Un Index des cahiers de notes de Marx (1863-1882)

Nous donnons ici un index des cahiers de notes de la dernière période de la vie de Marx. Cet index est tiré de l’appendice I du livre El ultimo Marx (1863-1882) et la libéracion Latino-Americana de Enrique Dussel (1990, nous traduisons une partie de ses commentaires depuis l’espagnol). Une bonne partie des originaux de ces cahiers ont été numérisés par l’Institut d’Histoire Sociale d’Amsterdam et une partie a été également transcrite dans la MEGA ( consultable ici). Quand ces notes ont fait l’objet de recherches et d’analyses spécifiques nous le mentionnons.

Cahier B 105. (1863-70), 49 feuillets : Sur la « rente différentielle » et « Rente et intérêts », comprend également des notes sur Benjamin Bell, Essays on Agriculture, 1802.

Cahier B 106 (1865-66), 364 feuillets : Sur l’économie rurale: J.V. Liebig, Einleitung in die Naturgesetze des Feldbaus, 1862 ( f. 60-135); idem autres ouvrages concernant l’agriculture ( f. 60-135); L. Mounier, De l’agriculture, 1846 (f. 136-183); L. De Lavergne, The rural Economy of England, 1855 (f. 203-239) ; W. Hamm à propos de « L’agriculture », 1856 (f. 281-311)

[ Ce cahier, ainsi que ceux qui suivent portant sur l’agriculture, a fait l’objet de plusieurs articles de Kohei Saito notamment « Marx’s Ecological Notebooks » et « The Emergence of Marx’s Critique of Modern Agriculture. Ecological Insights from His Excerpt Notebooks » ainsi qu’un livre : Karl Marx’s Ecosocialism. Capitalism, Nature and the Unfinished Critique of Political Economy. L’ensemble a été publié par la Monthly Review.]

Cahier B 107 (1867-68), 156 feuillets : Sur les mathématiques.

Cahier B 108 (1868), 87 feuillets : Sur l’agriculture. J. Morton, Cyclopedia of agriculture, vol.II, 1865 (f. 53-75); C. Fraas, Geschichte der Landwirtschaft, 1852 (f.88-132); même auteur Die Natur der Landwirtschaft, 1857 (f. 88-132). Dans ce cahier, Marx copie de gigantesques et très détaillés tableaux de chiffres ( pourquoi tant de détails ?) {Remarque de Enrique Dussel}

Cahier B 109 (1868), 283 feuillets : sur la monnaie

Cahier B 110 (1868) : Divers

Cahier B 111 (1868), 167 feuillets : Sur l’agriculture : J. Morton, Cyclopedia of agriculture ( f. 3 à 103); C.Fraas, Die Natur der Landwirtschaft (f. 80-86); E. Düringh, Kritische Grundlegung der Wirtschaftslehre, 1866 ( f. 104-105); F. X. Rlubeck, Die Landwirtschafstlehre, 1851-53 ( f. 105-115; 141-143); bibliographie sur l’agriculture (f. 166-167).

Cahier B 112 (1868-78), 189 feuillets : Sur l’agriculture. F.X Hlubeck, Ibidem (f. 22-47). Première oeuvre étudiée d’un auteur russe : Cernicvskij Lettres sans adresses (f. 131-152). Marx écrit ses notes en allemand, mais en russe dans les parenthèses.

Cahier B 113 (1869), 139 feuillets : Sur la monnaie, les échanges extérieurs, les statistiques, etc.

Cahier B 114 (1869), 125 feuillets, Idem.

Cahier B 115 (1869), 84 feuillets : « Hibernica »

Cahier B 116 ( 1869-70), 50 feuillets : Notes sur la grammaire russe. Grandes lettres sur des feuilles horizontales. Marx étudie « rationnellement » les langues. Il compare le russe avec le grecque, le gothique, le latin, etc.

Cahier B 117 ( 1870), 17 feuillets: Sur les questions de population, etc

Cahier B 118 (1870-77), 86 feuillets : Divers.

Cahier B 119 ( 1870-80), 4 feuillets : Politique, etc.

Cahier B 120 ( 1872), 40 feuillets : « Almanach for 1872 ».

Cahier B 121 ( 1873), 20 feuillets : Catalogue

Cahier B 122 (1874-75), 41 feuillets : En partie en russe : A Cuprov Zeleznodoroznoe Chozjajstvo (f. 2-5); A. Koselev, Nase Pdozenie, 1875 (f. 11-28; 79-80); idem, Ob obscinnom Zemtevladenii, 1875 ( f. 28-41), référence à la « commune rurale »; M. Bakounine, Staat und Anarchie, I, 1873 ( f. 28-41).

Cahier B 123 (1875), 60 feuillets : Sur l’agriculture russe : statistiques ( f. 4-5); Voenno Statisticeskij, 1871 (f. 6-44), A. Engelardt Voprosy Russkogo sel’skogo Chozjajsta (f. 44-47); Idem., Chimiceskie Osnovy Zemledelja, 1872 (f. 47-60)

Cahier B 124 ( 1875), 84 feuillets : Le résumé est toujours en allemand mais il écrit beaucoup plus en russe.J. Samarin-F. Dmitriev, Revoljucionnyi Konservatizm, 1875 (f. 4-55); Cem van byt‘, 1875 (f. 56-81); A. Koselev, Nase Polozenie, 1875 (f. 82-83).

Cahier B 125 (1875), 95 feuillets : D’énormes tableaux.Trudy Komissii, Vysocajse dlja presmotra […] cast’III, 1873 (f. 2-95).

Cahier B 126 (1875), 95 feuillets : Porte la mention « Commencé le 29 décembre 1875 » en russe. Poursuite du résumé de la même oeuvre.

Cahier B 127 (1875-76), 99 feuillets : Porte la mention, en russe, « Fin de 1875, début 1876 ». Fin des notes sur les matériaux antérieurement étudiés depuis 1870; idem, Svod ozyvov guberniskich, 1873 (f. 89.99)

Cahier B 128 (1875-1876), 38 feuillets : En russe, L. Patlaewskij Deneznyi rynok v Rossi ́j ot Odessa, 1868 (f. 3-4; 30-38); Trudy…, ibid.(f. 26-29).

Cahier B 129 (1875-78), 110 feuillets : En russe, A. Engelhardt, op. cit. (f. 3-14)

Cahier B 130 (1876), 82 feuillets : Finance, etc

Cahier B 131/132 (1876) : Physiologie, etc.

Cahier B 133 (1876), 95 feuillets : Marché, etc.

Cahier B 134 (1876), 95 feuillets : Divers.

Cahier B 135 (1876), 95 feuillets : Depuis l’espagnol ( que Marx a étudié), Francisco de Cárdenas, Ensayo sobre la historia de la propiedad, 1873-75 (f. 70-93): « Capítulo V. De las antiguas servidumbres de la propiedad rural en beneficio de la ganadería. I Servidumbres de cañada y pasto »; etc.

Cahier B 136 (1876), 99 feuillets : Idem, op.cit. ( pp.  3-99), Marx a beaucoup apprécié cette oeuvre.

Cahier B 137 (fin 76), 88 feuillets : la plus grande partie consacrée à Cárdenas (f. 16-17, 46-79, 80-88) ; J.V. Kirchbach, Handbuch der Landwirtschaft, 1873 (f. 3-4).

Cahier B. 138 (76-78), 97 feuillets : Sur l’agriculture,Haxthausen, Die ländliche Verfassung Russlands, 1866 (f. 16-41); Rezension zu E. Duehring. Kritische Geschichte der Nationa- lökonomie, 1875 (f. 42-54)

Cahier B 139 (1876-1878), 152 feuillets : Sur l’agriculture, Die ländliche Verfassung Russlands (f. 16-41); d’autres classiques de l’économie politique comme Quesnay, Analyse du tableau économique (f. 51-53); N. Baudeau, Explication du tableau économique, 1776 (f. 54-57); Owen (f. 68-88; 97- 98).

Cahier B 140 (1878), 79 feuillets : En russe, Kaufmann, Teorija i praktika Dankovogo dela, 1873-77 (f. 10-79).

Cahier B 141 ( 1878), 159 feuillets : Toujours sur le livre précédent (f. 3-54 et 55-134) et B. Cicerin-V. Gerve, Russkij dilettantizm i obscin- noe zemlevladenie [Kritik an Vasslcikov], 1878 (« Die russische Bauerkommune », Nacalo, Nr.3 825. VI.1878) (f. 136-137).

Cahier B 142 ( 1878), 89 feuillets : Continue sur les thèmes antérieurs. Contient également des matériaux pour le livre II du Capital : « Note » pour le Capital II, section I, Chapitre IV ( « Zusatz Note über Cirkulation ») (f. 32-39). Manuscrit: Travaux sur le calcul différentiel (pp. 42-87).

[ Les manuscrits mathématiques du Dernier Marx ont été publiés en français : Manuscrits Mathématiques, étude et présentation par Alain Alcouffe (première traduction française- éditions Economica, Paris, 1985), on peut également consulter un article récent de Pascal Serman chercheur à l’Inserm sur le sujet et pour les anglophones le bel article de Cyril Smith « Hegel, Marx et le Calcul ».]

B 143 (1878), 44 feuillets : Géoglogie, types de sol, chimie, etc ( tout cela rapporté à la question agricole). P. ej.: J.F. Johnston, Elements or agricultural chemestry and geology, 1856 (f.13-19).

B 144 (1878), 18 feuillets : Sur le même thème. Par exemple.: J. Schleiden, Die Physiologie der Pflanzen (f. 3-8); J.G. Koppe, Unterricht ím Ackerbau, 1872; J.B. Jukes, Student’s manuel of geology, 1872 (f. 9-10), etc.

B 145 (1878), 336 feuillets : Poursuite du travail sur J.B. Jukes ( f. 3-110). Nombreux tableaux d’éléments chimiques et beaucoup de mathématique.

B 146 (1878), 41 feuillets : Sur la banque, etc.

B 147 (1878), 95 feuillets : ibidem.

B 148 (1878), 97 feuillets : Finance, etc

B 149 ( fin 1878), 4 feuillets : Philosophie. Descartes, Leibniz, etc.

B 150 (1878-), 1 feuillet : divers.

B 151 ( 1878), 43 feuillets : Monnaie, banques, etc.

B 152 (1878-79), 22 feuillets : Banque, etc

B 153 ( 1878), 166 feuillets : Sur l’agriculture, par exemple S. Jacini, La proprietà fondaría, 1857 (pp. 77-88)

B 154 (1879), 40 feuillets : Sur les paniques monétaires, etc.

B 155 (1879), 14 feuillets : Divers.

B 156 ( 1879-80), 141 feuillets : En russe, M. Kovalevski, Obscinoie zemlevladjenie, 1879 (f. 26-47; 66-90).

[ Ces notes de Marx sur Kovalevski ont été retranscrites par Hans Peter Harstick in Karl Marx über Formen vorkapitalistischer Produktion. Vergleichende Studien zur Geschichte des Grundeigentums 1879-1880, Frankfort s.l.M./New York : Campus, 1977. Notons en passant que Kovalevski joue un rôle très important dans les dernières recherches de Marx, tant par son écrit sur le déclin de la propriété commune rurale que par leurs échanges directs. Ainsi Tristram Hunt rappelle dans son introduction à L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État ( 2010, p.20), que si Marx a pu lire Ancient Society, c’est parce que Kovalevski lui avait prêté son exemplaire américain, le livre n’étant pas disponible en Angleterre.]

B 157 (1880), 144 feuillets : Sur l’histoire, dans une grande variété d’époques et de régions ( Grèce, Rome, Moyen Age, etc. )

B 158 (1880), 147 feuillets : Idem.

B 159 (1880), 143 feuillets : Chronologies.

B 160 (1880), 119 feuillets: Idem.

B 161 (1880-81), 59 feuillets :En russe, V. Kel’siev, Einleitung zu Sbornik pravitel’stvennych svedenija. 1862 (f. 6-7); Aufzeichnungen über Agrikultur in Frankreich (f. 41-43).

B 162 (1880-81),  204 feuillets : C’est dans ce cahier que se trouvent les notes sur  Ancient Society de Morgan, ainsi que sur Phear, Maine et Lubbock.

[ Ces notes ont été retranscrites dans Lawrence Krader (ed.), The Ethnological Notebooks of Karl Marx, Assen, 1972, Van Gorcum & Comp. B.V. et partiellement  traduites dans l’ouvrage que nous avons publié. Une traduction de la plus grande partie des notes sur Lubbock, qui portent sur la religion, sera publiée sur ce site à la mi-janvier. ]

B 163 (1880-82), 100 feuillets : En russe : Pozemel’noi sobstvennosti (f.24-39); Zadozennost’ castnogo Zemlevladenija (f. 93-100). Et, en particulier,  N.F. Danielsón, Skizze über die russische Volkswirtschaft, 1881 (f. 22-39).

B 164 (1880-83), 58 feuillets : En russe, sur l’oeuvre de Danielson.

B 165 (1881), 23 feuillets : Divers.

B 166 (1881-82), 77 feuillets :  Sur l’histoire. Notamment : A. Leroy- Beaulieu, L ‘Empire des tsars et les russes. 1881 (f.3-5).

B 167 (1882 ?), 78 feuillets : En russe, Sbornik materialov dlja izucenija sel’skoj pozemel’noj obsciny […], 1880 (f. 3-10); N.G. Cernysevskij, Pis ́ma be adresa, 1874 (f. 12); A.I. Skrebickij, Krest ́janskoe delo v carstvovanie im-peratora Aleksandra II (f. 16-18;32); A. A. Golovacev, Desjat’let reform 1861-1871, 1872 (f.18); Skaldin, Vzachlust’e i v stolice, 1870 (f. 19-28); Janson, Opyt statisticeskogo […], 1877 (f. 29-31; 33-35); Chronologische Aufzeichnungen zur Ges- chiche des russischen Bankwesen, 1877 (f. 40- 41); D.M. Wallece, Russia, 1877 (f. 40-41); The Russian landlords, 1881 (f. 42-43).

B 168 (1882), 18 feuillets : Sur l’histoire.

 

Engels : L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État

« Les chapitres qui suivent constituent, pour ainsi dire, l’exécution d’un testament. Nul autre que Karl Marx lui-même ne s’était réservé d’exposer les conclusions des recherches de Morgan, en liaison avec les résultats de sa propre – et je puis dire, dans une certaine mesure, de notre – étude matérialiste de l’histoire, et d’en éclairer enfin toute l’importance. En effet, en Amérique, Morgan avait redécouvert, à sa façon, la conception matérialiste de l’histoire, découverte par Marx il y a quarante ans, et celle-ci l’avait conduit, à propos de la comparaison entre la barbarie et la civilisation, aux mêmes résultats que Marx sur les points essentiels. Or, pendant des années les économistes professionnels d’Allemagne avaient mis autant de zèle à copier Le Capital que d’obstination à le passer sous silence; et l’Ancient Society de Morgan ne fut pas autrement traitée par les porte-parole de la science « préhistorique » en Angleterre. Mon travail ne peut suppléer que faiblement à ce qu’il n’a pas été donné à mon ami disparu d’accomplir. Je dispose cependant d’annotations critiques qui se trouvent parmi ses abondants extraits de Morgan, et je les reproduis ici, dans la mesure du possible. » ( Extrait de l’introduction de Engels)

PDF : l’origine de la famille

Voir sur la page « Recensions et débats » : L’origine et ses suites, notes sur les réverbérations d’un classique.

Marx : Notes marginales sur les débats du Reichstag relatifs à la loi anti-socialiste de 1878

Marx, Notes marginales sur les débats du Reichstag relatifs à la loi ANTI-SOCIALISTE (Séances des 16 et 17-09-1878).

Projetant éventuellement d’en faire un article pour la presse américaine, Marx a pris ces notes sur le compte-rendu sténographique des débats relatifs à la loi anti-socialiste voulue par Bismarck et votée le 19 octobre 1878. Deux tentatives d’attentats anarchistes visant l’empereur évoqués ci après, celle de Hödel le 11 mai, et celle de Nobiling le 2 juin, servirent de prétextes pour cette interdiction du parti social-démocrate. 
Les passages entre crochets sont les notes que nous avons ajouté. La version reproduite ici est celle donnée dans le volume publié par Roger Dangeville La social-démocratie allemande (UGE 1975)

Vice-Bismarck-von Stolberg parla 4 minutes et 7 secondes
Extrait du compte rendu sténographique.

Reichstag : 4e séance lundi, le 16 septembre 1878.

Président : Forckenbeck.

La séance s’ouvre à 11 heures 30 minutes et s’achève à 3 heures 40 minutes.

Suppléant du chancelier, le ministre d’État, comte de Stolberg-Wernigrode :

« … Il s’agit… de se préoccuper que cette agitation (sic) ne puisse à l’avenir être menée sous quelque apparence de légalité que ce soit. »

Extraits des discours tenus à la séance du 16 septembre : Attentat.

Bebel : « Messieurs, au début de la séance d’aujourd’hui, le représentant du chancelier a particulièrement insisté sur les attentats, comme l’avait d’ailleurs déjà fait l’Empereur dans son discours du trône il y a quelques jours et comme on l’avait fait expressément encore dans l’exposé des motifs de la loi en discussion. Aujourd’hui même tous les orateurs ont, eux aussi, abordé plus ou moins la question des attentats, et tous ont cité ces attentats comme étant le motif de cette loi d’exception – et en fait, il est manifeste qu’ils en sont la cause.

« Messieurs, dans ces conditions, on aurait pu attendre, pour le moins, que le gouverne- ment s’exprime de manière claire et précise sur ce sujet et qu’il démontre pièces à l’appui quelles découvertes il a faites, quels faits accablants ont pu être mis au jour contre nous jusqu’ici, et qu’il prouve l’existence ne serait-ce que d’un lien idéal entre les auteurs des attentats et la social-démocratie. Or, on ne nous a rien démontré de pareil aujourd’hui, et on est resté aux phrases creuses et aux incriminations, Et néanmoins on a continué avec le slogan : La social-démocratie est responsable des attentats. Et c’est l’accusation : La social- démocratie est le parti des assassins du Kaiser, etc.

« Nous n’avons aucunement l’intention de nous laisser faire et d’admettre qu’on étouffe cette affaire… Au contraire, nous avons l’intérêt le plus vif dans l’immédiat de savoir ce que renferment les nombreux procès-verbaux qui ont été rédigés sur ces attentats. Nous insistons tout particulièrement pour qu’on nous fasse savoir ce qui a pu venir à la lumière du jour dans les si nombreux interrogatoires auxquels on a soumis, dans les contrées les plus diverses d’Allemagne, des membres du parti et même des gens qui n’en faisaient pas partie et appartenaient bien plutôt aux tendances les plus diverses et, en tout cas, n’avaient ni de près ni de loin un quelconque rapport avec les auteurs de attentats. Nous sur qui on fait peser la responsabilité et la faute, nous exigeons enfin la clarté, particulièrement aussi en ce qui concerne le dernier attentat qui a servi de prétexte immédiat au renouvellement du Reichstag et au dépôt – de cette loi … [ allusion à la tentative d’attentat, celle de Nobiling, qui permet à Bismarck de dissoudre le parlement qui avait précédemment retoqué sa première proposition de loi anti-socialiste]

« Voici comment j’appris la nouvelle de l’attentat : je sortais du Vorwärts où j’étais allé quérir des informations sur le Dr. Nobiling, le 2 juin 1878 très tard dans la soirée. J’étais très satisfait de ma journée et je m’arrêtai quelques minutes devant un magasin, sur la devanture duquel on avait apposé une dépêche, dont le contenu me surprit au plus haut point. La voici:

« Berlin, 2 heures du matin. Au cours du dernier interrogatoire judiciaire l’auteur de l’attentat, Nobiling, a reconnu qu’il avait des inclinations socialistes, qu’il avait également assisté à plusieurs reprises à des meetings socialistes et qu’il avait déjà eu l’intention il y a huit jours de tuer sa Majesté le Kaiser parce qu’il avait jugé utile d’éliminer le chef de l’État. »

« … La dépêche qui lança cette information dans le monde est expressément de source officielle. J’ai ici dans la main la dépêche que la rédaction de la « Kreuzzeitung » a reçue des autorités constituées avec des notes de la main du rédacteur en chef de ce journal. Il ne fait absolument pas le moindre doute que cette dépêche est de source officielle. Or, des informations diverses de source tout à fait digne de foi démontrent que Nobiling n’a subi aucun interrogatoire judiciaire le jour de l’attentat ou la nuit qui l’a suivi, que rien n’a été établi qui, de quelque manière que ce soit, puisse être considéré comme un point sérieux auquel on pourrait rattacher les raisons du meurtrier et ses idées politiques. Chacun de vous, messieurs, sait ce qu’il en est du bureau télégraphique de Wolff (Approbations), chacun sait que de telles dépêches ne peuvent absolument pas passer sans avoir l’approbation officielle. Au demeurant, cette dépêche porte expressément le mot « Officiel ». Il ne fait donc pas de doute, à mon avis, que cette dépêche ait été consciemment et intentionnellement falsifiée par les autorités constituées pour être envoyée aux quatre coins du monde. « (Écoutez! Écoutez!) » La dépêche renferme l’une des calomnies les plus infâmes qui ait jamais été lancée dans le monde par les autorités officielles, et ce, avec l’intention de faire suspecter de la façon la plus basse tout un grand parti et lui faire endosser la co-responsabilité d’un crime.

« Je demande encore : d’où vient-il que les organes gouvernementaux, la totalité de la presse officielle et officieuse, auxquels presque tous les autres journaux ont emboîté le pas, aient pu en se fondant sur ladite dépêche, lancer contre nous durant des semaines et des mois, jour après jour, la campagne la plus inouïe de diffamation qui soit, que jour après jour ils aient pu lancer dans le monde les comptes rendus les plus épouvantables et les plus inquiétants sur la découverte de complots et de complicités, etc. sans qu’une seule fois de côté gouvernemental… Au contraire, du côté gouvernemental, tout a été réalisé pour diffuser et accréditer encore davantage dans l’opinion publique la croyance en la vérité de ces affirmations mensongères – et jusqu’à cette heure, les représentants officiels du gouvernement n’ont absolument rien fait pour donner le moindre éclaircissement sur les obscurités existantes… »

Bebel en vient ensuite (p. 39 colonne II) à la campagne de dénigrement : « On a manifestement tout mis en oeuvre pour provoquer des désordres; on a cherché à nous exciter à l’extrême, afin que nous nous laissions aller à des actes de violence. Il apparaît de toute évidence que l’on ne considère pas les attentats comme suffisants. Dans certains milieux, on se serait indubitablement réjoui, si, à la suite de ces incitations à des actes de violence, nous eussions perdu notre sang-froid. On aurait alors disposé des prétextes pour prendre contre nous les mesures les plus sévères, etc. ».

Et Bebel de réclamer que l’on exhibe enfin au grand jour les procès-verbaux, et qu’ils soient imprimés pour être présentés au Reichstag, et plus particulièrement à la Commission chargée d’examiner ce projet de loi. « Je dépose ici une demande analogue à celle qui a déjà été déposée à bon droit il y a quelques jours lors de la discussion de l’accident du « Grand Prince Électoral » [allusion à la collision entre deux cuirassiers, le Grand Prince Électoral et le Roi Guillaume, de la marine allemande le 31 mai 1878 lors de laquelle le grand Prince coula avec la totalité de son équipage] avec l’approbation de presque tous les membres de l’Assemblée, afin de discuter de l’accident susmentionné : le ministre de la Marine (von Stosch) n’a-t-il pas donné lui-même son assentiment exprès, pour autant que la décision lui appartenait (!) ? » Cette demande de Bebel a été saluée au Reichstag par des « Très juste! Très bien! »

Or que répond le gouvernement prussien à cette accusation foudroyante ? Il dit par la bouche de Eulenburg, qu’il ne présentera pas les procès verbaux et qu’il n’existe absolument aucun élément matériel d’accusation.

Ministre de l’Intérieur, le comte de Eulenburg « A ce premier sujet (information des représentants du gouvernement fédéral « sur l’enquête effectuée contre le criminel Nobiling décédé dans l’intervalle »), j’ai à déclarer sur la possibilité ou l’admissibilité de la commu- nication des comptes rendus judiciaires du procès contre Nobiling, que c’est aux autorités judiciaires prussiennes qu’il reviendra de décider, si la demande de communication est intro- duite auprès d’elles. Mais d’ores et déjà, Messieurs, je puis vous dire qu’un interrogatoire de Nobiling a eu lieu et que dans cet interrogatoire, pour autant que je sache, il a déclaré avoir participé à des réunions sociales-démocrates et avoir trouvé satisfaction aux doctrines qu’on y exprimait. Je dois m’abstenir de vous faire d’autres communications, étant donné que le ministère de la Justice prussien doit encore décider de l’opportunité de communiquer ces actes. »

Ce que l’on peut dire de la déclaration de Eulenburg, c’est simplement : 1. Qu’ « un » interrogatoire a eu lieu; mais il se garde de préciser s’il est « judiciaire ». Il ne dit pas non plus quand cet interrogatoire a eu lieu (certainement après qu’une balle soit passée par sa tête emportant des parties de sa cervelle). Or ce que Eulenburg fait dire à Nobiling (en admettant que celui-ci se soit trouvé dans un état où il jouissait de toutes ses facultés) démontre premièrement : qu’il ne s’est pas déclaré social-démocrate, membre du parti social-démocrate; il a dit simplement avoir assisté à certaines réunions de ce parti comme un misérable philistin et « avoir trouvé satisfaction aux doctrines qu’on y exposait ». Ces doctrines n’étaient donc pas les siennes. Il se comportait vis-à-vis d’elles comme un novice. 2. Que son « attentat » n’a aucun lien avec les réunions et les doctrines qu’on y exposait.

Mais nous n’en avons pas encore fini avec les bizarreries! « Tout ce que Monsieur Eulenburg peut dire » – et il le prétend lui-même – est problématique. Par exemple : « que dans cet interrogatoire, pour autant que je sache, il a déclaré ». A l’en croire, monsieur Eulenburg n’a donc jamais vu les procès-verbaux; il ne le sait que par ouï-dire et il ne peut en dire que « ce qu’il a su lui-même par cette voie », mais aussitôt il s’inflige un démenti à lui- même. Tout à l’heure il vient de dire « tout ce dont on l’a informé », mais dans la phrase qui suit immédiatement il dit : « Je dois m’abstenir de vous en communiquer davantage, en considération du fait que le ministère de la Justice prussien doit encore décider de l’opportunité de communiquer ces actes. » En d’autres termes : le gouvernement se compromettrait s’il « communiquait » ce qu’il sait.
Soit dit en passant : Si un seul interrogatoire a eu lieu, on doit bien savoir « quand », c’est-à-dire quel jour Nobiling a été arrêté avec une balle dans le crâne et des coups de sabre sur la tête, à savoir le jour où le fameux télégramme a été lancé, à 2 heures du matin, le 2 juin. Aussitôt après le gouvernement a cherché à rendre le parti ultramontain responsable pour Nobiling. L’interrogatoire n’avait donc établi aucune espèce de rapport entre l’attentat de Nobiling et la social-démocratie.

Mais Eulenburg n’est pas encore au bout de ses aveux. Il doit « souligner expressément qu’en mai déjà j’ai dit ici que l’affirmation ne tend pas à signifier [sic] que ces actes avaient été directement fomentés par la social-démocratie; je ne suis pas davantage en mesure aujourd’hui d’étayer cette affirmation OU EN GÉNÉRAL D’AJOUTER QUOI QUE CE SOIT EN CE SENS ». Bravo! Eulenburg avoue carrément que toute l’infàme campagne et la chasse policière et judiciaire, depuis l’attentat de Hödel jusqu’à la session du Reichstag, ne fournit pas un atome de consistance à la « thèse » de l’attentat chère au gouvernement!

Les Eulenburg et consorts – qui ont pour le domaine des compétences du « ministère prussien de la Justice » des « égards » si tendres qu’ils y trouvent un obstacle présumé à la divulgation des « procès-verbaux » au Reichstag, et ce, même après que Hödel ait été décapité et que Nobiling soit mort, autrement dit après que l’enquête soit définitivement close, – n’éprouvent aucun embarras, au début de l’enquête contre Nobiling, le jour même de son attentat, pour susciter le delirium tremens du philistin allemand au moyen d’une « dépêche » tendancieusement rédigée sur le prétendu premier interrogatoire .de Nobiling et pour y dresser tout un monument de mensonges par le truchement de la presse! Quel respect pour la Justice et notamment pour ceux qui sont tenus pour coresponsables par le gouvernement!
Après que Eulenburg ait déclaré qu’il n’existe aucun élément dans ces attentats pour étayer une accusation contre la social-démocratie et qu’il refusa en conséquence de présenter les procès-verbaux qui projettent sur cette circonstance écœurante un jour grotesque, il poursuit en disant que le projet de loi ne repose en fait que sur une « théorie » – du gouverne- ment, bien sûr -, à savoir que la manière dont les doctrines de la sociale-démocratie, ont été diffusées par une agitation passionnée, pourrait très bien faire mûrir DANS DES TEMPÉRAMENTS SAUVAGES les mêmes tristes fruits que ceux que nous avons eu le plus grand regret de constater. (Les tristes fruits que sont Sefeloge, Tschech, Schneider, Becker, Kullmann, Cohen, alias Blind ?) « Et en faisant cette affirmation, messieurs, je crois aujour- d’hui encore être en accord avec toute la presse allemande » (soit toute la presse des reptiles, et non pas les différents journaux indépendants de toutes tendances) « à l’unique exception de la presse social-démocrate ». (Encore un mensonge pur et simple!)

(Les réunions auxquelles Nobiling a assisté ont toutes eu lieu sous la surveillance poli- cière d’un agent de la police; rien n’y est donc répréhensible; les doctrines qu’il y entendait, ne peuvent que se rapporter aux sujets qui se trouvaient à l’ordre du jour.)

Après ces affirmations effectivement mensongères sur « toute là presse allemande », Monsieur Eulenburg est « sûr de ne pas se heurter à un démenti en suivant cette voie ».

Face à Bebel, il doit « rappeler quelle position la presse sociale -démocrate a prise vis-à- vis de ces événements », afin de démontrer « que la social-démocratie n’abhorre pas », comme elle le prétend, « le meurtre, sous quelque forme qu’il se présente ».

Démonstration : 1. « Dans les organes de la social-démocratie, on a d’abord tenté de prouver que les attentats avaient été perpétrés sur commande » (Kronprinz).
(Doléances de la Norddeutsche Allgemeine Zeitung sur le caractère légal de l’agitation de la social-démocratie allemande.)

2. « Lorsqu’on s’aperçut que l’on n’arrivait à rien sur cette piste…. on affirma que les deux criminels ne jouissaient pas de toutes leurs facultés et on présenta les actes de ces idiots isolés comme des phénomènes qui se sont toujours produits dans le passé » (n’est-ce pas exact, au demeurant ?) « et pour lesquels il n’y a pas à rendre responsable qui que ce soit » (démontre l’amour pour le « Meurtre ») (C’est ce qu’ont affirmé aussi de nombreux journaux qui n’étaient pas sociaux-démocrates).

Monsieur Eulenburg, non content de garder par-devers soi les procès-verbaux, dont, à l’en croire, il ne sait rien – ou dont il doit s’abstenir de parler par respect du « ministère de la Justice prussien » -, réclame à pré-sent en se fondant sur lesdits procès-verbaux (qu’il s’abstient de nous communiquer) qu’on le croit lorsqu’il dit ceci : « Messieurs, l’enquête qui a été menée n’a pas fourni le moindre indice permettant de dire que les deux hommes n’ont pas été d’une manière ou d’une autre en mesure de peser les conséquences et la signification de leurs actes. Au contraire, tout ce que l’on a pu constater, c’est qu’ils ont agi avec un total discernement et, dans le dernier cas (donc Hödel que l’on a décapité ?), avec la préméditation d’un fieffé coquin. »
3. « De nombreux organes de la social-démocratie se sont laissés aller à excuser ces actes, à justifier leurs auteurs. Ce n’est pas eux, mais la société [le gouvernement l’a excusée, en rendant responsable non pas elle-même, mais les « doctrines de la social-démocratie » et l’agitation de la classe ouvrière – soit encore une partie de la société et de ses « doctrines »] qui est rendue responsable des crimes qui ont été commis » [on n’excuse donc pas les actes, puisqu’autrement on ne les aurait pas appelés « crimes » et l’on n’aurait même pas discuté de la question de la « responsabilité »].

Après avoir sonné ainsi l’hallali :

4. « Parallèlement à tout cela, messieurs, on se mit à citer des actes criminels qui ont été tentés, voire même commis, contre des hauts fonctionnaires en Russie. En ce qui concerne l’attentat de Véra Zassoulitch (cf. le Journal de Pétersbourg et la presse du monde entier!) et l’assassinat du général de Mézensoff (à ce propos, cf. Bismarck), vous avez lu qu’un journal paraissant ici posait la question : Et puis que leur restait-il à faire d’autre ? Comment pouvait- il se tirer d’affaire autrement ? » [Allusion au fameux attentat de Véra Zassoulitch contre le commandant de la ville de Petrograd Trépoff et à l’assassinat du général Mezensoff par Kravchintsky]

5. « Enfin à l’étranger la social-démocratie a, expressément et sans mâcher ses mots, exprimé sa sympathie pour ces actes. Le Congrès de la Fédération du Jura qui a tenu ses assises en juillet de cette année a déclaré expressément que les actes de Hödel et de Nobiling étaient des actes révolutionnaires qui avaient toutes ses sympathies, etc. »
Mais la social-démocratie allemande est-elle « responsable » des déclarations et des agis- sements d’une clique qui lui est antagoniste et dont les méfaits commis jusqu’ici en Italie, en Suisse, en Espagne (et même en Russie, cf. Netchaïev) ne visent que la « tendance Marx ? »
Auparavant Monsieur Eulenburg avait déjà dit à propos de ces mêmes anarchistes qu’il avait dû abandonner l’hypothèse selon laquelle « les attentats avaient été effectués sur commande, lorsque des organes de la social-démocratie eux-mêmes ont déclaré à l’étranger – j’en donnerai ci-après un échantillon – qu’ils étaient convaincus que rien de semblable n’était arrive » : il oublie de citer un passage le démontrant !

Suit maintenant le beau passage sur la « tendance Marx » et la « tendance des prétendus anarchistes » (p. 50, colonne I). Elles sont différentes, mais « il n’est pas niable que ces asso- ciations ont toutes entre elles une certaine » [laquelle ? antagonique] « liaison, comme cette certaine liaison fait partie de tous les phénomènes d’une seule et même époque ». Si l’on veut faire de cette « liaison » un cas pendable (en fr.), il faut avant tout démontrer la nature précise de cette liaison et ne pas se contenter d’une phrase, qui est si « universelle » qu’elle peut s’appliquer à tout et à rien, dans un univers où tout a une « certaine » liaison avec tout. La « tendance Marx » a démontré qu’une « liaison » déterminée existait entre les doctrines et les actes des « anarchistes » et ceux de la « police » européenne. Lorsque dans la publication L’Alliance etc. cette liaison a été révélée jusque dans les détails, toute la presse bien pensante et reptilienne se tut. Ces « révélations » ne correspondaient pas à sa conception de cette « liaison ». (Cette clique n’a jamais commis d’attentats que contre des membres de la tendance « Marx »! )

Après ce faux fuyant (en fr.), Monsieur Eulenburg relie la suite de ce qu’il dit par un « et » qui s’efforce de démontrer cette « liaison » par un faux lieu commun qu’il exprime sous une forme particulièrement « critique » : « et », poursuit-il, « c’est un fait d’expérience dans de tels mouvements, qui reposent sur la loi de la pesanteur [un mouvement peut reposer sur la loi de la pesanteur, par exemple, le mouvement de chute, mais l’expérience repose tout d’abord sur le phénomène de la chute], que les tendances extrêmes (par exemple, dans le christianisme l’automutilation) prennent progressivement le dessus et que les tendances plus modérées ne peuvent se maintenir face aux premières. » Premièrement, c’est un faux lieu commun : en effet, il n’est pas vrai que, dans les mouvements historiques, les prétendues tendances extrêmes l’emportent sur le mouvement adapté à l’époque – Luther contre Thomas Münzer, les puritains contre les niveleurs, les jacobins contre les hébertistes. L’histoire démontre précisément l’inverse. Deuxièmement : La tendance des « anarchistes » n’est pas un courant « extrême » de la social-démocratie allemande; si Eulenburg pense le contraire, il devrait le démontrer, au lieu de l’affirmer gratuitement. Dans la social-démocratie, il ne s’agit que du mouvement historique réel de la classe ouvrière; l’autre n’est qu’un mirage de la jeunesse sans issue (en fr.) qui veut faire l’histoire et ne fait qu’illustrer la manière dont les idées du socialisme français se trouvent caricaturées chez les hommes déclassés (en fr.) des classes supérieures. C’est pourquoi l’anarchisme est en fait vaincu partout, et il ne fait que végéter là où il n’existe pas de véritable mouvement ouvrier. Et ceci est un fait.

Tout ce que démontre Monsieur Eulenburg, c’est combien il est dangereux que la « police » se mette à « philosopher ».

Que l’on se réfère à la phrase qui suit (colonne I, p. 51), où Eulenburg parle comme si la chose était déjà faite.

Il s’efforce maintenant de démontrer ce qui est condamnable dans « les doctrines et les buts de la social-démocratie » ! Et comment ? Par trois citations qu’il juge bon de faire précé- der de cette brillante phrase de transition :

« Et lorsque vous considérez d’un peu plus près ces doctrines et ces buts de la social- démocratie, vous voyez alors que ce n’est pas -comme on l’a dit précédemment – l’évolution pacifique qui en est le but, mais que cette évolution pacifique n’est qu’une étape qui doit conduire à ces buts ultimes, qui ne peuvent être atteints par aucune autre voie si ce n’est celle de la violence. » C’est un peu comme la Ligue nationale (Nationalverein) a été une « étape » dans le processus violent de prussianisation de l’Allemagne. C’est du moins ainsi que Monsieur Eulenburg s’imagine la chose avec « le sang et le fer ».

Si l’on considère la première partie de la phrase, elle n’exprime qu’une tautologie ou une bêtise : si l’évolution a un « but », des « buts ultimes », alors ce « but » etc., et non le caractère de l’évolution, est « pacifique » ou « non pacifique ». En fait, ce que Eulenburg veut dire, c’est : l’évolution pacifique vers le but n’est qu’une étape qui doit conduire au développement violent du but, et aux yeux de Monsieur Eulenburg cette transformation ultérieure de l’évolution « pacifique » en « violente » se trouve dans la nature même du but recherché. En l’occurrence, le but est l’émancipation de la classe ouvrière et le bouleversement (transformation) de la société qu’elle implique.

Une évolution historique ne peut rester « pacifique » qu’aussi longtemps, que ceux qui détiennent le pouvoir dans la société ne lui barrent pas la route par des obstacles violents. Si, par exemple, en Angleterre et aux États-Unis la classe ouvrière conquiert la majorité au parlement ou au congrès, elle pourrait écarter par la voie légale les lois et institutions qui gênent son développement, et ce dans la mesure où l’évolution sociale le mettrait en éviden- ce. Néanmoins le mouvement « pacifique » pourrait se transformer en mouvement « violent » par la rébellion des éléments intéressés au maintien de l’ancien état de choses, et alors – comme dans la guerre civile américaine et la révolution française – ils seraient écrasés par la force, étant traités de rebelles à la violence « légale ».

Mais ce que Eulenburg prêche, c’est la réaction violente de la part des détenteurs du pouvoir contre l’évolution qui se trouve dans une « étape pacifique », et ce pour éviter d’ulté- rieurs conflits « violents » (de la part de la classe montante de la société). C’est le cri de guerre de la contre-révolution violente contre l’évolution effectivement « pacifique ». En effet, le gouvernement cherche à écraser par la violence un développement qui lui est défavo- rable, mais est légalement inattaquable. C’est l’introduction à des révolutions inévitablement violentes. Tout cela est de l’histoire ancienne, mais reste éternellement neuf.
Or donc Monsieur Eulenburg démontre les doctrines de violence de la social-démocratie grâce à trois citations :
1. Marx dit dans son ouvrage sur le Capital : « Nos buts etc. . » Or, « nos buts », c’est ce qui est dit au nom du parti communiste, et non de la social-démocratie allemande . En outre, ce passage ne se trouve pas dans le Capital publié en 1867, mais dans le Manifeste communiste, paru en « 1847 », soit vingt ans avant la création effective de la « social-démocratie allemande » !
2. Et de citer un autre passage extrait de la brochure de Monsieur Bebel intitulée « N’os buts », où l’on présente comme étant une formule de Marx le passage suivant [après que Monsieur Eulenburg ait cité un passage du « Capital » qui ne s’y trouve point, il eh cite un autre qui s’y trouve, naturellement, puisqu’il extrait sa citation de l’ouvrage de Bebel : cf. le passage dans le Capital 1, 2e édition] :

« Ainsi donc nous voyons quel est le rôle de la violence dans les différentes périodes de l’histoire, et ce n’est certes pas à tort que Karl Marx écrit (dans son livre le Capital, où il décrit le cours du développement de la production capitaliste) : La violence est l’accoucheuse de toute vieille société qui est grosse d’une nouvelle. C’est une puissance économique. »
3. Voici maintenant la citation extraite de Bebel, « Nos buts » (colonne I, p. 51). Il y est précisément dit : « Le cours de ce développement dépend de l’intensité (force) avec laquelle les milieux participants conçoivent le mouvement; il dépend de la résistance que le mouvement trouve chez ses adversaires. Une chose est certaine :plus cette résistance sera violente, plus violent sera le passage aux nouvelles conditions sociales. La question ne peut en aucun cas être résolue par aspersion d’eau de rose. » C’est ce que Eulenburg cite à partir de Bebel, « Nos buts ». Cela se trouve page 16, cf. le passage annoté 16 et ibid. 15; cf. ibid. le passage annoté page 43 (qui est de nouveau « falsifié », parce que cité hors de son contexte).
Après ces colossales prouesses, que l’on considère les insanités puériles, qui se contredisent et s’annulent réciproquement, à propos des « contacts » de Bismarck avec les « dirigeants de la social-démocratie » (p. 51, colonne II).

Dans la même séance :

Après Stolberg, la parole est à Reichensperger. Sa plus grande peur : que la loi qui sou- met tout à la police, s’applique également à d’autres partis déplaisant au gouvernement. Et de se lancer dans les éternels coassements des catholiques. (Cf. les passages annotés, pp, 30-35).
Après Reichensperger, la parole est à von Helldorf-Bedra. On ne saurait être plus candide: « Messieurs, la présente loi se caractérise comme une loi préventive au sens le plus éminent du terme; elle ne prévoit aucune sanction pénale, mais autorise seulement les interdictions de la police et déclare punissables les violations de ces interdictions extérieure- ment reconnaissables » (p. 36, colonne I). Elle permet tout bonnement à la POLICE de tout interdire et ne punit aucune violation de loi quelconque, mais les « violations » d’oukases de la police. C’est une façon parfaite de rendre superflues les lois pénales. Monsieur von HeIldorf avoue que le « danger » réside dans les victoires électorales des sociaux-démo- crates, victoires qui ne sont même pas compromises par la campagne de provocation suscitée à l’occasion des attentats. Application du suffrage universel d’une manière qui déplaît au gouvernement! (p. 36, colonne Il).

Le gaillard approuve néanmoins Reichensperger: les « instances de doléance », la « com- mission de la Diète fédérale » sont de la foutaise. « Il s’agit simplement de la décision d’une question policière, et entourer une telle instance de garanties juridiques serait carrément erroné; ce qui aide contre les abus, c’est « la confiance dans les fonctionnaires politiques haut placés » (p. 37, 1 et Il). Il demande que l’ « en corrige notre droit électoral » (p. 38, colonne 1).

Notes de Marx sur John Budd Phear « Le village aryen en Inde et à Ceylan »

En guise de complément à la traduction des notes sur Kovalevski publiée dans le recueil, nous reproduisons ici une version remaniée de la traduction d’un extrait des notes de Marx sur John Budd Phear Le village aryen en Inde et à Ceylan publiée dans le livre du Centre d’études et de recherches marxistes Sur les sociétés précapitalistes, textes choisis de Marx, Engels, Lénine (1970). Ces notes étaient traduites par Eliane Fouchard depuis la version russe publiée en 1964-65 et correspondent aux pages 261 et suivantes de l’édition de Krader ( la version de Fouchard – le pdf  est à la fin du texte- contenait notamment plusieurs erreurs que nous avons corrigé en repartant de la transcription de Krader). Les remarques de Marx sont placées entre crochets quand elles interviennent dans une citation de Phear.

Karl Marx

Notes sur sur John Budd Phear Le village aryen en Inde et à Ceylan

Le district de Zillah en Inde comparé à tort à un comté anglais couvre une superficie de 2 à 3000 miles carrés avec une population de (1 à) 2 millions d’âmes, cependant  que  le comté de  Suffolk par exemple a une superficie de 1454 miles carrés avec une population de quelques 360 000 personnes.

Zillah ne compte guère plus d’une douzaine de fonctionnaires européens (  dont prés de la moitié ont des obligations militaires à Zillah), à savoir : un juge, un collecteur d’impôts aidé de 3 ou 4 adjoints aux juges, un juge suprême en même temps qu’un juge de district, un juge réglant les délits ou juge subalterne, un inspecteur de police et un médecin militaire. (p.125)

[Dans de rares cas seulement « l’un d’eux » possède véritablement la langue du pays » (p.126)]

Il n’y a pas en Inde de collecteur d’impôts [ à  l’exception de ceux qui ont été introduits lors de l’introduction de la license Tax]; les impôts sont constitués par des prélevements sur les revenus fonciers, les timbres ( indispensables pour chaque procédure judiciaire ou administrative ou pour obtenir une copie de quelconque acte judiciaire ou administratif, ou d’un contrat ou d’une ordonnance, etc), les droits de douanes ou accise ( qui renchérissent le tari et le sel pour le Ryot ). Récemment, les impôts se sont accrus du fait de la création d’un péage et d’une petite augmentation proportionnelle de la rente que verse chaque ryot à son collecteur d’impôts et ce dernier au gouvernement (p.128-129)

Une partie de la rente que chaque cultivateur paie pour son lopin, revient au gouvernement sous la forme de taxes foncières; le gouvernement reçoit 20 1/2 millions de livres sterling par an sous la forme de taxes foncières. (p.133) Avant le Bengal Settlement de 1793, le zamindar n’était, comme on le sait, que le collecteur d’impôts et non propriétaire. Le niais Phear dit : « La surface du domaine du zamindar couvrait de vastes régions du pays et était estimée non pas en bighas, mais en communautés d’hommes-mauzahs. »On ne donnait pass le nom de rente à ses « revenues financiers », on les appelait jamas (redevances); elles étaient prélevées dans les villages entrant dans le domaine du zamindar, ses actifs « étaient constitués par les jamas prélevées sur des domaines sous-affermées et par des redevances perçues dans les villages. » (p.135) Le  kachari villageois du zamindar [ déjà avant les anglais]  était un bureau situé dans chaque mauzah; il comportait un chef, un comptable et un agent de terrain. [Ils remplissaient les fonctions de collecteur d’impôts du zamindar – telles qu’énumérées plus haut]. Les kachahris   de 5 ou 6 mauzahs selon la taille respective de ces derniers,était supervisée par Un chef, appelé takshildar qui possédait son propre kachahri et les livres et papiers duplicata des livres et papiers des mauzah  kachahris. Les redevances perçues par les fonctionnaires villageois du kachahri lui étaient remises et il les transmettait au fonctionnaire au dessus-de lui. C’est ainsi que l’argent arrivait in fine au propre kachahri du zamindar; il en prélevait une partie pour payer l’impôt que le zamindar devait à l’État, il  se réservait le reste (p.138). C’est ainsi que chaque intermédiaire représentait à plus petite échelle le sommet d’un édifice parfaitement identique par la forme et la composition à l’édifice principal. La moindre perturbation dans ce système pouvait provoquer son détachement et lui donner l’autonomie ou le placer en position subsidiaire (p.139). [voir aussi Hunter: Orissa]. Bien avant l’arrivée des anglais la simplicité originelle du système zamindari avait disparue; il y avait des systèmes de zamindar et de taluq de différents ordres et aux désignations différentes qui payaient directement les impôts au gouvernement; au sein de ces systèmes on rencontrait encore des domaine et des taluq,  convertis d’éléments de la machine unique de collecte des redevances en des entités semi indépendantes et qui payaient de ce fait une jama convenue préalablement directement au  kachahri principal plutôt que de faire parvenir le redevances collectées par les voie habituelles. (p.141)

[Progressivement], chaque mahal ou domaine d’un subordonné payant la jama était bientôt converti en un zamindari en miniature où l’on percevait les fameuses jamas au lieu [d’une partie] des redevances, le reliquat de celles-ci étant collecté par l’ancienne machinerie. Les dons de terres incultes ou concessions furent également à l’origine de l’apparition des taluqs en tant que jaghir à la fois dépendants et indépendants, et par la même offerts pour le service.  ( pp. 141-142)

A l’intérieur de la communauté rurale elle-même – pour ce qui concerne l’occupation des terres– se déroulait un processus analogue. Les principaux fonctionnaires des amla des zamindars et les chefs ryots ( mandal), ou tout autre personnage influent et privilégié tel que les brahmanes, étaient  reconnus comme des propriétaires remplissant certaines conditions et ayant certains privilèges, possédant de vastes étendues de terres communales, plus vastes que ce qu’ils pouvaient  cultiver ou ce qu’ils cultivaient effectivement. Ces dernières… ils les sous-affermaient en partie  ou en totalité; c’est ce qui donnait naissance à la diversité des « jots » et des biens des ryot (p.142). Avant la législation de 1793, les fermiers intermédiaires conservaient leurs biens tels qu’ils existaient alors en vertu de l’usage et grâce au pouvoir et à  l’influence personnelle du détenteur. Sous l’arbitrage de  la communauté rurale – panchayat et amla du zamindar , on administrait suivant l’usage les lots des ryots et les jots; tout était fondé sur la coutume, il n’y était aucunement question des droits personnels du propriétaire  (pp.142-143). La transformation des zamindars  –  par ces filous et ces ânes d’anglais – en propriétaire privés  avait transformé par là-même ( et si ce n’est à l’instigation de ces ânes) les parts des intermédiaires en droits sur la terre et le propriétaire d’une de ces parts pouvait hypothéquer ou aliéner la terre dans la limite de ce droit; son bien propre pouvait prendre à nouveau la forme indienne complexe de la succession indivise (pp. 147-148).

Le bien de l’intermédiaire, ou part des redevances du zamindar qui lui est inférieur et qui paie des redevances, est en réalité un droit de percevoir des redevances sur les propriétaires terriens et de prélever la jama sur les détenteurs inférieurs de la région donnée après versement de sa propre jama au propriétaire directement supérieur (p.148). Le bien de l’intermédiaire, quel que soit le degré auquel il se trouve,  est ainsi présenté de façon importante  dans le livre de comptes et exposé de façon très complète dans le (document) jamabandi. Si le possesseur d’un tel bien désire faire un don à un enfant ou à un parent, il peut le faire après avoir établi en son nom quelque chose dans le genre d’un titre de donation entre vifs mokarari ( ce qui  est assuré ou établi à titre permanent) sur une partie des redevances qu’il collecte et sous n’importe quelle forme (p.149). Très souvent, le bien du donateur se limite à un droit sur une faible part de la rente, etc. et alors  que sa donation entre vivants [établie au nom de l’enfant, etc.]  consiste a transmettre une fraction  de cette fraction de rente (pp.149-150). Un tel propriétaire peut également faire une donation de cette sorte à un étranger en qualité de récompense supplémentaire ou de prime. Il peut faire exactement la même chose dans le but de s’assurer sous la forme d’une rente, une rentrée régulière d’argent avec lequel il paiera sa propre jama après s’être réservé un droit de possession d’après la donation. Il peut aussi en assurant le remboursement d’un emprunt accordé, attribuer temporairement au préteur, sous l’égide d’une zar-i-peshgti ticca, son droit de percevoir les redevances. Dans ces cas-là ou dans des cas semblables, le détenteur bengali des biens, le propriétaire, le zamindar – quelle que soit sa dénomination, est obligé de vendre sa part lorsqu’il veut lever de l’argent ou faire une donation ; s’il ne vend pas sa part en totalité, solution à laquelle il ne recourt presque jamais, si il peut l’éviter, – il est clair alors que dans chaque cas, il crée un nouvel ensemble de droits de propriété (p.150).

Plus loin, ce qui concerne la  possession intermédiaire ou le droit sur la terre en qualité d’objet de propriété indivise, par exemple la part complète des redevances perçues sur la communauté rurale (ou sur un nombre quelconque de communautés rurales) sont  = 16 annas (=1 roupie)  ; maintenant si quelqu’un possède des fractions de part, disons une part de  9 1/2 annas; cela peut se produire de 3 ou 4 manières différentes. Cela peut signifier : 1) que le détenteur de  la  possession a un mokarari, droit [permanent] sur les rentes et les redevances prélevées sur une certaine partie du territoire de la commune rurale, partie séparée du reste du territoire par des signes de démarcation; et qui représente l’ensemble des 9 1/2 : 16 ou bien que : 2) dans certaines  parties du territoire qui entrent dans la  donation, il a un droit exclusif sur la rente et dans les autres parties, il n’a qu’un droit sur des fractions (de la rente), en sorte qu’il reçoit en somme 9 1/2 annas des 16 annas des revenus du territoire, etc. Il a le droit de prélever en  majeure partie les redevances sur ce qui est de son ressort à l’aide de ses fonctionnaires dans son propre kachahri; cependant il est possible qu’il n’ait le droit  de percevoir qu’une fraction de  part des redevances prélévées dans le kachahri appartenant pour ainsi dire en commun à plusieurs détenteurs de parts (pp.151-152). Cependant le possesseur de ce bien mokakakari  qui représente les 9 1/2 annas de la propriété  est habituellement la famille indivise ou un groupe de personnes représentant la famille indivise initiale : chaque membre de  ce groupe possède sa propre part de ce bien et  peut la transmettre à un acheteur indépendamment des autres parts malgré son caractère indivis. En outre, très souvent, chaque membre du groupe  peut insister pour que l’on effectue  un partage réel de l’objet en jouissance entre lui et les détenteurs des parts.  Dés que cela a lieu,  il peut à nouveau morceler sa part en toute autonomie, dans les proportions par exemple de 9 1/2 annas; disons en 1/6 de ce bien en jouissance; c’est alors qu’il doit payer une rente, ou jama de 1/6 de 9 1/2anna = 1 anna 7 peis, plus élevée sur sa part de rente et de redevance suivant la surface qui recouvre le bien en jouissance.  Ainsi, la mauzah elle-même, unité de mesure par laquelle on calcule l’étendue du domaine du zamindar, est fréquemment divisée en petites parties; et par rapport à un ryot  pris en particulier un collecteur de rente ayant la situation d’un zamindar peut être et est souvent un personnage dépourvu d’importance. Par exemple, il se peut qu’un ryot doive payer sa rente de 1 anna 7 peis en totalité au pativari du propriétaire de la part ou lui verser 1 anna 7 peis des 16 annas  de sa rente et le reste aux autres propriétaires de part, à chacun en  particulier ou à des propriétaires groupés; ou  bien il doit payer toute sa rente en totalité au kachahri commun et c’est alors que chaque propriétaire recevra sa portion lors du partage (pp. 153-154).

Ce système de sous-inféodation et de subdivision des parts indivises auquel est inhérent le droit de propriété exclusive des biens prévaut dans tout le Bengale (p.154). Il en résulte  une complexité sans pareille de la propriété terrienne et personne n’est intéressé à l’amélioration de la terre. Avec un tel système, les zamindars locaux sont en grande partie petits propriétaires d’une part de biens en dépendance, leur situation est légèrement supérieure à celle des ryots  aisés (p.155).

Les terres de la communauté rurale se divisent en deux groupes distincts : les terres des ryots [étendue la plus importante du territoire de la communauté rurale, les terres de la communauté] d’une part, d’autre part, les terres du zamindar [ le zamindar  payant en dernière instance l’impôt au gouvernement] ziraat, khamar, nijjot  ou terre sir ( il existe également d’autres termes) (p.155-156). Au  Bengale une terre du premier groupe s’appelle le plus souvent « jot »du ryot (p.156). Quand ce dernier lui donne à nouveau en sous-affermage, son tenancier reçoit tout de lui et perd son bien avec lui lorsque celui-ci  vient à le perdre [par conséquent, il ne reçoit jamais ce qu’on appelle un bien en sous-affermage dans le sens propre du terme] (p.157). La jouissance effective de la même terre durant une période de 12 années donne au ryot de par la loi le droit de jouissance personnelle et temporaire pour une rente juste et modérée [ si il ne possède pas par ailleurs cette terre en vertu de la coutume]; la jouissance temporaire pour une durée de vingt ans à un taux unique de rente donne habituellement le droit de jouissance à ce taux. Au Bengale un nombre très important de ryots a acquis de telle ou telle manière des droits permanents sur la jouissance temporaire de la terre qu’ils travaillent, mais le plus grand nombre d’entre eux ne jouit que temporairement de la terre en échange du versement coutumier de la rente et des impôts au kachahri du zamindar; généralement à un taux bien inférieur à celui de la rente que paient les fermiers en Angleterre. En théorie le zamindar peut exiger n’importe quel taux et peut expulser le groupe de ryot qui n’accepte pas ses conditions, cependant il agit rarement de la sorte (pp. 157-158). Le zamindar peut travailler pour son propre compte les terres ziraat,  nij-jot ou sir ou y installer des cultivateurs sous certaines conditions; ils deviennent alors ses tenanciers et lui, leur maître, dans le sens habituel [et européen] de ce terme : le zamindar possède ici un droit de propriété illimité sur la terre… sur leurs propres terres, les ryots posèdent le droit de jouissance des terre (pp. 158-159). Dans certaines régions du Bengale, les jots ou part du ryot étaient prises sur d’importantes étendues de jungle ou de terres incultes. Elles étaient parfois données en jouissance permamente pour une faible rente puis affermées à des cultivateurs. Dans ces conditions, il est impossible de trouver une différence entre le jot-dar et l’intermédiaire fermier habituel (p. 159)

PDF DE L’ORIGINAL : MARX-PHEAR

Couverture et Processus

PREMIER ÉTAT DE LA PLAQUE PORTRAIT

DEUXIÈME ÉTAT

PLAQUE PORTRAIT GRAVÉE

PREMIER PROJET DE COUVERTURE (AUTOMNE 2018)

PLAQUE GRAVÉE TITRE

PLAQUES FUSIONNÉES

PROCESSUS

I) PLAQUE GRAVÉE AVANT MORSURE

II) MORSURE DANS L’ACIDE

III) ESSUYAGE DU VERNIS

IV) ENCRAGE

V) PLAQUE ENCRÉE SUR PRESSE

VI) POSE DU PAPIER SUR LA PLAQUE

VII) PREMIER PASSAGE SOUS PRESSE

IIX) DEUXIÈME PASSAGE AVEC DEUXIÈME PLAQUE

IX) LES AFFRES DU CHOIX

 

 

L’interview au Chicago Tribune du 5 Janvier 1879

Pour l’histoire de cette interview restée longtemps inédite se reporter à la présentation qui en a été donnée dans la revue L’homme et la société.

Dans une petite villa de Haverstock Hill dans la partie nord-ouest de Londres, habite Karl Marx, le fondateur du socialisme moderne. En 1844, il fut banni de sa patrie, l’Allemagne, pour avoir diffusé des théories révolutionnaires. Il y retourna en 1948, mais en fut expulsé quelques mois plus tard. Il s’installa ensuite à Paris, dont il fut également expulsé en raison de ses théories politiques. Depuis il a établi son quartier-général à Londres. Ses convictions lui ont causé des difficultés dès le début. A en juger par la maison qu’il habite, elles ne lui ont pas apporté beaucoup de bien-être. Dans toutes ces années, Marx a défendu ses conceptions avec une obstination qui est sans aucun doute fondée sur la ferme conviction qu’il a de leur justesse. Pour opposé qu’on puisse être à la diffusion de telles idées, il n’en reste pas moins que l’on doit un certain respect à l’abnégation de cet homme honorable.
J’ai rendu visite deux ou trois fois au Dr. Marx; je l’ai trouvé chaque fois dans sa bibliothèque, où il était assis avec un livre dans une main et une cigarette dans l’autre. Il doit avoir plus de soixante-dix ans. Il est de taille bien proportionnée, large d’épaules et se tient droit. Il a une tête d’intellectuel, et l’aspect extérieur d’un Juif cultivé. Ses cheveux et sa barbe sont longs et gris fer, les yeux d’un noir étincelant surmontés de sourcils broussailleux. Il fait preuve d’une grande prudence vis-à-vis des étrangers, mais il veut bien les recevoir en général. Cependant l’Allemande d’un aspect vénérable qui reçoit les visiteurs, a la recommandation de n’admettre ceux de la patrie que s’ils peuvent exhiber une lettre de recommandation. Dès lors que l’on est installé dans la bibliothèque et que, Marx a vissé son monocle pour prendre en quelque sorte sa mesure intellectuelle, il sort de sa réserve et étale alors pour le visiteur intéressé ses connaissances des hommes et des choses du monde entier. Dans la conversation, il n’est nullement unilatéral, mais touche autant de domaines que les nombreux volumes de sa bibliothèque. On peut juger le mieux des hommes par ce qu’ils lisent Que le lecteur tire ses propres conclusions, lorsque je lui aurai dit ce que m’apprit un coup d’œil rapide : Shakespeare, Dickens, Thackeray, Molière, Racine, Montaigne, Bacon, Gœthe, Voltaire, Paine; des livres bleus anglais, américains et français, des ouvrages politiques en langue russe, allemande, espagnole, italienne, etc.
Au cours de mes entretiens, j’ai été très surpris par sa connaissance approfondie des problèmes américains de ces dernières vingt années. La précision surprenante de sa critique de notre législation tant nationale que locale me donna l’impression qu’il tirait ses informations de source confidentielle. Cependant ses connaissances ne se limitent pas à l’Amérique, mais embrassent toute l’Europe.
Lorsqu’il parle de son sujet favori, le socialisme, il ne se lance pas dans ces tirades mélodramatiques qu’on lui attribue en général. Il développe alors ses plans utopiques de l’ « émancipation de l’humanité » avec un sérieux et une force qui indiquent combien il est fermement persuadé de la réalisation de ses théories – sinon dans ce siècle, du moins dans le prochain.
Le Dr. Karl Marx est sans doute lé plus connu en Amérique comme auteur du Capital et fondateur de l’Internationale, ou du moins comme l’un de ses principaux supports. L’interview suivante montrera ce qu’il a à dire sur cette Association dans sa forme actuelle. On trouvera ci-après quelques extraits des statuts imprimés en 187-1 par ordre du Conseil général et à partir desquels on peut se faire un jugement impartial des buts que poursuivait l’Internationale.
Durant ma visite, j’indiquai au Dr. Marx que J. C. Bancroft Davis, dans son rapport officiel de 1877 avait communiqué un programme qui me paraissait être l’exposé le plus concis et le plus clair des buts du socialisme qui soit jusqu’ici. Il répondit que ce programme était tiré du rapport sur le congrès socialiste de Gotha en mai 1875, et que la traduction en était médiocre. Le Dr. Marx s’offrit à les amender, et je les reproduis ci-après sous sa dictée.
1. Suffrage universel, égal, direct et scrutin secret pour tous les citoyens de plus de vingt ans dans toutes les élections et tous les votes. Jours d’élections et de votes fixés le dimanche ou aux jours de repos légaux.
2. Législation directe par le peuple. Décision de la guerre et de la paix par le peuple.
3. Obligation militaire pour tous. Milices populaires à la place de l’armée permanente.
4. Abolition de toutes les lois qui limitent ou suppriment la libre expression de l’opinion, de la pensée et de la recherche ainsi que le droit de presse, de réunion et d’association.
5. Juridiction assurée par le peuple et assistance judiciaire gratuite. Éducation populaire universelle et égale par l’État. Obligation scolaire pour tous. Enseignement gratuit dans tous les établissements d’instruction.
7. Extension la plus grande possible des droits et libertés dans le sens des revendications ci-dessus.
8. Un seul impôt progressif sur le revenu pour l’État et les communes, au heu de tous les impôts indirects existant et pesant essentiellement sur le peuple.
9. Droit illimité de coalition.
10. Journée de travail normale correspondant aux besoins de la société. Interdiction du travail le dimanche.
11. Interdiction du travail des enfants ainsi que du travail nuisible à la santé physique et morale des femmes.
12. Législation de protection de la vie et de la santé des travailleurs. Contrôle de l’hygiène des maisons ouvrières. Surveillance des mines, des fabriques, des ateliers et de l’industrie domestique par des fonctionnaires élus par les ouvriers.
Une efficace législation de responsabilité.
13. Réglementation du travail dans les prisons.
Dans le rapport de Bancroft Davis, il y a cependant un douzième article, qui est le plus important de tous et qui s’intitule : « Instauration de coopératives socialistes de production avec l’aide de l’État sous le contrôle démocratique du peuple travailleur.’»
Je demandai au docteur pourquoi il l’avait omis, et il répondit :

Marx : « Avant le congrès de Gotha de 1875, la social-démocratie était divisée. L’une des ailes était constituée par les partisans de Lassalle, l’autre par ceux qui, en général, avait approuvé le programme de l’Internationale et formaient ce que l’on appelle le parti d’Eisenach. Le douzième article mentionné ne fut pas repris dans le programme proprement dit, mais glissé dans l’introduction générale comme concession faite aux Lassalléens. Par la suite, il n’en fut plus jamais question. Monsieur Davis ne dit absolument pas que cet article a été repris dans le programme à titre de compromis sans espèce de valeur particulière, mais il le souligne avec le plus grand sérieux comme ‘étant l’un des principes fondamentaux du pro- gramme. »

Question : « Mais les socialistes ne considèrent-ils pas en général le transfert des moyens du travail en propriété commune de la société comme le grand but de leur mouvement ? »

Marx : « Certainement, nous disons que ce sera le résultat du mouvement.. Mais c’est une question de temps, d’éducation et de développement des formes sociales supérieures. »

Question : « Ce programme vaut sans doute pour l’Allemagne et un ou deux autres pays ? »

Marx : « Si vous ne vouliez tirer vos conclusions que de ce seul programme, vous méconnaîtriez l’activité du mouvement. Plusieurs points de ce programme n’ont pas de signification hors de l’Allemagne. L’Espagne, la Russie, l’Angleterre et l’Amérique ont leurs propres programmes, qui à chaque fois correspondent à leurs difficultés particulières. Leur seule analogie, c’est la communauté de leur but final. »

Question : « Et c’est le règne des travailleurs ? »

Marx : « C’est l’émancipation du travail. »

Question : « Le mouvement américain est-il pris au sérieux par les socialistes européens ? »

Marx : « Certes. Il est le résultat naturel du développement de ce pays. On a prétendu que le mouvement ouvrier a été importé parles étrangers. Lorsqu’il y a cinquante ans le mouvement ouvrier a commencé de s’agiter en Angleterre, on a prétendu la même chose. Et c’était bien avant qu’il fût question de socialisme! En Amérique, ce n’est que depuis 1857 que le mouvement ouvrier a pris une importance assez grande. A cette époque les syndicats locaux prirent leur essor, ensuite on créa des centrales syndicales pour les différents métiers, et enfin ce fut l’Union Ouvrière Nationale. Cette progression chronologique montre que le socialisme est né en Amérique sans l’aide de l’étranger, uniquement sous l’effet de la concentration du capital ainsi que sous celui des changements intervenus dans les rapports entre ouvriers et entrepreneurs.

Question : « Quels sont les résultats obtenus jusqu’ici par le socialisme ? »

Marx : Il en est deux : les socialistes ont démontré que la lutte générale entre capital et travail se déroule partout; bref, ils ont démontré leur caractère international. En conséquence, ils ont tenté de promouvoir l’entente entre les ouvriers des divers pays. Cela est d’autant plus nécessaire que les capitalistes deviennent de plus en plus cosmopolites et ce, non seulement en Amérique, mais encore en Angleterre, en France et en Allemagne, où l’on engage des forces de travail étrangères en vue de les dresser contre les travailleurs du pays. Nous avons créé aussitôt des liaisons à l’échelle internationale entre les travailleurs des différents pays. Il s’avéra que le socialisme n’était pas seulement un problème local, mais encore international qui devait être résolu par l’action internationale des ouvriers. Les classes ouvrières sont venues spontanément au mouvement, sans savoir où le mouvement les conduirait. Les socialistes eux-mêmes n’inventent pas le mouvement, mais expliquent son caractère et ses buts aux ouvriers. »
Question : « C’est-à-dire : le renversement de l’ordre social en vigueur ? »

Marx : « Dans l’actuel système, le capital et la terre sont en possession des entrepreneurs, tandis que les ouvriers disposent uniquement de leur force de travail, qu’ils sont obligés de vendre comme une marchandise. Nous affirmons que ce système est simplement une phase de transition historique, qu’il disparaîtra et fera place a une organisation supérieure de la société. Nous observons partout une division de la société en classes. L’antagonisme de ces deux classes va main dans la main avec le développement des ressources industrielles dans les pays civilisés. En considérant les choses sous l’angle socialiste, les moyens sont déjà prêts pour transformer révolutionnairement la phase historique actuelle. Dans de nombreux pays des organisations politiques se sont développées au-delà des syndicats. En Amérique il est devenu manifeste que l’on a besoin d’un parti ouvrier indépendant. Les ouvriers ne peuvent pas se fier aux politiciens. Des spéculateurs et des cliques se sont emparés des organismes législatifs, et la politique est devenue leur affaire. A ce point de vue, l’Amérique n’est pas un cas unique, mais le peuple y est plus énergique qu’en Europe. En Amérique, tout mûrit beaucoup plus vite, on ne parle pas longtemps, et on appelle chaque chose par son nom. »

Question : « Comment expliquez-vous la croissance rapide du parti socialiste en Allemagne ? »

Marx : « L’actuel parti socialiste est né tardivement. Les socialistes allemands ne se sont pas attardés sur les systèmes utopiques qui ont eu un certain poids en France et en Angle- terre. Les Allemands inclinent plus que d’autres peuples à la théorisation, et ils ont tiré des conclusions pratiques de l’expérience antérieure des autres. Vous ne devez pas oublier que pour l’Allemagne, contrairement à d’autres pays, le capitalisme est quelque chose de complètement nouveau. Il a mis à l’ordre du jour des questions qui étaient pratiquement déjà oubliées en France et en Angleterre. Les nouvelles forces politiques, auxquelles les peuples de ces pays avaient été assujettis, se trouvèrent en Allemagne face à une classe ouvrière, qui était déjà imprégnée de théories socialistes. C’est pourquoi les ouvriers purent déjà s’y constituer en un parti politique autonome alors que le système de l’industrie moderne naissait à peine. Ils eurent leurs propres représentants au parlement. Il n’existait pas de parti d’opposition contre la politique du gouvernement, et ce rôle échut au parti ouvrier. Vouloir décrire ici l’histoire du parti nous amènerait trop loin. Mais je dois vous dire ceci : si, contrairement à l’américaine et à l’anglaise, la bourgeoisie allemande ne se composait pas des plus grands lâches qui soient, elle aurait déjà dû mener une politique d’opposition contre le gouvernement. »

Question « Combien de Lassalléens y a-t-il dans les rangs de l’Internationale ? »

Marx : « Les Lassalléens ne sont pas organisés en parti. Il existe naturellement chez nous des croyants de cette tendance. Auparavant Lassalle avait déjà appliqué nos principes généraux. Lorsqu’il commença son agitation après la période de réaction consécutive à 1848, il crut qu’il pourrait le mieux ranimer le mouvement ouvrier en recommandant la formation de coopératives ouvrières de production. Son intention était d’aiguillonner les ouvriers pour les pousser à l’action. Il ne considérait cela que comme un simple moyen pour atteindre le véritable but du mouvement. Je possède des lettres de lui en ce sens. »

Question : « C’était donc en quelque sorte sa panacée ? »

Marx : « C’est exactement cela. Il alla voir Bismarck et lui parla de ses projets. A l’époque, Bismarck encouragea les efforts de Lassalle de toutes les façons concevables. »

Question : « Quel pouvait bien être le but de Bismarck dans cette affaire ? »

Marx : « Il voulait jouer la classe ouvrière contre la bourgeoisie, dont était issue la révolution de 1848. »

Question : « On dit que vous êtes la tête et le chef du mouvement socialiste, et que de votre maison vous tirez tous les fils qui conduisent aux organisations, révolutions, etc. Est-ce vrai ? »

Marx : « Je sais. Ce sont des fadaises, et cela a aussi un côté comique. Deux mois avant l’attentat de Hödel, Bismarck s’est plaint dans la Norddeutsche Allgemeine Zeitung que j’avais fait un pacte avec le général des Jésuites Beck et que nous étions responsables de ce que Bismarck ne pouvait rien faire avec le mouvement socialiste. »

Question : « Mais votre « Association Internationale » ne dirige-t-elle pas le mouvement ? »

Marx : « L’Internationale avait son utilité, mais elle a fait son temps, et elle n’existe plus aujourd’hui. Elle a existé et elle a dirigé le mouvement. Elle est devenue superflue en raison de la croissance du mouvement socialiste au cours de ces dernières années. Dans les différents pays, on a fondé des journaux que l’on échange mutuellement. C’est la seule liaison que les partis des différents pays entretiennent entre eux. L’Internationale avait été créée en premier lieu pour rassembler les ouvriers et leur montrer combien il est utile de mettre en oeuvre une organisation entre les différentes nationalités. Les intérêts des divers partis dans les différents pays ne se ressemblent pas.
Le spectre des chefs de l’Internationale qui siègent à Londres est invention pure. Il est exact que nous avons donné des directives à nos organisations ouvrières de l’extérieur, dès lors que l’organisation de l’Internationale était fermement consolidée. Ainsi nous avons été obligés d’exclure certaines sections de New York, entre autres celle où Madame Woodhull s’est glissée à l’avant-scène. C’était en 1871. Il existe de nombreux politiciens américains qui voudraient bien réaliser leur affaire avec le mouvement. Je ne veux pas citer de noms – les socialistes américains les connaissent fort bien. »

Question : « On attribue beaucoup de discours incendiaires contre la religion à vos parti- sans ainsi qu’à vous-même, monsieur le Dr. Marx. Vous souhaitez sans doute voir liquidé tout ce système de fond en comble ? »

Marx : « Nous savons que des mesures de violence contre la religion sont absurdes. A nos yeux, la religion disparaîtra à mesure que le socialisme se renforcera. Le développement social doit contribuer matériellement à susciter cette disparition, ce qui n’empêche qu’un rôle important y échoit à l’éducation. »

Question : « Le pasteur Joseph Cook de Boston a affirmé récemment dans une homélie : Karl Marx aurait dit qu’aux États-Unis et, en Grande-Bretagne, et peut-être aussi en France; West possible qu’une réforme ouvrière puisse être réalisée sans révolution sanglante, mais que le sang devait être répandu en Allemagne, en Russie ainsi qu’en Italie et en Autriche. »

Marx : « J’ai entendu parler de monsieur Cook. Il est très mal renseigné sui le socialisme. On n’a pas besoin d’être socialiste pour prévoir qu’en Russie, en Allemagne, en Autriche et probablement aussi en Italie – si les Italiens continuent de suivre la voie qu’ils ont prise jusqu’ici – on en viendra à des révolutions sanglantes. Les événements de la Révolution française peuvent se dérouler encore une fois dans ces pays. C’est ce qui apparaît clairement à tout connaisseur des conditions politiques. Mais ces révolutions seront faites par la majorité. Les révolutions ne sont pas faites par un parti, mais par toute la nation. »

Question : « Le pasteur, dont nous Venons de parler, a cité un extrait d’une lettre que vous avez écrite aux communards parisiens et où l’on peut lire : « Nous sommes à présent au maximum 3 millions. Mais dans Vingt ans nous serons 50 ou peut-être 100 millions. Alors le monde nous appartiendra : nous ne nous Soulèverons pas seulement à Paris, Lyon et Marseille contre le capital que nous honnissons, mais encore à Berlin, Munich, Dresde, Londres, Liverpool, Manchester, Bruxelles, Saint-Pétersbourg et New-York, dans le monde entier. Et avec ce nouveau soulèvement, sans précédent dans l’histoire, le passé disparaîtra comme un épouvantable cauchemar : l’insurrection populaire qui éclatera en même temps en cent lieux effacera même le souvenir du passé. « Reconnaissez-vous, Monsieur le Docteur, avoir écrit cela ? »

Marx : « Pas un seul mot. Je n’écris jamais des choses aussi mélodramatiques. Je réfléchis beaucoup à ce que j’écris. Cela a été publié sous ma signature dans le Figaro à l’époque. De telles lettres furent répandues à ce moment-là par centaines. J’ai écrit au Times de Londres et j’ai expressément déclaré que c’était un faux 1. Cependant si je voulais démentir tout ce que l’on a dit et écrit de moi, alors je devrais occuper vingt secrétaires. »

Question : « Pourtant vous avez écrit en faveur de la Commune de Paris ?

Marx : « Certainement je l’ai fait, ne serait-ce que pour répondre aux éditoriaux que l’on a écrits contre elle. Cependant les correspondances de Paris publiées dans la presse anglaise réfutent suffisamment les racontars des éditoriaux sur les pillages, etc. La Commune n’a tué qu’environ 60 personnes. Le maréchal Mac-Mahon et son armée de bouchers en ont tué plus de 60 000. Jamais un mouvement n’a été tant calomnié que la Commune. »

Question : « Les socialistes estiment-ils que l’assassinat et l’effusion de sang soient nécessaires à la réalisation de leurs principes ? »

Marx : « Il n’est pas un seul grand mouvement qui soit ne sans effusion de sang. Les États-Unis d’Amérique du Nord ont conquis leur indépendance en répandant le sang. Napoléon a conquis la France par des événements sanglants, et il a été renversé de la même manière. L’Italie, l’Angleterre, l’Allemagne et tous les autres pays fournissent d’autres exemples du même genre. Quant au meurtre, on sait que ce n’est pas nouveau. Orsini a tenté d’assassiner Napoléon, mais les rois ont tué plus d’hommes que quiconque. Les Jésuites ont tué, et les puritains sous Cromwell ont tué. Tout cela s’est passé avant qu’on entende parler des socialistes. Aujourd’hui cependant on rend responsable les socialistes de toute tentative d’assassinat de rois ou d’hommes d’État. Or les socialistes jugeraient en ce moment précis la mort de l’Empereur d’Allemagne comme particulièrement regrettable : il leur est, en effet, plus profitable à son poste – et Bismarck a plus fait pour notre mouvement que n’importe quel autre homme d’État, parce qu’il pousse toujours les choses à leur extrême. »

Question : « Que pensez-vous de Bismarck ? »

Marx : « Avant sa chute, on tenait Napoléon pour un génie – ensuite on lui a reproché d’être un fou. Bismarck connaîtra le même sort. Sous le prétexte d’unifier l’Allemagne, il a commencé par ériger un despotisme. Ce à quoi il tend est clair pour tout le monde. Son action la plus récente ne tend à rien d’autre qu’à un coup d’État masqué – mais il ne réussira pas. Les socialistes allemands et français ont dénoncé la guerre de 1870 parce qu’elle était purement dynastique. Dans leurs manifestes, Us ont dit à l’avance au peuple allemand que s’il tolérait que la prétendue guerre de défense se transformât en guerre de conquête, il serait puni par l’instauration d’un despotisme militaire et par une oppression impitoyable des masses laborieuses. A l’époque le parti social-démocrate a tenu en Allemagne de nombreuses réunions et a publié des manifestes dans lesquels il réclamait la conclusion d’une paix honorable avec la France. Le gouvernement prussien se mit aussitôt à le persécuter, et beaucoup de ses chefs furent incarcérés. Malgré tout cela les députés socialistes – et eux seuls – eurent l’audace de protester avec grande énergie au Reichstag allemand contre l’annexion violente des provinces françaises. Cependant Bismarck n’en continua pas moins sa politique de force – et l’on parle du génie de Bismarck! La guerre touchait à sa fin, et comme il ne pouvait plus effectuer de nouvelles conquêtes, mais produire seulement des idées originales, Bismarck échoua lamentablement. Le peuple perdit sa foi en lui, et sa popularité déclina de plus en plus. Or il a besoin d’argent et son État aussi. En même temps qu’une pseudo-constitution, il imposa au peuple la charge de lourds impôts pour ses plans de guerre et d’unification, et il continuera de le faire jusqu’au bout – actuellement il tente d’arriver à ses fins sans Constitution aucune. Afin de mener ses exactions à sa guise, il a suscité le spectre du socialisme, et il fait tout ce qui est en son pouvoir pour provoquer un soulèvement populaire. »

Question : « Recevez-vous régulièrement des rapports de Berlin ? »

Marx : « Oui, je suis fort bien informé par mes amis. Berlin est parfaitement calme, et Bismarck est déçu. Il a expulsé 48 dirigeants, dont les députés Hasselmann et Fritzsche, ainsi que Rackow, Baumann et Auer de la Freie Presse. Ces hommes ont exhorté les ouvriers berlinois au calme, et Bismarck le savait. Il n’était pas sans savoir non plus que 75 000 ouvriers sont près de mourir de faim à Berlin. Il avait le ferme espoir qu’une fois les dirigeants éloignés, les ouvriers en viendraient à se bagarrer, ce qui eût donné le signal à un bain de sang. Alors il aurait pu donner un tour de vis à tout l’Empire allemand, laisser libre cours à sa chère politique du sang et du fer, et les ramassages d’impôts ne connaîtraient plus de limites. Jusqu’ici il n’y a pas eu, de désordres, et Bismarck a dû constater à sa grande consternation qu’il s’est ridiculisé devant tous les hommes d’État. »

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