays où le taux de natalité est bas », selon Sarah Iqbal de la Banque Mondiale.

Les restrictions sur le travail de nuit datent de la Révolution industrielle en Angleterre. Elles étaient basées sur l’idée que les femmes n’étaient pas seulement plus faibles et plus vulnérables à l’exploitation que les hommes mais qu’elles n’avaient pas les compétences pour faire les bons choix. En 1948, l’Organisation Internationale du Travail promouvait toujours de bannir les femmes des mines et du travail industriel de nuit. L’Espagne n’a levé ses interdictions sur le travail des femmes dans les mines, l’électricité et le bâtiment qu’en 1995. Certaines restrictions, existant encore dans d’anciennes colonies, sont des vestiges du Code civil espagnol, du Code napoléon, ou des lois du Commonwealth.

Certaines lois sont au contraire surprennament récentes : l’interdiction faite aux femmes de conduire des tracteurs de plus de cinquante chevaux a été mise en place en 2013 au Vietnam. Mais dans l’ensemble, la tendance est à la libéralisation. Ces dernières années la Bulgarie, Kiribati et la Pologne ont supprimé toutes les restrictions existantes ; la Colombie et le Congo en ont supprimé certaines. Certains pays ont changé leurs lois au regard des évolutions technologiques qui ont rendu beaucoup d’activités plus sûres ou moins dépendantes de la force brute ; parfois ce sont des tribunaux qui ont demandé ces suppressions pour cause de discrimination.

La pénurie de main d’oeuvre peut aussi parfois mener au changement. Quand beaucoup de mineurs hommes ont quitté Marmato en Colombie pour de meilleurs salaires ailleurs, leur remplacement par des femmes a été toléré, même si les embaucher signifiait enfreindre la loi. De même, dans les pays de l’est de l’Europe qui ont rejoint l’union Européenne, quand les chauffeurs de camions sont partis à l’ouest, la pression pour laisser les femmes les remplacer s’est accrue. Et la fin de l’interdiction du travail de nuit des femmes au Philippines a été accueilli avec enthousiasme par les centres d’appel.

Certaines protections spécifiques sont justifiées particulièrement pour les femmes enceintes ou qui allaitent, notamment dans le maniement de produits chimiques ( ces restrictions ne sont pas comptabilisées par la Banque Mondiale). Mais comme le conclut l’OIT, ces interdictions protectrices sont de plus en plus obsolètes. »

Annexe 2 : Bref aperçu des débats au sujet des « législations protectrices » dans le féminisme américain.

Comme l’illustre la situation actuelle, le destin des restrictions à l’emploi des femmes se décide au croisement de la mobilité de la main d’oeuvre, des besoins du capital et des politiques démographiques ou, plus généralement encore, au fil des évolutions selon les histoires nationales et les niveaux de développement, de l’articulation entre patriarcat et capitalisme.

Il est toutefois utile de rappeler qu’elles ont été aussi un temps un enjeu de débats passionnés dans le féminisme américain notamment autour de l’arrêt Muller vs Oregon de la Cour suprême. En septembre 1905, une blanchisseuse de Portland nommée Emma Gotcher porta plainte contre son patron Curt Muller, au motif qu’il la faisait travailler plus que les 10 heures par jour prévues pour les femmes par la loi de l’Oregon. Gotcher était une militante ouvrière mariée au leader du syndicat de la blanchisserie. Le tribunal jugea Muller coupable et le condamna à une amende de 10 $. Il refusa de payer et en appela à la cour suprême, son avocat mettant en avant un argument féministe : les limites sur les heures de travail des femmes constituaient une discrimination à leur égard. Mais en janvier 1908, comme le résume le site Women Working 1800-1930  de la librairie de l’université d’Harvard  : « dans son arrêt Muller contre l’État de l’Oregon, la cour statua que l’intérêt du gouvernement à protéger la valeur procréative des femmes surpassait le droit des femmes à la liberté contractuelle et soutenait qu’une loi de l’Oregon limitant le nombre d’heures travaillées par les femmes dans les usines et les laveries était légitime. Le verdict de l’affaire Muller indiquait que l’intérêt du gouvernement à protéger le bien-être social passait avant la liberté des contrats et posait ainsi les bases des protections mises en place lors du New-Deal et qui culminèrent avec le Fair Labor Standards Act de 1938. (…)Cette affaire révéla une ironie fondamentale dans le progressisme. Tandis que les protections obtenues par les progressistes étaient celles que demandaient les travailleurs, elles furent obtenues en s’appuyant sur des idéologies patriarcales. Le protectionnisme juridique soulignait les fissures qui parcouraient le mouvement de réforme. » Et, de fait, cette décision fut l’objet d’une longue controverse entre les deux principaux mouvements féministes de l’époque, la National Consumers League qui défendait l’arrêt de la cour suprême et la particularisation des femmes pour permettre l’amélioration des conditions de travail et le National Womens Party qui voulait, avant tout, privilégier l’égalité devant la loi. Le débat s’est poursuivi dans les années 20, 30 et jusqu’aux années 70 avec des syndicats américains pris pour ainsi dire entre deux feux, oscillant entre neutralité et défense de l’emploi masculin, par exemple lors de l’entrée en masse des femmes, pendant les premières et seconde guerres mondiales, dans certains secteurs où elles étaient jusqu’ici absentes.

On trouve un récit et une analyse détaillées de ces épisodes dans le livre de Susan Lehrer Origins of Protective Labor Legislation for Women, 1905-1925. Pour cet auteur ces lois de protection, « tentaient d’arbitrer la contradiction capitaliste entre le besoin de reproduire la force de travail et le désir du capital d’utiliser le travail des femmes jusqu’aux limites de l’endurance humaine et ce, sans qualification et à bas coût puisque la structure salariale pour les femmes était basée sur le principe qu’elles n’étaient pas les principales pourvoyeuses de revenus du ménage. Le capital dépendait de la famille pour l’entretien et la reproduction de la force de travail et d’un autre côté tendait à la détruire en particulier par l’exploitation des travailleuses. » Les lois de protection constituaient ainsi, selon Lehrer, un juste milieu permettant de subordonner la position des femmes sur le marché, à leur rôle dans la famille et ainsi de renforcer tout à la fois les formes de travail payés et non payés qu’elles subissaient, le tout dans un contexte de restructuration de la production et d’introduction du taylorisme qui se faisaient au détriment du travailleur qualifié « classique » et qui tendaient à rendre absolument substituables les travailleurs, hommes comme femmes. Toutefois, comme le souligne justement Reva Siegel dans une longue recension du livre, réduire ces législations protectrices à une simple émanation du capital suppose de faire l’impasse sur l’écheveau un peu plus compliqué de l’affrontement entre les différentes organisations de femmes et le rôle ambigü joué par le mouvement ouvrier organisé.

1 Ainsi l’article 26 de la loi sur la protection des droits des femmes : « Toutes les unités de production doivent, selon les caractéristiques des femmes et selon la loi, protéger la sécurité et la santé des femmes pendant le travail et ne devrait pas leur confier des taches physiques non adaptés aux femmes.

Les femmes doivent être particulièrement protégées pendant leurs règles, quand elles sont enceintes,et après l’accouchement. »

Les Lanternes rouges dans la révolte des Boxers

Illustration : une des très rares photos d’une membre des « Lanternes rouges » (reproduite dans China Unbound. Evolving Perspectives on the Chinese Past de Paul A. Cohen)

En guise d’introduction nous reproduisons ici le résumé succin de la révolte des Boxers donné par Jean Chesneaux dans Le mouvement paysan chinois 1840-1949 : 

« Le soulèvement des Boxers (1897-1900) est l’aboutissement de toutes ces tendances : hostilité des paysans au christianisme par conviction religieuse, proto-nationalisme populaire, intervention des sociétés secrètes, résistance luddite à la technologie moderne, conjonction avec la politique anti-occidentale et traditionaliste de la gentry locale.

Le point de départ du mouvement se trouve dans une société secrète paysanne le Yihetuan (« Corps de Justice et d’Équité »), organisée dans les provinces du Zhili et du Shandong, et qui était sans doute une filiale du Lotus blanc. A cette époque, la paysannerie de la Chine du Nord souffrait de graves calamités agricoles ( famines de 1896 et 1897, inondations du fleuve Jaune en 1898). Les progrès de la navigation à vapeur avaient ruiné les bateliers du Grand Canal. Les concessions obtenues par les étrangers à l’occasion du break-up, après la défaite de la Chine par le Japon, irritaient l’opinion, en particulier l’installation de l’Allemagne dans la province du Shandong, qui lui avait été reconnue comme « zone d’influence ». A son point de départ, le mouvement était à la fois anti-étranger ( des missions furent aussi attaquées) et anti-dynastique ( on invoquait le nom des Ming, dans la tradition du Lotus blanc).

La révolte avait une base religieuse : les Boxers pratiquaient les ordalies, la boxe magique, l’usage des amulettes d’invulnérabilité et des médiums ; ils se réclamaient d’un millénarisme primitif qui annonçait la venue imminente des « dix calamités ». Mais ce mouvement était surtout d’ordre politique, et s’inspirait d’un nationalisme élémentaire ; « exterminons les étrangers » (mie yang) était inscrit sur tous leurs fanions. Les aspects économiques n’étaient pas non plus négligeables : les Boxers attaquaient les voies ferrées en construction, les lignes télégraphiques en construction, etc.

Le mouvement ne possédait guère de direction centralisée, mais seulement des unités de bases ( « autels », tan) par village ou groupe de villages. Il disposait de groupes spécialisés recrutés d’une part chez les jeunes garçonnets ( qui étaient parmi les plus fanatiques) et d’autre part chez les femmes. Celles-ci étaient réunies en « lanternes vertes » et en « lanternes rouges ». L’existence de sociétés secrètes particulières aux femmes est un signe, sans doute, de la crise sociale aigüe qui secoue alors les campagnes chinoises. Les unités féminines des Boxers ne sont pas un exemple isolé. On connaît à cette époque, en Chine du Sud, des associations clandestines de femmes célibataires et voleuses. Ce fait était lié à la dislocation croissante de la famille traditionnelle, même dans les campagnes. »

Les femmes dans la rébellion boxer étaient organisées en différents groupes selon leur âge. Les Lanternes rouges (Hongdeng zhao) regroupaient les jeunes femmes entre 12 et 18 ans, vierges et aux pieds non bandés. Les Lanternes bleues (Landeng zhao) regroupaient les femmes d’âge moyen, les Lanternes noires ( Heideng zhao) les femmes âgées et les Lanternes vertes, les veuves. Un témoin de l’époque, dont les souvenirs furent recueillis dans les années 60 par des universitaires chinois du Shandong, décrit l’allure de ces Lanternes rouges : «  Toutes ces grandes filles étaient habillées de rouge de pied en cap. Leurs parures de pieds étaient rouges, leurs chaussettes étaient rouges, leurs chaussures étaient rouges, leurs pantalons étaient rouges, leurs chemises étaient rouges et elles portaient des chignons rouges. Elles portaient également des lanternes rouges et des éventails rouges. Parfois elles s’entrainaient la journée, parfois la nuit. C’étaient toutes des filles de familles pauvres. Certaines n’avaient pas de quoi s’acheter des vêtements rouges, donc elles déchiraient des franges de draps et les teignaient pour faire leurs costumes. » L’entrainement suivi semble avoir été intensif : «  Chaque jour les jeunes femmes s’entrainaient avec des sabres et éventails. Tous les dix jours, elles formaient des bandes et tournaient dans les villages, courant et brandissant leurs sabres comme une forme d’avertissement démonstratif. Elles appelaient cela « marcher dans la ville » (caicheng), c’était un procédé similaire à la « marche dans les rues » des boxers. » ( Ono Kazuko Chinese Women in a Century of Revolution)

Les sources concernant  les Lanternes rouges  étant très rares, ainsi la plupart des récits de la rébellion ne les mentionne même pas, on est en réduit en général à quelques bribes de poèmes ( « Toutes habillées de rouge, portant une petite lanterne rouge, hop avec un coup d’éventail, elles s’envolent vers le ciel ») et à une série de légendes concernant leurs « pouvoirs magiques », quoiqu’on ignore si elles ont effectivement participé aux combats. Ces légendes sont notamment résumées par Paul A. Cohen : «  Ces filles et jeunes femmes étaient capables de protéger les boxers pendant le combat. Elles pouvaient envoyer des sabres dans les airs et couper les têtes des ennemis à distance. Elles étaient aussi capables de lancer des boulons en feu et grâce à leur pouvoir magique, de défaire ainsi les vis et écrous de l’artillerie des occidentaux. Quand les lanternes rouges se tenaient droites et sans bouger, leurs âmes les quittaient et s’engageaient dans la bataille. Elles n’étaient impressionnées par aucunes armes. Les armes étrangères étaient paralysées en leur présence. Elles avaient également de formidables pouvoirs pour soigner et amener un prompt rétablissement aux combattants blessés. Une ancienne lanterne rouge de la région de Tianjin se souvenait qu’une dirigeante des lanternes rouges quand elle se mettait en transe n’avait qu’à frapper ses deux mains en direction d’une personne malade pour que celle-ci soit soignée. » ( China Unbound. Evolving Perspectives on the Chinese Past)

On évoque aussi leur capacité à voler, à contrôler les vents grâce à leurs éventails et donc à déclencher et attiser des incendies, ainsi dans cet épisode relayé par la légende : « A Tianjin, se trouvaient des bâtiments étrangers bien fortifiés que même les armées Qing désespéraient de pouvoir faire tomber un jour. Les Lanternes rouges, toutes de rouge vêtues, apparurent près de ces bâtiments, chacune portant leurs précieux éventails de la main droite et une corbeille de fleurs dans la main gauche. Les rumeurs disaient qu’avec les corbeilles de fleurs les femmes attrapaient les balles des fusils des étrangers et qu’avec le mouvement de leurs éventails elles pouvaient déclencher des incendies. Les soldats français et les japonais tremblaient dans leur petite enclave, tandis que les lanternes rouges se rassemblaient toujours plus nombreuses. « brûle, brûle » criaient-elles d’une voix tonitruante. De chaque endroit que les lanternes rouges  traversaient s’élevaient immédiatement des flammes. » ( Ono Kazuko op.cit.)

Sur cette gravure qui représente le siège de la cathédrale de Pékin, la Lanterne rouge située à gauche ( elle tient une lanterne à la main) a jeté une corde magique entre les deux camps pour protéger les combattants chinois pris entre deux-feux.

Ces « pouvoirs magiques » attribués aux Lanternes rouges reflétait la puissance des sentiments millénaristes qui animaient les Boxers : « Du point de vue des Boxers, la lutte dans laquelle ils étaient engagés à l’été 1900, ne pouvait pas se comprendre comme un conflit militaire au sens conventionnel du terme. Beaucoup plus fondamentalement, cette lutte était conçue comme la compétition pour déterminer qui auraient les pouvoirs magiques – et par extension, quel Dieu ou dieux- les plus puissants. » (Paul A. Cohen) Or, paradoxalement, si l’on prêtait donc beaucoup de ces pouvoirs aux Lanternes rouges, les boxers avaient tendance dans le même temps à expliquer leurs échecs militaires par la perturbation « polluante » induite par la présence de femmes, alors qu’à l’image des Taipings, ils appliquaient une ségrégation stricte des sexes. Plusieurs défaites cuisantes furent notamment expliquées par l’apparition, sous diverses formes, de femmes nues sur les murailles de villes assiégées. En conséquence, les boxers interdirent, sous peine de mort, aux femmes de Tianjin de sortir de chez elles pendant toute la durée des combats, afin qu’elles ne risquent pas de les priver de leurs pouvoirs magiques.

Comme le rappelle Emily M. Ahern dans son article « The Power and Pollution of Chinese Women » : « Dans la société chinoise, les femmes étaient regardés à la fois comme rituellement impures et dangereusement puissantes et on leur interdisait d’exercer certaines activités du fait du tort qu’elles pourraient causer aux autres. » Ainsi, on considérait généralement que la présence d’une femme « polluée » ( c’est à dire ayant ses règles ou ayant accouchée depuis moins d’un mois) empêchait de rentrer en contact avec les dieux, voire risquait de provoquer leur courroux et de nombreux rituels étaient observés pour conjurer les effets éventuels de cette « pollution » sur la maisonnée. Dans le même temps, Ahern souligne bien que toute ce discours sur la « pollution » était indissociable d’un système de parenté centré sur le lignage masculin où la femme était tout à la fois un acteur central et une intrus. Les craintes des Boxers reflétaient donc les angoisses courantes de la société traditionnelle de l’époque. Précisons que si les lanternes rouges étaient composées majoritairement de jeunes filles pauvres et étaient dirigées par une ancienne prostituée, Lotus jaune, de son vrai nom Lin Heier,  qu’on disait dotée d’un pouvoir de guérison exceptionnel, il n’y a rien qui semble indiquer qu’elles se soient d’une manière ou d’une autre révoltées contre l’ordre confucéen.

Néanmoins, quand, après un long oubli, les Lanternes rouges furent remises à l’honneur pendant la révolution culturelle par la femme de Mao, Jian Qing ( ainsi que plus anecdotiquement par le groupe de radicaux américains d’origine asiatique I Wor Kuen au début des années 70) elles furent présentées comme des modèles de combattantes rebelles, anti-impérialistes ( voir l’illustration ci jointe), refusant d’être subordonnées aux hommes.

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