Jalons bibliographiques (II) : de l’opéraïsme à la « politique de l’autonomie »

Sur l’opéraïsme

Auteur d’une succincte mais utile synthèse sur la trajectoire de l’operaïsme et du post-operaïsme italiens (disponible sur sa page academia comme beaucoup d’autres articles évoqués ici), Sandro Mezzadra articule au fil de ses écrits une critique de certaines de leurs limites. Ainsi dans In the Marxian Workshops, où il met plus l’accent sur « l’effet en retour » de l’implication réciproque travail/capital :

« Ces rapports, dans leur foisonnement historique et en devenant le mode de production dominant, continuent de dépendre de la production et de la reproduction de leurs figures de subjectivité. D’un côté, le développement du capitalisme est inconcevable sans l’action de ces sujets- principalement en ce qui concerne le travail -qui pour Marx assume une priorité ontologique par rapport au capital- : les pratiques de subjectivation du travail, ses mouvements et les luttes qui s’y rattachent jouent un rôle central pour diriger ( et conditionner) le développement capitaliste, comme l’opéraïsme italien l’avait effectivement compris depuis le livre de Tronti Operai e capitale. D’un autre côté néanmoins, le développement capitaliste « agit rétroactivement » pour ainsi dire, sur les figures subjectives du capital et du travail : il modifie leur composition et reproduit leur rapport à une échelle élargie. (…)
En modifiant la subjectivité des travailleurs -ce que l’operaïsme italien définissait comme la composition politique de classe- une bataille menée avec succès comme celle pour la régulation de la journée de travail contribue à transformer matériellement les conditions de la lutte de classe et la déplace sur un terrain potentiellement plus favorable aux exploités. Dans le même temps, cela force le capital a se placer sur un tel terrain, pour se remettre de ces perturbations et pour transformer ces luttes en carburant pour sa valorisation. Le capital est donc forcé de modifier sa composition organique- le rapport entre capital constant et variable (…) Le capital est obligé d’innover dans les fondations techniques et organisationnelles de la production, avec des conséquences d’une importance cruciale pour la composition technique de la classe – pour continuer à utiliser le vocabulaire opéraïste quoiqu’en ne postulant aucune « transitivité » immédiate, aucun automatisme dans les rapports entre les dimensions politiques et techniques de la composition de classe. Le sujet des politiques de libération changent à travers l’histoire au rythme de ces processus ( de même que le développement capitaliste dans son ensemble). »

Dans l’article « The Topicality of Prehistory: A New Reading of Marx’s Analysis of ‘‘So-called Primitive Accumulation’’ », il critique, à juste titre, le fétichisme et la paresse (certes pas propres au seul opéraïsme ! ) qui entourent souvent la fameuse distinction entre subordination réelle et formelle du travail au capital:

« La tradition théorique de l’opéraïsme et du post-opéraïsme a longtemps insisté sur la « subsomption réelle » ( et l’extraction de « plus-value relative ») pour des raisons principalement politiques, mais, de ce fait, nos débats ont souffert de résidus d’historicisme et de « progressisme » et nous avons souvent présenté cette méthode de lecture des tendances à l’oeuvre, une des contributions les plus précieuses de l’opéraïsme, comme excessivement linéaire. Pour ce qui concerne la relation spécifique entre subsomption formelle et réelle, c’était devenu un lieux commun de dire que ces deux concepts indiquaient deux différentes époques ( quand ce n’étaient pas des étapes) du mode de production capitaliste, destinées à se succéder l’un à l’autre de façon linéaire.
Du point de vue du développement historique de long terme et du système mondial, le capitalisme est structurellement caractérisé par la coexistence des. subsomptions formelle et réelles, de la plus-value absolue et de la plus-value relative. Le capitalisme contemporain mène cette coexistence à ses conséquences extrêmes car, comme le dit Paolo Virno, un des ses traits constitutifs c’est l’établissement d’une sorte «  d’exposition universelle » de toutes les formes de travail et de production qui ont marqué son histoire. Il est bien sûr inutile de dire, que cela pose le problème de l’articulation de ces diverses formes de travail et d’exploitation, l’un des problèmes les plus importants pour la définition conceptuelle et l’analyse empirique du capitalisme contemporain. »

Pour les débats post-opéraïstes, où Mezzadra et Neilson semblent occuper une position relativement « médiane », nous renvoyons le lecteur au livre La frontière comme méthode où sont discutés les principaux concepts issus des débats qui animent ce courant depuis les années 90 ( Capitalisme cognitif, Multitude, etc..)

Politique de l’autonomie

Dans la continuité de ces débats et dans plusieurs articles « d’actualité », Sandro Mezzadra et Brett Neilson ont avancé le concept de politique de l’autonomie ( probablement un détournement de « l’autonomie du politique » théorisée par Mario Tronti dans les années 70. Sur ce débat, voir l’article « Beyond the State, Beyond the Desert ») , comme dépassement (prudent) de la perspective étatisante. Ainsi dans « The Materiality of Communism: Politics beyond Representation and the State » :

« L’État n’est pas assez puissant pour se confronter au capitalisme contemporain; afin de réouvrir politiquement une perspective de transformation radicale, quelque chose d’autre, une source différente de pouvoir, est absolument nécessaire. C’est selon nous le problème d’une politique communiste aujourd’hui, comprise comme une politique qui n’est pas centrée sur l’État. C’est la construction et l’enracinement d’un « pouvoir collectif » et d’ « institutions » hors ( quoique pas nécessairement contre ) de l’État comme condition fondamentale, même pour projet de transformation qui vise à utiliser l’État. Une politique communiste est donc nécessairement pour nous une politique de l’autonomie. »

Tout est dans le « pas nécessairement contre » car on sait à quels aléas la « nécessité » est soumise chez les marxistes !* Les deux auteurs décrivent pourtant bien, dans un autre article de 2014,  « The State of Capitalist Globalization », ce qu’il en est de l’État dans la redistribution orchestrée par la globalisation :

« Il faut souligner que la globalisation a encouragé un décalage croissante entre la reproduction de la force de travail et le « capital total ». Il est devenu difficile à l’État, de fournir une médiation effective entre les deux. Dans sa relation avec le capital, l’État est obligé de compter avec les logiques de l’accumulation du capital qui excèdent largement les limites et les dénominations nationales. Dans cette situation, l’État émerge comme un acteur économique qui entretient des relations particulières avec des fractions spécifiques du capital, que ces relations supposent la promotion des intérêts économiques nationaux au travers de stratégies néo-mercantilistes, ou des efforts pour attirer des investissements étrangers, via des mécanismes fiscaux, des aménagements du droit du travail, ou diverses formes de concessions territoriales. En agissant ainsi l’État n’est pas nécessairement le « capitaliste collectif idéal » de Engels. Il émerge plutôt comme un acteur capitaliste parmi d’autres, bien qu’il puisse être plus fort ou plus faible selon les intérêts et les acteurs avec lesquels il interagit. »

On trouve également dans l’article de Sandro Mezzadra « Seizing Europe. Crisis Management, Constitutional Transformations, Constituent Movements » une bonne description du « management de crise » institutionnalisé dans la construction européenne et de ses effets ( « Ce qui a émergé en Europe ces dernières années c’est une toile de standards gouvernementaux, de meilleurs pratiques et de procédures administratives qui véhicule et articule la violence du capital financier rendant son autorité immédiatement effective. La dilution et l’itération indéfinie de l’état d’exception semble définir l’horizon de cette forme de management de crise. ») ainsi qu’une critique bienvenue des populismes de gauche : « Les politiques Neo-nationalistes et populistes, même drapées d’un ton et d’une rhétorique gauchistes, sont souvent le simple revers du management de crise néo-libéral. Elles sont incapables de se saisir de l’épuisement de la nation comme unité spatiale de référence pour les politiques économiques et sociales, au moins dans cette partie du monde, et, par dessus tout, elles déploient des logiques excluantes contre les migrants. Pour le dire brièvement, elles font partie du problème ( même si elles contribuent à le mettre en lumière) et non de la solution. Cela signifie qu’il y a un urgent besoin de réinventer l’espace européen comme lieu de lutte et d’expérimentation politique. »

C’est justement dans une analyse originale de la trajectoire des populismes de gauche et des mouvements sociaux latinos-américains,« Plebeian Revolt: Social Movements, ‘Progressive’ Governments, and the Politics of Autonomy in Latin America » co-écrit avec Veronica Cago, qu’on trouve la définition la plus précise de ce que Mezzadra entend par « politique de l’autonomie » :

«  Dans de nombreux mouvements sociaux, il y a la perception d’un besoin concret de redéfinir ( de requalifier et de relancer) l’autonomie comme critère éminent de l’action et de l’organisation politique. Cela suppose d’aller au-delà de la définition de l’autonomie en termes exclusivement sociaux , qui est habituellement associée à l’hostilité de principe au fait de participer ou de se confronter aux institutions- de même que de sa définition en termes statiques comme une série de principes immuables et identitaires. L’interprétation précédente caractérise l’autonomie comme une pure ( et le plus souvent idéologique) indépendance vis à vis de toute forme d’institution formelle et établie, encourageant une forme d’analyse isolationniste des mouvements sociaux, qui se trouve renforcée par un insistance identitariste. D’un côté, nous sommes convaincus que l’autonomie doit être reformulée comme un concept politique plus explicite, capable de contester les séparations entre les mouvements sociaux établis et les processus de transformation sociale en général. D’un autre côté, nous pensons qu’il est crucial d’explorer les mutations de l’autonomie dans la vie et l’économie populaire en Amérique latine, où les dynamiques politiques des luttes des dernières années ont d’une certaine manière décloisonné et nourrit des formes complexes et intéressantes d’organisation et de coopération subalternes. (…)
Dans l’usage que nous en faisons, l’autonomie continue néanmoins d’être expressément liée à une interprétation spécifique de concepts comme le travail, la force de travail et la classe ouvrière. Il désigne le fait, pour utiliser les termes classiques employés dans les années 60 par Mario Tronti, que la force de travail s’inscrit dans le même temps dans un rapport au capital et constamment contre ce rapport – en termes très concrets même à l’extérieur de celui-ci. Ce schéma doit néanmoins subir une révision radicale dans les conditions présentes, qui sont caractérisées, pour le dire brièvement, par la crise du travail salarié « libre » comme standard du développement du capitalisme. Pour ce qui est de la question des mouvements sociaux, notre notion de l’autonomie est donc un outil critique qui nous amène à souligner le besoin de ramener dans le débat le travail et le capital. Cela nous aide aussi a comprendre les notions de travail et de capital au-delà de toute réduction « économiciste », soulignant la validité d’enjeux tels que la subjectivité, les transformations culturelles et sociales, les formes de vie, de même que des dimensions politiques spécifiques.
L’horizon problématique dans lequel se situe notre analyse est façonné par notre participation dans les débats actuels sur ce qui a été appelé « le réalisme de la puissance (‘realism of potencia’) en Argentine et les « institutions du commun » en Italie. Cela signifie que nous comprenons notre intervention comme une contribution à la recherche d’une politique de transformation radicale qui, n’est pas centrée sur l’État ( voir aussi Gutierrez Aguilar), quoique ne refusant pas « idéologiquement » d’entrer dans des relations variées avec les institutions. »

* : Comme pour beaucoup d’autres, il suffit souvent d’aller vérifier le point de vue de l’auteur sur la contre-révolution bolchevique pour s’éviter des surprises et des déceptions ultérieures. En l’occurrence on lit dans un texte co-écrit avec Michael Hardt pour l’anniversaire du coup d’État d’octobre « October! To Commemorate the Future » : « Le fait que la révolution russe ait fini par construire un État qui était extrêmement oppressif et répressif ne doit pas obscurcir le projet initial de Lénine. » L’enfer est donc bien pavé de bonnes intentions ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *