Le coronavirus et la situation des femmes en Chine : un peu plus du même ? (I)

Si il est bien évidemment trop tôt pour tirer des conclusions ou même conjecturer une quelconque évolution de long terme, il nous a semblé intéressant de rassembler quelques éléments sur les effets de l’épidémie sur la situation des femmes en Chine en les re-contextualisant dans les évolutions récentes ou plus anciennes.

Autour des effets du confinement

Les violences domestiques

On ignore quels seront les récits littéraires et études scientifiques qui émergeront de cette expérience de confinement et souvent de coexistence forcés qu’ont été, pour des millions de personnes, les quarantaines géantes mais il semble d’ores et déjà qu’un de ces principaux effets a été une hausse de la violence domestique, comme le relate un article du journal en ligne Sixth Tone :

« Wan Fei, un officier de police à la retraite qui est le fondateur d’une ONG qui agit contre les violences domestiques a Jingzhou, une ville du centre de la région de Hubei, a indiqué à Sixth Tone que les rapports concernant les violences domestiques ont presque doublé depuis que les villes sont bouclées. Il nous a précisé qu’au vendredi 28 février le commissariat du district de Jianli, qui est administré par Jingzhou, avait reçu 162 rapports concernant des violences domestiques dans le mois – trois fois plus qu’en février de l’année dernière où on avait recensé 47 cas. Le nombre de cas de violence domestique en janvier avait lui également doublé par rapport à l’année précédente. (…)

Wan considère que la peur et l’anxiété provoqués par la quarantaine prolongée, de même que la pression économique mise sur de nombreuses familles, peuvent avoir contribué à cette hausse. Dans le même temps, les structures de soutien aux survivantes de violences domestiques ont été affaiblies. » Ainsi beaucoup de refuges pour femmes ont été transformés en lieux de quarantaine et pourtant plusieurs cas de femmes expulsées ou fuyant leurs conjoints violents, parfois avec leurs enfants, et tentant de sortir des villes en quarantaine ont été signalés. Notons que selon la féministe Lu Pin dans son article de mars 2018, « Two Years On: Is China’s Domestic Violence Law Working ?« , le nombre de place dans ces refuges était déjà largement insuffisant en temps normal et « les conditions d’éligibilité à cette aide étaient trop restrictives, la discipline en leur sein très strictes et les services indigents ».

Feng Yuan, directrice de l’ONG de défense des droits des femmes basée à Pekin, Weiping, partage le constat sur le hausse des violences domestiques et indique dans le même article de SIxth Tone, avoir constaté que si il y a eu une forte hausse des plaintes, la police a semble-t-il été peu encline à agir, notamment du fait de développement de l’épidémie dans les prisons.

Si la fin progressive du confinement permettra probablement d’en savoir plus sur l’ampleur de cette hausse, il est intéressant de noter qu’elle intervient alors que les violences domestiques sont reconnues comme crime depuis la loi de mars 2016. Cette loi qui constitue un tournant important présentait toutefois de nombreux défauts dés l’origine, comme le détaille Hannah Feldshuh dans un article paru sur le site supchina.com :

« Selon cette loi, la violence domestique n’est pas un crime mais un délit civil, principalement une violation du contrat passé entre les individus et le gouvernement. Puisqu’il s’agit d’une loi civile, les peines encourues par les violenteurs condamnés sont faibles. (…) Ces peines supposent bien sûr que la personne soit condamnée, ce qui implique que la victime ait pris l’initiative, ait amené des preuves, payé un avocat et persévéré suffisamment pour que le système fonctionne. (…) » Par ailleurs, cette loi ne prenait pas en compte le viol conjugal.

De même, 3 ans d’expérience ont suffit à souligner les insuffisances dans son application, qu’il s’agisse de la police, encline à qualifier autrement les délits pour qu’ils ne tombent pas dans le champ de la loi et dont les incitations paternalistes faites aux femmes battues de se réconcilier avec leur conjoint violent sont régulièrement l’objet d’indignations sur les réseaux sociaux chinois; de la justice, qui tente au maximum d’éviter le recours aux mesures de protection prévues par la loi, soit en refusant de statuer sur les demandes de protection, soit en les rejetant carrément ou en les aiguillant sur la voie de garage de la médiation, là encore une injonction à la victime de se réconcilier avec son bourreau. Enfin, les cadres locaux de  la Fédération des femmes de Chine qui sont souvent nommées à leur postes via des promotions bureaucratiques et non par intérêt pour les droits des femmes, et qui pourtant sont un interlocuteur important pour les victimes de violences semblent, selon Feldshuh, avoir souvent donné dans les mêmes travers et en tout cas ne pas avoir aidé à ce que les aspects positifs de cette loi puissent véritablement faire effet.

L’injonction nataliste

Objet de commentaires goguenards sur les réseaux sociaux, la banderole ( photo ci-dessus) appelant à profiter du confinement pour faire des enfants signale involontairement les résultats décevants  (pour le pouvoir) d’une autre évolution, la passage à la politique des « deux enfants »

Décidée fin 2015, l’abandon de la politique de l’enfant unique, souvent et à juste titre critiquée  pour sa verticalité et sa brutalité, témoignait des nouvelles angoisses des dirigeants du pays face au vieillissement de la population et au risque, selon le titre d’un livre célèbre de Isabelle Attané, d' »une Chine sans femmes ». Et en effet, comme le soulignait un article de The Economist de novembre 2017, la déséquilibre dans le ratio entre les sexes a d’ores et déjà créé dans certaines régions rurales un  « marché du mariage » qui laisse sur le bord de la route de nombreux jeunes hommes pauvres et semble avoir porté le coup de grâce au système patrilocal ( dans lequel la femme rejoint la famille de son mari) qui domine en Chine depuis des siècles. Cet abandon de la politique de l’enfant unique s’est accompagné d’une campagne proto-eugéniste s’adressant particulièrement aux jeunes femmes diplômées des villes pour qu’elles donnent naissance à une « nouvelle génération de travailleurs qualifiés » selon les termes de Leta Hong Fisher dans une tribune au New-York Times. On avait eu un autre témoignage de ces velléités « d’ingénierie populationniste » lorsque « l’une des 23 banques de sperme chinoises, l’hôpital n° 3 de l’université de Pékin, a sollicité, sur la messagerie chinoise WeChat, mercredi 4 avril, des donneurs dotés  » de la plus haute qualité idéologique « . Ceux-ci doivent  » défendre le rôle dirigeant du parti, faire preuve de loyauté envers la cause du parti et être des citoyens honnêtes, respectueux de la loi, et libres de tout problème politique « . Le message publicitaire a toutefois été effacé vendredi après une volée de quolibets sur les réseaux sociaux chinois autour de ce  » sperme rouge  » au fort relent d’eugénisme. » ( Le Monde 10/04/18)

Lors de la réunion annuelle du congrès du peuple en mars 2019, les délégués ont rivalisé d’imagination pour trouver de nouvelles incitations à la procréation comme le relatait un article  du New-York Times :  » Une proposition consistait  à mettre fin aux pénalités infligées aux parents dont les enfants sont nés hors mariage. Une autre voulait abaisser l’âge légal de mariage. D’autres encore proposaient d’interdire la discrimination contre les mères et les femmes enceintes sur le lieu de travail et d’étendre le congé paternité aux pères. (…) Une député, Huang Xihua est même allé jusqu’à suggérer d’amender la constitution pour supprimer toute limite aux nombres d’enfants par famille. »C’est probablement cette dernière solution qui va pourtant s’imposer. En attendant de plus prosaïques manoeuvres se déploient également comme de nouvelles restrictions à l’avortement prises dans de nombreuses provinces sous prétexte d’empêcher la pré-sélection du genre du bébé, une campagne contre l’usage des césariennes lors d’un premier accouchement ( afin de faciliter un second) ou encore diverses entraves mises aux divorces.

Si on assiste à une telle profusion d’initiatives c’est que l’abandon de la politique de l’enfant unique n’a pas eu du tout l’effet escompté, après une légère remontée le taux de natalité est en baisse constante, de même que le nombre des femmes en âge de procréer comme le constatait le journal officiel en langue anglais Global Times en juillet 2018 : « Le nombre de femmes en âge de procréer va décliner de 7 millions en 2018 comparé à l’année précédente, atteignant ainsi un plus bas historique après sept années consécutives de baisses. » Le même journal citait les données fournies par le bureau provincial des statistiques du Shaanxi selon lesquelles 60% des familles de la région ne souhaitaient pas avoir de second enfant. Car c’est bien là que le bât blesse, les femmes chinoises n’ont aucunement l’intention de se plier aux injonctions natalistes des autorités. Si il y a de nombreuses raisons à ce refus ( comme par exemple les discriminations au travail que nous évoquons dans le prochain paragraphe), il est peut-être bon de rappeler que la politique de l’enfant unique n’a peut-être pas eu un rôle aussi central qu’on le pense. Comme le notent beaucoup d’analyses de cette politique, elle n’a fait que recouper des tendances déjà à l’oeuvre dans la société et d’ailleurs la trajectoire du taux de natalité chinois depuis la fin des années 70 est parfaitement similaire à celle d’autres pays asiatiques ( Corée du Sud, Japon).

Discrimination et emploi

Les autorités chinoises auront d’autant plus de mal à faire remonter la natalité qu’un des principaux effets de la politique du second enfant a été une accentuation des discriminations vis des femmes dans l’embauche comme pour les salaires. En effet : « L’assouplissement des règles de planning familial créent de nouveaux problèmes pour les femmes. Par le passé, les patrons savaient que leurs employées ne prendraient de congé maternité qu’une seule fois. Désormais ils ont peur d’avoir à débourser plusieurs fois. Une enquête menée par 51.job.com, un site de recherche d’emploi, a trouvé que 75% des compagnies sont réticentes à embaucher une femme après la mise en place de la politique du second enfant. Un autre sondage mené par la fédération des femmes a montré que 55% des femmes avaient été questionnées sur leur vie personnelle lors d’entretiens d’embauche avec des questions comme « avez-vous un petit ami ? » ou « quand entendez-vous faire des enfants ? ». Le congé maternité est devenu plus onéreux pour les employeurs. Ces deux dernières années, la plupart des provinces chinoises ont étendu le congé maternité au-delà des 98 jours minimum prévus par la loi nationale, espérant que cela encouragerait plus de familles à faire un second enfant. » (« Birth control: a rule, not a pill
. China’s two-child policy is having unintended consequences » The Economist  juillet 2018)

Il est à noter qu’en février 2019, le gouvernement chinois a très officiellement demandé à ce qu’il n’y ait plus de questions personnelles lors des entretiens d’embauche et interdit les tests de grossesse avant embauche ou les annonces spécifiant une interdiction d’avoir des enfants pendant la période d’emploi. Car il n’y a pas que le taux de natalité qui baisse,  le taux de participation des femmes au marché du travail aussi, puisque celui-ci est passé de 73% en 1990 à 60% en 2018. Cette tendance étant indissociable des restructurations successives de l’économie chinoise et de la persistance et accentuation ( particulièrement sur les salaires, nous y reviendrons) des discriminations héritées du système étatisé. Du socialisme au post-socialisme, la tendance est restée la même : une bonne partie du travail féminin étant traitée comme « une armée de réserve » selon les termes mêmes utilisés par Mao lors du grand bond en avant (cité par Elisabeth Croll in Feminism and Socialism in China p. 238), qu’on peut selon les besoins intégrer ou expulser du marché du travail. Il est à craindre qu’avec la crise économique qui va succéder à la crise sanitaire, on assiste à un nouveau retournement de la politique publique chinoise sur toutes ces questions.

 

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