Working for Oil

Working for Oil. Comparative Social Histories of Labor in the Global Oil Industry Édité par Touraj Atabaki, Elisabetta Bini et Kaveh Ehsani, Palgrave Macmilan 2018.

A suivre.

Materialism and the Critique of Energy

Materialism and the Critique of Energy Édité par Brent Ryan Bellamy et Jeff Diamanti, Chicago, MCM’ Publishing, 2018. ( Librement téléchargeable sur internet)

Encore un ouvrage très volumineux ( 700 pages) et varié ( 27 contributions) mais cette fois-ci sur un versant bien plus théorique comme en témoigne l’introduction Brent Ryan Bellamy et Jeff Diamanti : » Que ce soit pour répondre aux besoins de la croissance économique cumulée ou au développement de nouveaux horizons de valorisation, le capitalisme a été historiquement et logiquement lié à la production de quantités toujours croissantes d’énergie. La contradiction centrale du système économique actuel est et a toujours été liée à son rapport à l’énergie. Une perspective critique sur les conditions des possibles politiques, économiques et écologiques requiert une nouvelle analyse du rapport de l’énergie à la production, la distribution et l’accumulation de valeur. Materialism and the Critique of Energy développe cette perspective, tout d’abord en revisitant les histoires conceptuelles et matérielles enchevêtrées du capital et de l’énergie qui se trouvent au fondement du matérialisme et ensuite en clarifiant les enjeux de la critique de l’énergie pour la théorie critique contemporaine. Sa thèse principale c’est que si les conditions du changement climatique actuel ont provoqué un vaste intérêt pour les régimes énergétiques et les systèmes environnementaux, seule la critique de l’énergie qui se trouve au coeur du marxisme peut expliquer pourquoi le capitalisme est un système énergétique et de là offrir une perspective plus claire de sortie de son inertie fossile. » Dans la suite de leur introduction, Bellamy et Diamanti, insistent particulièrement, à la suite d’Anson Rabinbach notamment (on y reviendra), sur la production mutuelle du matérialisme moderne et du nouveau régime énergétique capitaliste qui trouve bien sûr son plus haut point critique avec Marx. Par contre les développements qui suivent sur l’éternel retour, comme métaphore de l’énergie, chez Nietzsche ou Blanqui et sa reprise critique par Walter Benjamin auraient pu faire l’objet d’une contribution intéressante mais, dans une introduction à un si épais volume, ils égarent un peu le lecteur tout de même inquiet de savoir ce qui l’attend….

Inquiétude qui ne dissipe certes pas à la lecture du numéro de marxologie qui ouvre le recueil, « Marxism, Materialism, and the Critique of Energy » puisque son auteur Allan Stoekl fait comme si la critique développée par Jason W. Moore n’existait pas ( il se positionne pourtant vis à vis de John Bellamy Foster) comme en témoigne ce passage où il résume son argumentation :  » il y a une contradiction importante entre la critique marxiste du capitalisme et la critique du capitalisme portée par les économistes écologistes et « énergicistes ». Dans le premier cas, dans la perspective marxiste classique, la crise finale du capitalisme sera essentiellement économique : la chute du taux de profit rendra l’économie capitaliste dans son ensemble incapable de se reproduire et ouvrira la voie à une révolution prolétarienne. Dans le second modèle, la vulnérabilité du capitalisme est due avant tout à la faillibilité de son modèle de croissance lui-même- le principe que l’économie mondiale peut faire « croître » indéfiniment son offre monétaire et ses profits sur la base d’un monde fondamentalement fini en terme de ressources énergétiques et minérales. Le premier modèle – celui de Marx- se concentre sur le travail, la baisse du profit et l’illusion d’une expansion infinie du capitalisme par la recherche de profit; le seconde – celui, entres autres, de Frederick Soddy, M. King Hubbert et Richard Heinberg, que j’appellerai la thèse énergétique- souligne la base matérielle de l’impossibilité à moyen terme du capitalisme : la finitude de la terre et de ses ressources. Ce sont, pourrait-on dire, deux positions très différentes. Néanmoins, j’avancerais, qu’à la fin, chaque théorie fournit quelque chose dont l’autre manque et que, de surcroît, il y a même une certain rapport complémentaire entre les deux. Et j’avancerais, enfin, que les modèles marxistes et énergicistes ne sont pas seulement connectés mais que les modèles futurs de valeur [ sic !] devront aller au-delà de leur dyade apparemment inévitable. » Bref mieux vaut lire Le Capitalisme dans la toile de la vie qui ne tourne certes pas autour du pot sur ce point !

Le texte qui suit, Water, water, every where, Nor any drop to drink”: Accumulation and the Power over Hydro » de Peter Hitchcock est probablement trop « surplombant » vu l’ampleur de son sujet mais a le mérite de présenter un relatif panorama de la réflexion marxiste sur cette « marchandise non-coopérative » (Karen Bakker) qui « semble constamment échapper aux processus de marchandisation qui lui sont infligés » et si « Il n’y a pas de baguette magique pour saisir la Weltanschauung de l’eau, les luttes qui l’entourent mettent toujours en jeu les termes fondateurs de l’économie politique. » Reprenant le fil d’une tradition « récente » de réflexion sur la question de l’accumulation primitive ( Perelman, De Angelis, Federici, Harvey) et constatant tout à la fois sa validité et son incapacité relative à se saisir de la question, en bien des points spécifique, de l’eau, Hitchcock invite donc à repenser le concept à l’aune des enjeux multiples qui l’environnent aujourd’hui et au crible de la reproduction sociale, telle que théorisée sur ce point par Adrienne Roberts. Ainsi selon lui « l’eau n’est pas un élément connexe de la globalisation comme système-monde mais plutôt une réalité heuristique centrale pour en comprendre la maturité, les limites et les contradictions. » La lutte autour de l’eau étant finalement une lutte pour « décider de ce qui sera « originel » » (entendu ici au sens d’accumulation originelle) dans le cycle d’accumulation à venir.

Daniel Cunha, dont nous avons également évoqué un texte dans les jalons bibliographiques sur l’écologie monde, livre dans sa contribution « The Anthropocene as Fetishism » une critique qui paraît certes moins originale trois ans plus tard mais éventuellement toujours utile de la notion d’anthropocène qu’il relit au crible de la théorie du fétichisme de la marchandise de qui vous savez : » Un système qui devient quasi automatique, dépassant la contrôle conscient de ceux qui y sont impliqués et qui est animé par la compulsion de l’accumulation infinie comme fin en soi, a nécessairement comme conséquence le bouleversement des cycles matériels de la terre. Appeler cela l’Anthropocène, est néanmoins imprécis, d’un côté puisqu’il s’agit du résultat d’une forme spécifique de métabolisme avec la nature et non d’un être générique ( anthropo) et de l’autre car le capitalisme constitue une « domination sans sujet », c’est à dire dans lequel le sujet n’est pas l’homme ( et pas même la classe dominante), mais le capital. » De même  » le dérèglement des cycles écologiques globaux est présenté comme anthropocène c’est à dire comme un processus naturel. Que l’homme soit présenté comme une force géologique aveugle, à l’image des éruptions volcaniques ou des variations de la radiation solaire, c’est une expression de la forme naturalisée ou fétichisée des rapports sociaux qui prédomine sous le capitalisme. » Notons toutefois que l’auteur qui comprend donc le bouleversement global de la nature comme « l’externalisation du travail aliéné, sa conclusion matérielle logique » n’en finit pas moins son texte sur une « ouverture » aberrante : « Libérée de la forme valeur et de la raison instrumentale qui réduit la nature a un « substrat de domination », la géo-ingéniérie et la technologie avancée en général pourront être utilisées non seulement pour résoudre le changement climatique mais, comme l’écrivait Theodor Adorno pour « aider la nature à ouvrir les yeux », etc Après Hitchock ( voir plus haut) qui imaginait une société libérée du capital mais pas de la loi de la valeur, le volume semble de nouveau témoigner d’une confusion « post-capitaliste » certaine dans la nouvelle génération de marxistes…

Malgré un titre inquiétant, « Mapping the Atomic Unconscious: Postcolonial Capital in Nuclear Glow » de Katherine Lawless présente à la fois une introduction intéressante, pour le/la néophyte, aux Memory Studies, et une réflexion foisonnante sur l’instrumentalisation nucléocrate de la mémoire des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. La critique qu’elle et d’autres auteurs donnent de la nouvelle muséographie commémorante est sans appel : » malgré le mandat donné d’éduquer, la fonction des musées de la mémoire et de médias mémoriels similaires est d’apaiser et de désarmer tout en dans le même temps marchandisant et incorporant les restes sociaux et matériels d’étapes précédentes de l’accumulation. (…) N’étant plus de simples espaces de sédimentation de la mémoire historique, ils sont devenus les véhicules par lesquels la mémoire collective comme ressource culturelle est à la fois produite et transmise. » On comprend quels sont les enjeux par rapport à l’histoire de l’énergie nucléaire : » Accompagnant le discours sensationnialiste sur l’atrocité nucléaire, la banalisation de l’énergie nucléaire sert à éluder la sourde violence de tels régimes énergétiques (…) dans la production de la mémoire nucléaire, la violence latente des régimes énergétiques globaux ( qui inclut tout autant le changement climatique que les nouvelles enclosures globales) est éclipsée par le spectacle de l’atrocité nucléaire et re-présentée comme préservation de la mémoire nucléaire. » Argument pas particulièrement original mais qui permet à Lawless  » de remonter la piste des différentes expressions de l’inconscient énergétique [ expression forgée à l’origine par Patricia Yaeger], ce qui suppose dans le cas de l’inconscient atomique, non seulement les invisibilités énergétiques qui accompagne la transition à la nucléarité mais aussi la matérialité oubliée de la mémoire nucléaire elle-même. Sans une telle perspective matérialiste, nous en sommes réduits à la fausse lueur de la révolution morale dont les défenseurs se trouvent du côté des gagnants de l’histoire nucléaire et dont les discours servent les intérêts du capital post-colonial. »

Après cette première série relativement disparate de textes, on ne boude certes pas son plaisir à retrouver le « vétéran » George Caffentzis qui livre ici, sous le titre « Work or Energy or Work/Energy? On the Limits to Capitalist Accumulation », une critique claire et incisive d’un certain « anti-capitalisme des limites objectives ». Ce qui fait d’ailleurs regretter qu’il n’ait pas pris le temps de recenser le livre de Jason Moore, qui ne se résume certes pas à ça mais … L’objet de la critique de Caffentzis c’est principalement Saral Sarkar, universitaire et activiste éco-socialiste dont on peut trouver un certain nombre de textes en français en ligne. Sarkar est emblématique de la variante actuelle de la vieille antienne des « limites à la croissance » et d’un certain  » fétichisme de l’énergie qui considère que la valeur n’est pas créée par le travail humain. » Comme le résume Caffentzis, « Pour Sarkar, puisque le capitalisme dépend d’un surplus écologique, pour assurer ses profits et son accumulation, les trois sources de celui-ci nomment d’ores et déjà les limites à la croissance : 1) l’épuisement des ressources naturelles d’énergie, particulièrement le pétrole et le gaz 2) la « toxification » croissante sous la forme de l’appauvrissement des sols, le smog, etc quand les « éviers » naturels commencent à ne plus fonctionner et enfin au niveau de l’énergie 3) nous avons atteint une limite entropique et aucune innovation scientifique et technologique ne pourra permettre de surmonter la perte de la base de ressources en énergies fossiles. » Cette dernière thèse s’appuyant elle-même grandement sur les travaux de Nicholas Georgescu-Roegen. La réfutation de Caffentzis est certes aisément prévisible mais selon nous, toujours nécessaire :  » Les limites à la croissance de Sarkar passent à côté d’un élément crucial de toute analyse d’une fin potentielle du capitalisme, puisque son rejet de l’importance du travail dans la reproduction et l’accumulation du capital passe à côté également de l’importance de son refus pour la dés-accumulation et l’éventuelle abolition du capital. Je saisis bien la frustration qu’évoquent beaucoup d’écrits anti-capitalistes quand ils se penchent sur les luttes ouvrières avec leurs divisions, leurs reculs et leurs fréquents accommodements racistes, sexistes et anti-écologiques avec le capital. Mais ce sont les luttes des travailleurs contre l’exploitation et non l’épuisement des stocks de pétrole, qui constituent la seule limite logique définitive à l’accumulation capitaliste, toutes subjectives qu’elles puissent paraître. »

Comme il le rappelle à Sarkar, qui, précisons à sa décharge, si comme tant d’autres il ne veut pas de la lutte de classe à au moins le mérite de ne pas se réclamer du marxisme :  » La valeur n’est pas un objet matériel, ni même un rapport entre des choses. C’est bien plutôt une forme sociale qui peut être incarnée- contrairement à quelque chose comme la richesse naturelle qui constitue plus une condition de possibilité qu’une quantité échangeable- et a besoin d’un équivalent temps socialement déterminé pour circuler comme valeur. Donc bien que plus de pluies puissent affecter le montant de travail socialement nécessaire pour la production d’un kilo de blé, la pluie ne crée pas la valeur de ce kilo de blé. En d’autres termes, le capitalisme est extrêmement « humaniste » dans le sens où sa préoccupation majeure est d’étendre autant que possible son contrôle de la vie humaine afin de transformer cette vie en travail exploitable.  » De même un peu plus loin :  » Si le travail n’est pas central dans la création de la plus-value, alors le capital se préoccuperait surtout de réduire tout autant la quantité et la qualité de travailleurs mais ce n’est pas ce qui se produit au XXIe siècle. Au contraire, des milliards d’êtres humains intègrent la classe ouvrière et ce a de nombreux niveaux de qualification. Les capitalistes semblent plus inquiets de localiser des réserves de travailleurs « à faible entropie » qu’à trouver des dépôts de pétrole et de gaz. » Enfin, s’appuyant sur les travaux de Timothy Mitchell, dont le livre Carbon Democracy constitue évidemment une référence incontournable pour toute critique sociale de l’énergie, Caffentzis rappelle également à quel point les choix énergétiques sont déterminés par les luttes réelles et non des « limites objectives », dont le caractère parfois indéniable n’en justifie certes pas pour autant qu’on les érige en alpha et oméga, à moins bien sûr qu’il s’agisse de laisser libre au cours, sous prétexte d’anti-capitalisme, aux pulsions autoritaires et ur-étatistes de certaines fractions de classe…

Cette première partie du livre, intitulée « Theories », s’achève sur le très long texte « Crisis, Energy, and the Value Form of Gender: Towards a Gender-Sensitive Materialist Understanding of Society-Nature Relations » de Elmar Flatschart, dont les premières pages constituent un tel numéro de logomachie marxologique tendance »Wert-kritik », que nous n’avons pas eu le courage de poursuivre la lecture …

Après un telle caricature d’un « marxisme » réduit à faire les cent pas dans la chambre capitonnée de ses abstractions, la lecture du texte de l’omniprésent « écololéniniste » Andreas Malm, « Long Waves of Fossil Development: Periodizing Energy and Capital » est relativement revigorante, car lui au moins ne fait pas comme si l’histoire voire la réalité n’existaient pas. La question de départ de Malm est simple : « Comment précisément la croissance capitaliste a t-elle été liée à la consommation d’énergies fossiles dans le cours de son histoire ? » Après avoir rappelé qu’il ne s’agit certes pas d’un processus linéaire et harmonieux mais bien plutôt que ce sont « les contradictions et les convulsions [ du mode de production capitaliste] qui participent le plus à la production et la reproduction à une plus grande échelle de l’économie fondée sur les énergies fossiles » Malm invoque les mannes de Kondratieff et de ses « vagues longues de la conjoncture », avant devant leur déterminisme chronologique par trop littéral de se tourner vers la reprise critique qui en a été faite par Trotsky, Eric Hobsbawm et Ernest Mandel. C’est surtout ce dernier, dirigeant trotskyste et théoricien marxiste, qui a tenté de rétablir une « dynamique non-équilibrée » du développement du système capitaliste, en réconciliant tout à la fois ce qu’il considérait être la dynamique interne du mode de production et l’ensemble des « contingences » sociales, historiques et culturelles qui viendraient influer sur le cours systématique des choses. Comme le résume Malm :  » Les lois du mouvement capitaliste s’affirment à travers l’interaction entre des forces intra-économiques et extra-économiques, et c’est là, dans la dialectique concrète des facteurs subjectifs et objectifs que se produit une onde longue [ de développement capitaliste], celle-ci étant essentiellement la fusion d’innombrables variables dotées une solidité temporaire et bientôt fissurées par de nouvelles contradictions. (…) Quelle que soit la nature exacte de ces contradictions, elles vont orienter à la baisse le taux de profit. Qu’il s’agisse de machines couteuses, d’épuisement de marchés, de luttes ouvrières, de renchérissement de l’énergie ou d’un quelconque autre fléau, les capitalistes vont le vivre comme une pression à la baisse du taux de profit. Et c’est là « l’index synthétique du système », « le sismographe de l’histoire », enregistrant et exprimant « tous les changements auquel est en permanence assujetti le capital  » : le point unique où converge les facteurs endogènes et exogènes. »

Tout cela a certes un peu vieilli même si il faut reconnaître avec Malm que Mandel, évitait autant que possible les ornières du déterminisme mécaniste au point d’ailleurs d’ajouter variables sur variables et de se rendre parfois incompréhensible. Quant à la reconnaissance de la primauté en dernière instance de la lutte de classe, à laquelle le dirigeant de la IVe internationale se raccrochait toujours in fine, il ne faut pas oublier non plus qu’elle était considérée au prisme du développement des divers sectes et groupuscules trotskystes de par le monde… Pour revenir à la question de départ, l’énergie jouait, selon Mandel, un rôle primordial pour permettre la transition d’une onde à une autre, en éliminant les barrières à la hausse et à la diffusion des profits et en impulsant une nouvelle accumulation, l’énergie étant « le point d’arrivée matérialiste de la tentative de Mandel de fusionner les lois endogènes et les chocs exogènes, Kondratieff et Trosky, l’accumulation et la politique ». Poursuivant donc sur cette voie et après avoir donné une description relativement succincte de la restructuration/mondialisation capitaliste qui a débuté dans les années 70 et du rôle central joué par les nouvelles technologies dans le processus, Malm se demande dans la dernière partie de son texte si la transition vers le tout renouvelable pourra ouvrir la voie à une nouvelle phase d’expansion après la cinquième crise structurelle dans laquelle, selon lui, nous nous trouvons : « Comment les investissements dans les énergies renouvelables peuvent-ils non seulement dégager des profits mais soutenir une forte hausse du taux de profit moyen nécessaire pour que la capital amorce un véritable rebond ? Dans quel sens pourront-ils constituer la solution aux contradictions de la cinquième crise structurelle ? Pourront-t-ils servir de bulldozer au capital pour abattre les obstacles qui se multiplient partout? » Sans répondre définitivement, il avance tout de même : « Pour reprendre les termes de Mandel, le keynésianisme climatique semble avoir besoin de l’intervention d’un facteur subjectif, une forme de force sociale plus externe et hostile qu’interne et acceptable au capital. Cette force doit encore apparaître. » Remarquons pour finir que Malm n’évoque pas dans ce texte, Mandel ne se serait pourtant pas retourné dans sa tombe !, les sinistres remèdes de cheval bolchéviques dont il fait commerce partout ailleurs. A l’heure où la vieille séparation/articulation entre facteurs endogènes et exogènes prend l’eau toute part, il semblerait que le démenti de la méthode n’empêche pas certains de vouloir confirmer coute que coute la conclusion.

Le texte qui suit, « Nuclear Power and Oil Capital in the Long Twentieth Century » de Adam Broinowski, se présente tout d’abord comme un exposé particulièrement concis de la géopolitique du pétrole, du gaz et du nucléaire au XXe et début du XXIe siècles sous un angle classiquement anti-impérialiste. Mais dés que l’auteur se met à aborder les événements les plus récents, on voit fleurir toutes sortes de thèses douteuses voire loufoques : les « révolutions de couleur » en Europe de l’Est et en Asie Centrale étant de pures et simples machinations occidentales trouvant leur apothéose dans le « putsch » de la révolte de Maidan, les bombardements chimiques de Bachar el Assad étant en fait le fruit d’un complot américano-turco-quatarien pour venir en aide aux rebelles modérés ( p. 258) et l’axe plouto-autoritaire russo-chinois constituant via ses divers programmes et manoeuvres de vassalisation des États dépendants une véritable alternative à l’héganomalie américaine, ou dixit Broinowski :  » La possibilité d’un monde multipolaire représenté par l’infrastructure énergétique, financière, politique et militaire eurasienne pour soutenir les souverainetés au milieu des tentatives actuelles de déstabilisation pourrait représenter une alternative majeure au contrôle largement maritime de la distribution des ressources et aux soixante-dix dernières années de bipolarité type guerre froide et d’unipolarité néo-libérale post chute du mur. Cela représenterait une étape positive au vu de l’intensification de la militarisation, de l’érosion du droit international, de l’affaiblissement des institutions multilatérales, de la déstabilisation des souverainetés étatiques et de l’accélération des désordres environnementaux dans cette période de transition. » Il suffit en lisant cela de penser à la politique russe de la décennie écoulée et du tournant chinois de ces dernières années pour apprécier à sa juste valeur ce bel exemple de « conscience renversée » campiste ( l’auteur enseigne dans une université australienne).

Le texte qui suit de David Thomas, « Keeping the Lights On: Oil Shocks, Coal Strikes, and the Rise of Electroculture » présente par contre une analyse par bien de points exemplaire de la transition/ restructuration au tout électrique à partir des années 70 et son implication réciproque avec les grandes luttes des mineurs britanniques jusqu’à leur emblématique défaite au milieu des années 80. Comme il est difficile de résumer ce texte dense et rythmé, nous traduisons ici l’introduction.

« Écrivant au moment où la belle époque [ Thomas évoque ici le fordisme] arrivait à son acrimonieuse conclusion sous une grêle de piquets de grève et de coups de matraques, Raymond Williams s’en prenait au modèle d’analyse sociale « étapiste » qui est resté jusqu’à aujourd’hui une composante tenace de l’écriture historiographique. Williams se plaignait que la préoccupation académique pour les formations sociales « faisant époque » empêchait souvent de reconnaître les mouvements et tendances historiques qui étaient également actifs  » au sein et au delà » du régime dominant. Cherchant à les débarrasser de ces oeillères, il incitait les sociologues de la culture à se concentrer intentionnellement sur les effets des forces « résiduelles » et « émergentes », et donc d’essayer par là de saisir les processus historiques et culturels dans tout leur dynamisme contingent et leurs déterminations mutuelles. Dans ce texte, j’applique la conceptualisation triadique des processus sociaux proposée par Williams – c’est à dire en étant attentif aux effets des forces résiduelles, dominantes et émergentes- pour étudier les systèmes énergétiques et leurs « cultures énergétiques » afférentes. J’essaie ici de dégager les implications politiques des différentes compositions technologiques et sociales de ces systèmes imbriqués. Redéfinissant le terme d' »électro-culture », j’avance qu’un ensemble distinctif de formations sociales et de rapports de production a émergé dans la foulée de la crise énergétique des années 70, lorsque les décideurs politiques ont commencé à faire de l’électricité l’énergie symbole – et le médium matériel- d’une restructuration cybernétique radicale du système énergétique global. Mais, en accord avec les dynamiques que Williams considérait comme caractéristiques du processus historique, l’hégémonie de ces nouvelles technologies ne changea pas seulement les pratiques structurelles de la pétro-culture dominante mais elle a servi également à réactiver des modes résiduels de lutte de classe qui s’étaient d’abord développés à l’apogée de la vapeur. Alors que les mineurs britanniques tentaient de défendre leurs intérêts dans le contexte d’un changement de système énergétique ils utilisèrent des versions modifiées de leurs vieilles tactiques datant de l’ère de la vapeur pour forcer le gouvernement britannique à une embarassante série de capitulations politiques. Le succès à court-terme de leur lutte découlait de cette ironie historique : l’électricité britannique – l’élément vital du tournant cybernétique- était en grande partie le produit du charbon extrait domestiquement.

En analysant les « cultures énergétiques » de cette façon assez lâche et extensive, je définis la « culture » au sens le plus large possible et je suis de nouveau Williams en considérant qu’elle contient l’expérience partagée « d’institutions, de moeurs, d’habitudes de pensée et d’intentions » qui pris ensemble constituent un mode de vie. Mais en me concentrant sur l’énergie je reprends également l’argument de Imre Szeman et Dominic Boyer selon lequel  » on ne peut plus comprendre effectivement les développements dans les champs de la culture, du social, de la politique et de l’économie sans prêter attention au rôle joué par l’énergie dans chacun de ces domaines.  » Je m’appuie sur cette thèse en tentant de décrire les formes distinctes de vie et de modes de lutte qui émergent à la travers la production socio-écologique de différents – mais se superposant – systèmes énergétiques qui opèrent simultanément à un temps et un endroit donné. Car les systèmes énergétiques ne font pas simplement « tourner » la vie de façon invisible ou souterraine. Ils sont au contraire vécus d’une façon si complète que nous pouvons commencer à identifier les « institutions, moeurs, habitudes de pensée et intentions » propres à chacun. Malgré le caractère évident d’une telle thèse, il a fallu énormément de temps à l’analyse historique pour reconnaître pleinement comme les questions d’énergie ont déterminé le déroulement des luttes politiques et du développement technologique. De fait quand je revisite les analyses matérialistes les plus importantes de la grande grève des mineurs et du tournant cybernétique, il est évident – à l’exception notable de George Caffentzis- que les commentateurs de l’époque avaient tendance à négliger la signification centrale de l’énergie. Donc en même temps que ce texte essaie de reprendre certaines des catégories centrales de la théorie historiographique de Williams, il cherche aussi à aborder cette lacune « énergétique  » qui réside au coeur des récits de ce cycle de lutte. »

Dans « Peak Oil after Hydrofracking » Gerry Canavan utilise « l’exemple du pic pétrolier comme prophétie démentie pour démontrer le besoin pressant d’une critique marxiste écologiste qui ne se fonde pas sur une logique de la catastrophe imminente « . Le tableau qu’il donne dans la suite de son texte des diverses prédictions apocalyptiques qui ont entouré le pic pétrolier, avant l’essor de la fracturation hydraulique, est en effet assez ravageur. Et le retournement d’humeur qui a accompagné le boom du « fracking », avec son optimisme délirant malgré ses multiples dévastations immédiatement constatables qu’il détaille longuement, n’a fait qu’illustrer un peu mieux l’absurdité des discours de la « chute imminente » précédents, en tout cas du point de la critique sociale. Car, comme il le rappelle en conclusion et à la suite de David Harvey, le capitalisme est indissociable d’une forme de dynamique de l’obstacle, qu’il s’agisse d’ailleurs de la nature, de populations entières, de savoir-faire ou de résistance à l’exploitation ou l’expropriation.

Le texte qui suit de Daniel Worden, « Oil and Corporate Personhood: Ida Tarbell’s The History of the Standard Oil Company and John D. Rockefeller » critique les représentations courantes de l’histoire du secteur pétrolier notamment la personnalisation « héroïque » de ses grands barons, ici en l’occurrence Rockfeller, qui permet d’empêcher de saisir le capitalisme comme système ou structure et d’invisibiliser l’exploitation, les déprédations et dévastations qui l’accompagnent. On remarquera pour aller dans le sens de l’auteur, et comme l’avait déjà souligné George Caffentzis, l’absence flagrante dans la quasi totalité des grands récits sur l’énergie, qu’ils soient apologitiques, critiques ou géopolitiques, de la vie et des luttes des travailleurs du secteur…. Vide que certaines publications de ces dernières années ont commencé à combler voir par exemple America’s Kingdom: Mythmaking on the Saudi Oil Frontier de Robert Vitalis ou Working for Oil. Comparative Social Histories of Labor in the Global Oil Industry paru sous la direction de Touraj Atabaki, Elisabetta Bini et Kaveh Ehsani ( nous y reviendrons dans une prochaine note de lecture).

Texte qui clôt la partie « Histories », The Belly of the Revolution: Agriculture, Energy, and the Future of Communism » de Jasper Bernes est clairement l’un des plus incisifs et courageux du recueil ( et certes l’un des plus proches du point de vue du « recenseur »). Bernes se livre au début de son texte à une critique, un peu convenue mais toujours salutaire, des thèses, moins démodées qu’on le croit ( voir le texte de Daniel Cunha plus haut), de la révolution « libératrice des forces productives » : « L’hypothèse de base parmi les marxistes et beaucoup d’autres c’est que, malgré ses excrétions toxiques, plus la technologie se développe, plus il sera facile de produire [« produce »] le communisme. Et si en fait ces technologies rendaient les choses plus compliquées ? Et si elles agissaient aussi comme des entraves, faisant obstacle à l’abolition de la société de classe ? » Là où il s’avère selon nous « courageux » c’est que ne s’arrêtant pas à des points de doctrine, il entreprend de se coltiner à la question de l’abolition concrète et communiste des rapports sociaux :  » Dans les pages qui suivent, je m’appuie sur mes travaux précédents et considère les obstacles, infrastructurels et technologiques que va rencontrer la révolution au XXIe siècle. Je prends comme principal objet de recherche l’agriculture et la chaine d’approvisionnement en nourriture, le ventre de la révolution comme je l’appelle, non seulement parce que les révolutions devront parvenir à assurer leur approvisionnement ou elles mourront, mais parce que l’agriculture et les ressources alimentaires dépendent de tous les autres systèmes techniques du capitalisme industriel : l’approvisionnement en énergie, l’industrie et la logistique. » Précisons que (pour ce texte comme pour les autres) puisqu’il s’agit ici de proposer une introduction/incitation à la lecture de ce recueil, nous passons bien sûr sur les longs et riches développement de Bernes sur la question agricole, la séparation ville-campagne, etc et qui lui permettent d’aboutir sur une articulation entre ces problématiques et le déroulement d’une révolution possible.

Dans la dernière partie de son texte, retraçant la dynamique des échecs russes et espagnols du XXe siècle et critiquant, un peu trop gentiment, les dangereuses « utopies » d’un Urstaat écologiste ( Malm), Bernes constate :  » Une authentique révolution au XXIe siècle, rompant avec le capitalisme et la société de classe, devra dans le même temps être une révolution agraire (…) Elle devra transformer radicalement la façon dont la nourriture est produite et distribuée, non seulement parce que le système alimentaire actuel est gaspilleur, toxique pour les humains et destructeur environnementalement et pas seulement parce que le changement climatique va changer radicalement ce qui peut être cultivé et où et comment, mais aussi, de façon encore plus importante, car l’organisation capitaliste de la nature comme agriculture, si on s’appuie sur elle, invalide complétement la possibilité de telles révolutions, garantissant la restauration de la société de classe. » De là, après avoir donc sollicité les mannes de Jason Moore, il se tourne assez naturellement vers une des rares courants théoriques ayant essayé de penser la révolution « comme activité », le courant dit de la communisation ( le site des nouvelles du front constitue une excellente porte d’entrée à cette galaxie théorique et à ses débats) :  » Je prends comme base de ma réflexion le point de vue selon lequel l’horizon de la révolution à notre époque suppose la « communisation » de toutes les ressources et rapports : c’est à dire, l’abolition immédiate de l’argent et du salariat, du pouvoir d’État et de la centralisation administrative, et l’organisation de l’activité sociale sans ces médiations sur la base des rapports sociaux personnels, directs ou immédiats. » Bernes conclut son texte sur ce résumé de son argumentation : « Si les prolétaires du XXIème siècle communisent l’approvisionnement en nourriture, dépassent la séparation ville/ campagne, ils ne le feront pas parce que cela s’accorde à leurs idéaux mais parce que ces mesures communistes vont émerger comme la meilleure, et de fait la seule voie, pour répondre à leurs besoins dans la conjoncture révolutionnaire, et ce compte tenu de la trajectoire de dépendance aux ressources productives qu’ils hériteront du capitalisme. »

La partie « Cultures » s’ouvre sur le texte Sheena Wilson, « Energy Imaginaries: Feminist and Decolonial Futures », qui est principalement constitué d’une critique acerbe du livre, et certes visiblement caricature du « tout ira très bien madame la marquise dans le meilleur des mondes stato-marchand », de Jonathon Porritt The World We Made: Alex McKay’s Story from 2050. Wilson résume son approche dans son introduction :  » Via une lecture intersectionnelle féministe [du livre de Porritt], j’illustre les limites des imaginaires dominants aujourd’hui et j’avance qu’abandonner le pétrole comme principale source d’énergie pourrait fournir des opportunités pour développer des façons plus justes de vivre qui mettent en avant les préoccupations des plus exploités – les femmes, les personnes de couleur et le 99% global- au coeur des politiques de transition énergétique. Pour parvenir à cela, il nous faut une transition énergétique qui se confronte et mette fin aux violences systémiques de l’ère du pétrole qui reposent sur les logiques du capitalisme pétro-suprématiste-blanc-cis-hétéropatriarcal-néolibéral-colonial- déployées au nom du développement, de la croissance économique, de la sécurité énergétique et toute une autre série d’expressions sensément inoffensives, qui font abstraction du pillage en cours des ressources naturelles et de l’exploitation des corps marqués par la race, la classe, le genre à travers le monde. L’antidote à ces façons de penser et d’être au monde, c’est de réintroduire d’Autres systèmes de savoir et de conceptions du monde, y compris mais pas seulement féministe et indigène, qui peuvent ,nous aider à imaginer collaborativement et avancer collectivement vers des futures énergétiques socialement justes – décolonisés et féministes. » Précisons que cette profession de foi un peu convenue ne rend pas réellement justice à certaines qualités du texte de Wilson…

Dans « Petrofiction and Political Economy in the Age of Late Fossil Capital », Amy Riddle propose dans la foulée du type de lecture initiée par Amitav Ghosh, une analyse comparative de deux livres de « pétro-fiction » : Villes de sel de Abdelrahman Munif, un classique sur les débuts de l’exploitation pétrolière au Moyen-Orient et les luttes qui l’entourèrent et Du pétrole sur l’eau de Helon Habila qui se situe dans les zones pétrolifères les plus reculées et chaotiques du Nigeria actuel. Comme elle le constate dés l’abord de son texte : « Tandis que Villes de sel dépeint la transition d’une formation sociale traditionnelle à un mode de vie colonial-capitaliste, Du pétrole sur l’eau nous montre le résultat final de cette forme sociale. Le premier livre souligne une possibilité perdue, tandis que le second décrit l’épuisement qui traverse autant les paysages physiques que sociaux embarqués dans la pétro-économie émergente. » Toutefois pour l’auteur, l’analyse des « pétrofictions » ne s’arrêtent pas certes pas là :  » Les qualités supra-objectives du pétrole à la fois comme carburant et comme plastique, terre et air, sujet et système, le distingue des marchandises qui l’ont précédé en littérature, comme le café, les épices ou le sucre. Ce qui revient à dire que la présence physique ou l’absence du pétrole dans ces romans est aussi connectée aux différentes formes que prend la richesse pétrolière et ce qu’elle rend possible : la richesse sous la forme de la valeur, comme abstraction, n’est peut-être pas représentable directement en littérature – ce n’est après tout pas une chose mesurable mais un ensemble spécifique de rapports sociaux- mais les façons dont la forme valeur agit sur les rapports sociaux dans la littérature qui évoque le pétrole nous donne un moyen d’arbitrer [« mediate »] entre ces fictions elles-mêmes. » C’est donc autant autour de la perception du pétrole par les personnages, que celui-ci soit considéré comme richesse matérielle et possible ou comme valeur et malédiction, mais aussi à l’aune de la distinction « lukàcsienne » entre naturalisme et réalisme et enfin de l’articulation effectivement dynamique ou non entre nature et société ( « Quand les processus sociaux ne sont pas décrits comme se développant en rapport avec les processus écologiques mais sont plutôt entièrement subsumés dans les processus écologiques, alors le temps historique semble fusionner avec le temps naturalisé, non-humain ») que Riddle déploie sa lecture de ces deux oeuvres.

Dans « The Political Energies of the Archaeomodern Tool », Amanda Boetzkes sollicite les mannes de Marx, Frederic Jameson, Bruno Latour, le collectif Endnotes, Jacques Rancière, Walter Benjamin, etc pour commenter des oeuvres exposées à l’arsenal lors de l’exposition « All the World Futures » durant la biennale de Venise de 2015.

« Antiphysis/Antipraxis: Universal Exhaustion and the Tragedy of Materiality » d’Alberto Toscano offre une réflexion intéressante sur la trajectoire du concept d’épuisement dans la critique sociale européenne, ou comme il le décrit lui même : « une histoire courte et pour le moins impressionniste de l’épuisement. Les inquiétudes du XIXe siècle vis à vis de l’appauvrissement irrémédiable de la nature, riches en leçons matérielles, étaient aussi accompagnées d’efforts spéculatifs, cosmo-politiques, dans lesquels l’humanité était pensée dans les termes à la fois de ses fins et de sa fin. L’attention portée au contrastes et recoupements entre épuisement, dégradation et entropie comme idéologies naturalo-historiques pourrait peut-être nous servir d’antidote face à la tentation d’ériger trop rapidement l’anthropocène comme mot-clé de notre époque. Elle peut également nous fournir une appréciation plus nuancée du contexte d’émergence de la théorie matérialiste historique des rapports entre l’économie politique et la nature. » Le texte offre ensuite une réflexion sur les apports respectifs des livres et thèses de Moore et de Malm et tente de proposer, en passant par Sartre, un dépassement des clivages que ces deux auteurs incarnent : « La nature ne constitue une limite historique pour la société et le capital, uniquement dans la mesure où la société s’y est externalisée. C’est dans ce sens dialectique que nous pouvons commencer à penser le rapport entre les limites du capital et les limites de la nature d’une façon qui ne soit ni endogène, ni exogène, dualiste ou holiste ; en d’autres termes que nous pouvons commencer à penser l’anthropocène, ou plutôt le capitalocène, comme une figure géologique et historique de l’agency aliénée  » où la nature » comme l’écrit Sartre  » devient la négation de l’homme précisément dans la mesure où l’homme est rendu antiphysis » anti-nature. » [citation de Sartre non vérifiée].

La quatrième et dernière partie, « Politics », s’ouvre sur le texte du très prolifique théoricien marxiste de l’énergie Matthew Hubber ( voir par exemple ses nombreuses contributions dans la revue Jacobin), « Fossilized Liberation: Energy, Freedom, and the “Development of the Productive Forces”. Il faut reconnaître le mérite à Hubber de ne pas tourner autour du pot : « J’avance qu’historiciser l’énergie devrait nous amener à ré-évaluer la critique écologiste de l’insistance mise par Marx sur le développement de forces productives. Tandis que certains pourraient penser que du fait que les énergies fossiles – et par conséquence le changement climatique- sont associés aux développement industriel des forces productives nous devrions abandonner tout espoir quant à cette perspective marxienne, je pense au contraire que nous devons continuer à considérer la production basée sur les énergies fossiles comme la base matérielle pour le développement d’une société meilleure au-delà du capital. Mon argumentation procède en trois étapes. D’abord en concevant dans une perspective large l’énergie et les forces productives, je suggère qu’une sensibilité matérialiste historique doit saisir les machines comme libérant le travail de l’exploitation de l’énergie musculaire qui définissait toutes les formations sociales pré-capitalistes. Ensuite, en me plaçant au-delà du capitalisme, je re-analyse les idées de Marx sur « le temps disponible » et le « royaume de la liberté » à travers une interprétation de l’énergie requise dans le « royaume de la nécessité ». Puis, je rappelle que même si le socialisme du XXe siècle a eu un bilan environnemental atroce, les socialistes doivent réaffirmer leur engagement en faveur du développement des forces productives – mais comme le défend David Schwartzman dans son appel à un communisme solaire dans la direction du solaire et des autres énergies renouvelables et ce dans des rapports de production différents. Cette affirmation maintient la possibilité de créer la liberté à partir du temps disponible comme Marx l’avait prédit. Enfin, je rend compte de la façon dont une grande partie de la critique de gauche des questions énergétiques prédit en général deux types de futur : 1) l’effondrement dû au pic pétrolier ou la pénurie énergétique 2) la transition vers une société à faible consommation d’énergie basée sur une agriculture localisée. J’avance qu’aucun de ces futurs ne se conforme à ce à quoi Marx avait à l’esprit quant il évoquait une société au-delà du capital. Je ne cherche pas à dire qu’aucune de ces hypothèses ne soit historiquement possible – elles le sont- mais aucune des deux ne découle d’une critique de classe de l’énergie nécessaire pour construire des luttes se basant sur la possibilité d’un type différent de futur que celui lié aux conditions matérielles des énergies fossiles. » Comme le laisse présumer cette introduction, la suite du texte donne lieu à des développements plutôt prévisibles et aux habituelles « ventriloquies » marxiennes et autres échafaudages de citations décidemment bien vains. D’ailleurs si il tient tant à sauver le développement des forces productives chez le barbu pourquoi Hubber ne rappelle-t-il pas aussi son très éclairant avertissement : « le plus grand pouvoir productif, c’est la classe révolutionnaire elle-même » ? Mais c’est probablement trop en demander à l’auteur de perles comme  » Bernie Is the Best Chance We Have on Climate »….

Dans « Technologies for an Ecological Transition: A Faustian Bargain? », Tomislav Medak souhaite « analyser le rôle des technologies dans deux scénarios de transition écologique opposés. Tout d’abord je vais analyser les limites caractérisant les stratégies d’innovation et de croissance vertes qui fournissent les bases de la plus grande partie de la politique internationale sur le changement climatique et que je saisis comme s’inscrivant dans la longue lignée de la doxa techno-dévelopmentaliste dominante. Dans la suite de cette doxa, ces stratégies placent des espoirs démesurés dans les processus d’innovation pour nous sortir de la situation planétaire actuelle. Ensuite je vais indiquer quelles sont les options pour un scénario de décroissance tout en prévenant contre la tentation de « picorer » [Cherry-picking] des technologies à sa guise ou de se concentrer exclusivement sur celles considérées comme conviviales ou de petite échelle. Je finis en proposant quelques éléments de stratégies qu’il pourrait être au bout du compte raisonnable d’adopter dans une transition décroissante, quand cette transition est comprise comme un processus potentiellement turbulent et révolutionnaire de changement de mode de production, d’organisation sociale et d’une relation métabolique entre l’humanité et l’environnement qui ne serait plus fondée sur la croissance économique qui soutient à la fois l’auto-expansion du capital et pousse à l’extraction accrue des ressources naturelles de la terre. » Là comme ailleurs tout le versant « prescripteur » et autres catalogues de stratégies sonnent évidemment un peu creux…

Dans « Anarchism and Unconventional Oil », Johnathan Parsons souhaite illustrer comment les résistances à la ‘fracturation hydraulique » mais aussi à l’exploitation des sables bitumeux un peu partout dans le monde (il en donne un rapide panorama) sont un exemple « d’anarchisme en action ». En effet  » les nombreuses mobilisations contre les installations d’extraction de pétrole non conventionnel ne s’identifient pas nécessairement comme anarchistes et ne s’appuient pas explicitement sur les théories anarchistes dans la façon dont elles s’organisent ou opèrent. Néanmoins, comme la résistance à ces nouvelles exploitations de pétrole s’organise à la base, de façon décentralisée et dispersée et puisqu’elle se développe en dehors des structures organisationnelles souvent associées avec la politique contestataire comme les syndicats, les ONG et les partis politiques, elle reflète en général l’anarchisme en action.  » De même : » La résistance à l’exploitation des pétroles non conventionnels est essentiellement anarchiste puisqu’elle agit sans leadership défini et sans structure politique avec laquelle on puisse négocier d’une quelconque manière. Néanmoins si le mouvement n’a pas de centre de coordination, il a une sorte d’intelligence de l’action, attaquant les faiblesses du système de production et de distribution de façon créative et souvent inattendue. » Si on retrouve évidemment là les idées d’un Murray Bookchin,  » le mouvement dans son ensemble ressemble à cette association lâche de communautés autonomes de résistance qu’on peut voir comme les graines d’une future fédération de communes anarchistes », Parsons n’en signale pas moins la présence et les critiques de deux autres courants de l’anarchisme, l’éco-anarchisme qui vise principalement au démantèlement au plus vite de la civilisation dans sa totalité et l’anarchisme insurrectionnel, qu’il réduit maladroitement à la prose apocalyptique qui enrobe les velléités d’intégration par le haut de certaines fractions radicalisées de la petite bourgeoisie culturelle française. Notons par ailleurs qu’il est étonnant que Parsons ne semble voir ce « néo-anarchisme » de masse à l’oeuvre que dans la lutte contre les « gaz de schiste », etc., alors qu’on pourrait l’identifier un peu partout dans les luttes et le monde comme l’avait par exemple théorisé Paolo Gerbaudeau dans The Mask and the Flag. Populism, Citizenism and Global Protest….

Le recueil se clôt sur deux très intéressants textes portant sur les travailleurs du pétrole, et assimilé ( sables bitumeux notamment) au Canada. « Oil Drums: Indigenous Labour and Visions of Compensation in the Tar Sands Zone » de Warren Carriou, auteur d’un documentaire (Land of Oil and Water) sur le sujet, s’appuie sur l’expérience personnelle de l’auteur et de sa famille pour évoquer la situation des indiens qui travaille dans le secteur pétrolier et toute la propagande qui entoure cette « heureuse conclusion » : » La description des opportunités d’emploi [souvent assez bien payés comparé à la moyenne] comme étant un moyen « de partager la richesse » avec les peuple indigènes constitue un lieu commun du discours gouvernemental et entrepreunarial sur le développement des sables bitumeux. Ce qu’on n’évoque pas en général c’est pourquoi les propriétaires putatifs de cette richesse voudraient cette fois-ci la partager avec les peuples indigènes- contrairement à toute l’histoire coloniale précédente- et quelles conditions sont attachées à ce partage supposément magnanime. Le fait que ces ressources pétrolière se trouvent » dans de nombreux cas sur des terres tribales » soulève une question intéressante pour les peuples indigènes : qui doit partager avec qui ? Quoique cette stratégie d’emploi soit présentée comme un acte généreux de réconciliation néo-libérale, il est possible que les compagnies aient plus besoin des indigènes que vice-versa. »

« The Oil Bodies: Workers of Fort McMurray » de Dominique Perron (traduit du français par Wafa Gaiech) débute sur un mode « éthnographique » plutôt laborieux si ce n’est douteux ( description du voyage en avion de l’auteur en compagnie de travailleurs de l’industrie pétrolière) mais s’avère une description incisive des multiples paradoxes qui entourent l’existence de cette « aristocratie ouvrière » constamment sur la sellette que sont les travailleurs du pétrole, etc de l’Alberta. Et comme le souligne un glaçant postscriptum, après l’incendie de mai 2016 qui a détruit la plus grande partie de Fort Mc Murray, ce que Perron qualifie a juste titre d’étonnant « cercle autophagique » ( l’exploitation du pétrole, etc provoque le changement climatique qui provoque les incendies) semble se refermer sur ces travailleurs pris au piège de la logique hyper-individualiste et mercenariale du secteur….

A l’issue de ce laborieux mais selon nous nécessaire, « panorama », on n’étonnera pas le lecteur éventuellement égaré ici, en concluant que ce recueil Materalism and the Critique of Energy a certes les défauts de ses qualités (et réciproquement), témoigne d’une tendance lourde à la sur-théorisation au détriment d’analyses concrètes de situations concrètes qui seraient parfois plus éclairantes ou manifeste quelques oublis surprenants ( pas de critique féministe par exemple alors pourtant que la critique des systèmes énergétiques est indissociable de celles des rapports de reproduction). Mais il n’en constitue pas moins un jalon et une lecture indispensables pour saisir les enjeux d’une critique radicale de l’énergie.

Crise d’époque ou transition ?

« Nous pouvons considérer ici deux grandes formes de crise écologique mondiale. Il ne s’agit pas de crises « écologiques » au sens cartésien du terme, mais de crises qui signifient des tournants plus ou moins fondamentaux – entre ou au sein de certains modes de (re)production de la richesse, de la nature et du pouvoir. La première forme est constituée par les crises d’époque. Ces crises sont si graves qu’un mode de production de la richesse, de la nature et du pouvoir cède la place à un autre. La crise du féodalisme du « long » XVIe siècle (vers 1290-1450) est l’une de ces crises d’époque. La seconde est constituée par les crises de développement. Ces crises transforment qualitativement les rapports de pouvoir, de richesse et de nature au sein d’un mode de production donné. La « révolution féodale », autour de 1000 après J.C., en est un bon exemple. Dans l’histoire du capitalisme, les crises de développement scandent la transition d’une phase du capitalisme à l’autre. C’est l’histoire des révolutions écologiques mondiales – saisies dans les historiographies sur les « révolutions » agricoles, industrielles, commerciales, scientifiques et autres – depuis le XVIe siècle. À travers les crises de développement, de nouvelles façons de marchandiser et de configurer l’oikeios prennent forme. »

Jason Moore Le capitalisme dans la toile de la vie p. 178.

Sans prétendre, bien sûr !, trancher une telle question, cette rubrique cherchera tout de même, humblement, à la densifier en l’illustrant par quelques dynamiques actuelles dans un certain nombre de domaines…

Sparking a Worldwide Energy Revolution: Social Struggles in the Transition to a Post-petrol World

Sparking a Worldwide Energy Revolution: Social Struggles in the Transition to a Post-petrol World, Édité par Kolya Abramsky, AK Press 2010.

Pas facile de s’y retrouver dans ces près de 700 pages où on compte 59 textes différents d’auteurs d’horizons très variés. Mais si, à première vue, l’ensemble paraît nécessairement, au rythme où vont les choses !, un petit peu daté et surtout trop hétéroclite ( le recueil mélange textes d’universitaires, de militants, d’ONG et même d’un homme d’État (!) et autant de l’information, que de la théorie, de la protestation que des considérations de circonstance), l’éditeur, Kolya Abramsky parvient finalement à bien dégager les lignes de force qui lui tiennent à coeur. On tachera au fil du sommaire d’en donner ici un aperçu…

Dans son introduction,  » Racing to Save the Economy or the Planet. Capitalist or Post-capitalist Transition to a Post-petrol World » il précise d’emblée l’espoir qu’il met dans les luttes et initiatives entourant partout sur la planète la « transition énergétique » :  » Le processus de construction d’un nouveau système énergétique, basé sur un usage grandement élargi des énergies renouvelables, peut potentiellement être une contribution importante à la construction de nouveaux rapports de production, d’échange et de reproduction qui soient basés sur la solidarité, la diversité et l’autonomie et soient substantiellement plus démocratiques et égalitaires que les rapports actuels. De surcroît, la construction de tels rapports sera probablement nécessaire pour éviter les « solutions désastreuses » qu’annoncent les multiples et interagissantes crises politiques, financières et économiques. » Pourtant, comme il le reconnait peu après :  » La production et la distribution de l’énergie jouent un rôle central dans la détermination des rapports humains. Chaque forme d’énergie suppose une organisation particulière du travail et de la division du travail (et ce, en général et dans le secteur de l’énergie en particulier). Les plus importantes transformations sociales, économiques, culturelles, politiques et technologiques dans l’histoire ont été associées à des tournants dans la production de l’énergie : de la chasse et la cueillette à l’agriculture, de l’énergie humaine et animale pour le transport et la production au vent et à la machine à vapeur, du charbon au pétrole et à la fission nucléaire comme moteurs de l’industrie et de la guerre. Toutes ces transformations ont mené à un accroissement de la concentration du pouvoir et de la richesse. Et il existe la possibilité bien réelle que les transformations à venir dans le système énergétique mondiale résultent en de similaires évolutions des rapports de pouvoir. » L’issue lui paraît pourtant nettement ouverte, et ce tout d’abord parce que dans ce domaine, comme dans d’autres, l’inexorable et l’unilatéral ne sont que des faux-semblants :  » L’énergie a deux fonctions jumelles et contradictoires. D’un côté, l’énergie est une marchandise hautement profitable pour la production et l’échange sur le marché mondial et une matière première essentielle dans la production et la circulation des autres marchandises. Et d’un autre côté, elle est fondamentale à la vie et à la subsistance humaine. De ce fait, l’énergie est un lieu important de conflits et de luttes continus, l’un des aspects centraux de ces luttes étant la tension perpétuelle entre l’énergie comme marchandise à vendre et l’énergie comme moyen de subsistance. Les luttes pour le contrôle de l’énergie (…) ont eu un impact crucial sur le développement historique du capitalisme comme ensemble global de rapports sociaux. »

Donc pour Abramsky : « Nous connaissons actuellement les premières étapes de ce qui sera certainement une lutte longue et complexe pour déterminer si le capital parviendra avec succès à forcer le travail ( c’est à dire les gens à travers le monde de même que l’environnement lui-même que le capitalisme vert prétend vouloir sauver) à supporter le coût de la construction du nouveau régime énergétique ou si le travail ( c’est à dire les luttes sociales et écologiques de par le monde) sera en mesure de forcer le capital à en faire les frais. Cette lutte est d’ores et déjà devenue centrale dans la détermination des rapports sociaux et va probablement le devenir d’autant plus dans les années à venir. » Les mésaventures françaises récentes de la taxe carbone peuvent sembler effectivement lui donner raison…. En tout cas dans la veine de Caffentzis et, comme l’illustre bien le recueil, il y a, selon lui, la possibilité d’une convergence mondiale autour de ces luttes sur l’énergie autant entre les travailleurs du secteur, tous ceux affectés par ses restructurations dans les pays riches comme pauvres que les communautés tribales ou paysannes victimes des diverses déprédations extractivistes. Voeu pieux ? Peut-être, mais certes plus stimulant que les unions sacrées, méta-solutions technocratiques, plans quinquennaux, communismes de guerre etc, etc qui tiennent en général le crachoir sur le sujet. D’ailleurs Abramsky donne une précision utile à la fin de son introduction : « l’expérience des régimes énergétiques renouvelables capitalistes du passé viennent nous rappeler que les rapports de production, basés sur les enclosures et l’exploitation, ne sont pas exclusivement associés aux énergies fossiles ou nucléaires. Il n’y a rien d’automatiquement émancipateur dans les énergies renouvelables. »

La section intermédiaire qui succède à l’introduction, le recueil reproduisant deux textes de George Caffentzis que nous avons évoqué dans le post consacré à ses écrits sur l’énergie, nous n’y revenons pas. La première section intitulée « Up against the Limits: Energy, Work, Nature, and Social Struggles » s’ouvre sur cette présentation :  » Cette section explore le rôle de l’énergie dans le maintien et la reproduction des rapports de classe et de genre, les rapports de production et de reproduction. L’énergie est un substitut au et un amplificateur du travail humain. Cela signifie que l’énergie et les rapports humains sont intimement entremêlés, l’énergie jouant un rôle central dans la division capitaliste du travail en général. Néanmoins, le secteur de l’énergie a lui même sa propre division spécifique du travail. Par conséquent, le système énergétique est loin d’être homogène. Il est parcouru par des hiérarchies, des inégalités et des luttes. Il existe en particulier des luttes majeures concernant la propriété, les conditions de travail, l’accès à l’énergie et la fixation du prix et des conflits écologiques et sur l’appropriation des terres ainsi qu’en terme de détermination des rapports de genre. (…) Un des aspects majeurs de la restructuration en cours du secteur ce sont les luttes contre la privatisation qui cherchent à développer différentes formes de propriété commune, collective, coopérative ou publique des ressources et infrastructures énergétiques. Ces luttes sont aussi fréquemment liées aux luttes concernant l’accès et le prix de l’énergie. (…) Il s’agit d’une lutte mondiale portant sur la marchandisation des ressources énergétiques en tant que telles et le degré de leur marchandisation. » Précisons que le « courant » fondé par Caffentzis, Federici, Linebaugh, etc et dont Abramsky provient, parle des « nouvelles enclosures » et des « communs » depuis la fin des années 80 c’est à dire bien avant que le terme soit mis à toutes les sauces par les diverses branches de la gauche hexagonale….

Dans le premier texte de cette première section, « Machinery and Motive Power: Energy as a Substitute for and Enhancer of Human Labor », Tom Keefer donne sa version de la crise : » L’introduction et la mise en oeuvre du machinisme est fondamentalement liée à la lutte de classe et à l’extraction de survaleur. Sous le capitalisme, la technologie n’est pas une force neutre se développant spontanément selon ses propres règles mais un moyen par lequel les capitaux individuels peuvent surpasser leurs rivaux et un outil grâce auquel le capital dans son ensemble peut maintenir son contrôle sur la classe ouvrière. Certaines innovations technologiques peuvent résulter en la disparition de secteurs entiers d’industrie ( comme cela se produisait déjà à l’époque de Marx), mais le processus global reste celui de l’intégration de toujours plus de travailleurs dans le rapport salarial alors même que la technologie de la production capitaliste avance implacablement. Ce processus a toutefois un talon d’Achille, c’est à dire la quantité limitée d’énergie fossile disponible sur la planète et les limites thermodynamiques affectant toutes les formes d’appropriations d’énergie nécessaires pour faire fonctionner les machines.  » Le texte suivant de Abramsky encore, « Energy, Work, and Social Reproduction in the World-economy », est plus précis. Après avoir rappelé qu’une fois l’énergie marchandisée, son prix joue un rôle central dans la reproduction sociale, il note : » Le XXe siècle, particulièrement après la seconde guerre mondiale, a vu le « travail cher » et « l’énergie bon marché » marcher main dans la main. Cela a été un facteur essentiel dans la prévention et l’endiguement de la lutte de classe de par le monde, particulièrement aux États-Unis, où cela constituait un élément central de l’hégémonie américaine. Désormais qu’un tournant majeur global dans l’énergie va se produire, la question n’est plus si tournant il y aura mais de quel type il sera, basé sur quelles technologies ? Comment les changements dans le secteur de l’énergie vont affecter le rapport entre le capital et le travail et entre les formes de travail payé et non payé ? Alors que les sources d’énergie deviennent plus couteuses ( en termes monétaires, sociaux, politiques et écologiques) il y aura probablement un effort correspondant de la part du capital pour faire baisser le cout du travail ( pas seulement en terme de réduction des salaires mais aussi concernant les autres couts du travail et particulièrement faire porter le fardeau de la reproduction de la force de travail mondiale au travail non payé, principalement féminin). (…) Les conflits seront probablement particulièrement aigües aux USA, où la hausse du cout du travail a pu être partiellement empêchée grâce à l’énergie bon marché. La stratégie jumelle soulignée plus haut a converti de larges secteurs de la classe ouvrière à la sur-consommation d’énergie. De ce fait, les travailleurs américains sont incroyablement vulnérables aux changements massifs qui sont en train de se produire dans le système énergétique mondial. »

Peter Podder dans « A Shortage of Oil to Save Our Climate? On the Permanent Oil Crisis, Peak Oil and the Interaction Between the Two » souligne également une autre interaction spécifiquement américaine, c’est l’interdépendance du système monétaire avec le marché du pétrole puisque le pétrole a en quelque sorte remplacé l’étalon-or,  » le pétrole étant échangé en dollar, il y a eu besoin continu et croissant de dollars. Cela a permis à la réserve fédérale de continuer à faire tourner la machine à billets et donc à l’État américain de continuer à dépenser. » Podder souligne également le lien étroit et inverse qu’il y a dans la société américaine entre les prix de l’énergie et le taux d’endettement des ménages. Notons aussi que cet auteur décrit aussi plutôt habilement une des interactions entre changement climatique et hausse des coûts de l’énergie, avec les gazoducs russes rendus inutilisables par la disparition du permafrost, les ravages à répétition des ouragans sur les plates-formes off-shore et les effets dévastateur des inondations et glissement de terrain sur les mines de charbon en Chine et ailleurs… On trouve sinon dans le reste de cette première section des pronostics assez vains sur le Peak Oil et d’ailleurs le « Peak d’à peu près tout » ( Peak Everything ), quelques panoramas régionaux convenus mais aussi un bon compte-rendu, certes un peu daté désormais, des luttes contre la privatisation de l’électricité dans le monde, deux textes intéressants sur une nouvelle forme de « bargaining anti-extractiviste » au Nigeria comme en Équateur c’est à dire l’appel à laisser les hydrocarbures dans le sol en échange de compensations de la communauté internationale et enfin un très éclairant récit des luttes contre la privatisation de l’électricité en Afrique du Sud, « Community Resistance to Energy Privatization in South Africa » de Patrick Bond et Trevor Ngwane. Les deux auteurs rappellent tout d’abord que l’électricité fut un enjeu central des luttes anti-apartheid, avec certes des sabotages de pylônes dés les années 60 par l’ANC mais surtout la lutte constante pour obtenir le raccordement au réseau des communautés noires puis le boycott du paiement des factures dans les Townships dans les années 80. La fin de l’apartheid et le tournant néo-libéral de l’ANC n’a en rien émoussé la combativité des populations autour de cet enjeu, avec notamment la formation en 2000 du SECC ( Soweto Electricity Crisis Committee) qui en menant l’opération Khanysia ( allumer la lumière) a permis de contourner la vague de coupures initiée par la compagnie nationale Eskom, en rétablissant, grâce à des électriciens informels formés par ses soins, le courant à plus de trois mille personnes tout en allant effectuer quelques coupures sauvages chez les pontes et politiciens impliqués. Lorsque la police a voulu effectuer des interpellations, ce sont plus de 500 personnes qui se sont rendues au commissariat pour se constituer prisonnier. Eskom abandonna alors ses velléités de coupures.

La seconde section de livre, « From Petrol to Renewable Energies: Socially Progressive Efforts at Transition Within the Context of Existing Global Political and Economic Relations », veut illustrer comment « certaines expériences autour des énergies renouvelables ont débouché simultanément sur un haut niveau de production d’énergie et une plus grande autonomie communautaire et souveraineté énergétique, du moins au niveau local. » Pour l’éditeur du recueil :  » il est crucial de comprendre ces « success stories », dans le contexte où elles ont émergé, afin de défendre leurs acquis ( de plus en plus menacés) et s’assurer que l’expérience gagnée soit exploitée avec succès par un projet de transition émancipateur plutôt qu’elle finisse écrasée avant même de pouvoir être partagée et qu’elle soit co-optée pour d’autres objectifs. » Louable intention qu’illustre de façon moins convaincante les récits successifs de « success stories » qu’on a l’impression d’avoir déjà lu cent fois sur le financement coopératif de l’éolien au Danemark ou en Allemagne, les miracles énergétiques accomplis par le « socialisme de pénurie » cubain ou les expérimentations avec la technologie du biogaz en Inde

La troisième section, « Struggles Over the Choice of Future Energy Sources and Technologies », « explore la question controversée des choix appropriés concernant les sources d’énergie et les technologies et les luttes qui l’entourent. » C’est à dire les tentatives du secteur des énergies fossiles de se perpétuer au détriment d’un secteur des renouvelables encore trop « timoré » selon Abramsky. Si effectivement on ne voit pas pourquoi, encore aujourd’hui, malgré le quasi consensus capitalo-étatiste mondial sur la transition énergétique, les majors, leurs actionnaires et les diverses pétro/nucléaro/carbono/-craties du monde (et leurs employés et obligés !) accepteraient de se rendre sans combattre par tous les moyens à leur disposition, il est toutefois peu probable que le triomphe des uns sur les autres soit porteur d’autre chose que du même, mais en plus durable. Cette section présente néanmoins d’intéressantes études de cas sur les sables bitumeux au Canada (« The Smell of Money: Alberta’s Tar Sands »), la tortueuse politique nucléaire, civile mais aussi, on le sait moins, militaire, japonaise (« Japan as a Plutonium Superpower »), le charbon en Chine ( « Bone and Blood: the Price of Coal in China » par le China Labour Bulletin), les agro-carburants au Brésil (« Brazil as an Emergent Power Giant: the “Ethanol Alliance ») et au niveau global (« Global Fuel Crops as Dispossession » de Les Levidow et Helena Paul qui souhaite relier « deux perspectives théoriques : le marché des agro-carburants comme réseau intégré globalement et l’ accumulation par dépossession. En liant ces deux perspectives, les marchés peuvent être saisis comme intégrant les États dans le réseau du capital global, ce qui réduit leurs capacités et volontés de protéger les modes de vie et environnements locaux, particulièrement dans le sud global. Les élites politiques et économiques satisfont aux demandes des forces globales pour déposséder les communautés de leurs ressources. »), sans oublier quelques « peaks » pour la route ( uranium et charbon cette fois-ci… on ne sait plus qui épuise qui à seriner ainsi l’épuisement !)…
La quatrième section « Possible Futures: The Emerging Struggle for Control of the Globally Expanding Renewable Energy Sector and the Roads Ahead » s’ouvre sur cette présentation : » La production et la consommation d’énergie sont sur le point de devenir absolument centraux dans les dynamiques politiques, économiques et financières globales. Les changements dans le secteur de l’énergie seront indissociables des voies choisies pour sortir de la crise économico-financière globale, et ce processus devient de plus en plus conflictuel. Le conflit existe. Il ne peut être annulé comme par enchantement. Ce n’est pas le moment de rester neutre car il faut construire collectivement un réalignement des forces. (…) Il est certain que le secteur des énergies renouvelables en général, et l’éolien en particulier, vont connaître une croissance globale massive et rapide dans les années qui viennent. Une lutte mondiale sur la façon dont cette croissance va se dérouler, et où et comment ses fruits seront distribués est en train de s’intensifier. Les questions de la propriété et du contrôle deviennent centrales, comme les sont les conflits du travail sur les lieux de production des infrastructures et des matières premières. Les conflits territoriaux dans les zones rurales riches en énergie renouvelables seront aussi cruciaux. Un conflit politique s’ouvre pour savoir qui détiendra les savoir et qui recevra la formation pour utiliser les énergies renouvelables et selon quels termes et pour quel but. Le résultat de ces luttes déterminera quel type de transition va se dérouler, sa profondeur et son rythme. Alors que le capitalisme vert semble ouvrir la voie à un nouveau cycle d’accumulation globale, les technologies vertes vont devenir un lieu important de lutte de classe et seront au coeur de la tentative d’imposer un nouveau compromis global aux travailleurs, payés ou non payés, à travers le monde. »

L’inconvénient c’est que les textes de cette section ont bien du mal à donner chair à cette hypothèse. Ainsi « Denmark: Politically Induced Paralysis in Wind Power’s Homeland and Industrial Hub » de Preben Maegaard qui décrit le très prévisible démantèlement de l’éolien coopératif dés lors que le secteur fut libéralisé en 1998, avec une frénésie d’OPA, une course au gigantisme et finalement le retournement de la société danoise contre cette énergie. Par de surprise non plus avec « The Situation of Employees in the Wind Power Sector in German » écrit par un syndicaliste d’IG Metall qui nous apprend que les employés du secteur connaisse une situation en tout point équivalente à celle des divers précariats. Cette section reproduit d’ailleurs de nombreux textes syndicalistes, politiques ( l’incontournable Evo Morales du temps où tous les chemins menaient à La Paz) ou d’ONG sans grand intérêt, même documentaire. Citons tout de même « Fighting the enclosure of Wind: Indigenous Resistance to the Privatization of the Wind Resource in Southern Mexico » de Sergio Oceransky qui raconte une lutte dans l’État de Oaxaca : « Les communautés indigènes de la côte pacifique de l’isthme de Tehuantepec sont en première ligne d’un champ de bataille global émergent qui va déterminer, dans une large mesure, les conséquences sociales et écologiques de la transition vers les énergies vertes. Cette région généreuse et rebelle offre la possibilité de comprendre la nature et les caractéristiques d’une situation qui va probablement devenir de plus en plus courante dans les décennies à venir : le conflit entre des firmes essayant d’obtenir l’accès exclusif à des territoires riches en énergies renouvelable et des communautés affirmant leur contrôle sur leur terre et défendant leurs ressources et modes de vie. Le conflit à Tehuantepec résulte du fait que cette région est doté de parmi les meilleurs ressources éoliennes au monde. Grace à cet excellent vent, il est moins cher pour les entreprises de générer directement de l’énergie éolienne que de l’acheter au réseau. Cela a provoqué une « ruée sur le vent »dans laquelle plusieurs consortiums formés par des entreprises mexicaines et étrangères ont tenté de s’assurer des droits exclusifs sur la région. » Le même auteur signe également » The Yansa Group: Renewable Energy as a Common Resource », qui décrit un projet international visant à permettre aux communautés rurales de par le monde de générer et contrôler elles-mêmes leur énergie. Texte que précédait un autre sur l’installation d’éoliennes dans les zones « sous contrôle zapatiste » au Mexique toujours. Étrangement placé au milieu de ce tableau convenu de luttes et d’alternatives « From World Economic Crisis to Green Capitalism »de Tadzio Mueller and Alexis Passadakis considère que « la biocrise ( ?) est une opportunité qui pourrait permettre au capital et aux gouvernments de pouvoir faire face au moins temporairement à leurs crises d’accumulation et de légitimation. Comment ? En internalisant l’antagonisme qui se trouve au coeur de la biocrise- celui entre vie humaine et capital- pour déployer un nouveau round d’une accumulation supposément verte et comme instrument de légitimation pour étendre l’autorité de l’État dans les moindres recoins de la vie quotidienne. »

Dans sa longue conclusion, « Sparking an Energy Revolution: Building New Relations of Production, Exchange and Livelihood », Kolya Abramsky rappelle le fondement de cet ambitieux projet : » Ce livre a cherché à montrer que le processus de construction d’un nouveau système énergétique, basé sur une large part, voire même 100%, d’énergie renouvelable n’est une question technique mais profondément politique et sociale. Une transition accélérée ne va pas se produire inévitablement mais via des choix et des activités collectifs et délibérés des humains. Les nombreux chapitres de ce livre, écrits par un large spectre d’acteurs du secteur énergétique global, ont posé cette question cruciale : qui va amener cette transition et ccomment ? De façon importante, une transition ne suppose pas simplement la victoire des bonnes idées sur les mauvaises, mais plutôt un nombre massif de personnes s’engageant activement et prenant le contrôle sur la production et la consommation d’énergie en général et des renouvelables en particulier. » Toutefois, si cette anthologie permet certes de se faire un idée de l’enjeu et évite bien des écueils et platitudes « écologiques classiques », elle laisse le lecteur sur sa faim tant sur le plan de l’alternative que de la critique ( les besoins en énergie ne sont ainsi jamais interrogés)…

David E. Nye : Consuming Power. A Social History of American Energies.

David E. Nye, Consuming Power. A Social History of American Energies, Cambridge (Massachusetts)/ Londres, The MIT Press, 1998.

Voilà un livre déjà ancien, mais dont la très relative ancienneté ne nuit finalement pas. C’est notamment que l’approche de Nye n’est pas sans rappeler celle de Lewis Mumford, ses qualités et défauts et indéniablement son gout tant du détail que de la synthèse. D’ailleurs Nye attend, étrangement, la conclusion de son livre pour admettre que son projet consistait « de différentes manières à re-conceptualiser le classique de Mumford Technique et civilisation (1934). Tandis que Mumford examinait toute la civilisation occidentale, je me suis concentré plus spécifiquement sur le États-Unis. Tandis que Mumford discernait trois époques couvrant plus d’un millénaire, j’ai décrit six époques correspondant à moins de 400 ans. » Plus encore, il se distingue de ce qu’il qualifie de « déterminisme » progressif de Mumford, où un pessimisme croissant sur « l’autonomisation de la technique » vient couronner la conviction plus ancienne que « les innovations [techniques] provoquent automatiquement le changement ». Nye prétend partir  » de présupposés différents concernant le rapport entre les hommes et les machines. Je ne parle pas  » de techniques centrées sur le pouvoir » qui prennent les commandes mais de choix- de comment les gens déterminent les techniques. Je souligne l' »agency » humaine et la différence culturelle. » Si le « dernier » Mumford ( et principalement celui du second tome du Mythe de la Machine – au fait : le premier tome a été retraduit/republié en 2019 par l’Encyclopédie des Nuisances) ressemble effectivement à ce que décrit Nye, on a toutefois plus l’impression que c’est le chrétien Ellul et sa déclinaison modernisée du « péché originel » ( cf La technique ou l’enjeu du siècle), qu’il vise au bout du compte …

Quoi qu’il en soit, la question qui anime ce « bilan fin de siècle » est simple : » Comment les États-Unis sont-ils devenus le plus grand consommateur mondial d’énergie ?  » Et ses « présupposés de départ » semblent l’être tout autant : » [Consuming Power] ne part pas du principe que plus d’énergie constitue un progrès, que plus d’énergie correspond à plus de civilisation ou que la technologie détermine inexorablement l’histoire. Il suppose plutôt qu’alors que les américains incorporaient de nouvelles machines et procédés dans leur vie, il se trouvèrent pris au piège dans des systèmes énergétiques qui ne pouvaient être aisément changés. Le marché régulait souvent ce processus d’incorporation mais il n’a pas dicté quelles seraient les technologies adoptées. Dans leur quotidien, les américains en sont venus à dépendre de plus de chaleur, de lumière et d’énergie qu’aucun autre peuple, y compris ceux au même niveau de développement. Le capitalisme et l’industrialisation n’expliquent pas à eux seuls ce développement rapide ou cette différence nationale. Seule la culture le peut. » On comprend aisément le lecteur qui aurait d’ores et déjà envie de tourner casaque, surtout vis à vis d’une culte de l’exceptionnalisme américain tenant plus que jamais lieu d’auto-intoxication, particulièrement dans ce domaine. Si sa notion de « culture » est pour le moins extensive et qu’il se méfie d’un marxisme qu’il réduit à ses versions les plus téléologiques, Nye n’en est pas moins conscient de la centralité des dynamiques sociales et donc effectivement de « l’agency » de ses acteurs que tant de littérature sur le sujet occulte ou ignore soigneusement.

Ainsi il précise dans la suite de son introduction : « Tout autant les fermiers que les ouvriers contrôlaient littéralement la première source majeure d’énergie : l’énergie musculaire. L’énergie musculaire humaine a creusé les premières mines, érigé les premiers buildings et créé la plupart des produits vendus sur le marché. L’eau et la « vapeur » n’ont que partiellement remplacé l’énergie musculaire durant le dix-neuvième siècle. Cette substitution a réduit les efforts physiques demandés aux travailleurs, mais elle a aussi permis aux managers d’utiliser l’énergie mécanique pour gagner un pouvoir de surveillance et de contrôle sur le lieu de travail. En contrôlant l’énergie hydraulique dans les usines textiles de Lowell, les managers étaient capables de dicter le rythme du travail. L’énergie thermique (et plus tard l’électrification) ont été utilisées pour gagner encore plus de contrôle à travers l’introduction de nouvelles machines et systèmes qui remplaçaient certaines tâches exercées par des travailleurs qualifiés. En réponse les ouvriers trouvèrent de nouveaux moyens de maintenir leur autonomie dans l’atelier et pour résister aux tentatives d’organiser et de diriger leur travail. Les travailleurs étaient souvent inventifs, améliorant collectivement les procédures de travail pour accroître la production et la qualité. Ils étaient, de façon bien compréhensible, bien moins dévoués à l’amélioration du système manufacturier qu’à la défense de leur gagne-pain, et cela supposait souvent de poser des limites volontaires à la production. La lutte continuelle du travail est inséparable des systèmes énergétiques et des nouvelles machines qui lui sont liées. »

Le livre se décompose en trois grande parties : « Expansion », « Concentration », « Dispersion ». Dans la première partie, il revient tout d’abord sur les débuts de la société américaine via son « invention » à la suite de ses « illustres » prédécesseurs européens, d’une « terra nullius » qui justifiait le plein déploiement de l' »énergie de conquête », au détriment bien évidemment des « natifs » :  » Tandis que les amérindiens considéraient leur rapport avec la terre sous l’angle de la réciprocité, les colons utilisaient les ressources naturelles; ils tendaient à » transformer la nature en des faisceaux distincts de marchandises » et « à intégrer le monde naturel dans l’économie monétaire ». Un des exemples les plus évidents de ce processus c’est la façon dont les colons européens se sont approprié les forêts. (…) Les amérindiens coupaient des arbres au même rythme que ceux-ci repoussaient mais les colons européens eux dépouillaient le continent de ses forêts. En agissant ainsi ils reproduisaient le processus de déforestation qu’avaient connu de grandes parties de la France et l’Angleterre au milieu du XVIIe siècle et les avaient forcé à devenir des importateurs de bois, d’adopter le charbon et de subir la pollution de l’air dans leurs villes pré-industrielles. » La production métallurgique et les moulins à eau vinrent compléter cette redéfinition fondatrice de « la nature comme ressource » ainsi, bien sûr, que les expropriations et massacres successifs des amérindiens. Si tout cela est certes déjà bien connu, Nye a le mérite de rappeler que les nouveaux colons étaient loin de correspondre au mythe classique du fermier « auto-suffisant » car, en l’occurrence :  » Les colons européens avaient amené avec eux une division extensive du travail. En plus de ne pas couper eux-mêmes leurs planches, la plupart ne tissaient pas leurs habits, ne pouvaient pas moudre eux-mêmes leurs grains ou faire du cidre à partir de leurs pommes. Cette spécialisation stimulait l’expansion.  » Bref, cette première « révolution » agricole, énergétique, etc s’appuyant encore principalement sur l’énergie musculaire ouvrait la voie à une phase nouvelle qui allait progressivement se centrer sur l’énergie hydraulique.

Si on a souvent tendance à célébrer les vertus de l’énergie hydraulique quand on l’oppose au charbon centralisateur, polluant, non renouvelable et ignorant les saisons, elle n’en remplissait et n’en remplit pas moins dans des rapports sociaux donnés une mission donnée. Ainsi dans cette seconde phase de développement de la société américaine qu’est la subordination de l’énergie musculaire à l’énergie hydraulique, la construction de grands barrages, notamment sur la fleuve Merrimack pour alimenter en énergie les grandes concentrations d’industries textiles du Massachusetts, constitue un tournant important : « Un tel barrage [ Nye évoque ici celui de Lawrence sur le Merrimack] éliminait les fermes en contre-bas, empêchait les saumons et autres poissons de migrer et forçait tous les bateaux empruntant le fleuve à passer à travers des écluses. Le barrage proclamait visiblement l’existence d’un contrôle centralisé, non seulement sur les forces naturelles mais aussi sur la force musculaire. Les fabriques rassemblaient les énergies irrégulièrement distribuées des eaux et des travailleurs en un flot uniforme. Ceux qui naviguaient sur les eaux à l’extérieur des fabriques se retrouvaient « gouvernés » par les écluses, comme Henry David Thoreau l’avait constaté lors de son voyage sur le Merrimack. Ceux qui travaillaient à l’intérieur de ces fabriques étaient assujettis aux vrombissements et grondements des machines et ils sentaient une pression immuable s’exercer pour qu’ils se conforment au rythme général. » Voilà un parallèle que Jason Moore ne renierait certes pas…

Pour Nye, cette essor de l’énergie hydraulique joue également un rôle central dans la divergence de trajectoire du nord et du sud et donc la montée progressive vers le conflit malgré l’illusion temporaire d’une complémentarité relative ( produits manufacturés du nord contre matières premières du sud) :  » Le sud avait choisi une forme de développement industriel moins intensif en énergie, basé sur l’énergie musculaire et les moulins locaux pour moudre le grain et couper le bois. Le nord était mieux placé pour utiliser l’énergie hydraulique » Si cela s’explique, bien entendu, par la géographie, « les facteurs culturels [sic] étaient aussi importants – notamment la dépendance au travail esclave, la faiblesse locale des marchés de capitaux et l’accent mis sur la plantation auto-suffisante plutôt que sur la manufacture urbaine.  » On voit ici que la notion de culture a tout de même bon dos, d’autant que si Nye reconnait que cette différence de régime énergétique recoupe deux économies, deux types dominants d’exploitation ( travail libre/esclavage) elle lui paraît « un rappel éclatant de la centralité de la culture dans la détermination des choix de technologies et de comment elles seront utilisées. » Quoiqu’il en soit la formation d’un marché national avec le réseau d’infrastructures, les spécialisations régionales et surtout la montée en gamme industrielle afférents appelait une accélération que seules la guerre civile et la vapeur allaient pouvoir permettre.

Si il se penche assez peu sur les effets « bénéfiques » en termes techniques et énergétiques de la guerre civile, qu’on imagine éminents comme pour tous les conflits armés modernes, Nye n’en souligne pas moins que celle-ci a « accru le prestige du modèle militaire d’organisation », participé à la formation d’un nouvelle classe de l’encadrement et mis au fin à la pluralité des modes d’exploitation (il en compte 4 en 1800 : l’esclavage, le salariat, la servitude sous contrat et l’apprentissage) au seul bénéfice du travail libre même si, « alors que les hommes gagnaient plus de contrôle sur leur force musculaire, ils se trouvaient défiés par d’autres formes d’énergie. Les travailleurs devinrent des agents libres sur un marché dominé par des léviathans industriels qui avaient accru l’accès au charbon, au gaz et au pétrole. » La seconde partie du livre, « Concentration », porte, assez classiquement, sur cette révolution carbonifère et ses effets. La victoire du charbon et de la vapeur sur l’eau comme sources d’énergie est principalement envisagée sous l’angle de la flexibilité que les premiers offraient, notamment pour la localisation des structures de production et le recrutement de la main d’oeuvre, comme le résume bien une comparaison entre les deux énergies parue en 1849 dans la revue Scientific American ( cité par Nye p. 72) :  » Un moulin à eau est nécessairement localisé dans la campagne loin des villes, des marchés et des réserves de travail, dont il dépend… Un homme peut poser sa machine à vapeur où cela lui plait – c’est à dire, là où c’est son intérêt bien compris de l’implanter, au beau milieu des autres industries et du marché, à la fois pour fournir et se fournir auprès de la grande ville. Là où il est sûr de trouver des travailleurs sans avoir perdre du temps à les chercher, où il peut acheter ses matières premières et vendre ses produits, sans se rajouter les coûts d’un double transport. »

Les deux infrastructures emblématiques de ce nouveau régime énergétique ce sont le chemin de fer et le télégraphe. Le premier, particulièrement et précocement développé aux États-unis ( pour partie un legs de la guerre civile d’ailleurs), harmonise le pays en termes de régulation, de rythme, d’organisation du travail et de mode de vie et permet, en acheminant le charbon, le développement de régions jusqu’alors désavantagées du fait de leurs ressources hydriques ainsi que le boom des grandes concentrations urbaines. Le télégraphe remplit en accélérant les flux d’informations la même mission :  » Plus le réseau télégraphique s’étendait, plus il unifiait des économies autrefois isolées. Il en résulta une nouvelle économie de marché qui avait moins à faire avec le climat et le sol d’une localité donnée qu’avec les prix et les flux d’informations de l’économie dans son ensemble. » Autre innovation moins centrale, quoique ( et objet de bien des vitupérations radicales semble-t-il), les boîtes de conserve : « L’usage intensif d’énergie pour conserver et expédier la nourriture stimula le développement agricole, réduisit le déchets et diversifia le régime alimentaire national, qui n’était plus dépendant du rythme des saisons et des moissons. Non seulement plus de personnes pouvaient vivre loin de la terre mais elles pouvaient être assurées d’un régime alimentaire varié et régulier. Dans le même temps, la vie dans des immeubles chauffés réduisait le montant d’apport calorifique nécessaire pour garder le corps à la bonne température et la moindre importance du travail physique réduisait également la taille des portions. Après 1900, il y eut un passage rapide vers un le régime plus léger de fruits et de légumes que la mise en boîte de conserve avait permis. »

Tous ces « bonds de géants » supposaient évidemment la naissance de mastodontes industriels qui étaient inséparables de l’intensification énergétique dans bien des secteurs et qui bénéficièrent des nouvelles lois dite d’incorporation ( c’est à dire de constitution en une société unique) votées à l’occasion de la guerre civile. Ces nouvelles corporations bénéficièrent comme le rappelle Nye de l’éclatement du mouvement ouvrier sur des lignes ethniques, religieuses et bien sûr raciales, que la création de l’American Federation of Labor ne compensa que très relativement, après la disparition des Knights of Labor, puisqu’elle n’organisait que les fractions les plus qualifiées de la classe ouvrière. Autre évolution effectivement culturelle cette fois : le développement, en échange du spectre élargie de consommation que permettent les nouvelles énergies, d’un assentiment général dans la société à bien des effets en retour de cette nouvelle ère : accidents spectaculaires et meurtriers, pollution, etc que Nye compare à l’acceptation du tout automobile une ou deux générations ensuite. Acceptation qui se reflétait dans les discours dominants : » Alors que la machine à vapeur était incorporée dans la société, elle entra aussi dans le langage de tous les jours. L’énergie n’avait pas toujours été une catégorie centrale dans la conceptualisation de la société, de la personnalité individuelle ou du travail.  » Elle en vint bientôt pourtant à déloger ( en partie) la « force », ses connotations immédiates et animales, de son piédestal séculaire comme idéal, concept général et source inépuisable de métaphores pour la société.

Une autre évolution « culturelle »permet à Nye d’effectuer la transition vers son analyse de l’essor du taylorisme et du fordisme :  » Vers 1900, les américains en étaient venus à penser les machines en termes de système. Comme il se doit, l’idée de système semble avoir été introduite par les compagnies de chemin de fer, qui promouvaient non des machines individuelles ou des composants mais le système ferroviaire dans son ensemble. L’idée s’étendit ensuite à de nombreux entreprises des service et d’infrastructures publiques, de façon la plus évidente pour le système téléphonique et celui d’éclairage public mais aussi le système d’évacuation des eaux, les tramways, les trains Pullman, etc. L’adoption massive de la métaphore exprime non seulement une nouvelle interdépendance mais aussi une fierté dans l’ingéniosité et l’efficacité de ces ensembles technologiques. Le plus haut point de l’achèvement personnel ce n’était plus d’inventer un outil utile mais de créer un système efficace dont les bénéfices pourraient se répandre dans toute la société. De ces systèmes aucun n’étaient plus connus et mal compris que l’organisation scientifique du travail de Taylor et la chaîne de production de Ford. »

Ces deux « systèmes » ne sortaient en tout cas pas que de la tête de leurs inventeurs, puisque : « entre 1880 et 1920, alors que la population américaine doublait, sa consommation d’énergie quadrupla. Ce n’était pas simplement un accroissement quantitatif; l’électricité devint disponible commercialement pour la première fois dans les années 1880, et dans les décennies qui suivirent les entreprises trouvèrent des modes d’utilisation de cette énergie qui permirent d’accomplir de remarquables gains de productivité, particulièrement après 1910. De nouvelles formations à la fois de capital et de travail participèrent de cette nouvelle concentration intensive d’énergie. Là où le travail avait été une activité physique contrôlée par le travailleur, la substitution à l’énergie musculaire de l’énergie mécanique en multipliant l’énergie, rendit possible de la monopolisation de son contrôle. Les travailleurs étaient de plus en plus séparés des moyens de production. » Malgré ce constat, l’objet principal du cinquième chapitre du livre, « Industrial Systems », est de dissiper les « mythes » concernant le triomphe, ou du moins l’hégémonie, de l’OST taylorienne et du « fordisme » : « Le modèle de développement historique proposé par les néo-marxistes est pris pour argent comptant dans la plupart de la littérature sur le sujet. Mais quoiqu’ils aient été importants, il n’est pas souhaitable d’utiliser les noms de Taylor et de Ford pour désigner des étapes de développement historique. Gramsci qui inaugura cette pratique, n’avait jamais été aux États-Unis. Contrairement à ce qu’il avançait, l’Amérique n’avait pas, et ne développait pas, un système industriel monolithique qui fonctionnerait selon un ensemble unique de principes. Il y avait au contraire un spectre considérable de pratiques de management et de production que ni Taylor ni Ford ne représentaient. La plupart des entreprises n’adoptèrent jamais l’OST, de nombreuses considérèrent que la ligne d’assemblage ne correspondait pas à leurs besoins et choisirent d’autres systèmes de production. (..) L’industrie américaine n’était pas monolithique ni en termes de mode d’organisation capitalistique ni en termes d’organisation du travail, et elle n’est pas passée collectivement par une étape appelée fordisme. »

Nye a probablement trop le nez dans le guidon des spécificités des modes d’organisation de l’exploitation pour admettre l’utilité de la notion de fordisme ( certes à relativiser après certains « excès » régulationistes ou marxistes) . Il n’en rappelle pas néanmoins quelques vérités importantes. Il cite ainsi l’étude de Hugh Aitken sur les travailleurs de l’arsenal de Watertown qui démontrait que l’introduction de l’OST avait échoué devant la résistance, l’habileté tactique des travailleurs, et le simple constat de son inefficience dans un cadre donné. De même, il mentionne l’interdiction, suite à une commission d’enquête dépêchée pour répondre aux nombreux conflits ouvriers contre l’introduction de la méthode Taylor, pendant trente ans de la même OST dans toutes les entreprises sous contrôle de l’État fédéral. Plus généralement « Au niveau de l’atelier, le taylorisme s’avéra souvent moins important que la myriade de changements amenés par l’électrification qui aidèrent les entreprises américaines à doubler leur productivité entre 1900 et 1930. » Or justement  » Taylor travaillait essentiellement dans le cadre conceptuel de l’âge de la vapeur et considérait les machines comme des extensions du pouvoir musculaire humain. Ford au contraire était un homme de cette ère électrique où « les machines commencèrent à réaliser ce qu’aucuns hommes quel que soit leur nombre ne pouvaient réaliser, devenant non seulement des extensions des muscles les plus fins, mais de l’oeil, de l’oreille et même du cerveau lui-même » (Wyn Wachhorst). Mais là encore  » la ligne d’assemblage n’était pas le seul système de production moderne, elle n’était pas nécessairement la méthode la plus efficiente pour chaque usine, ni ne représentait toujours le système le plus profitable et elle n’a même pas éradiqué le « putting-out system« . Les entreprises détenues « à titre personnel » comme celle de Henry Ford n’était pas inéluctables pas plus que ne l’étaient les méthodes de production de Ford. De fait la compagnie Ford est passée par deux périodes bien distinctes : une phase « welfare » qui dura moins d’une décennie et une période d’intimidation et de confrontation. »

A défaut donc d’être hégémonique dans l’industrie, le taylorisme n’en fut pas moins sollicité dans de nombreux domaines de la vie sociale. Nye rappelle en effet que les premières théoriciennes et théoriciens de « l’économie domestique » voulaient appliquer, en les couplant à l’électrification de tout, ces méthodes à la gestion du foyer, notamment en réorganisant les cuisines selon les principes des études d’optimisation des temps et mouvements. Mais cette restructuration et la vaste gamme de nouveaux équipements ne tinrent pas leurs promesses puisque toutes les études menées dans les années 50 démontraient que le temps de travail domestique n’avait pas diminué, au contraire :  » Quoique la rhétorique provenait de Taylor, sa réalité ce n’était pas l’efficience industrielle mais un travail plus intensif. La cuisine émergea comme l’homologue domestique d’un atelier d’usinage animé par un travailleur unique. La nouvelle domesticité accordait une grande valeur à la production de mets luxueux et à la propreté immaculée des sols. Elle transformait le travail non-payé des femmes en une sorte de performance publicitaire. »

La troisième et dernière partie du livre, intitulé « Dispersion », se penche tout d’abord sur les effets de l’essor de la consommation de masse et plus particulièrement l’automobile et ses conséquences, notamment le développement de la « suburbia ». Nye refuse toutefois d’établir un simple rapport de cause à effet :  » Il ne faut pas confondre dynamisme technologique et déterminisme. Les automobiles ne sont pas des objets isolés; elles ne constituent que la partie la plus saillante d’un système complexe de consommation d’énergie qui inclut des lignes de production, des routes, des parkings, des puits de pétrole, des pipelines, des stations services et la restructuration des espaces urbains pour s’adapter aux besoins des conducteurs. Entre 1910 et 1930, des systèmes alternatifs à l’habitat suburbain existaient et dans la plus grande partie de l’Europe des villes bien plus densément peuplées que les villes américaines bénéficiaient d’un système de transport public. Les voitures n’étaient pas en soi un facteur de transformation, elles donnèrent simplement aux américains un nouveau médium puissant pour exprimer des préférences culturelles pré-existantes. » Les effets en retour étaient pourtant aisément discernables :  » Ces nouvelles possessions à la fois incarnaient et utilisaient l’énergie. L’idéal de l' »American way of life » en 1925 incluait une voiture familiale, une maison dans les « suburbs » avec une large spectre d’appareils, un téléphone, un phonographe, une radio et du temps libre pour s’adonner à des loisirs à haute teneur énergétique à l’extérieur de la maison. Le succès et le bonheur supposaient implicitement le contrôle de très grandes quantités d’énergie, et les quantités demandées augmentaient chaque année. La lumière électrique, le téléphone et l’automobile- des articles de luxe réservés aux riches en 1890- étaient devenus indispensables à tous en 1930. » Nye décrit longuement les différentes facette de cette société à très haute intensité énergétique et ses utopies : » Le régime à haute intensité énergétique concernait tous les aspects de la vie. Il promettait un future fait de textiles miracles, de nourriture peu onéreuse, de plus grandes maisons suburbaines, de voyages plus rapides, d’essence moins chère, de contrôle du climat et de croissance sans limites. « 

L’arrivée de la crise énergétique dans les années 70 n’en fut que plus « brutale » et l’affolement comme le déni, encore plus important. La description que donne Nye n’est pas sans rappeler la situation actuelle: « Le discours politique américain affichait un style paranoïaque qui rappelait les sermons du XVIIe siècle. On trouvait autant des avertissements apocalyptiques sur la fin du monde une fois que les ressources énergétiques seraient épuisées, des jérémiades sur le viol des ressources et la consommation excessive, des dénonciations de complot internationaux dirigés contre les USA et des refus d’admettre la réalité de la crise. » C’est ce dernier point de vue incarné par Reagan, dont la « contre-révolution » dans ce domaine, tant les propos que les actes, a connu une réplique avec Trump, qui prit finalement le dessus : » L’élection de Reagan était en partie une déclaration publique de foi dans l’ordre ancien, dans lequel la forte consommation d’énergie allait de pair avec les rêves de réussite personnelle, et le progrès se mesurait à des centres commerciaux toujours plus gigantesques, des maisons toujours plus chers et équipées, des grandes voitures, etc. Et donc dans les années 80, la plupart des américains continuèrent à consommer comme si la crise n’avait jamais eu lieue. Les fours à micro-ondes et l’air conditionné devinrent la norme. » Et pourtant, le nouveau régime énergétique et productif qui émergeait dans cette dernière partie du XXe siècle, « le régime énergétique électronique » étaient déjà en train de miner « la structure de classe » et les rapports de production et distribution de la phase précédente, ouvrant la voie à la précarisation à outrance et le maintien de la consommation par l’endettement.

Nye revient enfin dans sa conclusion sur cette dépendance, désormais inscrite dans l’espace,  » les américains ont construit leur dépendance à l’énergie via leur zonage et leur architecture. », et qui semble si profondément intégrée qu’on ne voit pas très bien comment pourra s’imposer un changement de cap : » A la fin du XXe siècle, la consommation d’énergie est devenue à la fois une question technique, un dilemme écologique, une enjeu politique et un problème personnel de la plus haute importance. » Si Consuming Power offre donc un utile panorama historique et même si on est pas obligé d’être convaincu par son torticolis « culturel » celui-ci a toutefois le mérite de souligner les profonds ressorts de la question dans la société américaine. Et l’énergie, qu’il associe principalement au culte, pour lui très américain, de l’autonomie individuelle ( mais qu’en était-il effectivement hier et d’autant plus aujourd’hui ?), pourrait ainsi permettre de mieux analyser symboliquement certes mais concrètement aussi, certaines recompositions sociales et politiques « transitoires » tel ce plouto-populisme dopé au backlash patriarcal et racial qu’a réussi à incarner Trump. Comme cela a été noté lors de son élection, aux États-Unis la pollution au carbone suit des lignes partisanes (et inversement) puisque les États républicains produisent plus de carbone et leur habitants consomment plus d’énergie. De là, on peut bien évidemment crier au carbo-fascisme, ou appeler à l’union sacrée entre anti-fascistes et écologistes ( comme le promeut l’inépuisable Malm !) qu’on ignorait fâchés ( un conflit de livrée ou de bonnes intentions ? ) mais il semblerait que l’énergie comme rapport social appelle une critique certes plus subtile et certainement plus radicale.

Andrew Nikiforuk : L’énergie des esclaves. Le pétrole et la nouvelle servitude.

« Mea culpa » : nous nous sommes aperçus sur le tard que le livre avait été traduit en français par la maison d’édition canadienne Écosociété en 2015 sous le titre L’énergie des esclaves. Le pétrole et la nouvelle servitude, donc on précise que ces rapides commentaires s’appuient sur la version anglaise…

The Energy of Slave. Oil and the New Servitude du canadien Andrew Nikiforuk constitue un objet surprenant. Rédigé par un « conservateur » revendiqué (au sens « américain », si tant est que cela fasse un différence) mais riche d’un large spectre de références, partant un peu dans tous les sens quoiqu’en général sur un mode très pessimiste, le livre n’en constitue pas moins une contribution intéressante à la réflexion sur le rôle de l’énergie et les enjeux de toute transition énergétique.

Pour Nikiforuk, il faut saisir le rapport des sociétés modernes à l’énergie au prisme du rapport maître-esclave. Et ce, d’abord, historiquement : « Avant le charbon et le pétrole la civilisation fonctionnait grâce à un moteur à deux temps : l’énergie des cultures « nourries de soleil » et l’énergie des esclaves. Les muscles humains enchainés ont construit, alimenté et enhardi les empires de la Mésopotamie au Mexique. Les anciens comprenaient le coût et les lois de l’énergie. Les esclaves représentaient d’efficaces convertisseurs d’énergie et créaient d’importants surplus. Avec un minimum de calories fournies par les céréales, un groupe d’esclaves pouvait déplacer des montagnes – ramasser les déchets des riches, construire des infrastructures d’irrigation, combattre à la guerre ou simplement rendre la vie plus simple à leurs maitres. » L’esclavage n’est pas pour l’auteur une métaphore ou une analogie puisqu’il consacre la première partie de son livre à retracer, de Rome aux États-Unis du XIXe siècle, l’évolution concomitante de l’esclavage et de l’émergence de nouvelles sources d’énergie, ces dernières finissant progressivement, et non sans mal, à mettre le premier au rebus ( la victoire du nord sur le sud dans la guerre civile américaine paraissant à l’auteur un modèle de transition énergétique). Notons que la thèse n’est pas nouvelle comme il le reconnait lui-même. On pourrait d’ailleurs citer une référence qu’il omet, le grand historien italien Carlo M. Cipolla, ici dans un article de 1965, « Sources d’énergie et histoire de l’humanité » :  » L’homme est aussi un convertisseur d’énergie : il consomme de l’énergie chimique sous forme d’hydrates de carbone, de protéines, de matières grasses, il produit de l’énergie utilisable sous forme d’énergie nerveuse et mécanique. L’esclavage est une forme institutionnalisée de l’exploitation de l’homme dans sa qualité de convertisseur produisant de l’énergie mécanique » (voir également le livre de J.F. Mouhot à la fin de ce post).

Selon Nikiforuk, la dialectique maitre-esclave n’a toutefois pas pris fin avec l’esclavage humain : « Bien que les énergies fossiles aient au départ paru promettre une plus grande liberté, elles ont au bout du compte accouché d’autre chose : une armée de travailleurs mécaniques assoiffés de carburant qui allaient nécessiter des formes de plus en plus complexes de management et une classe agressive de puissant marchands de carbone. Sans réfléchir nous avons remplacé l’ancienne énergie des esclaves humains par une nouvelle servitude, alimentée par les énergies fossiles. » Bref « nous » sommes désormais maîtres et esclaves : « Les esclaves mécaniques alimentés par le charbon puis plus tard par le pétrole, éliminèrent effectivement le besoin d’esclavage humain et de servage à grande échelle. Les nouveaux esclaves n’ont pas remplacé immédiatement les esclaves humains – dans de nombreux cas ils ont rendu leur condition pire pour des décennies- mais ils ont changé la pensée humaine. Ils ont aussi fait paraître obsolète le pouvoir musculaire de l’esclave, de la même manière que les automobiles ont fait paraître les chevaux pittoresques. Ainsi l’age des hydrocarbures a créé une nouvelle classe de maîtres et une forme unique de servitude à l’énergie. Et le nouvel ordre inanimé présentait des enjeux et des inégalités distincts sur une échelle géographique sans précédent. »

Si il est inutile de retracer le tableau détaillé et volontiers caverneux que donne l’auteur des effets de cette nouvelle servitude à l’énergie sur l’agriculture, les villes, les régimes politiques, etc notons que ses développements sur l’équivalent en esclaves de l’énergie consommé par un ménage nord-américain ( 400 esclaves par famille selon lui) ont tout de même le mérite de souligner le « léger » somnambulisme qui préside encore aujourd’hui à la perception des besoins en énergie que supposent les multiples agréments de la vie moderne (Nikiforuk cite d’ailleurs l’émission de téléréalité The Human Power Station diffusée sur la BBC qui illustre spectaculairement son calcul !). Et plus généralement sa thèse, en partie involontairement, on présume, au vu de ses préoccupations principalement « réactionnaires », a la louable utilité de rappeler que les questions d’énergie, indissociables historiquement des formes successives d’exploitation du travail humain, de domination politique et patriarcale, le sont, certes !, désormais tout autant de l’aliénation marchande. Et penser l’énergie à « hauteur d’Homme  » constitue effectivement un utile remède à tous les délires technocratiques et autoritaires ( cf. Malm), que semble autoriser le désastre et une invitation à ne pas envoyer, sous ce même prétexte, valdinguer la bonne vieille cause d’une autre « Aufhebung » de la trop fameuse dialectique du maître et de l’esclave.

Au fait, sur le sujet existe également en français une synthèse par Jean François Mouhot Des esclaves énergétiques. Réflexions sur le changement climatique : « Ce livre explore les liens historiques et les similarités entre esclavage et utilisation contemporaine des énergies fossiles et montre comment l’histoire peut nous aider à lutter contre le changement climatique. Il décrit d’abord le rôle moteur de la traite dans l’industrialisation au xviiie siècle en Grande-Bretagne, puis explique comment l’abolition de l’esclavage peut être pensée en lien avec l’industrialisation. En multipliant les bras «virtuels», les nouveaux esclaves énergétiques que sont les machines ont en effet progressivement rendu moins nécessaire le recours au travail forcé. L’ouvrage explore ensuite les similarités troublantes entre l’utilisation des énergies fossiles aujourd’hui et l’emploi de la main-d’œuvre servile hier, et les méthodes utilisées par les abolitionnistes pour parvenir à faire interdire la traite et l’esclavage. Ces méthodes peuvent encore inspirer aujourd’hui l’action politique pour décarboner la société. »

L’écologie-monde, quelques jalons bibliographiques

Pour autant qu’on puisse en juger, les thèses de l’écologie-monde semblent avoir agrégé un certain nombre de chercheurs de par le monde. Ce que nous proposons ici n’est certainement pas une bibliographie générale mais un choix de quelques articles en diverses langues qui nous ont paru des jalons (plus ou moins) éclairants sur quelques grands thèmes.

L’agriculture, l’aquaculture, la pèche

Migration et exploitation

Plusieurs textes des chercheurs espagnol et italien, Yoan Molinero Gerbeaux et Gennaro Avallone proposent des analyses pertinentes s’appuyant sur les thèses de Jason Moore pour comprendre les migrations et leur rapport à l’agriculture. Ainsi dans « Ecología-mundo un nuevo paradigma para el estudio de las migraciones internacionales« , les deux auteurs avancent que : » Le cadre de l’écologie-monde est polyvalent, interdisciplinaire et permet aussi bien de s’appuyer sur de nombreux développements théoriques que de tester une quantité innombrable d’hypothèses sur les dynamiques qui interviennent dans les processus migratoires. Les migrations en tant que phénomène transnational et multiscalaire, requièrent de dépasser le cadre stato-ethno-centré car elles ne peuvent se saisir que comme un fait social total. L’écologie-monde n’est pas seulement une théorie de l’international, car elle propose une analyse géo-historique et systémique dont les suggestions permettent d’aborder l’étude des mouvements de population sur la base de leur fonction et de leur résistance dans la structure capitaliste globale. Des phénomènes comme le recours au travail migrant agricole, qui est une tendance croissante au niveau global, peut se comprendre par l’intermédiaire de la stratégie du système visant à garantir la production de nourriture à bas coût, qui réduit en retour le coût du travail global. Mais d’autres migrations, comme celles qu’on qualifie d’écologiques, peuvent également se comprendre comme des produits des dynamiques constitutives de l’écologie-monde puisque ces mobilités sont produites par les appropriations [ capitalistes] de la nature. »

Dans un autre article, « Producing Cheap Food and Labour: Migrations and Agriculture in the Capitalistic World-Ecology », Gerbeau et Avallone reviennent plus spécifiquement sur le travail agricole :  » Nous souhaitons démontrer que l’accumulation requiert la reproduction de rapports hiérarchiques entre les États et les populations, dans lesquels le centre économique, politique et symbolique du système-monde est caractérisé par un taux élevé de capital constant ( machinerie) et la périphérie fournit le capital variable ( la force de travail). De plus, à cause de l’épuisement de la révolution verte et de l’inefficacité des biotechnologies, la profitabilité de l’agriculture et de la production de nourriture a été maintenue grâce à une extraction massive de plus-value au détriment du travail migrant venant de la périphérie. Cette stratégie est à courte-vue mais a été étendue à travers le système-monde. (…) L’utilisation de travail  » bon marché » peut être interprétée dans l’agriculture comme une contre-tendance qui contraste avec la tendance croissante globale à la hausse de la composition organique du capital dans l’agriculture. »

Un court article en Français de Yoan Molinero Gerbeaux « Produire de la nourriture et du travail à bon marché : migrations et agriculture dans l’écologie-monde capitaliste » résume très bien les thèses évoquées ici : « La « révolution verte » ayant échoué dans sa fonction structurelle, le faible prix des aliments repose principalement sur l’emploi de travailleurs migrants dont les maigres salaires ont permis de maintenir les denrées alimentaires à un prix relativement bas. Cela ne constitue pas une nouvelle frontière de production, c’est-à-dire que l’emploi des migrants n’est pas la nouvelle norme productive systémique pour garantir la nourriture à bon marché, mais c’est une stratégie temporaire pendant que le système trouve de nouveaux modèles de production qui permettent de résoudre la barrière que la « révolution verte » ne peut pas sauter, comprenez une augmentation systémique de la production de nourriture à bon marché. N’oublions pas que les travailleurs ne sont pas des entités passives, leur disponibilité est soumise à une architecture politique complexe, et surtout à leur acceptation de la norme de travail selon laquelle ils sont employés. Leurs bas salaires, très souvent inférieurs aux minimums légaux dans des pays comme les États-Unis, l’Espagne ou l’Italie, et les conditions de travail précaires constituent la base évidente des protestations et des révoltes, ce qui, comme chacun sait, nuit à la production. C’est pourquoi le système ne peut que s’appuyer sur cette stratégie sans cesser d’en rechercher d’autres, car l’exploitation, en fin de compte, finit par déclencher des réactions. »

Notons que cette centralité du travail migrant dans le secteur agricole a bien sûr été de nouveau largement soulignée dans la crise sanitaire actuelle, puisque après les inquiétudes quant à la « pénurie de bras », on l’a accusé à plusieurs reprises d’être en fait un vecteur de diffusion du virus. Le paradoxe de ce reproche n’est qu’apparent car ce n’est que le dernier avatar de l’encadrement spécifique de cette force de travail qu’évoque Gerbeaux, où la très forte dépendance mutuelle avec l’exploiteur semble donner exactement la mesure de l’ostracisation/ répression qu’elle subit ( Ce n’est pas un hasard si les régions où ce travail migrant s’est rendu indispensable pour maintenir à flot la sinécure agro-industrielle sont souvent, en Europe, des bastions de l’extrême droite cf par exemple dans le sud-est en france).

Poissons d’élevage ou de mer

A propos de virus, Beatriz Bustos-Gallardo & Felipe Irarrazaval offre une éclairante étude de l’industrie du saumon au Chili et de sa crise dans « “Throwing Money into the Sea”: Capitalism as a World-ecological System. Evidence from the Chilean Salmon Industry Crisis, 2008. ».

Comme le rappelle les auteurs de 2007 à 2011, cette industrie « modèle du néo-libéralisme à la chilienne » ( c’est à dire fortement poussée « au cul » par l’État) a été dévastée par le virus ISA ( avec une baisse de 75% de la production en 2009-2010), virus mortel à quasiment 100% pour les saumons d’élevage. Pour les deux auteurs « la crise de l’ISA commença comme une crise environnementale ( causée par l’incapacité de l’écosystème et de la biologie animale à supporter le stress des conditions qui leur sont imposés) qui devint une crise financière de réalisation ( comprise comme l’incapacité des compagnies à compléter le cycle de circulation et d’accumulation du capital et donc de rembourser leurs emprunts). »

Répondant à des auteurs issus du « marxisme écologiste » pour lesquels cette crise virale renforce l’idée que « la logique interne du capitalisme est incompatible avec les écosystèmes qui soutiennent la vie humaine », Gallardo et Arrazaval avance que ‘ »les écosystèmes font partie de la logique interne du capitalisme. Suivant Moore nous pensons que la crise de réalisation et la crise écologique que le virus ISA a provoqué est devenue une seule et même crise écologique de réalisation, qui a forcé à la restructuration industrielle des conditions de production, initiant ainsi un nouveau round d’accumulation du capital. » Ce problème de virus dans l’aquaculture n’en est d’ailleurs qu’à ses prémisses comme nous y reviendrons très bientôt dans la rubrique  » Crise d’époque ou transition ? « 

Sur un thème approchant et à l’issu d’un travail au long cours entre la France et l’Espagne ( 6 ans et 500 entretiens) l’article de Liam Campling, « The Tuna Commodity Frontier: Business Strategies and Environment in the Industrial Tuna Fisheries of the Western Indian Ocean. », se place également explicitement dans la lignée de Moore : « Me basant sur les récents travaux de Jason Moore, mon principal objectif est de montrer les stratégies particulières déployées par le capital pour maximiser l’appropriation du surplus écologique dans les pêcheries de thon. Se faisant, je décris le développement historico-géographique d’une nouvelle « Frontière » marchande du thon et comment le capital intensifie la production pour la maintenir à flot quand les conditions de « Frontière » déclinent en termes de productivité écologique relative. »

La première question que se pose Campling est  » Comment les stratégies des flottes européennes sont-elles déterminées par et déterminent-elles les ressources naturelles dont elles dépendent ? Ou pour le dire avec les mots de Jason Moore : comment la production capitaliste fonctionne-t-elle à travers la nature dans cette industrie de la pêche ?  » En l’occurrence ce rapport à été révolutionné comme tant d’autres dans les années 50 puisque depuis lors  » les niveaux d’appropriation humaine se sont accrus concomitement à l’intensité capitalistique et la sophistication technologique des méthodes de pêche utilisées, elles-mêmes déterminées en retour par la pression mise pour maintenir l’approvisionnement. »

Campling retrace d’abord la longue histoire de la pêche au thon et des « enjeux interconnectés d’avoir à surmonter les contrainte de distance et de durabilité et la quête de nouvelles Frontières marchandes » résolus progressivement avec le passage du bateau de pêche à voile à celui à vapeur au milieu du XIXe avant l’avènement des bateaux senneurs après la seconde guerre mondiale et leur modernisation dans les années 60. Autre modernisation, bien utile mais qui semble pour lui un énième maléfice diabolique, le thon en conserve : » La mise en conserve du thon représentait une solution technique aux problèmes de distance et de durabilité dans le noeud productif de la filière marchande du poisson car cela permettait de stériliser et de stocker des produits périssables, un clair exemple du capital contrôlant et modifiant les processus organiques afin d’assurer la régularité de son accumulation et de sa reproduction.  » Le professeur de la School of Business and Management de la Queen Mary University de Londres ne semble quant à lui pas se demander en quoi son petit carriérisme faisandé participe de « la régularité de l’accumulation et de la reproduction » d’un système dont on sait qu’un des plus grands torts, écologique entre autre !, est d’avoir mis le thon en boîte, le vin en bouteille et même inventé la congélation. Si on veut bien charitablement passer sur de telles (zerz)âneries, Campling offre un tableau très rapide des évolutions du secteur tant technologiquement que dans les choix successifs des zones de pêche, ou « Frontières marchandes » pour reprendre le vocabulaire Moorien, et les réverbérations géographico-politico-écologiques de cette extraction de forts « surplus écologiques » dans les océans indien et atlantique. De même il donne un synthèse des évolutions capitalistiques du secteur, avec une concurrence et une concentration qui suivent elles aussi l’épuisement des « Frontières » auquel le « capital » tente de répondre technologiquement par la fuite en avant dans le gigantisme et l’intensification de la pêche qui ne font que par la surpêche précipiter l’épuisement des ressources, etc.

Le texte de Campling comme celui des universitaires chiliens sur le saumon offrent certes informations utiles et rétrospectives historiques éclairantes au néophyte mais n’indiquent pas vraiment quelle nouveauté représenterait cette approche d' »‘écologie-monde » dont ils se revendiquent, si ce n’est le fait de doubler l’analyse « classique » des dévastations écologiques dues à telle ou telle industrie et ses effets en retour, d’une analyse un peu poussée de la structuration capitalistique du secteur le tout présidé par un métadiscours sur ces « limites » dont on nous serine depuis deux siècles qu’elles finiront par avoir la peau des rapports sociaux capitalistes.

A propos de la pêche il serait probablement intéressant de lire l’importance démesurée qu’elle a prise ( au regard de sa contribution effective au PIB des pays concernés) dans les négociations du Brexit ( allant dans la presse tabloïd anglaise jusqu’à des menaces de guerre navale), à l’aune de l’épuisement des ces « Frontières » et de leur « surplus écologique » mais aussi des resserrements et tensions autour de la fixation des limites des eaux territoriales, zones maritimes exclusives, etc partout sur la planète et de l’épuisement d’un cycle d’échange, du droit international, etc qu’elles signalent, ainsi que des dynamiques plus domestiques mais néanmoins importantes de gestion/ aménagement du territoire, géographie politique et accompagnement de « l’extinction » d’un groupe social dont la violence corporatiste faisait encore beaucoup parler d’elle dans les dernières décennies du XXe siècle, et ce au moment même où la destruction des communautés de pécheurs en Afrique, par cette même industrie, pousse chaque jour plus de personnes à tenter de très périlleuses migrations vers l’Europe.

Désert et plasticulture

Le dense et instructif texte de Marie Dixon « Plastics and Agriculture in the Desert Frontier », a notamment comme mérite de rapprocher les thèses de Moore d’un autre courant d’analyse, la théorie des systèmes agro-alimentaires ( « Food Regimes ») initié notamment par le chercheur Philip McMichael.

Dixon débute son texte, qui porte sur le développement de l’horticulture en Egypte (dans des zones désertiques le long de deux axes autoroutiers partant du Caire et qui enserrent le Delta du Nil, mais également au nord du Sinaï) par une critique des divers récits plus ou moins « utopisant » de « verdissement du désert » :  » La persistance des récits de verdissement du désert au moment même où se multiplient les crises de l’eau peut paraître contradictoire : les régions arides et semi-arides qui ont depuis longtemps été transformées en site de production agricole intensive sont désormais en train de se tarir et pourtant ces récits promeuvent le même ensemble de processus qui sont à l’origine de la crise actuelle, certes sur de nouvelles terres et avec les plus récentes technologies et pratiques agricoles. Pour ces récits, les derniers exploits de la technologie couplés à un management adapté, promettent de résoudre le problème de la production de nourriture face aux imminentes crises écologiques dues à la désertification, la diminution des aquifères, la salinisation des sols, etc . A travers une étude de cas des pratiques et politiques de verdissement du désert en Égypte, j’avance que la crise reflète en fait les rapports sociaux et écologiques de production dans les régions arides et ne sera pas surmontée grâce à un meilleur management ou le prochain « fix » technique.  »

L’auteur rappelle le contexte politique et économique global de l’émergence de ces politiques de « verdissement » du désert :  » On peut classer l’Égypte comme un Nouveau Pays Agricole ( NPA) – un concept que la littérature sur les systèmes agro-alimentaires a introduit pour rendre l’émergence de pays dans le Nord et le Sud global qui ont commencé à étendre leurs secteurs d’agro-exportation et à entrer en concurrence à partir des années 70 et 80 avec les pays agro-exportateurs dominants comme les États-Unis ou l’Europe de l’ouest. Les NPA ont constitué une partie importante du système agro-alimentaire global qui était en train d’émerger. » La hausse des prix du pétrole des années 70, puis les mesures d’ajustement structurel du FMI dans les années 80 jouant notamment un rôle important dans le déplacement d’une partie de l’horticulture industrielle, internationalement des zones tempérées aux zones arides et semi-arides, et en Égypte des zones traditionnelles du Delta du Nil vers le Désert.

Un des traits commun de ces nouveaux acteurs c’est leur dépendance au modèle dit de la plasticulture « qui est habituellement définie par une irrigation par goutte-à goutte ou aérosol, couplée à l’usage de serres, de paillis et autres éléments en plastique. La plasticulture peut impliquer la culture hors-sol et inclut souvent la fertirrigation ou l’irrigation avec une eau traitée ( filtrée et souvent additionné de fertilisants et autres intrants). » Comme le rappelle Dixon : » Le développement de systèmes d’agriculture dans un environnement contrôlé comme la plasticulture suppose des processus de bio-sécurisation, c’est à dire d’aller vers des interventions toujours plus élaborées, y compris au niveau moléculaire des cellules de la plante pour protéger le capital investi de la volatilité croissante liée à l’intensification de la production et à la simplification biologique. Une analyse en terme d’économie politique ne peut saisir seule le caractère particulier de ces changements, qui ont coïncidé avec la consolidation capitalistique de l’horticulture globale. Une analyse économico-politique tend à décrire ces changements comme une stratégie ( des entreprises, des plus grands États exportateurs) ou comme l’expression de la préférence des consommateurs ( pour le fruit « immaculé »). Suivant Jason W. Moore, Tony Weiss, Liam Campling et d’autres, j’introduis ici le concept de « Frontière désertique » [Desert frontier] pour démontrer que ces changements doivent aussi être approchés via une analyse des rapports entre nature et société. »

D’où, selon elle, l’apport des thèses de l’écologie-monde : « La littérature sur les systèmes agro-alimentaires offre une analyse en terme d’économie politique des régimes alimentaires et ne s’intéresse qu’aux effets sur l’environnement. En reprenant les termes de Moore je demande : comment l’horticulture globale se réalise-t-elle dans la nature ( plutôt que de simplement agir sur la nature) ? En d’autres termes, comment cette organisation humaine particulière ( de production marchande de fruits et légumes dans des zones réservées spécialement à l’agro-industrie globale) et la nature ( le vent, les parasites, le sol, les climat, l’eau, etc) sont-elles coproduites ? (…) Le concept [« moorien »] de Frontière marchande est utile pour comprendre comment la création de Frontières dans le désert suppose plus généralement l’appropriation de travail-énergie non payé : les États offrent l’accès aux terres désertiques ( via la construction de routes), des régimes de travail à bas coût et la possibilité de développer les terres ( à travers leur « leasing » par l’État, le financement de l’irrigation, etc) à des coûts bien plus bas que dans les zones agricoles existantes. Le concept aide en effet à expliquer le caractère historique et relationnel de la Frontière désertique : l’intensification de la production à un endroit mène finalement à un épuisement relatif – en terme de hausse des coûts résultant de la dégradation des conditions de production- ce qui mène à l’expansion de la production marchande dans de nouvelles zones. » Dixon donne dans la suite de son texte une description détaillée de cet échafaudage complexe de facilitations offertes par l’État, de diverses technologies d’artificialisation des cultures et bien sûr de l’approvisionnement en main d’oeuvre ( majoritairement féminine et acheminée des villages avoisinants) qui permet à cette agro-industrie du désert de « s’approprier suffisamment de travail-énergie non payé ».

Remarquons pour finir que si Dixon évoque aussi les divers risques parasitaires et financiers qui menacent le fragile équilibre artificialisé de cette horticulture du désert, on pourrait également mentionner « l’équilibre général » des rapports sociaux égyptiens. En effet comme l’ont analysé Habib Ayeb et Ray Bush dans Food insecurity and Revolution in the Middle East and North Africa, ce sont ces politiques étatiques de fuite en avant dans l’agro-business qui, en précarisant l’accès à la nourriture ont probablement rendu possible les révolutions tunisiennes et égyptiennes, et ce bien plus que le modernisme et l’insatisfaction des classes moyennes urbaines qu’on célèbre en général. ( Voir notamment la recension du livre sur La vie des idées ).

Modernisations agricoles et émeutes de la faim

Alors même que l’Organisation des Nations-Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture ( mieux connue sous son acronyme anglais F.A.O.) vient d’annoncer, sans surprise dans le contexte de la crise du Covid 19, que son indice global des prix de la nourriture avait atteint en novembre son plus haut niveau depuis presque six ans, lire ou relire le texte de 2016 de Ray Bush ( un des co-auteurs du texte cité plus haut) et Giulano Martniello « Food Riots and Protest: Agrarian Modernizations and Structural Crises » est d’autant plus salutaire. Les auteurs rappellent ainsi que le concept de « sécurité alimentaire » devenu le mantra des Institutions Financières Internationales (IFI), la Banque Mondiale notamment, est bien plus chargé d’histoire et de signification politique qu’il en a l’air.  » La sécurité alimentaire est devenue de façon croissante une fonction de la maximisation de la production et de l’optimisation de la circulation de la production de nourriture à l’échelle globale. Le concept a été dépouillé de son contenu politique et de plus en plus individualisé, c’est à dire considéré au niveau du pouvoir d’achat des gens, de leur droit à la nourriture et des apports calorifiques considérés comme nécessaires. » Pour Bush et Martiniello , qui s’appuient, comme Dixon, sur les travaux de Philippe Mc Michael et la théorie des systèmes agro-alimentaires il faut, à rebours des tentatives des IFI de « naturaliser » les crises alimentaires, les saisir comme résultant de tendances majeures du marché alimentaire mondial, ainsi « la concentration et centralisation croissante de ce marché qui a aggravé la tendance au contrôle monopolistique et oligopolistique, c’est à dire accru le pouvoir de l’agri-business. Le rallongement des chaines d’approvisionnement sous un tel contrôle monopolistique réduit l’autonomie et l’indépendance des petits producteurs de nourriture, augmentant leur vulnérabilité au marché mondial et aux aléas environnementaux. » Les deux auteurs rajoutent aussi à cela les effets de la pénétration dans le secteur de la finance, et de ses exigences de retour sur investissement, qui ont encore aggravé les fluctuations de prix et leurs effets dominos dans un sens comme dans l’autre.

C’est dans ce cadre global que les thèses de Moore leur apparaissent comme « un important et salutaire correctif aux notions dominantes de crise agricole et de subsistance. [Car Moore] lie les modèles d’accumulation et de crises du capital avec le changement climatique considéré comme une mutation de la biosphère profondément connectée à à l’agriculture industrielle néo-libérale qui génère de la « valeur négative ». Cette contradiction systémique ne peut être (temporairement) surmontée qu’en mettant en place des stratégies encore plus toxiques et dangereuses dans la quête du capital pour de nouvelles sources bon marché de travail et d’énergie. (…) Moore a souligné beaucoup des raisons sous-jacentes aux désordres dans le système agro-alimentaire mondial qui mène aux protestations : l’impact délétère des formes dominantes de spécialisation agricole et l’uniformité génétique qui érode les liens entre l’agriculture et l’écologie. Les assemblages de monoculture, de mécanisation, d’usage intensif de la chimie et d’ingénierie génétique ont sapé les cycles de reproduction des substances nutritives du sol et ont éliminé les ennemis naturels des parasites qui deviennent en retour des contributeurs majeurs à la crise écologique, provoquant encore plus de protestations. »

Bush et Martiniello offrent dans la suite du texte une intéressante succession de concises « études de cas » de vagues de mouvements sociaux liées à la hausse des prix alimentaires. Ainsi les émeutes en Ouganda en 2011 (notamment) qu’ils considèrent comme un révolte africaine de la « troisième vague » (après les luttes pour l’indépendance, puis contre les régimes autocratiques et militaires) et qui semblent, selon eux, indiquer que, du fait des réformes néo-libérales, la sempiternelle, et en général fatale aux luttes, séparation ville-campagne est désormais si floutée qu’elle dessine au contraire la possibilité d’une convergence nouvelle. Convergence qu’on imagine également possible au Burkina Faso où les révoltes successives déclenchées par la hausse des prix ont vu se mobiliser bien des secteurs de la société des jeunes chômeurs urbains aux paysans en passant par les travailleurs des mines ou du sucre. Enfin, en Égypte et en Tunisie, où les deux auteurs rappellent le rôle central joué dans les révoltes par les petits paysans victimes des campagnes de modernisation agricole.

La révolte en cours des paysans indiens contre le train de mesures de libéralisation promu par le gouvernement Modi souligne une fois plus l’absolue centralité de ces questions agricoles d’autant plus quand bien des compromis « nationaux », entre le secteur agricole et les autres secteurs économiques, la paysannerie et l’État, la ville et la campagne ( en Inde mais aussi un peu partout en Asie, avec parfois un, certes relatif mais réel, « statu-quo » qui semble être, sur ce continent (mais pas que !), un peu la « face cachée » de la grande phase de globalisation des années 90 et 2000 ) se retrouvent menacés tant par les velléités de réformes des gouvernements, la dégradation écologique que le tarissement, conjoncturel voire durable, des flux de migrations internes et internationales.

La question de l’eau

Bulles immobilière et droit de l’eau

Début septembre 2020 des fermiers frappés par la sécheresse ont pris le contrôle du barrage de Boquilla dans la région de Chihuahua au Mexique (en en chassant la garde nationale), pour protester contre le transfert de millions de mètres cubes d’eau vers les États-unis, transfert prévu dans le cadre d’un accord signé entre les deux pays en 1944. Un signe de plus de la crise de l’eau dans le pays, également largement soulignée par la crise du Covid19.

La lecture de l’article de Nadine Reis « Finance Capital and the Water Crisis: Insights from Mexico » permet de mettre dans leur contexte bien des aspects du problème et ce sous un angle relativement inattendu, celui du logement et de la financiarisation. Comme elle le résume dans son introduction :  » Cet article montre que le système de ressources hydriques interagit avec l’économie financiarisée d’une façon complexe qui va au-delà de l’appropriation directe. Dans la phase précédente du développement capitaliste au Mexique, l’eau était normalement appropriée comme un « don gratuit » de la nature ( cf. Moore Le capitalisme dans la toile de la vie), principalement via la « conquête » de ressources d’eau souterraines pour l’expansion de l’agriculture capitaliste après la révolution mexicaine. L’eau reste un élément nécessaire dans l’économie financiarisée d’aujourd’hui.(…) Néanmoins les conditions sociales, politiques, institutionnelles, et physiques-géographiques qui déterminent l’accès aux ressources en eau se sont de plus en plus complexifiées. Pour se réaliser, les projets de construction de logements dont l’achat sera financé par des prêts hypothécaires doivent faire avec le régime de gouvernance de l’eau existant, ses conditions hydrologiques, son cadre juridique et son réseau d’acteurs locaux. Pourtant, la matérialisation de cette accumulation financiarisée du capital à travers cet environnement socio-naturel a mené à l’émergence de nouvelles structures de gouvernance des eaux souterraines dans le centre du pays, avec potentiellement des implications importantes. Même si elles sont illégales, de ces structures pourrait résulter une marchandisation de facto de l’eau, aboutissant à une accélération de la réallocation de l’eau selon les moyens financiers des acteurs, au détriment du développement humain et de la soutenabilité environnementale. (…) En montrant comment le capitalisme financier n’agit pas sur mais au travers de la nature, le cas mexicain illustre la thèse de Moore selon laquelle le pouvoir, le capital et la nature sont dialectiquement joints au travers de deux mouvements simultanés,  » l’intériorisation par le capitalisme de la vie et des processus planétaires » et « l’intériorisation par la biosphère du capitalisme au travers des projets initiés par les humains et des projets qui influencent et forment la toile de la vie ».

L’article de Reis présente une rapide mais synthétique description de la « bulle immobilière « mexicaine, certes moins médiatisée que sa voisine américaine, et de ses effets sociaux comme écologiques :  » La perspective d’importants profits, basés sur la forte demande de maisons financées par prêts hypothécaires et le risque pris par l’État [ NDT : qui, comme partout ailleurs, a tenu à bout de bras cette « accession à la propriété »] à mené à un boom du secteur du logement social au Mexique. Ce boom s’est matérialisé par la prolifération de nouvelles colonies de logements ( conjuntos urbanos o fraccionamientos) dans les périphéries des grandes villes du Mexique. Les promoteurs se sont particulièrement focalisés sur l’État de Mexico, qui comprend les périphéries des aires métropolitaines de Mexico City et Toluca. Entre novembre 1999 et décembre 2014, le gouvernement de l’État de Mexico a autorisé la construction de 483 conjuntos, contenant au total 726101 maisons.  » Le toute empiétant évidemment sur les terres agricoles et posant d’innombrables problèmes d’infrastructures ce qui ne manqua pas de provoquer l’inévitable retour de bâton :  » Divers facteurs – incluant l’éloignement de ces colonies des centres urbains, le manque d’infrastructures, la mauvaise qualité des constructions et les pertes d’emplois- menèrent à un déclin de la demande et un abandon massif des maisons en 2012 et 2013. Cela provoqua un crash sur le marché, avec la faillite de trois des cinq plus gros promoteurs. Aujourd’hui il y a un nombre énorme de maisons inhabitées, de 400 000 officiellement à 5 millions selon les journaux. »

Derrière cette « classique » frénésie immobilière et ses déboires c’est bien sûr aussi la question de l’accès à l’eau qui se pose, puisque les promoteurs devaient obtenir des droits d’eau, principalement auprès d’agriculteurs et de paysans, pour pouvoir se faire accorder le permis de construire, ce qui mena au développement d’un énorme marché noir de ces droits. Mais si cette « capitalisation croissante de l’eau », « sert certaines classes qui ont des intérêts particuliers dans le commerce illégal des droits d’eau, elle s’oppose aux intérêts du capital en général, car elle suppose une hausse du coût des intrants. La fin de « l’eau bon marché » ne résulte pas seulement de l’épuisement des ressources physiques et des coûts croissants pour se l’approprier en creusant plus profondément dans le sol, mais aussi dans les constellations particulières de pouvoir local qui sont nécessaires à la réalisation de l’accumulation financiarisée. » Le très relatif paradoxe mexicain, entre une législation très avancée en décalage complet avec la réalité, ne sera probablement pas surmonté se sitôt, en tout cas pas par le populiste de gauche Lopez-Obrador qui s’est empressé de crier au complot et de rassurer les États-Unis après les événements de Boquilla.

Blue Humanities, écologie-monde et littérature

L’article « Water Enclosure and World-Literature: New Perspectives on Hydro-Power and World-Ecology »de Alexandra Campbell et Michael Paye, ouvre un numéro spécial de la revue Humanities consacré au rapport entre les « Blue Humanities« , qui souhaitent renouveler de façon critique les études de la mer, des océans, des rapports qui les traversent et les affectent, et la littérature mondiale. Emblématique de cette ur-radicalité verbeuse qui semble régner en maître dans certains secteurs du monde universitaire anglo-saxon et au-delà (et de prêter encore moins à conséquence que ses illustres prédécesseurs) , le texte constitue néanmoins une utile introduction aux thèses et pistes de recherche de ce nouveau champ d’étude, envisagé ici par les auteurs au prisme de l’écologie-monde.

La recherche « hydroculturelle » s’intéresse particulièrement aux phénomènes d’expropriations qui accompagnent la gestion de l’eau et des espace maritimes partout dans le monde. Ainsi  » les enclosures de l’eau se manifestent via une myriade de formes : au travers des structures matérielles des méga-barrages, des porte-conteneurs, des usines de désalinisation de l’eau de mer et des pipelines; à travers les stratégies territoriales des zones militarisées et des routes maritimes transnationales; à travers les grammaires juridiques des régimes d’extraction offshore; de même qu’au travers des discours néo-coloniaux de privatisation qui cherchent à naturaliser la notion d’eau comme ressource. Le constat que de telles formes de violence ne sont pas simplement liées à la dégradation écologique mais sont intrinsèquement écologiques est centrale dans l’approche de l’écologie-monde et influe sur beaucoup des articles réunis dans ce numéro spécial. » Écologie-monde qui trouve aussi beaucoup d’adeptes dans les études littéraires : « La popularité du paradigme de Moore dans les études littéraires et les humanités environnementales plus généralement n’est pas surprenante puisque il permet de développer une approche qui considère la culture, non comme un reflet de la société mais comme constitutive de ses abstractions et de ses violences et éventuellement, comme indicative de ses défaillances et contradictions. Avec son attention au langage et à la forme, de même que son évocation des structures de sentiments, la littérature peut constituer un puissant instrument non seulement pour saisir la logique et les épistémologies qui naturalisent « les modes capitalistes d’organisation de la nature » mais pour cultiver des modes de rapport alternatifs et d’imagination qui vont au-delà des enclosures capitalistes. »

Donc se situer à ce carrefour entre « blue humanities », écologie-monde et littérature permettrait de comprendre comment « les transformations géophysiques et les enclosures de l’eau impactent l’organisation à la fois du pouvoir et du sens. » Et pour saisir ces enclosures de l’eau point besoin d’aller bien loin… car qu’est ce après tout qu’une bouteille d’eau ? : » L’eau son embouteillage et son marquage publicitaire est donc devenu un mode d’enclosure en miniature, incorporé aux discours paradisiaques et de bien être qui dépendent de l’exclusion des populations locales. Pendant ce temps l’écotone est submergé par la pollution des effluents, déchets et des produits chimiques qui finissent dans une eau de mer déjà grouillante de microplastiques.  » Avec la critique de l’enclosure (en boîte) du thon ( voir plus haut), l’écologie-monde nous convie certes à un radical tour de table !

Plus « sérieusement », à côté de deux analyses de textes littéraires et de la critique d’un blockbuster hollywoodien, les deux auteurs passent allégrement à la moulinette « moorienne » un large spectre de phénomènes : « L’intensification des tempêtes, l’acidification des océans, les algues toxiques, le boom des méduses et la montée des eaux des océans mondiaux peuvent être lus comme des exemples hydrologiques de ce que Jason Moore appelle la  » valeur négative » quand « la nature externalisée » devient hostile à la poursuite de l’accumulation du capital. A ces blocages « écologiques » nous pouvons ajouter ceux qui sont habituellement identifiés comme « sociaux », comme le mouvement global des pécheurs qui a vu les communautés paysannes déplacées par le projet de barrage sur la Narmada marcher sur le G8 en conjonction avec le National Fishworkers Forum, une alliance sud-sud qui cherchait à entraver la destruction de leur mode vie. » De même :  » L’océan opère comme un « fix » multiforme à l’ère néolibérale, fournissant à la fois un évier à carbone, un voie de transport, une source d’énergie bon marché et une Frontière protéinique pour les nations capitalistes avancées.  » Point la peine de préciser que quand de telles généralités viennent meubler les trous entre quelques besogneuses analyses textuelles et cinématographiques, on a l’impression d’être revenu aux plus belles heures de la logomachie d’un certain discours « post-colonial »…

Matières premières

Soufre et révolution industrielle

Dans ce qui nous a paru être un modèle récent et convaincant d’application des thèses et méthodes de l’écologie monde à l’histoire, « The Frontier of Hell: Sicily, Sulfur, and the Rise of the British Chemical Industry,1750-1840 », Daniel Cunha part d’un épisode trop négligé de l’histoire du XIXe,« la question des soufres » qui opposa le royaume des Deux-Siciles et l’Angleterre entre 1838 et 1840. Les mines de soufre siciliennes constituaient en effet « une importante Frontière marchande pour le capital britannique, spécifiquement pour son industrie textile. La fourniture de soufre à bon marché était essentielle pour fabriquer les agents chimiques utilisés pour la finition des textiles, c’est à dire l’acide sulfurique, les agents blanchissants à base de chlore et la soude synthétique. » Cette importance nouvelle du soufre était donc liée à la révolution de l’industrie textile au XIXe et particulièrement dans les processus de finition, autrefois laborieux et incertains : « pour faciliter le flux de marchandises de la plantation aux filatures de coton puis au marché, des innovations étaient nécessaires à cette étape de la finition. Si celle-ci avait été faite selon les procédés traditionnels, les stocks se seraient accumulés de façon vertigineuse. Mais ces innovations eurent lieues. Elles sont bien moins soulignées dans l’historiographie du textile, peut-être car elles étaient d’une nature différente : il s’agissait principalement d’innovations chimiques, bien moins visibles que les innovations mécaniques. Ces innovations chimiques furent si importantes néanmoins qu’elles menèrent en fait à une retombée centrale de l’industrie textile, la création de l’industrie chimique comme branche séparée. »

En choisissant ce pan d’histoire moins connu, Daniel Cunha peut ainsi aborder successivement d’autres réalités négligées et concomitantes à cette exploitation du soufre : sa constitution géologique, les méthodes pour le moins rudimentaires d’extraction, les conséquences de cette dernière sur l’environnement, l’exploitation atroce des mineurs et particulièrement des enfants mais aussi l’inscription d’une zone relativement retardataire dans la division internationale du travail de l’époque et la sourcilleuse attention de la puissance anglaise à ne pas accepter d’entraves à « son libre commerce » ainsi que les effets sur la hiérarchie sociale locale de cette manne minière. Il insiste notamment sur le fait que ces mines auraient également été un des berceaux de la mafia : » L’abolition de la législation foncière féodale en 1812, qui créa un marché pour la terre et la loi qui accordait la libre disposition de la surface aux propriétaires de mines en 1826, couplés à l’explosion des exportations de soufre dans un État périphérique à l’appareil de répression chancelant, créèrent les conditions de la constitution de rackets de protection privé. La menace de mettre le feu au soufre présent dans les mines était utilisée comme moyen d’extorquer de l’argent et de mettre la pression sur les latifundiaires pour qu’ils emploient les criminels comme gardiens. Selon les termes de Mack Smith « Tous les ingrédients de la mafia étaient présents sauf le nom lui-même ». »

Bref il était effectivement temps « d’intégrer la Frontière du soufre dans l’histoire de la révolution industrielle. La Frontière sicilienne a été fondamentale dans la constitution de l’industrie chimique britannique comme branche industrielle séparée, qui permis d’en finir avec les goulots d’étranglement de la chaine de production textile en produisant des agents chimiques accélérant la finition des textiles. Cette constitution fut rendue possible par l’appropriation d’une nature et d’une force de travail non marchandisées sur la Frontière sicilienne.  » De même « l’accumulation primitive et l’exploitation du prolétariat britannique sont bien documentés. Mais nous devons aussi reconnaître le travail d’esclave des enfants dans les mines siciliennes comme une condition nécessaire à l’essor de l’industrie chimique. »

Phosphate et géo-stratégie

L’article de Axel Anlauf , « Eine „tickende geostrategische Zeitbombe“?
Phosphathandel und Restrukturierungen in der globalen Düngemittelindustrie »
constitue un bon panorama politique, économique et social des enjeux de l’épuisement des ressources mondiales en phosphate. L’auteur s’inscrit clairement dans la lignée de Moore qui permet selon lui  » d’analyser de façon critique l’industrie des engrais, car il pense le procès d’accumulation du point de vue de l’appropriation de la nature ( frontier) ». Le résumé qu’il donne dans la conclusion de son article nous ayant paru suffisamment concis , nous la traduisons ci-après :

« Comme l’agriculture industrielle est organisée selon un système de flux de portée globale, l’apport continu de nouveaux intrants de nutriments extraits de matières premières minérales est primordial. On a longtemps considéré ce flux d’approvisionnement comme donné et il ne constitue qu’un champ négligé de la recherche socio-écologique critique. Du fait que les nutriments n’agissent que de concert et sont le plus souvent vendus sous forme d’engrais mélangés, un renchérissement du phosphate a des répercussions directes sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement en nourriture. Cette relation a été rendue clairement visible par la crise de l’alimentation de 2007-2008 puis 2011 et pourrait représenter un problème de longue durée pour la stabilité des sociétés capitalistes/urbaines. Dans le discours bourgeois du développement durable, les chercheurs ont commencé à attirer l’attention sur le problème de l’approvisionnement en phosphate avec des métaphores comme  » la prochaine vérité qui dérange » ( Rosemarin),  » une crise qui vient » ou  » une bombe à retardement géostratégique » (Vaccari).

Pourtant un conflit explosif autour des ressources en phosphate et en engrais ne semble pas se dessiner pour le moment. Les acteurs étatiques se comportent plutôt de façon pro-active, en définissant le phosphate comme une matière première stratégique ( Chine, UE) et en cherchant à reconfigurer l’industrie du phosphate selon leurs intérêts. Ainsi les pays producteurs de phosphate, et par exemple les exportateurs net comme la Chine, le Maroc et d’autres pays du moyen-orient et du Maghreb pourraient essayer de mieux imposer leurs intérêts et d’organiser au niveau national des chaines de production et distribution verticalement intégrées. Ce serait contraire aux intérêts des importateurs net comme les USA et les pays de l’UE, qui cherchent à s’assurer l’accès au phosphate selon les termes du libre échange et de l’OMC, ce à quoi ils ne parviennent que partiellement. L’accès direct à de nouvelles ressources, comme cela s’est produit au Pérou, constituant une exception. Dans ce contexte, on constate une relative perte de pouvoir des anciens centres de l’économie mondiale. Et cette perte de contrôle sur une matière première de plus en plus stratégique pourrait en en retour encore aggraver ce déclin. Les mécanismes exacts de ce transfert de pouvoir sur les ressources économiques aux pouvoirs étatiques restent encore à éclaircir : par exemple comment le contrôle du phosphate va effectivement revaloriser la position des pays exportateurs dans l’échange. Il convient de noter, qu’un maximum d’extraction géologiquement déterminé ( peak phosphorus) est pour l’instant moins important pour les pays importateurs qu’une pénurie/rareté politiquement régulée de phosphate et d’engrais.

Comme les États, les entreprises s’adaptent aux modifications du marché mondial ( production décroissante aux USA, inquiétudes accrues en Inde et au Brésil). Cet ajustement vise avant tout à s’assurer le contrôle des noeuds éminemment profitables de la production finale et de la vente. La mesure dans laquelle ils y parviendront est elle même également dépendante des rapports sociaux domestiques de chaque société. Ainsi Mosaic [ le mastodonte du secteur issu d’un autre géant Cargill ] avait pu après le putsch au Brésil [ 1964 ? à moins qu’il parle de l’éviction de Dilma Roussef ?] prendre la contrôle complet de l’industrie du phosphate mais n’a obtenu en Arabie Saoudite qu’une participation minoritaire.

Il se produit également une adaptation dans le domaine technologique, avec des recherches visant à réduire l’apport d’engrais et promettant de faibles gains de productivité. Une révolution agraire par les « smart technologies, qui pourrait assurer des résultats aussi important que les révolutions agraire du passé, ne se profile pourtant pas à l’horizon. Du fait que les biotechnologie n’ont pas mené à des hausses d’efficience notables, les engrais ont pris d’autant plus d’importance dans la production alimentaire.

Comme pour l’approvisionnement en azote dans l’Europe du début du XXe siècle, la fourniture en phosphate va devenir un goulot d’étranglement central pour l’agriculture industrielle au XXIe siècle, au moins dans les pays importateurs. Ce nutriment n’a pas remplaçable, les ressources s’épuisent et les pays exportateurs défendent de façon toujours plus résolue leurs intérêts. Et si le procédé Haber-Bosch, a permis, il y a plus de 100 ans, de résoudre le problème du goulot d’étranglement de l’approvisionnement en azote, il n’y a aujourd’hui pas de révolution technologique en vue. Seul le recyclage du phosphore et d’autre nutriments dans les sécrétions des humains pourrait permettre à l’agriculture industrielle de s’établir sur une base « durable ». Malgré le fait que ces secrétions soient sévèrement polluées et onéreuses à utiliser, leur usage est testé dans des projets pilotes et soutenu par les idéologues du développement durable et pourrait devenir un projet hégémonique. »

Dans le dernier paragraphe, Anlauf voit bien évidemment dans cette crise larvée du phosphate une aubaine pour l’agrobiologie et les circuits courts, etc… Précisons que nous donnerons d’autres éléments sur la question dans la rubrique  » Crise d’époque ou transition » de ce site. Pour ce qui est de l’écologie-monde, on peut également lire en allemand, l’article de Birgit Mahnkopf, „Peak Capitalism“? Wachstumsgrenzen als Grenzen des Kapitalismus », qui est un résumé des thèses de Moore et plusieurs articles plus critiques de Markus Wissen, « Kapitalismus und « natürliche Grenzen » ou « Zwischen Neo-Fossilismus und „grüner Ökonomie“.

Faute de courage pour s’attaquer aux nombreuses études littéraires qui semblent s’être greffées sur le corpus de l' »écologie-monde » ( on y parle entre autre de zombies ou de Malthus) et d’autres contributions qui nous ont paru moins originales ou éclairantes, nous arrêtons là ce tour d’horizon. Le lecteur pourra trouver d’autres éléments et suivre l’évolution de ce « courant » en gestation sur le site World Ecology Network.


Lire George Caffentzis

Grande figure du « marxisme autonome » américain et animateur aux côtés, entre autres, de Silvia Federici et de Peter Linebaugh des revues Zerowork puis Midnight Notes et ensuite contributeur régulier à la revue en ligne The Commoner, George Caffentzis a, parmi ses foisonnantes et toujours stimulantes réflexions sur bien des sujets, publié, sous son nom ou collectivement, de nombreux textes sur la question de l’énergie qui constituent un apport important à la critique sociale sur le sujet et dont Jason W. Moore, parmi d’autres, s’est inspiré. Nous donnons ici quelques éléments de bibliographie densifiés comme invitation à une lecture plus en profondeur…

Midnight Oil

L’ouvrage collectif Midnight Oil. Work, Energy, War, 1973-1992 publié en 1992 chez Autonomedia réunissant des textes écrits dans les deux décennies précédentes et publiés dans les revues ZeroWork et Midnight Notes et d’autres rédigés à l’occasion de la première guerre du golfe de 1991 permet de se familiariser avec l’approche originale de Caffentzis et de ses camarades, sur un sujet en général paresseusement abordé par le marxisme, traditionnel comme hétérodoxe, que ce soit sous la forme de la pontifiance « géopolitique », des prêt à penser anti-impérialistes et « campistes » ou des digressions « circulaires » sur une rente transformée en alpha et oméga de sociétés entières.

A rebrousse-poil du « grand jeu », dès les premières lignes, les auteur(e)s rappellent :  » Les jardiniers yéménites, les profs palestiniens, les camionneurs soudanais, les soudeurs pakistanais, les travailleuses domestiques sri-lankaises, les travailleurs agricoles égyptiens et les serveurs philippins ont tous été embarqués dans les grandes convulsions libérées par la militarisation et l’engagement de forces militaires dans le Golfe. Ces travailleurs étaient et sont indispensables à l’industrie du pétrole au Moyen Orient. Amenés dans la région depuis l’Afrique, l’Asie et le Moyen-orient et travaillant dans des conditions de servitude sous contrat [ ND « T » : « indentured servitude »] ou d’esclavage pure et simple, c’est leur travail qui rend possible l’extraction, le raffinage et la distribution d’une des substances les plus précieuses au monde. » (p. viii). On comprend qu’il s’agit d’ores et déjà de prendre « à rebours » toutes les lectures « par le haut » des questions énergétiques, approche évidemment encore très fructueuse aujourd’hui, ne serait-ce, d’ailleurs, que pour le Moyen-orient (avec notamment les doubles réformes en cours, internes et d’exploitation de la main d’oeuvre migrante (cf. la kafala) – un article sur le sujet paraitra dans les prochaines semaines sur un autre de nos sites associés : collisions de frontières).

Pour Midnight Notes « la réorganisation de millions de travailleurs dans la région de production de pétrole la plus importante de la planète n’a pas constitué un dommage collatéral de la guerre mais au contraire un objectif central, partagé, malgré les disputes, par les classes dominantes irakiennes, koweïtiennes, saoudiennes, européennes et américaines. Alors que l’industrie pétrolière du moyen-orient ( et internationale) se préparait pour sa plus grande expansion depuis quinze ans, elle devait à la fois recomposer et terroriser un prolétariat pétrolier de plus en plus rebelle. Dans un environnement international « d’intifada globale » contre les plans d’austérité du FMI, toute nouvelle tentative de dégrader les conditions de vie des travailleurs, à la suite d’une nouvelle vague d’accumulation de richesse basée sur l’augmentation des prix du pétrole, allait nécessiter un saut dans le niveau de militarisation. « (p. viii)

Le premier article du recueil « Oil, Guns and Money » pose les bases théoriques de l’analyse proposée par le collectif : « Au delà de ses applications spécifiques, l’usage premier et général du pétrole est de servir de substitut au travail. Pour le dire simplement, l’énergie libère le capital du travail. Mais le pétrole représente bien plus puisqu’il est aussi une marchandise dont l’achat et la vente détermine grandement le niveau global des prix, des salaires et des profits (…) Le pétrole est en fait un instrument central du plan capitaliste et son prix est déterminé par divers conflits politiques.  » Justement c’est à partir de la mise en crise du fordisme par les luttes ouvrières et dans la société – » En demandant d’un côté, des augmentations de salaire déconnectées de la productivité et de l’autre un salaire pour le travail reproductif, ces luttes attaquaient les méthodes essentielles d’accumulation de plus-value »- et de la contre offensive du capital qui s’ensuit, que le rôle du pétrole change, passant de « lubrifiant » des rapports sociaux à pivot de la restructuration : « Le mécanisme clé de la réorganisation de la classe ouvrière et du processus de production aux États-Unis, en Europe et dans les pays producteurs de pétrole, a été l’augmentation des prix du pétrole, la « so-called » crise énergétique. »

On aperçoit de nouveau ici un « défaut de leurs qualités » récurrent (on le retrouve dans leurs passionnants écrits sur la monnaie) chez Caffentzis et ses camarades, c’est à dire le nécessaire rétablissement de la centralité du conflit de classe (selon une polarité absolue mais flexible qui rappelle plus l’axiome capital/travail que la « théorie du prolétariat ») débouchant parfois sur la tendance à trop prêter à la stratégie du capital, qui devient un bien commode « Deus ex machina » ou un « Weltgeist » à tiroir. L’article de 1975 de Mario Montano « Notes on the International Crisis » reproduit dans le recueil dit bien à la fois la nécessité et les aléas d’un telle démarche : « L’objectif de la stratégie capitaliste est de faire pencher le rapport entre travail payé et non payé, entre le capital et le salaire, vers une position qui ré-établisse la pré-éminence du travail non payé sur le travail payé (..) La crise énergétique correspond éminemment à ce besoin de la stratégie du capital : 1) la crise énergétique réduit l’emploi total 2) elle accroît la menace du chômage 3) elle permet au capital de s’accumuler en masse au travers de très fortes augmentations de prix.  » De même plus loin :  » c’est le sens de la crise énergétique : le capital s’échappe de ces secteurs d’investissement et de ces aires géographiques où les luttes ont rudement mis à l’épreuve l’accumulation. A travers l’inflation il transforme les revenus des classes ouvrières des États-unis, de l’Europe et du Japon en profits pétroliers et en fonds pour l’OPEP (..) En un sens, cette fuite du capital ne représente qu’un retrait tactique, une condition préalable pour une nouvelle vague d’investissements multinationaux.  » Bien des développements du recueil oscillent ainsi entre le « charybde » de la saisie concrète et synthétique de la confrontation et de ses enjeux ( le double portée des luttes pour le salaire et autour de la reproduction, le rapport étroit entre restructuration par la crise énergétique et nouvelle phase d’accumulation notamment via la financiarisation progressive, cf. les pétro-dollars) et le « scylla » d’hypostasier quelque peu le « plan du capital » ( problème bien sûr hérité de l’opéraïsme et de l’autonomie italienne).

On retrouve cet enjeu dans les deux textes de Midnight Notes qui porte plus spécifiquement sur les rapports sociaux au Moyen-orient, « To Saudi with Love : Working-Class Composition in the Mideast » et « Recolonizing the Oil Fields ». « To Saudi With Love » présente encore aujourd’hui un très synthétique panorama du développement de l’extraction pétrolière dans la région et des problèmes persistants de gestion de la main d’oeuvre : » La question de base à laquelle étaient confrontées les compagnies pétrolières tenait à comment réussir à mélanger et ajuster le prolétariat pétrolier afin de prévenir des explosions politiques (…) Les dangers de dépendre d’une force de travail massivement non indigène et la nécessité de développer un prolétariat hétérogène, étaient évidents dans les premières décisions des compagnies pétrolières et des régimes locaux.  » Les évolutions de la composition de cette main d’oeuvre depuis la première guerre du golfe, avec notamment la marginalisation de ces travailleurs de la région ( palestiniens, jordaniens, égyptiens, etc) souvent trop combatifs et susceptibles de vouloir s’installer définitivement au « profit » de travailleurs d’Asie du sud qui commencent ces dernières années à sévèrement se rebiffer, illustrent parfaitement l’importance des travailleurs de cette zone et de leur encadrement par les diverses autocraties et multinationales. Mais il est tout de même peu probable que la « décomposition de ce prolétariat pétrolier » ait pu être un objectif consciemment partagé par tous les acteurs de la première guerre du golfe. De même « Recolonizing the Oil Fields » offre un intéressant récit des heurts et malheurs des tentatives de restructuration du post-socialisme irakien des années 80, qui le menèrent finalement à la guerre contre le Koweït, mais pousse le bouchon un peu loin en concluant :  » Les États-Unis ont achevé ce que la parti Baa’th était incapable de réaliser lui-même : annuler le contrat social et rendre les travailleurs libres de mourir de faim et l’État et le capital privé, libres d’accumuler. »

Comme nous l’avons vu plus haut, Midnight Notes articule en tout cas toujours dans son analyse de la question « pétrolière », les luttes et la restructuration au moyen orient et ailleurs ( voir dans le recueil l’article « Resistance and Hidden Forms of Protest Amongst the Petroleum Proletariat in Nigeria » qui est un modèle du genre) avec celles qui se déroulent dans les pays capitalistes les plus avancés; les deux articles que nous venons d’évoquer étant ainsi complétés par plusieurs autres contributions. « The Post-Energy Crisis US Working Class Composition » considère que la masse de pétro-dollars dégagée par la hausse des prix fut en grande partie investie dans l’automatisation et l’informatisation de la production, selon les auteurs ( Midnight Notes) l’intensité en capital de la production américaine aurait par exemple triplé entre 1973 et 1986 alors même que sous les coups de la récession le taux de grève subissait un écroulement progressif dont il ne s’est d’ailleurs toujours pas remis à ce jour. L’automation et les licenciements en masse furent en partie compensés par l’essor du secteur du service, venant à point nommé répondre aux effets de la révolte contre le travail domestique et la critique généralisée et en actes ( les débuts de la fameuse « migration en masse des femmes vers le salariat ») des vieilles normes de reproduction. Les articles « Crisis in the Auto Sector »,  » Wildcats in the Appalachian Coal fields » et « Self-Reduction of Prices in Italy » évoquent quant à eux divers moments de luttes à l’orée et dans le cours de la restructuration, en soulignant les compositions de classe particulières qui les permettaient.

Si on veut bien accepter le découpage que nous proposons, qui n’est pas celui du livre qui suit une ligne plus chronologique ( avec trois parties, dont « The Work Energy Crisis, 1973-1981 » et « The New Enclosures, 1982-1992 »), on peut dégager un troisième bloc de textes plus spécifiquement théoriques. Dans « Strange Victories », une réflexion sur le mouvement anti-nucléaire aux États-Unis, l’auteur envisage, à l’instar de bien des analyses les plus radicales et pertinentes de l’époque en Europe, l’industrie nucléaire comme le résumé parfait du nouveau cours du capitalisme : » L’industrie nucléaire représente une synthèse de toutes les évolutions majeures du développement capitaliste. Tous les aspects de la perspective générale du capital sont concentrés dans cette industrie : forte intensité en capital, discipline et autorité extrême exercée vis à vis de la main d’oeuvre, combinaison de l’État et du capital privé, internationalisation, informatisation et extension de l’horizon de planification loin dans le futur ( les déchets radioactifs). L’industrie nucléaire est capable d’occuper toute l’espace libre géographiquement ( les réacteurs sont indépendants des ressources locales), politiquement ( toutes les mesures policières peuvent être justifiées par le danger des radiations) et dans le temps ( les déchets). »

Le texte le plus important et celui qui a eu la plus grande portée ( Moore en reprend ainsi plusieurs éléments) s’intitule  » The Work/Energy Crisis and The Apocalypse ». Ce texte, (ardu et foisonnant, on fera ce qu’on peut pour en donner un aperçu valable) signé Caffentzis et datant de 1980 part d’une critique des discours « apocalyptiques » sur la crise énergétique de l’époque pour mieux les retourner et les resituer dans le temps long :  » Chaque période de développement capitaliste à eu ses apocalypses (…) Je parle de ces apocalypses fonctionnelles qui signalent chaque changement majeur dans le développement et la pensée capitaliste. Car l’apocalypse s’est approchée à d’autres moments dans l’histoire du capital, quand ( comme dans la dernière décennie [ND »T »: les années 70]) la lutte des classes a atteint un niveau qui mettait en péril l’ordre capitaliste. Au XVIIe siècle, une prémonition envahissante d’apocalypse était exprimée par les « philosophes », les « astronomes » et les « anatomistes » ( c’est à dire les planificateurs du capital) face aux bouleversements révolutionnaires initiés par le prolétariat nouvellement formé qui était en train de découvrir la discipline capitaliste du travail. Dans cette phase, les questions d’inertie, de temps et d’ordre étaient cruciales. Les mécanismes de contrôle n’étaient maitrisables que par des forces extérieures. Les inquiétudes du capital vis à vis de ces apocalypses potentielles sont reflétées par la théorie du système solaire chez Newton : les planètes tournent autour du soleil, mais leurs révolutions les dévient continuellement de l’équilibre à cause des hasardeuses, irrégulières impulsions gravitationnelles qu’elles se communiquent les unes aux autres. (…) D’où la nécessité de Dieu selon la thèse de Newton, dont la fonction dans l’univers est de prévenir une catastrophe en ramenant périodiquement les planètes à leur équilibre orbital via un véritable miracle. « 

Or « A l’époque de Newton la tâche majeure du capital c’est de régulariser le temps comme pré-condition pour prolonger la journée de travail. (…) Newton et ses amis planificateurs du « siècle des génies » devaient créer un temps de travail non-terrestre, qui serait le même en hiver comme en été, la nuit comme le jour, sur terre comme aux cieux.  » Par contre au XIXe  » Le problème n’était plus de savoir comment confiner les travailleurs aussi longtemps que possible mais de savoir comment transformer leur énergie et leur chaleur révolutionnaire en travail. Donc, sans surprise, la thermodynamique  » l’étude de l’énergie, et tout d’abord au regard de la chaleur et du travail » devint la science par excellence après 1848. »

Comme il le résume peut-être un peu plus clairement ensuite : « La parabole de Newton sur la transformation de l’inertie de la classe ouvrière en travail et son appel à dieu, c’est à dire l’État, pour restaurer l’équilibre des pressions centrifuges et centripètes constitue un schéma méthodologique général. Le rapport de la thermodynamique au travail est plus explicite. (…) Le capital fait face à la résistance de la classe ouvrière au travail de façon continuellement changeante tandis que cette résistance change dans son pouvoir et son organisation ( quoi qu’elle puisse paraître « impuissante » ou « chaotique »). Le capital se préoccupe du travail physique car le processus de travail c’est la transformation de la force de travail ( énergie, inertie) en travail. C’est la « nécessité éternelle » du capital, et la physique fournit des modèles pour surmonter les  » résistances »(…) Le problème du capital au XIXe change par rapport à celui de l’époque de Newton(..) mais essentiellement il reste le même : quelles sont la possibilité, la limite et la méthode pour créer du travail utile à partir de l’ évasion, la subversion, la résistance et les pratiques clandestines de la classe ouvrière. »

Il n’y a donc pas en tant que telle de crise de l’énergie car  » la véritable cause de la crise du capital dans la dernière décennie c’est le travail, ou plus précisément la lutte contre le travail. Le nom correct pour cette crise est « crise du travail » ou mieux encore « crise du travail/énergie ». Car le problème auquel fait face le capital ce n’est pas la quantité de travail en soi, mais le ratio entre ce travail et l’énergie ( ou la force de travail) qui le crée. Le capital n’est pas juste un produit du travail. Le capital est le processus de création du travail, c’est à dire la condition pour transformer l’énergie en travail. (…) Le cycle éternel de la réalité capitaliste c’est la transformation des énergies en travail, son problème c’est qu’à moins qu’un certain niveau ait été atteint, le rapport exprimé dans le ratio travail/énergie s’écroule. Si l’entropie s’accroît, si la disponibilité de la classe ouvrière au travail décroît, alors l’apocalypse menace. »

Pour Caffentzis c’est ce rapport énergie/travail qui est au coeur du cycle luttes/ crise et restructuration qui commence dans les années 60 :  » Le message décodé de l’apocalypse dit : Travail/énergie. Les deux côtés du « grand débat sur l’énergie » veulent rétablir ce ratio, mais qui au départ en a brisé l’équilibre ? Si la crise de l’énergie a commencé en 1973, il serait logique de regarder ce qui s’est passé dans la période précédente. Qu’est-il arrivé au couple travail/énergie à ce moment là ?…une catastrophe pour la production marchande et la reproduction capitaliste de la force de travail. Doit-on repasser les vieilles bobines ? Les émeutes des Ghettos, les Panthers, les troubles sur les campus, SDS et weathermen, DRUM à détroit et les grèves sauvages de Virginie, les occupations des bureaux d’aide sociale (…) » Bref « quoiqu’il y ait eu un énorme accroissement d’énergie générée par la classe ouvrière durant cette période, celle-ci s’avéra particulièrement résistante à sa transformation en travail. Il y a eu une chute brutale dans la ratio énergie/travail, qui s’est traduit en crise du profit et subversion des axiomes centraux du keynésianisme. »

La réponse de la classe capitaliste passa justement par l’utilisation stratégique du secteur de l’énergie, qui permet d’influer sur une masse énorme de travail sans passer par la confrontation directe sur les lieux d’exploitation via la fixation du prix, et ses effets en cascade:  » Le trop-plein d’énergie de la classe ouvrière imposait une crise de l’énergie à plus d’un titre. Tout d’abord [la hausse des] les prix de l’énergie ont permis au capital de faire pencher la balance entre salaires et profits à son avantage et d’accroître ainsi le taux de profit. Ensuite ces prix sont le vecteur de la ré-organisation de la composition organique du capital, rendant la réalisation du profit insensible aux luttes immédiates dans les usines. Enfin, la transformation du prix a rendu possible l’extraction directe de plus-value du secteur reproductif. »

L’énergie fournit donc à défaut d’un principe absolument heuristique une très bonne métaphore de la première leçon de la contre-révolution telle qu’elle fut également formulée par Paolo Virno : » « la «contre-révolution» se sert des mêmes présupposés et des mêmes tendances (économiques, sociales, culturelles) que celles sur lesquelles pourrait s’appuyer la «révolution»; elle occupe, elle colonise le terrain de l’adversaire, elle donne d’autres réponses aux mêmes questions. »(« Do you remenber Counter-revolution ? » in La Horde d’or) En 1980 sous la plume de Caffentzis cela donne:  » Le développement capitaliste se nourrit de l’énergie de la classe ouvrière, de son dégout révolutionnaire. Ironiquement, la réponse du capital est fournie par la lutte elle-même. (…) Les énergies libérées par la révolte des femmes contre le travail non payé à la maison a été la base d’une énorme expansion d’un secteur à faible composition organique qui a fournit le travail nécessaire pour la transformation du prix de l’énergie (…) Le secteur des services devint l’autre pôle de l’économie de l’énergie et de l’information.  »

No blood for Oil !

No Blood for Oil. Essays on Energy, Class Struggle, and War 1998–2004 disponible librement sur internet ( le lien est dans le sous-titre) et republié dans une édition augmentée par Ak Press ( nous ne rendons compte ici que de la première version) se place dans la continuité de Midnight Oil.

Témoignant des heurts et malheurs de « l’interventionnite » américaine de la période et des évolutions de l’auteur, l’ouvrage semble étrangement par moment presque plus vieilli que le précédent. Dans sa courte préface, traduite intégralement ici, Caffentzis résume sa démarche :  » Les essais qui suivent sont le produit de mes six dernières années de travail. Ils ont tous été écrits pour des prises de parole dans des forums contre la guerre ou la globalisation ou pour divers journaux ou livres du mouvement publiés aux États-Unis, en Italie, en France, en Espagne ou en Grande Bretagne.

Quoique je ne l’ai pas prévu, ils constituent tous des réflexions sur le slogan  » pas de sang pour le pétrole ». Quand j’ai entendu pour la première fois scander ce slogan durant les manifestations contre la guerre États Unis-Irak de 1990-1991, je n’ai pas été marqué par ce message de refus. Mais au fil des années j’ai vu de façon croissante qu’il y a beaucoup de significations politiques incluses dans ce slogan qu’il fallait libérer. J’ai rassemblé ces essais parce que je pense qu’ils révèlent mieux ce que nous voulons dire quand nous scandons « pas de sang pour le pétrole » dans les nombreuses manifestations, sit-in et grèves demandant la fin des guerres du pétrole.

La thèse principale de ce livre c’est que la mesure commune des liquides politiques du mouvement anti-guerre, le sang et le pétrole, c’est la lutte des classes dans une société capitaliste. Cela pourrait sembler surprenant à certains, mais pourquoi ? Si j’écrivais sur le charbon, je ne pourrai pas ne pas parler des mineurs et de leurs familles dans les villages miniers qui luttent contre la Compagnie. Les conditions particulières de la production de pétrole ( particulièrement le fait que relativement peu de travailleurs travaillent directement à tirer le pétrole des profondeurs de la terre jusqu’à la surface ) ont permis aux historiens conventionnels, et même aux radicaux, de l’industrie pétrolière d’éviter de parler la classe ouvrière impliquée dans la production et la distribution de pétrole à travers la planète. La plupart de leurs histoires du pétrole sont pleines de sagas de capitalistes, de firmes et de leaders gouvernementaux ou de la logique du capital et de la monnaie opérant dans un espace économique abstrait bien au-dessus de la tête des travailleurs des régions productrices de pétrole. La classe ouvrière n’apparaît que rarement sous son nom propre dans ces histoires. L’invisibilité des travailleurs dans l’histoire du pétrole, n’est néanmoins qu’un tour de passe-passe du capital qui doit être dénoncé pour comprendre notre situation politique actuelle.

Dans ce livre, je commence avec un essai qui retrace le développement de ma conception de la lutte des classes. Les essais qui suivent sont des instantanés des guerres du pétrole depuis 1998, des bombardements de Clinton en Irak en 1998, à la guerre OTAN-Yougoslavie, jusqu’au 11 septembre et l’actuelle invasion et occupation de l’Irak. J’applique la notion de lutte des classes aux USA et en Irak à l’analyse des guerres du pétrole contemporaine. De fait, il suffit de regarder l’Irak aujourd’hui pour voir combien de travailleurs sont effectivement impliqués dans la production et la distribution de pétrole et que si ils refusent de coopérer cette production et cette distribution s’arrête immédiatement.  »

Si l’ouvrage s’ouvre effectivement sur un passionnant résumé de son parcours théorique (et de celui de ses principaux camarades), « Class Struggle Through Three Conceptual Revolutions: A Personal Account », beaucoup de textes qui suivent, de circonstance et/ou de « militance » avec ce que ça suppose de convenu, ne présentent qu’assez peu d’intérêt aujourd’hui, d’autant plus du fait de la manie de Caffentzis de bâtir, à la « force de son optimisme », d’improbables coalitions entre zapatistes, ethnies en révolte du Delta du Niger, populations victimes des interventions américaines voire même le, à l’époque encore émergent, régime pétro-prétorien progressiste de Chavez. Signalons tout de même des études de cas pertinentes comme « From Capitalist Crisis to Proletarian Slavery An Introduction to Class Struggle in the US, 1973-1998 », « Struggles on the Nigerian Oil Rivers » co-écrit avec Silva Federici ou « Respect Your Enemies—The First Rule of Peace » qui est un de ses rares textes traduit en français.

Malgré tout, beaucoup de ces interventions publiques sont l’occasion pour lui d’expliquer ses thèses (qui signalent clairement un « retrait » par rapport à « The Work-Energy Crisis ») quant au rôle du pétrole comme ici dans « Untying the Gordian Knot. Causes and Consequences of the US/UK Invasion and Occupation of Iraq » :

« Nous devons reconnaître deux choses essentielles à propos du pétrole et du gaz pour comprendre les assertions de l’administration Bush quant à l’importance du changement de régime et de la présence américaine dans les centres de production du pétrole de la planête : 1) Le pétrole et le gaz sont des marchandises de base ( selon la terminologie Sraffaïenne) 2) sa production suppose une composition organique élevée ( selon la terminologie marxiste).

Le premier aspect du problème est évident. Le pétrole et le gaz sont impliquées dans le cycle de production de presque toutes les autres marchandises. Leur prix est donc central dans la détermination des prix ( ou du taux de profit moyen) à travers tout le système capitaliste. Il est d’une importance vitale que ce prix soit déterminé de façon fiable et que les changements de prix ne créent pas de « chocs » endogènes qui puissent avoir des conséquences délétères pour le reste du système. Il y a donc une motivation économico-politique à garder les déterminants du prix « sous contrôle » afin de parvenir à cette haute viscosité de prix.

Le second aspect spécifique de la production de pétrole c’est sa composition organique très élevée, c’est à dire que dans l’exploration, la découverte et l’extraction de pétrole, on utilise peu de travail humain comparé à la machinerie. C’est clair quand on mesure l’emploi direct dans l’industrie de pétrole et du gaz et qu’on le compare à ses ventes totales. J’étais dans une exploitation pétrolière du Nigeria quand celle-ci était sur le point de pomper son milliardième baril ( après 20 ans d’opération) et on ne trouvait que très peu de travailleurs aux alentours. De même quand vous allez à Aberdeen en Écosse c’est flagrant à quel point le pétrole produit contient peu de travail, les équipes sur les plates-formes au milieu de la Mer du Nord paraissent bien petites comparées aux énormes structures technologiques dont elles assurent l’entretien.

Manifestement si la valeur est crée par le travail vivant, très peu de la valeur du pétrole et du gaz provient de la plus-value extorquée aux travailleurs du pétrole eux-mêmes. D’où vient cette valeur ? De tout le système capitaliste, particulièrement des branches de production à faible composition organique. Pour le dire simplement : la plus grande partie du surplus est généré par des industries qui utilisent le plus de travail tandis que la plus grande partie du surplus est approprié par les industries qui utilisent le plus de capital.

Cela crée une autre raison de se préoccuper de l’industrie pétrolière pour le « capitaliste collectif ». Non seulement elle produit une marchandise de base, mais elles reçoit beaucoup du surplus extrait dans toutes les autres branches de l’industrie. De ce fait, depuis ses touts débuts l’industrie pétrolière a été au centre des préoccupations des capitalistes des autres industries. L’industrie est née sous un signe lunaire c’est à dire qu’elle est pleine de contradictions et est la source de confusions explosives.

D’un côté les capitalistes de l’industrie pétrolière ont été constamment accusés de pratiques monopolistiques ou oligopolistiques. L’industrie pétrolière US fut ainsi pendant un demi siècle symbolisée par la froide et rapace famille Rockfeller. Mais d’un autre côté, les capitalistes de l’industrie pétrolière se sont toujours présentés comme étant préoccupés d’une gestion ordonnée d’une marchandise vitale pour le bien du système dans son ensemble. De l’accord de Achnacarry de 1928 qui rassembla Shell, Exxon et BP pour une entente sur les prix jusqu’aux dernières décisions du gouvernement US d’ouvrir ou de garder fermer les réserves stratégiques du pays, la ligne entre la planification et la fixation des prix est constamment franchie et re-franchie. »

Citons enfin le tout dernier texte du recueil « The Petroleum Commons. Local, Islamist, Global », qui tient presque plus de la politique-fiction ( lourdement démentie pour l’instant) et des fantasmes de « front uni » global évoqués plus haut :  » Ces quinze dernières années, ce sont produits des tournants majeurs dans la physionomie des protagonistes de la lutte pour le pétrole. Les gouvernement nationaux et les gros conglomérats énergétiques ne dominent plus la scène. Les nouveaux protagonistes incluent des peuples comme les Ijaws, les Ogoni, les Chiapanecos, les U’wa, les Cofan, les Secoyas, les Huaorani, les peuples d’Ace ( Sumatra), les mouvements sociaux panfrontaliers sous l’étoile l’islam et qui souscrivent à « l’économie islamique »; des éléments du système onusien comme la banque mondiale qui veulent fournir une « gouvernance globale » aux « biens communs globaux ». Ces peuples, mouvements et entités globales sont entrés dans la lutte pour le contrôle de la production de pétrole, se légitimant via une nouvelle ( et tout à la fois archaïque) conception de la propriété : la propriété commune. »

Textes ultérieurs

Caffentzis a continué sa réflexion dans le seconde décennie des années 2000 dans des textes, qui sont d’ailleurs probablement repris dans la seconde version de No Blood for Oil publiée par AK Press.

Dans « The Peak Oil Complex, Commodity Fetishism, and Class Struggle » il revient sur le retour, à l’autre bout du cycle, de ce discours de l’apocalypse qu’il avait déjà critiqué à l’orée des années 80, et son prêchi-prêcha doloriste : » L’ère apocalyptique du pic pétrolier se reflète dans les titres de livres de ses zélotes , « La fête est finie », « L »urgence de long terme », « Le réservoir vide », « La fin du pétrole ». Ils expriment souvent l’attitude d’un austère maître d’école enseignant aux étudiants niais, prodigues et hédonistes, les dures vérités de la vie. On sent une joie par la sévérité dans ces textes. La classe ouvrière est blâmée pour sa consommation excessive tandis que les capitalistes sont gourmandés pour leur cupidité à courte vue. Ce genre de leçon est donnée dans une variété de styles : en secouant lugubrement de la tête, parée d’avertissements sibyllins, de commentaires grincheux sur la nature humaine, de visions post-modernes de l’apocalypse et/ou d’espoirs d’un sauvetage in extremis du désordre que révélera le passage à l’autre face du pic de Hubbert. La métaphore dominante du professeur c’est que la société américaine est addict. » Et de là, Caffentzis offre une de fois de plus une salutaire réfutation de tous les critiques a/an-historiques des rapports sociaux capitalistes : » Ce qui est vrai de BP et de Chevron est vrai du capitalisme dans son ensemble. Il n’en est rien condamné à l’usage des énergies fossiles et des moteurs à combustion. Son premier système énergétique/machinique [ NDT : bref Technique au sens de Mumford] dans la période allant de la fin du XVe au début du XIXe consistait largement en des « sources renouvelables » d’énergie pour des machines simples : du vent pour acheminer les transports d’esclaves et de trésors et pour pomper l’eau pour faire tourner les moulins, des animaux pour le transport, etc. Théoriquement il peut revenir à une combinaison de ses précédentes formes d’association machine/ énergie tout en utilisant des Machines de Turing et en recourant marginalement à des moteurs thermiques. De ce fait une politique anti-capitaliste qui s’appuierait sur le « pic pétrolier » se tromperait profondément sur ce que la capitalisme est en tant que formation énergétique et machinique, c’est à dire commettrait une erreur basique, car le capital est un rapport social ouvert à l’usage de toutes sortes de machines et de sources d’énergie pour exploiter le travail humain. »

Citons enfin « The Oil Paradox and the Labor Theory of Value » écrit dans un cadre universitaire et « A Discourse On Prophetic Method. Oil Crises and Political Economy, Past and Future.  » publié dans le n°13 de l’excellente revue en ligne The Commoner où il rappelle ses « maximes négatives » principales : « 

  1. le rejet d’un exceptionnalité du pétrole et de l’énergie, c’est à dire le point de vue selon lequel le pétrole et l’énergie sont si importants pour le système capitaliste que « les lois de la marchandise » ne s’applique pas à eux ( les marchandises de base sont quand même des marchandises)
  2. le rejet de la conception fétichiste du pétrole et de l’énergie comme étrangers à la question des classes et du travail. On peut lire des livres et des livres sur les magnats, les chahs et les cheiks du monde du pétrole et des livres et des livres sur la géologie du pétrole mais on n’apprend jamais que le pétrole et l’énergie sont produits dans une société de classe par des travailleurs ( c’est à dire le prolétariat producteur de pétrole) qui sont impliqués dans un antagonisme de classe vis à vis du capital, dans toutes les régions productrices de pétrole, le long des pipelines, dans les tankers et dans les villes des pays producteurs. Leurs luttes sont essentielles dans l’histoire mondiale mais elle ne sont que rarement mentionnées dans les livres. « 

Les travaux de Caffentzis ( et de ses camarades), sur l’énergie et sur bien d’autres thèmes ( voir par exemple l’anthologie In Letters of Blood and Fire ) méritent certes mieux comme introduction en français que ce qui s’est fait ici, ou ailleurs ! En attendant qu’une traduction d’un choix de textes voit le jour, nous continuerons sur ce site à en répercuter quelques échos, ainsi avec une note de lecture à paraître du livre largement inspiré par sa méthode et qui reproduit d’ailleurs  » A Discourse on Prophetic Method », Sparking a Worldwide Energy Revolution : Social Struggles in the Transition to a Post-Petrol World édité en 2010 par Kolya Abramsky.

Anthropocène ou Capitalocène ? (note de lecture)

Anthropocene or Capitalocene? Nature, History, and the Crisis of Capitalism.

Édité par Jason Moore, Oakland, PM Press, 2016.

Publié dans la foulée du Capitalisme dans la toile de la vie dont il reprend d’ailleurs l’intitulé du septième chapitre, ce volume édité par Jason W. Moore cherche à approfondir la critique de la conception d’Anthropocène, alors et toujours aujourd’hui hégémonique dans les perceptions de la crise écologique, etc contemporaine. Notons d’ores et déjà que si chaque auteur(e) rend « hommage » plus ou moins explicitement aux thèses de Moore, il ne s’agit pas en tant que tel d’un recueil de textes relevant de l »‘écologie-monde » comme courant intellectuel. Animé d’ailleurs par un louable souci de diversité dans le style, l’origine intellectuelle (sans excès toutefois : les contributeurs sont tous universitaires ) et les préoccupations de contributeurs venant d’horizons relativement peu connus dans le champ francophone ( critique de l’anthropocentrisme, anti-spécisme, études environnementales), l’ensemble donne toutefois l’impression d’en rajouter dans l’hétéroclite et les types de critique et s’avère donc, au bout du compte, relativement indigeste sur un sujet qui appelle effectivement de radicales, et donc salutaires, mises au point.

Dans son introduction, « Anthropocene or Capitalocene? Nature, History, and the Crisis of Capitalism », Jason W. Moore semble vouloir répondre et aller au-delà de cette prévisible critique :  » Les modes de pensée sont tenaces. Ils ne sont pas plus facile à transcender que les « modes de production » qu’ils reflètent et aident à mettre en place. Cet ensemble d’essais représente un effort pour étendre et nourrir une conversation globale sur la possibilité d’un nouveau mode de pensée. Notre point de départ c’est le concept d’Anthropocène, le concept le plus influent des études environnementales de cette dernière décennie. Les articles dans ce livre offre des critiques distinctes de la thèse de l’Anthropocène – qui représente elle-même une famille de thèses avec beaucoup de variations. Mais l’intention est d’aller au-delà de la critique. L’Anthropocène constitue un bon point de départ non seulement du fait de sa popularité mais, de façon plus décisive, car il pose des questions qui sont fondamentales pour notre époque : comment les humains s’intègrent-ils dans la toile de la vie ? Comment des organisations et des processus humains variés – des États et des empires, les marchés mondiaux, l’urbanisation et bien plus que cela- ont réorganisé la vie sur terre ? La perspective de l’Anthropocène est à juste titre puissante et influente car elle amène ces questions dans le champ académique et même, quoique inégalement, dans la conscience populaire. » (p. 2)

Renouvelant sa critique de l’arithmétique verte que le lecteur trouvera longuement développée dans Le Capitalisme dans la toile de la vie, Moore poursuit et conclut en admettant que « Les chapitres de ce volume rendent difficile un résumé succinct. Mais deux thèmes communs émergent. Tout d’abord ces essais suggèrent tous que la thèse de l’Anthropocène pose des questions auxquelles elle ne peut pas répondre. L’Anthropocène tire la sonnette d’alarme- et quelle alarme ! Mais il ne peut pas expliquer comment ces alarmants changements se sont produits. Les questions du capitalisme, du pouvoir et des classes, de l’anthropocentrisme, du cadre analytique dualiste nature/ société et du rôle des États et des empires- sont toutes trop souvent mises en parenthèse par la perspective dominante de l’Anthropocène. Ensuite les contributeurs à Anthropocene or Capitalocene? cherchent tous à aller au-delà de la critique. Tous défendent des re-conceptualisations qui montrent la voie pour une nouvelle façon de penser l’humanité-dans-la-nature et la nature-dans-l’humanité. » (p.5)

Signe de cet éclectisme revendiqué, le premier article « On the Poverty of Our Nomenclature » de Eileen Crist s’articule autour de deux références principales et qu’on a peu l’habitude de voir accoler : le philosophe écologiste Hans Jonas et le trop fameux comité (présumé) invisible. Comparé à ce qui suit la critique de Crist de cet « auto-portrait prométhéen »(p.6) qu’est selon elle l’Anthropocène s’avère relativement revigorante : « Que communique le discours de l’Anthropocène ? Rien – et encore moins le nom- qui puisse offrir une alternative à la réorganisation civilisationnelle de la terre comme base des opérations humaines et scène fonctionnelle pour la représentation inintérompue de l’histoire. Ce discours nous assujettit au récit consacré de l’ascension humaine au statut d’espèce à part ; une interprétation naturalisée, subtilement glamourisée du « je » assimilé aux forces prodigieuses de la nature; un protagoniste homogénéisé nommé « l’aventure humaine » incontestable tant au plan de sa singularité ( tous les hommes sont ils impliqués dans une seule aventure ?) ou de son insularité ( les non-humains sont-ils exclus de cette aventure ?); une réification des tendances démographiques et économiques présentées comme incontournables, laissant intacte l’identité historiquement construite de l’Homo Sapiens comme dominateur de la planète et permettant aux propensions expansionnistes de l’humanité de continuer- sous les auspices des faits, juste les faits- comme des variables indépendantes de la situation; une façon d’éluder la confrontation avec le périclitement de la vie, le représentant au contraire comme un critère valable pour un nouveau nom; et une prédilection pour les solutions managériales et technologiques, une partialité en faveur de la géo-ingéniérie, qui, si les scénarios de dégradation du climat continuent à se matérialiser, sera probablement nécessaire pour sauver la civilisation. Pour dire les choses simplement, le discours de l’Anthropocène offre un crédo anthropocentrique familier, avec les avertissements judicieux requis pour agrémenter le mélange et les mises en garde dociles sur la nécessité de la recherche qui précède les expérimentations méga-technologiques. (…) En affirmant la centralité de l’homme – comme à la fois force causale et sujet d’inquiétude- l’Anthropocène réduit l’espace discursif disponible pour la mise en cause de la domination de la biosphère, offrant au contraire un boniment techno-scientifique pour sa rationalisation et un plaidoyer pragmatique pour que nous nous résignons à sa réalité. » (p.25)

Si l’on est pas obligé de gouter ce genre de littérature « radical chic », l’article semble presque d’une sobriété bienvenue quand on le compare à celui qui lui succède : « Staying with the Trouble : Anthropocene, Capitalocene, Chthulucen » de Donna J. Haraway, car il s’agit d’une performance lexicale et proto théorique à faire pâlir d’envie n’importe quel scribouillard post-moderniste. Commençant par la très yogique citation « Nous sommes tous lichens », elle-même suivie du mantra, plus maitre yoda cette fois, répété à moult reprise, « Penser nous devons. Nous devons penser. », l’article de Haraway propose un troisième terme pour sortir de l’alternative qui donne son titre au livre : la chtulucène. Inspiré tant de Lovecraft que d’une araignée pour laquelle l’auteure a une phobie particulière,  » contrairement aux drames dominants des discours de l’Anthropocène ou de la capitalocène, les humains ne sont pas les seuls acteurs importants de la chtulucene (…) l’ordre est plutôt renversé : les êtres humains sont avec et de la terre et les autres pouvoirs biotiques et abiotiques constituent la figure principal. » (p. 59) Le dualisme cartésien n’a plus qu’à compter ses acabits.

Étrangement, l’article qui suit ( nous ne revenons pas sur celui de Moore, « The Rise of Cheap Nature » qui reprend les thèses qu’il développe dans le livre que nous avons publié), « Accumulating Extinction : Planetary Catastrophism in the Necrocene » de Justin McBrien propose lui aussi un troisième terme : le nécrocène.  » Le débat actuel sur la crise planétaire a aboutit aux concepts d’Anthropocène et de capitalocène. Chacun reconnait l’extinction mais doit encore se saisir de sa signification ontologique- pour l’humanité ou pour le capitalisme. Ce que je souhaite proposer c’est que nous reconnaissions le nécrocène – ou « nouvelle mort »- comme un moment biogeologique fondamental de notre ère : le capitalocène. Le nécrocène reformule l’histoire de l’expansion du capitalisme à travers le processus du devenir extinction. » (p. 116)  » Le capitalisme est la transmutation réciproque de la vie en mort et de la mort en capital. La nécrose est le mode d’apoptose du capital, reproduisant les moyens de production par leur destruction. Il est à la fois saphrophyte et parasitique : il se nourrit autant de la nature morte que vivante, il cherche à les rendre indistinguables. »(p.117) Bref, « l’histoire de l’environnementalisme c’est l’histoire du capitalisme réalisant son propre principe de devenir extinction à travers le système conceptuel du catastrophisme planétaire. » Prétendant illustrer cette « thèse », McBrien propose dans la suite de son texte une histoire plus convenue du catastrophisme sur le temps long ( de Christophe Colomb au club de Rome, en passant par Oppenheimer).

Après de telles envolées théoriques, le texte du marxiste Elmar Altvater, « The Capitalocene, or, Geoengineering against Capitalism’s Planetary Boundaries », semble plus terne. C’est en tout cas l’un des auteurs du volume qui s’inscrit le plus explicitement dans le sillage de Moore et de ses thèses, dans le cadre desquelles il articule son analyse des projets de la géo-ingénierie : « La géo-ingénierie fait face à une double tâche. D’un côté, les géo-ingénieurs doivent créer les ressources nécessaires du côté des intrants des systèmes sociaux et géologiques planétaires au moment où ceux-ci ne peuvent plus facilement être extraits de la nature. D’un autre côté ils doivent trouver de nouveaux modes de se débarrasser de toutes les émissions dans le système terrestre. C’est apparemment une tâche impossible. C’est un tâche bien plus ardue que de construire une voiture, un barrage ou un hôtel; les géo-ingénieurs doivent contrôler des systèmes terrestres entier afin de combattre- ou au moins réduire- les conséquences négatives de l’externalisation capitaliste. Néanmoins, l’internalisation nécessaire des émissions externalisées c’est l’internalisation des effets externes dans les coûts de production au niveau de la firme. Donc – en principe– les prix devraient nous « dire la vérité », comme disent les manuels d’économie néo-classique. Mais même si c’était le cas nous n’en serions pas rendu plus sage. Pourquoi ? Parce que beaucoup d’interdépendances dans la société et la nature ne peuvent pas être exprimées en termes de prix. Toute rationalisation effective devra être holistique ; elle devra être qualitative et considérer beaucoup plus de choses que le simple prix. Mais c’est impossible puisque cela entre en contradiction avec la rationalité capitaliste, qui n’a comme ambition que de corriger les parties et non le tout. Dans un tel scénario, la modernisation capitaliste par l’externalisation prendrait fin inévitablement. Les Quatre Bon Marché disparaîtrait derrière « l’horizon des événements ». Serait-il possible pour les géo-ingénieurs de faire concorder la nécessaire modération de la modernisation et les dynamiques capitalistes ? C’est impossible car les ingénieurs ne sont pas qualifiés pour travailler de façon holistique. Ils luttent contre les effets de l’externalisation ( par exemple les émissions de gaz à effet de serre) en externalisant de nouveau les effets externes ( par exemple en obscurcissant le soleil pour réduire la chaleur solaire). Cela reviendrait à une absurde seconde externalisation des effets externes primaires. » (p.151)

Dans l’article suivant, « Anthropocene, Capitalocene, and the Problem of Culture », Daniel Hartley offre de nouveau une critique incisive de l’Anthropocène dont « la philosophie historique est très problématique, car elle mène à des propositions pratiques qui sont apolitiques et étroitement technologiques et dont la saisie de la modernité ignore totalement les processus historiques complexes au coeur de l’écologie-monde capitaliste et de ses cultures.  » (p.155) Pour Hartley  » nous devons insister sur l’importance de la culture quand nous défendons la supériorité théorique et politique du terme capitalocène. Strictement parlant, l’anthropocène ne connait pas la culture : il est le résultat de l’homme et de la technologie, ou de l’homme dans la mesure où il développe et utilise la technologie. La politique en tant que telle ( en ce qu’elle s’oppose à la gouvernance) n’intervient pas dans le discours de l’Anthropocène puisque les rapports sociaux ne sont pas supposés avoir de matérialité effective. »(p. 164) Au contraire « Ce que la culture, l’écologie-monde et le capitalocène montrent c’est que la bataille contre la production capitaliste du changement climatique doit être mené à plusieurs niveaux simultanément. Bien sûr, nous devons attaquer les phénomènes « écologiques » évidents comme les nouveaux oléoducs, la déforestation, l’extraction par fissuration hydraulique, etc. Mais, et c’est crucial, nous devons aussi attaquer ces éléments de la civilisation capitaliste qui n’apparaissent pas avoir de rapport immédiat avec l’écologie mais qui sont de fait des conditions intrinsèques de sa possibilité : la violence contre les femmes qu’elle soit littérale ou symbolique, l’invisibilisation structurelle du travail domestique, le racisme institutionnel, etc. Au bout du compte, la lutte écologiste n’est rien d’autre que la lutte pour l’émancipation universelle : l’écologie-monde unifie ces luttes au niveau de la théorie. « (p. 165)

Enfin le livre se clot sur un dense article de Christian Parenti, « Environment-Making in the Capitalocene. Political Ecology of the State » qui propose de reformuler, à partir des thèses de Moore, la théorie de l’État à l’aune de son rapport à la nature.  » En répondant à la crise climatique, il apparaît que l’État va devoir accomplir une mission environnementale de grande ampleur. Au premier abord cela peut sembler constituer une tâche nouvelle. En fait, l’État capitaliste a toujours été une entité fondamentalement environnementale. (…) De même que le capital n’a pas de rapport à la nature mais est un rapport à la nature, ce même rapport est aussi à l’État et est médié par l’État. Pour le dire plus directement : l’État n’a pas un rapport à la nature, il est un rapport à la nature car la toile de la vie et son métabolisme- y compris l’économie- existe sur la surface de la terre et parce que l’État est fondamentalement une institution territoriale.(…) Mon argument central est celui-ci : l’État est une entité fondamentalement environnementale et de ce fait est au coeur de la forme valeur. L’État est au coeur de la forme valeur car les valeurs d’usage de la nature non-humaine sont, en retour, la source centrale de la valeur. L’État moderne délivre au capital ces valeurs d’usage. L’État est donc central pour notre compréhension du processus de valorisation et pour notre analyse du capitalocène. »(p.166-167) Ce rôle de l’État se déploie selon deux axes principaux selon Parenti : « Comment l’État fournit-il la nature non-humaine et ses services à la production ? L’État accomplit ceci abstraitement avec la territorialité des droits de propriété. Et il l’accomplit concrétement – physiquement, géographiquement- en conquérant des territoires et en construisant des infrastructures. Les valeurs d’usage biophysiques – la solidité du bois, les apports nutritionnels de la patate- doivent voyager à travers l’espace physique, en dépit des droits de propriété. Les services de la nature non-humaine sont littéralement acheminer via les infrastructures, l’environnement construit des réseaux de communication et de transport : canaux, routes, autoroutes, pipelines, ports, aéroports. Ces bien publics ( même quand leurs opérateurs sont privés comme pour les pipelines)établis géographiquement sont extrêmement dépendant du pouvoir étatique et du financement public. (…) L’État s’approprie directement la nature par la force pour le capital; dans les conquêtes, via les enclosures et la création de droits de propriété fonctionnels; et indirectement via son développement du territoire et des infrastructures. » (p. 175) L’auteur illustre ensuite longuement son propos en retraçant l’histoire du canal Érié aux États-Unis avant de conclure sur un plaidoyer un peu absurde en faveur de la prise du pouvoir d’État.

Si ce volume constitue donc un ensemble relativement disparate, il ouvre néanmoins des pistes et perspectives intéressantes quoique probablement plus sur la critique du nouveau consensus « Anthropocénique » (et de son inscription dans le continuum idéologique, institutionnel , etc de la technoscience) que sur celle de l’anthropocentrisme. Et il ne dissipe certes pas les doutes qu’on peut avoir quand à la validité de long terme, et les ambitions de court et moyen termes, du « grand bon en avant » théorique que propose Jason W. Moore dans Le capitalisme dans la toile de la vie.

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