A propos de virus (II) : au bord du Lac Qinghai

Rappel : ces quelques notes profanes (ici comme sur nos autres sites associés) n’ont bien entendu aucune prétention « exhaustive » et à fortiori « scientifique »….

Comme cela a été indiqué au détour d’une citation dans le post précédent, le plateau tibétain, appelé le plus souvent plateau Qinghai-Tibet ( quoique qu’il n’y ait qu’une partie du plateau tibétain qui soit effectivement située dans la province de Qinghai en République Populaire de Chine) est considéré comme le foyer principal de la grande Peste Noire du XIVe siècle. Les recherches les plus récentes confirment l’importance des changements climatiques de l’époque dans le déclenchement du « tour du monde » de la Yersinia Pestis ( voir par exemple Boris V. Schmid et alii dans « Climate-driven introduction of the Black Death and successive plague reintroductions into Europe ») mais avancent également que cette interaction climat/peste est peut-être loin d’avoir dit son dernier mot, la peste étant encore endémique chez les rongeurs du plateau. Ainsi Kyrre Linné Kausrud et d’autres auteurs notent dans « Modeling the epidemiological history of plague in Central Asia » : « Comme zoonose, les facteurs environnementaux façonnent l’épidémiologie de la peste via des effets sur ses principaux réservoirs chez les rongeurs, ses moustiques vecteurs, la bactérie elle-même et les hôtes secondaires et vecteurs alternatifs. (…) Les fluctuations climatiques à grande échelle ont eu et vont probablement avoir des conséquences importantes pour la prévalence de la peste dans le monde sauvage et pour la santé humaine dans les zones vulnérables. » (On trouve également une ébauche de recension des hypothèses récentes dans « Plague and Climate: Scales Matter » de Tamara Ben Ari et alii). A propos de résurgence éventuelle, notons, pour l’anecdote, que, lors de visites au fameux marché de Wuhan juste avant la pandémie, une équipe de chercheurs n’y a pas trouvé de chauves-souris mais à pu constater que l’animal sauvage le plus cher ( 25$/kg) sur les étals n’était autre qu’un habitant bien connu du plateau, la marmotte de l’Himalaya ( Marmota himalayana) mais ils oubliaient de préciser que c’est une des principales « espèces-réservoirs » de la Yersinia Pestis…

La question des interactions entre foyers endémiques et changement climatique est d’autant plus « brulante » sur ce plateau Qinghai-Tibet qui joue un rôle central encore trop méconnu pour toute la région et au-delà. La liste, non exhaustive, des qualificatifs qu’on accole généralement au « toit du monde » le suggère bien : troisième pôle et plus grande zone glaciaire de la planète après l’Arctique et l’Antarctique, plus vaste et plus haut plateau et plus grande zone pastorale au monde, source de 4 des plus grands fleuves d’Asie dont le Gange et le Yang-Tsé-Kiang et « château d’eau » du continent puisqu’en provient l’eau que consomme près de 47% de la population mondiale, etc.. Comme le note Huai Chen et une dizaine d’autres auteurs dans « The impacts of climate change and human activities on biogeochemical cycles on the QinghaiTibetan Plateau » il est plus encore que ses homologues du nord et du sud confronté aux effets du changement climatique :  » Le récent rythme de réchauffement sur le plateau Qinghai-Tibet a été plus élevé que celui de l’hémisphère nord, de l’hémisphère sud et du monde dans son ensemble. Avec un réchauffement plus précoce et plus intense, le plateau Qinghai-Tibet sert d’indicateur sensible du réchauffement climatique régional et global ». Comme le soulignent les auteurs, l’enjeu principal sur le plateau c’est les 1,4 million de km2 d’un permafrost « relativement chaud et mince » donc beaucoup plus sensible aux variations de température et qui en fondant définitivement va progressivement transformer la zone en émetteur massif de carbone. D’ailleurs l’intensité du dégel et regel sur le plateau est considérée comme un facteur déterminant du climat pour toute une partie de l’Asie ( sur cet enjeu et d’autres, voir l’article, Responses of permafrost to climate change and their environmental significance, Qinghai-Tibet Plateau, et le très complet document publié par l’administration tibétaine en exil en 2009 : The Impacts of Climate Change on the Tibetan Plateau: A Synthesis of Recent Science And Tibetan Research ). On peut ainsi noter ses effets présents et à venir sur la mousson en Inde, au moment où un nouveau régime de celle-ci est d’ores et déjà en train de se dessiner ( voir Climate impacts of anthropogenic land use changes on the Tibetan Plateau et Robust increase of Indian monsoon rainfall and its variability under future warming in CMIP6 models ).

Dans ce contexte l’activité humaine et ce à toutes ses échelles, allant pour ainsi dire du pastoral au géopolitique, prend une importance démesurée qu’elle n’a certes pas eu précédemment, du moins jusque la seconde partie du XXe siècle, sur un plateau en grande partie désertique et qui n’abritait qu’une petite population d’éleveurs nomades. Le pouvoir chinois ne s’y était d’ailleurs pas trompé puisqu’en plus de quelques « laogai », il y avait installé à la fin des années 50 le Qinghai Yuanzi Cheng ( « cité atomique de la mer bleue ») où fut mise au point la première bombe atomique chinoise… On ne détaillera pas ici les enjeux strictement géopolitiques associés au plateau Qinghai-Tibet mais le lecteur trouvera de bonnes ébauches de synthèse notamment dans le livre de Thant Myint-U Where China meets India , celui de Bertil Lintner Great Game East ou dans un article de Kenneth Pomeranz traduit en français, « Les eaux de l’Himalaya : barrages géants et risques environnementaux en Asie contemporaine ». On remarquera toutefois que le plateau se caractérise par une superposition pour le moins exemplaire des logiques de frontières. Il y a bien sûr la question classique des « démarcations étatiques » ( enjeu des récents affrontements et rodomontades à haute altitude sino-indiennes) puisque celles-ci se situent pour les deux pays,  » dans des régions très isolées, des régions d’une diversité ethnique et linguistique incomparable, de royaumes oubliés et de sociétés montagnardes qui étaient jusque récemment hors du contrôle de Pékin et New-Delhi. « ( Thant Myint-U). A cet enjeu de démarcation s’ajoute donc la question des frontières internes, la Frontière entendue au sens de « Front pionner » domestique, ainsi la « colonisation Han » que dénonce la propagande tibétaine et en tout cas les éventuelles valorisations minières, touristiques, etc de ces espaces et donc, enfin et éventuellement, la « Frontière d’appropriation » au sens de Jason Moore ( » Ces « Frontières » d’appropriation sont des faisceaux de travail-énergie non capitalisé pouvant être mobilisés avec des dépenses minimales en capital, au service de l’augmentation de la productivité du travail dans la sphère marchande. Ces « Frontières » peuvent se situer aux limites géographiques extérieures du système, comme dans le complexe sucrier esclavagiste des débuts de la modernité, ou se trouver dans les zones centrales de la marchandisation, comme pour la prolétarisation des femmes tout au long du XXe siècle. » Le capitalisme dans la toile de la vie, p.203). Certes avec moins de gesticulations sous-marines ou cartographiques que ce qui accompagne, entre autre, « l’ouverture du passage du nord-ouest » dans l’Arctique, le plateau Qinghai-Tibet connait lui aussi son « grand jeu » quoique pas toujours dans les termes rassurants d’un certain crétinisme géostratégique …

En effet ces divers enjeux « frontaliers » y sont peut-être un peu plus qu’ailleurs immédiatement, ou en tout cas manifestement, articulés aux enjeux environnementaux et ce, comme cause et effet. C’est ce que symbolisent notamment les voies ferrés que Pékin construit inlassablement dans et autour de la zone (voir la carte ci jointe), un moyen traditionnel d’affirmation de son hégémonie politique sur ses confins selon le rapport Crossing the Line de l’International Campaign For Tibet.

L’achèvement de la ligne ferroviaire la « plus haute du monde » entre Lhasa et Golmud en 2006 avait été ainsi vantée comme une prouesse technologique inégalée puisqu’il avait fallu poser les rails directement sur le permafrost, sauf qu’un réchauffement accéléré menacerait d’ores et déjà la pérennité de toute l’affaire, tout ces travaux herculéens ayant eu par ailleurs d’autres conséquences imprévues que nous évoquerons dans la suite du texte. De même, l’inauguration, à la fin juin 2021, de la nouvelle ligne Lhasa-Nyingchi et ses nombreux ponts ferroviaires sur le fleuve Brahmaputra ( en l’occurrence un épisode de plus d’une forme de « guerre des ponts« ) n’a pas manqué de réveiller de vieilles angoisses indiennes et bangladaises , notamment concernant les barrages côté chinois qui menaceraient l’approvisionnement en eau du sous-continent, barrages qui seront toutefois eux-mêmes à la merci de la fonte des glaciers et des glissements de terrain. Ces éventuelles « Frontières d’appropriation » risquant donc de ne pas tenir leurs promesses…

Ce qui ne serait d’ailleurs qu’un épisode de plus de la gestion finalement assez erratique de cette Frontière par le pouvoir chinois qui se retrouve la plupart du temps à écoper les conséquences de ses politiques précédentes. En témoigne, par exemple, la question des « zones humides » du plateau qui jouent un rôle central de régulation du débit des fleuves et de rétention de carbone. Comme le rappelle Emily T. Yeh dans son passionnant article From Wasteland to Wetland? Nature and Nation in China’s Tibet, sur cette question, comme sur d’autres afférentes, le plateau est progressivement devenu le « décor » de l’affrontement entre deux « nationalismes écologiques » ( » processus de légitimation et de consolidation de la nation médié et construit via la référence à la nature »), l’un chinois « modernisateur » aux formulations certes fluctuantes et l’autre tibétain « essentialiste », c’est à dire postulant une harmonie pré-invasion chinoise entre les hommes et la nature sous l’égide du bouddhisme. Or, note Yeh, avant la colonisation chinoise :  » Plutôt que d’être exemptes de manipulations et de significations humaines, les zones humides étaient profondément socialement et activement gérées. Loin d’être « primaires » ces zones humides étaient activement transformées par le travail humain et imbriquées dans les rapports sociaux. Et tout cela ne se produisait pas sous l’égide des idiomes universels de « l’interdépendance des éléments vivants et non-vivants » et de l’harmonie avec la nature, comme le voudrait la sagesse environnementale tibétaine contemporaine mais était au contraire à la fois localisé et politiquement motivé par le besoin de remplir les obligations fiscales vis à vis du pouvoir tibétain. »

Après 1951, c’est certes toutefois une autre « organisation de la nature » qui se met en place, car comme disait Mao :  » Si les gens qui vivent dans la nature veulent être libres, ils vont devoir utiliser les sciences naturelles pour comprendre, vaincre et changer la nature; ce n’est que comme cela qu’ils se libéreront de la nature. » (1966). Cette citation est tirée d’un article de Peter Ho, « Mao’s War against Nature? The Environmental Impact of the Grain-First Campaign in China« , qui s’il tient à en relativiser certains effets, rappelle tout de même les absurdités des campagnes agricoles des années 50, notamment celles des conversions de terres liées au » grand bond en avant ». Témoigne de ces absurdités, dans une zone pastorale très froide comme celle du plateau Qinghai-Tibet, cette annonce triomphaliste du bureau de l’agriculture de la province de Qinghai en 1959 : « Sous la direction du Parti, nous avons enfin maitrisé la nature et transformé des pâturages désolés depuis des siècles en terres agricoles fertiles » ( cité dans Ho p. 51). Dans la même foulée, de vastes campagnes d’asséchement des zones humides du plateau furent menées par l’armée et exécutées par les prisonniers politiques, ce qui contribuera à une urbanisation galopante et paradoxalement (une fois abandonnés les grands rêves d’édification d’un grenier tibétain) à au bout du compte ouvrir une partie de ces zones au pâturage. Il est probable que les conséquences de cette reconversion avortée du plateau se font encore sentir…

Et c’est ce qui a en tout cas mené à un progressif changement de cap du pouvoir chinois. Il y eut bien sûr la libéralisation progressive des campagnes du début des années 80 qui s’est en grande partie déroulée au Tibet comme ailleurs en Chine ( on en trouve un bon résumé dans un article de Fabrice Dreyfus, « Politiques pastorales et transformations de l’élevage des yaks sur le plateau tibétain(…) ou encore dans « Rangeland Privatization and Its Impacts on the Zoige Wetlands on the Eastern Tibetan Plateau » de YAN Zhaoli et Wu Ning). Mais la forte augmentation de la population ( multipliée par 3 depuis 1950) et l’explosion du cheptel ( +300% depuis 1978) initiée par ces mêmes mesures de libéralisation provoquant une surpâturage voire même en certains endroits une désertification, la privatisation des cheptels et zones de pâture s’est ensuite accompagnée de mesures de sédentarisation des populations nomades locales, notamment via le programme des « Quatre constructions » ( « Ces programmes étaient destinés à permettre à chaque famille 1) de clôturer une surface donnée de pâturage d’hiver, 2) d’y construire une maison, 3) d’y construire une étable, et 4) de clôturer de petites surfaces pour la production de cultures fourragères pouvant être récoltées et stockées en foin. » Fabrice Dreyfus). Depuis le tournant des années 2000, le but est désormais clairement de réduire l’élevage sur le plateau, quitte à fournir logement en ville et subsides aux éleveurs pour qu’ils cessent leur activité ( voir notamment R.B. Harris, « Rangeland degradation on the Qinghai-Tibetan plateau: A review of the evidence of its magnitude and causes« ). Comme le constate Yeh dans son article « From Wasteland to Wetland ? »  » On incite désormais les tibétains à se transformer en désirable citoyen du futur non pas en transformant la nature via leur travail mais en en disparaissant et en laissant sa beauté devenir objet de consommation pour les touristes. » Si, bien sûr, les considérations sécuritaires ne sont jamais absentes, surtout avec les révoltes récurrentes des populations locales, cet abrupt tournant écologiste fait effectivement du plateau Qinghai-Tibet un cas d’école de ces changements de cap gouvernementaux et de cette nouvelle écologie d’État qu’on retrouve un peu partout. Écologie d’État qui n’en courra pas moins que ses prédécesseurs développementistes ou industriels derrière les causes et effets qu’elle génère en permanence.

Ainsi, quoique, comme nous l’avons déjà signalé, la peste n’a peut-être pas dit son dernier mot puisqu’on s’inquiète aussi d’une de ses mutations qui résisterait aux antibiotiques ( voir « A novel mechanism of streptomycin resistance in Yersinia pestis: Mutation in the rpsL gene ») et de sa transmission de plus en plus courante ces dernières années des marmottes aux moutons et de là aux hommes ( voir « Human plague associated with Tibetan sheep originates in marmots »), c’est du fait d’un autre fléau que le plateau a fait parler de lui depuis une quinzaine d’années. En effet, en mai 2005, on a trouvé au bord du Lac Qinghai, situé au nord-est du plateau, plus de 6 000 oiseaux morts, la plus grande mortalité d’oiseaux sauvages jamais attribuée au virus H5N1, mieux connu sous son appellation courante de « Grippe aviaire ». Comme le rappellent Diann J. Prosser et alii dans « Wild Bird Migration across the Qinghai-Tibetan Plateau: A Transmission Route for Highly Pathogenic H5N1« : « Le lac Qinghai est une aire de reproduction et une zone de transit essentiel pour les oiseaux aquatiques migrateurs, recevant 150 000 migrateurs chaque année de plus de 200 espèces dont 15% de la population reproductrice mondiale d‘oies à têtes barrées . Il se situe à l’intersection de voies migratoires centrales : la voie migratoire d’Asie centrale qui part de l’ouest de la Sibérie via l’Asie centrale jusqu’à l’Inde et la voie migratoire d’Asie de l’est qui va de la Russie via la Chine vers l’Australie. » Signe du choc provoqué par cette découverte le lac avait été à l’époque l’objet d’un long ( et bien documenté) article du magazine TIME qui le qualifiait d’équivalent pour les oiseaux migrateurs d’un hub aéroportuaire international.

Si cette épisode de 2005 a tant fait parler de lui, c’est qu’il venait de façon spectaculaire alimenter le débat sur le rôle des oiseaux migrateurs dans la grippe aviaire, que ce soit dans l’évolution du virus, c’est à dire, selon le jargon, le passage de l’Influenza Aviaire Faiblement Pathogène (IAFP) à l’Influenza Aviaire Hautement Pathogène (IAHP) lors de contacts avec la volaille d’élevage ou de la diffusion de l’épizootie de par le monde. Si tout paraît tenir au premier abord de controverses sur « la poule et l’oeuf », il faut néanmoins remarquer que ces deux questions, intimement liées bien entendu, ont été l’objet d’assez vives controverses notamment après l’épisode du lac Qinghai, qui a permis, un temps, à certains de tenter de dédouaner, en sur-soulignant le rôle des oiseaux migrateurs, les pratiques d’élevage intensif de la volaille de leur responsabilité. Or comme le rappelaient Rogier Bodewes et Thijs Kuiken dans « Changing Role of Wild Birds in the Epidemiology of Avian Influenza A Viruses » : « Tandis que la transmission de l’IAHP des oiseaux sauvages à la volaille a été l’objet de nombreuses études, la voie de transmission opposée n’a été que peu étudiée. Compte tenu du fait que les oiseaux aquatiques migrateurs ne sont normalement pas infectés par l’IAHP et que l’évolution de l’IAFP à l’IAHP n’a été établie que pour les volailles, la détection de l’IAHP chez les oiseaux sauvages suggère qu’une transmission de celle-ci des volailles vers les animaux sauvages doit se produire. » Rob Wallace dans Big Farms make Big Flu, va dans le même sens : « beaucoup de sous-types de l’IAFP présents chez ces oiseaux sauvages ne développèrent une plus grande virulence qu’une fois entrés dans les populations d’oiseaux domestiqués ». On aurait donc notamment une transmission de l’IAFP des oiseaux sauvages vers les volailles d’élevage puis une infection en retour des oiseaux sauvages par l’IAHP lors de contacts avec des volailles ayant incubé cette version plus virulente du virus du fait de leurs conditions d’élevage. (On trouvera des indications plus précises sur le variant particulier du virus qui a fauché les oiseaux du lac Qinghai dans le chapitre 8, « From Hong-Kong to Qinghai Lake and Beyond », du livre Their Fate is our Fate de Peter Doherty) Dans Victims and vectors: highly pathogenic avian influenza H5N1 and the ecology of wild birds, John Y. Takekawaa et alii soulignent également le rôle éventuel des marchés d’animaux domestiques et sauvages vivants dans cette mutation ainsi que l’effet de la disparition progressive des zones humides, notamment sur le plateau Qinghai-Tibet, qui amène les oiseaux aquatiques migrateurs à se concentrer en plus grand nombre sur de plus petites zones marécageuses ce qui donne donc plus d’opportunités au virus pour se diffuser. D’autant que comme le notent Kurt J. Vandegrift et alii dans Ecology of avian influenza viruses in a changing world, ces disparitions des terres marécageuses, etc est souvent associée à un extension de la riziculture un peu partout en Asie, ce qui met de plus en plus en contact les oiseaux migrateurs avec les canards domestiqués massivement utilisés pour la lutte anti-parasitaire dans les rizières, « moyens et fins » de l’intensification de la production mais qui sont également considérés comme une des principales espèces-réservoirs du virus ( « La niche intensive canard-riz en Asie résulte d’une série de changements dans les pratiques agricoles – ancestrales ( riz), impériale tardive ( canard) et actuelle ( intensification de la production de volailles) – se mélangeant de façon à soutenir de façon unique l’évolution et la persistance de multiples influenza aviaires » Rob Wallace Big Farms make Big Flu. Voir également, entre autres, Avian influenza, domestic ducks and rice agriculture in Thailand).

Mais c’est surtout l’étape d’après, c’est à dire le rôle des oiseaux migrateurs dans la diffusion de l’IAHP au niveau régional puis mondial qui a donné lieu à des débats. On retrouvera un peu partout la thèse dominante plus ou moins étayée, ainsi dans « Avian influenza H5N1 viral and bird migration networks in Asia » qui note « Une forte corrélation positive entre les foyers d’épidémies successifs et le temps moyen de vol entre les arrêts successifs sur les voies de migration (…) La vélocité de l’épidémie et la vitesse de migration des oiseaux étant positivement associés cela indique qu’ils partagent les mêmes caractéristiques spatio-temporelles. » Ou encore dans le rapport du Global Consortium for H5N8 and Related Influenza Viruses, « Role for migratory wild birds in the global spread of avian influenza H5N8« . Le rôle des migrations dans la propagation du virus, en plus bien évidemment de recycler un amalgame oh combien séculaire, a été d’autant plus volontiers évoqué que le changement climatique commence effectivement à modifier la donne dans ce domaine. Comme l’évoquent Diann J. Prosser et alii dans « Animal Migration and Risk of Spread of Viral Infections » : « Certains changements cruciaux potentiels et d’ores et déjà observés liés au changement climatique qui affecteraient la circulation virale incluent : 1) des changements dans le comportement migratoire de la population hôte comme des modifications de trajectoires, de périodes de migration et d’aires de répartition 2) des changements dans la biologie moléculaire des pathogènes qui pourrait affecter leur durée de persistance dans l’environnement, leur virulence et leur capacité d’infection (…) » Le changement climatique risquerait donc de modifier en permanence cette interaction entre migration et virus, notamment du fait de la modification des corridors de circulation ( voir notamment Climate change could overturn bird migration (…) ) ou de l’usage des sols et donc des terrains plus ou moins propices à l’infection que rencontreraient les oiseaux sur leur trajet ( voir M. Gilbert et alii Climate change and avian influenza, pp. 5 et 6).

Toutefois, le rôle effectif des oiseaux migrateurs dans la diffusion de la grippe aviaire a été largement questionné dans de nombreux textes. Dans « Ecologic Immunology of Avian Influenza (H5N1) in Migratory Birds » Weber et Stilianakis rappellent ainsi que l’infection réduit très probablement la capacité de migration des oiseaux qui ne sont donc au mieux que des vecteurs locaux de propagation. C’est dans « Recent expansion of highly pathogenic avian influenza H5N1: A critical review » de Michel Gauthier-Clerc, Frederic Thomas et C. Lebarbenchon, qu’on trouvera la réfutation la plus complète des thèses d’une primo-responsabilité des oiseaux migrateurs. Après un vaste bilan des différentes hypothèses, les auteurs soulignent que « bien qu’il reste possible que les oiseaux migrateurs puissent répandre l’IAHP-H5N1 et contaminer la volaille domestiquée, les faits accréditent massivement l’hypothèse que les déplacements par des humains de volaille domestiquée ont été à ce jour le principal agent de la dispersion du virus. » Et ils concluent : » la globalisation naturelle des échanges des oiseaux migrateurs semble occulter la globalisation – sans contrôle sanitaire strict- des échanges commerciaux de volailles comme mécanisme reconnu de diffusion de la maladie. » Sur cette « autre » circulation on peut également se reporter à « Environmental Factors Contributing to the Spread of H5N1 Avian Influenza in Mainland China » qui rappelle que les premiers foyers de grippe aviaire étaient généralement situés non loin des autoroutes nationales chinoises, qui du fait de leur gratuité, de la localisation des marchés sur leur itinéraires et de l’interdiction du transport de volailles par trains constituent effectivement un corridor de contamination idéal.

Ce qui nous ramène au bord du lac Qinghai. Quoique l’urbanisation puis la sédentarisation des nomades évoquée plus haut aient été l’occasion de développer le réseau routier sur le plateau (non sans aléas, voir Highway Planning and Design in the Qinghai–Tibet Plateau of China), l’isolement de ce dernier constituait prétendument la preuve d’une dynamique endogène de propagation du virus chez les oiseaux migrateurs. Or, dès 2006 un article paru dans la revue Nature, relayant les révélations d’un blogueur chinois, indiquait :  » Depuis 2003, une des principales espèces migrantes affectée [lors de la mort en masse d’oiseaux de 2005], l’oie à tête barrée, était artificiellement élevée à côté du lac. Les fermes d’élevage – qui participaient d’un programme expérimental pour à la fois domestiquer ces oiseaux et en relâcher une partie pour accroître la population sauvage – soulèvent la possibilité que ces oiseaux domestiqués aient été la source de la contamination. » Cette hypothèse, qui, à notre connaissance, n’a pas été réfutée à ce jour, a été étayée dans plusieurs textes ultérieurs qui décrivent le développement de cette nouvelle industrie. Ainsi Captive Rearing and Release of Bar-headed Geese (Anser indicus) in China: A Possible HPAI H5N1 Virus Infection Route to Wild Birds de Chris J. Feare, Taichi Kato et Richard Thomas en retrace une des sources locales :  » L’élevage en captivité des oies à têtes barrées a commencé en 2003 au bord du lac Yamzho Yumco à 100km au sud de Lhassa [capitale de la province « autonome » du Tibet] par la « Lhasa Nida Natural Ecology Development Bar-headed Goose Artificial Breeding Company ». Plusieurs centaines d’oeufs d’oies à têtes barrées abandonnés furent collectés dans une colonie en déclin, dont on a prétendu qu’elle comprenait 30 000 individus autour du lac, et furent artificiellement incubés. L’entreprise fut étendue au district de Xaina, dans la préfecture de Nagqu ( à environ 300km au nord-est de Lhassa) où 500 oies à têtes barrées furent élevées avec succès « pour répondre aux besoins du marché ». La compagnie sous-traita également une partie de sa production à un villageois du district de Gonggar, au sud de Lhassa. En 2006, une unité d’élevage fut établie dans le même village, au bord d’un marécage et d’un bassin apte au développement d’une activité d’aquaculture, et ce, afin de booster l’élevage en vue de l’ouverture de la ligne ferroviaire Lhasa-Golmud la même année. » Sans évoquer directement 2005, les auteurs ne manquent toutefois pas de noter prudemment que plusieurs foyers de grippes aviaires chez les oiseaux sauvages de 2006 à 2010 se situaient non loin de ces zones d’élevage.

La chercheuse indépendante, et autrice de deux textes importants sur le sujet ( Riding the Permafrost Rooster across the Roof of the World et Opening Pandora’s box at the roof of the world: Landscape, climate and avian influenza (H5N1). ), Barbara Canavan, s’encombre de moins de précautions :  » Le réseau de causalités spécifiques ayant présidé à l’émergence du variant Qinghai de la grippe aviaire semble multifactoriel. Au vu des éléments que nous avons avancé, la cause la plus immédiate de l’émergence du variant Qinghai à partir de 2005 a été l’élevage d’oies à têtes barrées à proximité de volailles domestiques. L’élevage en captivité d’oies à têtes barrées représente une piste plausible d’évolution de la grippe aviaire vers une forme plus dangereuse et mortelle. C’est la boite de pandore de Qinghai, celle qui a ouvert une nouvelle voie au virus pour atteindre volailles et oiseaux sauvages (..) Une cause indirecte de cette épidémie de Qinghai c’est la construction et mise en service de la ligne ferroviaire QTR ( Lhasa-Golmud) qui a provoqué une hausse exponentielle de la demande en nourriture dans la zone, ce qui a mené en retour à l’élevage en captivité des oies à têtes barrées. » Le paradoxe que représente cette « troisième voie », ni exactement sauvage ni exactement domestique, d’infection a été magistralement analysé par Lyle Fearnley dans « Wild Goose Chase: The Displacement of Influenza Research in the Fields of Poyang Lake, China« . Quoique portant sur un autre lac et une autre espèce, ses analyses n’en sont pas moins probablement valables pour les oies à têtes barrées du lac Qinghai. Fearnley retrace en tout cas en détail les conditions d’émergence de cette nouvelle industrie :  » L’élevage de volailles domestiques fut un des premiers secteurs à qui on a permis une libre activité de marché après les réformes de l’économie planifiée de Deng Xiaoping, l’élevage de volailles devenant rapidement une source importante de revenus pour les foyers et les entrepreneurs ruraux. Néanmoins durant les années 90, de grandes entreprises industrielles de production de volailles, organisées comme des compagnies  » à tête de dragon » verticalement intégrées ont commencé à prendre de plus en plus de parts de marché. Les statistiques montrant une chute rapide du nombre de petits éleveurs. (…) Beaucoup de ces petits éleveurs n’ont pas nécessairement entièrement abandonné le secteur mais se sont au contraire spécialisés dans des productions locales ou inhabituelles. Une de ses voies de spécialisation c’est l’élevage d’animaux sauvages, pour répondre à la demande particulière des élites fortunées. » Ainsi « les éleveurs de volaille au bord du lac Poyang transforment qualitativement l’interface entre le domestique et le sauvage, mixant et reconstituant les propriétés du « sauvage » et du « domestique » via l’élevage d’oiseaux sauvages. » Il est à noter que le Lac Poyang est comme le lac Qinghai un lieu privilégié de « villégiature » des oiseaux migrateurs, et qu’il est encore plus que son homologue tibétain ( voir Analysis of Long-Term Water Level Variations in Qinghai Lake in China et Numerical study on the response of the largest lake in China to climate change) soumis à asséchement rapide, du fait notamment du fameux barrage des Trois Gorges (voir Linkage between Three Gorges Dam impacts and the dramatic recessions in China’s largest freshwater lake, Poyang Lake), ce qui a par exemple amené les autorités de la province à déployer des hélicoptères pour fournir de la nourriture aux oiseaux migrateurs en 2012….

Alors, la boucle est bouclée ? Hé bien pas exactement car nous n’avons pas encore évoqué une autre hypothèse concernant l’épisode de 2005, le rôle de l’aquaculture dite intégrée. En effet, le lac de de Qinghai, avait été désignée en 1990 dans un rapport de la F.A.O. comme une zone pilote, parmi d’autres pour le développement de l’aquaculture en Chine, notamment sous sa forme dite intégrée, c’est à dire des élevages à la fois de volailles et de poissons où les déjections des premières viennent nourrir les seconds. C. J. Feare relate ainsi dans Fish farming and the risk of spread of avian influenza ( un des bien trop rares articles sur le rapport aquaculture intégrée / grippe aviaire avec Fish farming and influenza pandemics et Avian Influenza and the practice of Integrated Fish Culture ) les efforts engagés autour du lac pour permettre l’expansion de cette industrie, du fait notamment de son assèchement progressif qui crée iles et micro-lacs propices à l’installation de nouvelles structures. Quoique nous réserverons à un autre post de cette rubrique le rapide panorama de cette industrie qui semble, plus que toutes les autres, organisée autour de ses contrecoups « viraux », notons que du fait de la transmission possible du virus via les déjections de volailles et la persistance de celui-ci dans l’eau, elle offre une nouvelle voie royale et ou, « à défaut », parfaitement envisageable, à la propagation de la grippe aviaire chez les oiseaux migrateurs…

Donc ci-git l’aubaine de diversion qu’a pu paraître représenter cette soudaine mort en masse des oiseaux de 2005. Cette manie désormais courante de transformer tel ou tel mammifère en dangereux « porteur de peste » a été d’ailleurs finement analysée dans le recueil dirigé par Chistos Lysteris Framing Animals as Epidemic Villains. Histories of non-Human Disease Vectors. Celui-ci rappelle dans son introduction que « l’absence de certitudes scientifiques concernant les véritables réservoirs du SRAS ou d’Ebola est compensée par les représentations systématiques et très répandue de quelques animaux, tels les chauves-souris ou les civettes, comme des voyous épidémiologiques [« epidemiological rogues »] (…) Tous les discours sur le « One Health« , les relations et partenariats entre les espèces s’effacent et se met en place, pour protéger l’humanité des zoonoses et des maladies dont les animaux sont vecteurs, tout un appareil d’abatage, de marquage, de désinfection, de séparation et d’éradication (…). » Frederic Keck, dont les nombreux textes en français comme en anglais constituent une source incontournable sur cette question et bien d’autres, note quant à lui dans la postface de l’ouvrage :  » Si l’imagerie des vilains épidémiques découle souvent de la peur des migrants, les techniques de régulation des maladies animales trouvent leur origine dans les politiques de gestion des migrations, comme nous pouvons le voir avec l’actuelle construction de barrières à la frontière du Danemark pour empêcher que les sangliers sauvages infectent les porcs d’élevage avec la grippe porcine. » (On lira par ailleurs avec profit sa contribution, « Contagious Wilderness. Avian Flu and Suburban Riots in the French Media » au recueil Disease and Crime. A History of Social Pathologies and the New Politics of Health, où il se livre à un très éclairant parallèle entre la représentation dans la presse française des émeutes de 2005 et de l’épidémie de SRAS). L’oiseau migrateur qui constitue donc lui aussi un « bon client » risque toutefois de ne plus l’être longtemps puisque certains s’aventurent déjà à prédire une fin progressive des migrations, qu’annoncerait déjà leur déclin accéléré ( Voir entre autres « Going, Going, Gone: Is Animal Migration Disappearing » ou le livre No Way Home. The Decline of the World’s Great Animal Migrations)….

Il serait difficile de conclure de façon grandiloquente ce bref itinéraire bibliographique autour du plateau et du lac Qinghai et absurde de chercher à sortir de son chapeau un « sujet historique » qui viendrait miraculeusement « rédimer » tout cela ( Le textes de Emily Yeh « Tibetan pastoralism in neoliberalising China: continuity and change in Gouli » décrit par exemple assez bien la néolibéralisation des mentalités chez les toujours ou ex-nomades). Notons tout de même que les perspectives ouvertes par cette « Frontière » et ses divers « surplus écologiques » (Moore) afférents semblent donc s’épuiser très prématurément, épuisement qui se manifesterait donc, entre autre, « épidémiologiquement », notamment comme répercussion, certes relativement marginale ( cf la « niche » de l’élevage d’oiseaux sauvages), du processus entamé dés la fin des années 70 dans le Guandong et magistralement décrit par Rob Wallace, l’intensification de la production de volailles et la pression sur les zones humides du fait de l’industrie et de l’essor de la population facilitant la naissance d’une variante plus virulente d’influenza aviaire vouée à se déployer régionalement puis mondialement ( Big Farms Make Big Flu, p.70 et suivantes notamment). La particularité du plateau tenant notamment à la présence, en embuscade, de la peste à qui la prolifération de rongeurs provoquée par le surpâturage pourrait bien ouvrir de nouvelles perspectives. D’ailleurs notons, pour l’anecdocte, qu’en novembre 2019, au moment même où le virus du Covid-19 faisait probablement ses premiers pas à Wuhan, un vent panique à soufflé sur Pékin lorsque deux cas de peste pneumonique ( la variante la plus létale et contagieuse) ont été dépistés chez deux habitants de Mongolie intérieure venus en désespoir de cause se faire soigner dans la capitale…

Coïncidence mise à part et là comme partout ailleurs, les maladies infectieuses, anciennes ou nouvelles, reprennent donc la place centrale qui leur revient dans la crise de la « modernité-dans-la-nature », ce qui suppose de les réinscrire en permanence dans le champ en constant bouleversement des interactions entre phénomènes climatiques, « naturels » et sociaux. Et si face à l’emballement des désastres, il est toujours tentant d’espérer une accalmie pour rentrer gloser à l’ombre des vieilles théo- et téléologies, ces quelques notes profanes souhaitaient également, et modestement, signaler, que n’en déplaise à bien des « spécialistes », à un moment sans précédent d’accès au savoir dans l’histoire de l’espèce ( la plupart des textes cités ici sont librement téléchargeables et sinon tout le monde sait comment procéder… du moins on l’espère !), la critique sociale ne se trouve pas nécessairement désarmée pour continuer à penser le monde et la possibilité de son renversement. A condition bien sûr d’envisager cette critique sociale comme saisie de la centralité de l’activité humaine, de ses dynamiques et des possibilités qu’elle recèle malgré tout et non sous la forme de ratiocinations sous-panthéistes ( « l’homme est mauvais ») ou sous-marxistes ( « Eurêka ! c’est la faute du capitalisme ») qui n’ont d’ailleurs, le plus souvent, que cette société pour horizon…

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