Materialism and the Critique of Energy

Materialism and the Critique of Energy Édité par Brent Ryan Bellamy et Jeff Diamanti, Chicago, MCM’ Publishing, 2018. ( Librement téléchargeable sur internet)

Encore un ouvrage très volumineux ( 700 pages) et varié ( 27 contributions) mais cette fois-ci sur un versant bien plus théorique comme en témoigne l’introduction Brent Ryan Bellamy et Jeff Diamanti : » Que ce soit pour répondre aux besoins de la croissance économique cumulée ou au développement de nouveaux horizons de valorisation, le capitalisme a été historiquement et logiquement lié à la production de quantités toujours croissantes d’énergie. La contradiction centrale du système économique actuel est et a toujours été liée à son rapport à l’énergie. Une perspective critique sur les conditions des possibles politiques, économiques et écologiques requiert une nouvelle analyse du rapport de l’énergie à la production, la distribution et l’accumulation de valeur. Materialism and the Critique of Energy développe cette perspective, tout d’abord en revisitant les histoires conceptuelles et matérielles enchevêtrées du capital et de l’énergie qui se trouvent au fondement du matérialisme et ensuite en clarifiant les enjeux de la critique de l’énergie pour la théorie critique contemporaine. Sa thèse principale c’est que si les conditions du changement climatique actuel ont provoqué un vaste intérêt pour les régimes énergétiques et les systèmes environnementaux, seule la critique de l’énergie qui se trouve au coeur du marxisme peut expliquer pourquoi le capitalisme est un système énergétique et de là offrir une perspective plus claire de sortie de son inertie fossile. » Dans la suite de leur introduction, Bellamy et Diamanti, insiste particulièrement, à la suite d’Anson Rabinbach notamment (on y reviendra), sur la production mutuelle du matérialisme moderne et du nouveau régime énergétique capitaliste qui trouve bien sûr son plus haut point critique avec Marx. Par contre les développements qui suivent sur l’éternel retour, comme métaphore de l’énergie, chez Nietzsche ou Blanqui et sa reprise critique par Walter Benjamin auraient pu faire l’objet d’une contribution intéressante mais, dans une introduction à un si épais volume, ils égarent un peu le lecteur tout de même inquiet de savoir ce qui l’attend….

Inquiétude qui ne dissipe certes pas à la lecture du numéro de marxologie qui ouvre le recueil, « Marxism, Materialism, and the Critique of Energy » puisque son auteur Allan Stoekl fait comme si la critique développée par Jason W. Moore n’existait pas ( il se positionne pourtant vis à vis de John Bellamy Foster) comme en témoigne ce passage où il résume son argumentation :  » il y a une contradiction importante entre la critique marxiste du capitalisme et la critique du capitalisme portée par les économistes écologistes et « énergicistes ». Dans le premier cas, dans la perspective marxiste classique, la crise finale du capitalisme sera essentiellement économique : la chute du taux de profit rendra l’économie capitaliste dans son ensemble incapable de se reproduire et ouvrira la voie à une révolution prolétarienne. Dans le second modèle, la vulnérabilité du capitalisme est due avant tout à la faillibilité de son modèle de croissance lui-même- le principe que l’économie mondiale peut faire « croître » indéfiniment son offre monétaire et ses profits sur la base d’un monde fondamentalement fini en terme de ressources énergétiques et minérales. Le premier modèle – celui de Marx- se concentre sur le travail, la baisse du profit et l’illusion d’une expansion infinie du capitalisme par la recherche de profit; le seconde – celui, entres autres, de Frederick Soddy, M. King Hubbert et Richard Heinberg, que j’appellerai la thèse énergétique- souligne la base matérielle de l’impossibilité à moyen terme du capitalisme : la finitude de la terre et de ses ressources. Ce sont, pourrait-on dire, deux positions très différentes. Néanmoins, j’avancerais, qu’à la fin, chaque théorie fournit quelque chose dont l’autre manque et que, de surcroît, il y a même une certain rapport complémentaire entre les deux. Et j’avancerais, enfin, que les modèles marxistes et énergicistes ne sont pas seulement connectés mais que les modèles futurs de valeur [ sic !] devront aller au-delà de leur dyade apparemment inévitable. » Bref mieux vaut lire Le Capitalisme dans la toile de la vie qui ne tourne certes pas autour du pot sur ce point !

Le texte qui suit, Water, water, every where, Nor any drop to drink”: Accumulation and the Power over Hydro » de Peter Hitchcock est probablement trop « surplombant » vu l’ampleur de son sujet mais a le mérite de présenter un relatif panorama de la réflexion marxiste sur cette « marchandise non-coopérative » (Karen Bakker) qui « semble constamment échapper aux processus de marchandisation qui lui sont infligés » et si « Il n’y a pas de baguette magique pour saisir la Weltanschauung de l’eau, les luttes qui l’entourent mettent toujours en jeu les termes fondateurs de l’économie politique. » Reprenant le fil d’une tradition « récente » de réflexion sur la question de l’accumulation primitive ( Perelman, De Angelis, Federici, Harvey) et constatant tout à la fois sa validité et son incapacité relative à se saisir de la question, en bien des points spécifique, de l’eau, Hitchcock invite donc à repenser le concept à l’aune des enjeux multiples qui l’environnent aujourd’hui et au crible de la reproduction sociale, telle que théorisée sur ce point par Adrienne Roberts. Ainsi selon lui « l’eau n’est pas un élément connexe de la globalisation comme système-monde mais plutôt une réalité heuristique centrale pour en comprendre la maturité, les limites et les contradictions. » La lutte autour de l’eau étant finalement une lutte pour « décider de ce qui sera « originel » » (entendu ici au sens d’accumulation originelle) dans le cycle d’accumulation à venir.

Daniel Cunha, dont nous avons également évoqué un texte dans les jalons bibliographiques sur l’écologie monde, livre dans sa contribution « The Anthropocene as Fetishism » une critique qui paraît certes moins original trois ans plus tard mais éventuellement toujours utile de la notion d’anthropocène qu’il relit au crible de la théorie du fétichisme de la marchandise de qui vous savez : » Un système qui devient quasi automatique, dépassant la contrôle conscient de ceux qui y sont impliqués et qui est animé par la compulsion de l’accumulation infinie comme fin en soi, a nécessairement comme conséquence le bouleversement des cycles matériels de la terre. Appeler cela l’Anthropocène, est néanmoins imprécis, d’un côté puisqu’il s’agit du résultat d’une forme spécifique de métabolisme avec la nature et non d’un être générique ( anthropo) et de l’autre car le capitalisme constitue une « domination sans sujet », c’est à dire dans lequel le sujet n’est pas l’homme ( et pas même la classe dominante), mais le capital. » De même  » le dérèglement des cycles écologiques globaux est présenté comme anthropocène c’est à dire comme un processus naturel. Que l’homme soit présenté comme une force géologique aveugle, à l’image des éruptions volcaniques ou des variations de la radiation solaire, c’est une expression de la forme naturalisée ou fétichisée des rapports sociaux qui prédomine sous le capitalisme. » Notons toutefois que l’auteur qui comprend donc le bouleversement global de la nature comme « l’externalisation du travail aliéné, sa conclusion matérielle logique » n’en finit pas moins son texte sur une « ouverture » aberrante : « Libérée de la forme valeur et de la raison instrumentale qui réduit la nature a un « substrat de domination », la géo-ingéniérie et la technologie avancée en général pourront être utilisées non seulement pour résoudre le changement climatique mais, comme l’écrivait Theodor Adorno pour « aider la nature à ouvrir les yeux », etc Après Hitchock ( voir plus haut) qui imaginait une société libérée du capital mais pas de la loi de la valeur, le volume semble de nouveau témoigner d’une confusion « post-capitaliste » certaine dans la nouvelle génération de marxistes…

Malgré un titre inquiétant, « Mapping the Atomic Unconscious: Postcolonial Capital in Nuclear Glow » de Katherine Lawless présente à la fois une introduction intéressante, pour le/la néophyte, aux Memory Studies, et une réflexion foisonnante sur l’instrumentalisation nucléocrate de la mémoire des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. La critique qu’elle et d’autres auteurs donnent de la nouvelle muséographie commémoratrice est sans appel : » malgré le mandat donné d’éduquer, la fonction des musées de la mémoire et de médias mémoriels similaires est d’apaiser et de désarmer tout en dans le même temps marchandisant et incorporant les restes sociaux et matériels d’étapes précédentes de l’accumulation. (…) N’étant plus de simples espaces de sédimentation de la mémoire historique, ils sont devenus les véhicules par lesquels la mémoire collective comme ressource culturelle est à la fois produite et transmise. » On comprend quels sont les enjeux par rapport à l’histoire de l’énergie nucléaire : » Accompagnant le discours sensationnialiste sur l’atrocité nucléaire, la banalisation de l’énergie nucléaire sert à éluder la sourde violence de tels régimes énergétiques (…) dans la production de la mémoire nucléaire, la violence latente des régimes énergétiques globaux ( qui inclut tout autant le changement climatique que les nouvelles enclosures globales) est éclipsée par le spectacle de l’atrocité nucléaire et re-présentée comme préservation de la mémoire nucléaire. » Argument pas particulièrement original mais qui permet à Lawless  » de remonter la piste des différentes expressions de l’inconscient énergétique [ expression forgée à l’origine par Patricia Yaeger], ce qui suppose dans le cas de l’inconscient atomique, non seulement les invisibilités énergétiques qui accompagne la transition à la nucléarité mais aussi la matérialité oubliée de la mémoire nucléaire elle-même. Sans une telle perspective matérialiste, nous en sommes réduits à la fausse lueur de la révolution morale dont les défenseurs se trouvent du côté des gagnants de l’histoire nucléaire et dont les discours servent les intérêts du capital post-colonial. »

Après cette première série relativement disparate de textes, on ne boude certes pas son plaisir à retrouver le « vétéran » George Caffentzis qui livre ici, sous le titre « Work or Energy or Work/Energy? On the Limits to Capitalist Accumulation », une critique claire et incisive d’un certain « anti-capitalisme des limites objectives ». Ce qui fait d’ailleurs regretter qu’il n’ait pas pris le temps de recenser le livre de Jason Moore, qui ne se résume certes pas à ça mais … L’objet de la critique de Caffentzis c’est principalement Saral Sarkar, universitaire et activiste éco-socialiste dont on peut trouver un certain nombre de textes en français en ligne. Sarkar est emblématique de la variante actuelle de la vieille antienne des « limites à la croissance » et d’un certain  » fétichisme de l’énergie qui considère que la valeur n’est pas créée par le travail humain. » Comme le résume Caffentzis, « Pour Sarkar, puisque le capitalisme dépend d’un surplus écologique, pour assurer ses profits et son accumulation, les trois sources de celui-ci nomment d’ores et déjà les limites à la croissance : 1) l’épuisement des ressources naturelles d’énergie, particulièrement le pétrole et le gaz 2) la « toxification » croissante sous la forme de l’appauvrissement des sols, le smog, etc quand les « éviers » naturels commencent à ne plus fonctionner et enfin au niveau de l’énergie 3) nous avons atteint une limite entropique et aucune innovation scientifique et technologique ne pourra permettre de surmonter la perte de la base de ressources en énergies fossiles. » Cette dernière thèse s’appuyant elle-même grandement sur les travaux de Nicholas Georgescu-Roegen. La réfutation de Caffentzis est certes aisément prévisible mais selon nous, toujours nécessaire :  » Les limites à la croissance de Sarkar passent à côté d’un élément crucial de toute analyse d’une fin potentielle du capitalisme, puisque son rejet de l’importance du travail dans la reproduction et l’accumulation du capital passe à côté également de l’importance de son refus pour la dés-accumulation et l’éventuelle abolition du capital. Je saisis bien la frustration qu’évoquent beaucoup d’écrits anti-capitalistes quand ils se penchent sur les luttes ouvrières avec leurs divisions, leurs reculs et leurs fréquents accommodements racistes, sexistes et anti-écologiques avec le capital. Mais ce sont les luttes des travailleurs contre l’exploitation et non l’épuisement des stocks de pétrole, qui constituent la seule limite logique définitive à l’accumulation capitaliste, toutes subjectives qu’elles puissent paraître. »

Comme il le rappelle à Sarkar, qui, précisons à sa décharge, si comme tant d’autres il ne veut pas de la lutte de classe à au moins le mérite de ne pas se réclamer du marxisme :  » La valeur n’est pas un objet matériel, ni même un rapport entre des choses. C’est bien plutôt une forme sociale qui peut être incarnée- contrairement à quelque chose comme la richesse naturelle qui constitue plus une condition de possibilité qu’une quantité échangeable- et a besoin d’un équivalent temps socialement déterminé pour circuler comme valeur. Donc bien que plus de pluies puissent affecter le montant de travail socialement nécessaire pour la production d’un kilo de blé, la pluie ne crée pas la valeur de ce kilo de blé. En d’autres termes, le capitalisme est extrêmement « humaniste » dans le sens où sa préoccupation majeure est d’étendre autant que possible son contrôle de la vie humaine afin de transformer cette vie en travail exploitable.  » De même un peu plus loin :  » Si le travail n’est pas central dans la création de la plus-value, alors le capital se préoccuperait surtout de réduire tout autant la quantité et la qualité de travailleurs mais ce n’est pas ce qui se produit au XXIe siècle. Au contraire, des milliards d’êtres humains intègrent la classe ouvrière et ce a de nombreux niveaux de qualification. Les capitalistes semblent plus inquiets de localiser des réserves de travailleurs « à faible entropie » qu’à trouver des dépôts de pétrole et de gaz. » Enfin, s’appuyant sur les travaux de Timothy Mitchell, dont le livre Carbon Democracy constitue évidemment une référence incontournable pour toute critique sociale de l’énergie, Caffentzis rappelle également à quel point les choix énergétiques sont déterminés par les luttes réelles et non des « limites objectives », dont la caractère parfois indéniable n’en justifie certes pas pour autant qu’on les érige en alpha et oméga, à moins bien sûr qu’il s’agisse de laisser libre au cours, sous prétexte d’anti-capitalisme, aux pulsions autoritaires et ur-étatistes de certaines fractions de classe…

A suivre…

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