Sea-Watch 3

Alors que l’affreuse image d’un père et de sa fille noyés dans le Rio Grande alors qu’ils tentaient de franchir la frontière américano-mexicaine continue de réverbérer à travers le monde, le blocage auquel  été  soumis le navire de sauvetage Sea-Watch 3, illustre une fois de plus l’actualité du livre . Nous publions ici le début du chapitre 6 (Traduction Julien Guazzini) qui évoque justement les enjeux de ces situations.

« Ferme mais humain
« Ferme, mais humain » : c’est par ces quelques mots que le premier ministre australien Kevin Rudd résumait en octobre 2009 la façon dont son gouvernement traiterait les migrants cherchant à rejoindre le pays par la mer. Cette déclaration présageait une série d’évènements qui allaient redessiner le borderscape nord de l’Australie. Cette histoire fait intervenir deux navires : le mv Oceanic Viking et le km Jaya Lestari 5. Le premier fait partie de la flotte des douanes australiennes, qui, à la demande de l’Indonésie, se porta au secours de 78 migrants tamouls en perdition sur un radeau dans la zone de responsabilité indonésienne en matière de recherche et sauvetage. Ces migrants furent conduits près de Singapour sur l’île de Bintan, qui fait partie du territoire indonésien et abrite un centre de détention dirigé par l’Organisation internationale pour les migrations (oim) et financé pour partie par l’Australie. Arrivés sur l’île, les passagers refusèrent de débarquer. Il s’en suivit un face-à- face de plus de deux semaines, ponctué de grèves de la faim, tensions diplomatiques et de menaces d’évacuer les migrants du bateau manu militari. En définitive, ni l’Australie ni l’Indonésie ne semblaient prêtes à employer la violence. L’incident prit fin lorsque l’Australie proposa de faciliter les démarches de demande d’asile pour les migrants à bord.
Le km Jaya Lestari 5 est un bateau de 10 mètres qui transportait près de 254 migrants tamouls quand il fut intercepté dans les eaux indonésiennes à la demande de l’Australie. La marine indonésienne remorqua l’embarcation jusqu’au port de Merak, où les Tamouls refusèrent une fois encore de débarquer. L’affrontement dura plus de 10 mois. Durant toute cette période, les migrants ne reçurent de la nourriture et des soins qu’en quantité limitée. Une quarantaine d’entre eux s’enfuirent, plusieurs tombèrent malade et l’un d’entre eux mourut avant qu’on ne sorte de cette impasse. Même si le Sri Lanka affirmait avoir identifié des ex-membres des Tigres tamouls sur le navire et que l’Indonésie menaçât de procéder à leur évacuation, il n’y eut aucune intervention violente. Les Tamouls finirent par débarquer quand les responsables des Nations unies acceptèrent d’entreprendre les démarches en vue de leur réinstallation dans un pays tiers. Ils furent conduits au même centre de détention sur l’île de Bintan qui avait vu passer les migrants du Oceanic Viking. A peine dix jours plus tôt, le gouvernement australien avait gelé toute nouvelle procédure de demande d’asile pour les ressortissants sri-lankais et afghans. C’était comme si le sort des migrants du Jaya Lestari 5 s’était généralisé. Tous les arrivants sans papiers en provenance de ces pays seraient contraints d’attendre des mois avant que leur demande ne soit traitée.
Trois mois plus tard, l’Australie leva le moratoire sur le traitement des dossiers sri-lankais, suite aux recommandations des Nations unies qui estimaient que le pays pouvait sans danger accueillir le retour de ceux qui avaient fui. À ce stade, l’Australie avait changé de Premier ministre et l’une des premières déclarations que fit la nouvelle titulaire du poste, Julia Gillard, fut de réinstaurer le traitement en-dehors du territoire national des migrants interceptés en route pour l’Australie. Sa proposition d’installer un « centre de traitement régional » au Timor oriental fut rejetée par le gouvernement de ce pays. Un autre plan visant à instituer un échange de demandeurs d’asile avec la Malaisie fut retoqué par la Haute cour, qui jugea en août 2011 que le ministre de l’Immigration n’avait pas le pouvoir de déclarer que la Malaisie était un pays sûr pour des réfugiés. A ce moment-là, le traitement des demandes d’asile en-dehors du territoire national en vigueur depuis dix ans et introduit par le gouvernement australien en 2001 parmi les mesures de ce qu’on a appelé la Solution du Pacifique, fut suspendu jusqu’à la réouverture des centres de détention sur l’île de Nauru, dans le Pacifique, et de l’île de Manus en Papouasie Nouvelle-Guinée, l’année suivante. Au cours de la décennie qui s’était écoulée, la pratique du traitement à l’extérieur du territoire national s’était répandue au monde entier. Elle était notamment devenue un pivot de la gestion des migrations par l’Europe (Gammeltoft-Hansen 2007 ; Vaughn-Williams 2009), avec la mise en place de « camps de transit » en Afrique du nord. Outre la possibilité de montrer ce qui relie ces différents exemples d’externalisation, ce chapitre explore en quoi les changements dans la surveillance et l’administration des frontières manifestent plus largement des transformations dans le fonctionnement du pouvoir à diverses échelles géographiques. En revenant à plusieurs reprises sur la situation des migrants à bord du Oceanic Viking et du Jaya Lestari 5, ce chapitre montre que la conception souveraine, comme la conception gouvernementale, du pouvoir sont insuffisantes pour rendre compte actuellement des politiques frontalières et des luttes sur les frontières. Ce qui nous amène à interroger la conception monolithique de la souveraineté dont sont empreintes les argumentations exceptionnalistes et aussi à nous pencher sur les limites des études sur la gouvernementalité. En prenant le concept marxien de force de travail comme point de référence stratégique sur la transformation des configurations frontalières et migratoires, nous affirmons que les systèmes contemporains de contrôle et de détention migratoires brouillent les frontières entre norme et exception, gouvernance et souveraineté. »

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