Jalons bibliographiques (I) : Marx et la production des sujets

Dans Nei cantieri marxiani : il soggetto e la sua produzione, publié en Italien en 2014 et traduit en anglais en 2018 sous le titre In the Marxian Workshops. Producing Subjects, Sandro Mezzadra propose une relecture de Marx au prisme de la production de la subjectivité, celle-ci étant comprise comme tension entre deux pôles-, subjectivation et sujétion : « Le concept de subjectivation proposé ici – un concept central dans les débats critiques contemporains de théoriciens comme Etienne Balibar et Jacques Rancière- constitue l’un des deux pôles ( avec sujétion) autour desquels la production de la subjectivité est déterminée. Et ce qui importe c’est justement la tension entre ces deux pôles, leur implication réciproque dans des constellations politiques, sociales et culturelles diverses. Pour le dire succinctement, le sujet n’est pas pensable en dehors de ce champ de tension et est lui même produit sur ce champ de bataille. »
Suivant au fil de courts chapitres le fil chronologique de la pensée de Marx, Mezzadra en présente une relecture au présent, à distance du marxisme classique : « Affirmer la nécessité d’un retour à Marx au-delà du marxisme constitue un geste réthorique visant à redécouvrir et réactiver dans notre présent, les dimensions révolutionnaires et subversives de sa pensée et de son désir communiste »

Nous proposons ici une traduction depuis l’anglais ( que nous n’avons pas pu réviser à partir de la version italienne, donc à prendre comme une invitation à lire à la source !) de la plus grande partie de la conclusion du livre :

« La constitution du marché mondial est définie à plusieurs reprises par Marx comme la plus grande tâche historique du capital. Cette thèse est établie dés les premières pages du Capital : l’analyse du concept de travail abstrait montre de fait qu’une multiplicité infinie d’articulations est nécessaire à son existence historico-pratique, un dépassement continu des « limites posées par la valeur d’usage »
Luciano Ferrari Bravo, ‘Old and New Questions in the Theory of Imperialism’ (1975)

Le parcours à travers les textes de Marx proposé dans ce court livre ne visait certes pas à révéler les contours d’une théorie systématique et exhaustive de la subjectivité et de sa production. Il nous a permis néanmoins d’identifier la permanence de cette problématique dans la pensée de Marx, bien qu’il l’ait abordé avec différents outils selon les périodes. Nous avons vu comment, depuis le début des années 1840, Marx a défini son idée de la critique en la liant solidement aux moyens par lesquels l’État et la loi produisent leurs propres figures de subjectivité. Dans les années qui ont suivi, ce lien constitutif entre la critique et la production de la subjectivité est maintenu et trouve de nouvelles formulations dans les champs de la politique, de l’histoire et de l’économie. Quand on parle de Marx, la référence à la production de la subjectivité n’est pas du tout invraisemblable : dans ses textes, le sujet n’est jamais analysé indépendamment de son implication dans un ensemble de circonstances et de rapports qui définissent sa position, délimitent ses marges de liberté et d’action et organisent sa relation au monde.
De plus, la subjectivité chez Marx indique un champ marqué par la catégorie de scission ( de rupture ou de séparation). La critique de l’économie politique fait voler en éclat l’image du sujet construit par la pensée politique moderne autour des catégories de citoyenneté, de personnalité et de « propriété de soi ».
La force de travail et l’argent sont, pour Marx, des catégories économiques particulièrement importantes car elles constituent le centre gravitationnel de figures subjectives irréconciliables et antagonistes. Et dans le même temps, ces même figures – le porteur de force de travail et le porteur d’argent- sont traversés par de multiples ruptures qui concernent en particulier leur rapport à la collectivité (la classe) à laquelle ils appartiennent. Toutefois, ce qui compte le plus ici c’est le porteur de force de travail. Dés lors que les porteurs de force de travail deviennent des travailleurs, ils se trouvent soumis ( subjected) dans la coopération, non seulement au « commandement » et au despotisme du capitaliste mais aussi au pouvoir collectif d’un « ensemble d’hommes travaillant ensemble » qui leur apparaît comme « étranger ». De plus, l’analyse du concept de « travail abstrait » proposé ici montre qu’une autre rupture marque également la subjectivité du porteur individuel de force de travail, qui intériorise la forme marchandise. Loin de ne figurer seulement que dans la première phase philosophique de l’oeuvre de Marx, le thème de l’aliénation réapparait donc dans quelques moments stratégiques de sa critique de l’économie politique, et il constitue un des fils rouges autour duquel Marx organise son analyse de la subjectivité.
Selon Marx, l’aliénation ne représente pas un trait permanent de la condition humaine mais est bien plutôt le résultat d’une série de rapports qu’il faut interrompre. Évidemment la pensée de Marx n’est jamais une pensée de l’ordre, ni même de la liberté, c’est bien plus radicalement une pensée de la libération. Nous avons noté que Marx était conscient des difficultés pour atteindre cet objectif final, qui se présentait souvent à lui sous la forme d’une énigme. Néanmoins il n’a jamais cessé d’analyser ce problème en s’appuyant sur les luttes et les pratiques révolutionnaires de son temps. Relire les textes de Marx aujourd’hui signifie continuer à penser ce même problème de la libération, dans des circonstances radicalement transformées. La critique de l’économie politique représente un tentative de mettre en place la solution à ce problème, en partant de l’analyse des bases matérielles du mode de production capitaliste.
Comme nous l’avons vu le capital n’est pas une « chose mais  un rapport social entre les individus médiatisé par des choses ». Il est utile de reconnaître ici le double sens que prend le terme « rapport », qui est d’une importance fondamentale dans toute l’oeuvre de Marx. D’un côté, l’existence même de ce rapport suppose une série de conditions de sujétion qui placent des sujets spécifiques dans une position subordonnée. Et d’un autre côté néanmoins, comme il n’est pas fixé en « chose », le rapport du capital est vulnérable à la critique, la subversion et la transformation. De surcroit, ce rapport est, pour Marx, basé sur la valorisation et l’exploitation d’un « excès » dans la subjectivité des porteurs de force de travail par rapport aux conditions de leur assujettissement ( symbolisé aussi par la contrainte à marchandiser leur propre force de travail). En d’autres termes, la valorisation du capital se déroule sur le même terrain sur lequel les contradictions et les antagonismes qui caractérisent le mode de production capitaliste se forment et deviennent visibles – la base matérielle pour l’interruption de la continuité historique.
Comme nous l’avons vu dans l’analyse du concept de force de travail, Marx définit très justement cet excès de subjectivité comme l’écart entre le pouvoir productif du travail vivant et la valeur du travail passé cristallisée dans la force de travail comme marchandise. De ce point de vue, le capitalisme apparaît comme un mode de production entièrement basé sur le déploiement et l’exploitation d’une démesure (« disproportion ») subjective. C’est là qu’on trouve à la fois l’origine de l’impressionnant dynamisme du capital et de son instabilité radicale, ce qui pose historiquement des problèmes nouveaux en termes de discipline sociale et de contrôle. Dans la perspective marxienne, cet élément de démesure subjective – la différence en valeur entre le travail vivant et la force de travail « que le capitaliste avait à l’esprit quand il a acheté cette force de travail » – était destiné à mettre en déroute l’ensemble de l’équilibre du système. Dans ce sens, la critique de Marx n’invoque pas de facteur extérieur à la relation du capital. Bien plutôt, il s’appuie sur la nature intrinsèquement antagoniste de la relation du capital pour établir la possibilité (et la nécessité) de son renversement. Malgré les traces de déterminismes qu’on peut trouver occasionnellement dans les écrits de Marx, nous apparaît ici une indication de méthode qui est toujours valable aujourd’hui, particulièrement car elle refuse de transformer le capital en fétiche et montre, en dernière instance, la dépendance du capital au travail et à l’activité et la coopération des exploités.
En même temps néanmoins, cette indication de méthode ne nous suffit pas. La théorie marxienne de l’exploitation et la théorie de la valeur sur laquelle elle était basée, ont été évidemment formulées dans un situation caractérisée par l’affirmation du capitalisme industriel dans les États centraux de l’époque ( principalement en Angleterre). Ces théories se référaient au cadre de l’usine et de l’industrie à grande échelle, dans laquelle, d’un côté, les travailleurs faisaient directement face à l’autorité capitaliste tandis que d’un autre côté, ils faisaient l’expérience quotidienne de l’écart et la disjonction entre leur pouvoir productif et la mesure capitaliste représentée par les salaires. Cela n’est pas pour dire que de telles circonstances ne sont plus valables aujourd’hui, mais elles s’inscrivent dans un régime beaucoup plus complexe d’accumulation, dans lequel les processus financiers synchronisent violemment une multiplicité de formes de travail et de formes de coopération. Ces processus altèrent la nature de l’exploitation en tant que tel, l’intensifiant tout en la rendant également insaisissable, plus difficile a localiser et à nommer. Par conséquent, la certitude avec laquelle Marx identifiait le lieux caché de la production comme le lieu fondamental de l’exploitation et de l’extraction de plus-value – le distinguant de la surface de la circulation et des échanges- apparaît de nos jours de plus en plus problématique.
Dans une telle situation, on peut se demander si l’image de l’excès subjectif élaborée par Marx ne devrait pas être requalifiée dans une relation spéculaire avec la façon dont le Capital construit la subjectivité du porteur de force de travail. L’analyse du concept de travail abstrait présentée ici – de même que l’introduction du concept de « forme de travail »- cherchait à souligner l’intériorisation d’une aliénation initial comme le moment essentiel de la production spécifiquement capitaliste de cette subjectivité. Nous sommes au prise avec un moment spécifiquement matériel qui conditionne les actions, l’imaginaire et les vies des sujets exploités i compris au-delà de la relation d’emploi dans laquelle ils sont ( ou ne sont pas ) impliqués. Adopter la production de la subjectivité comme champ privilégié de lutte politique suppose de prendre en charge ce problème. Donc, cela implique de reconnaître la signification stratégique prise par les mouvements de refus de ce qui a été défini comme la subjectivité capitaliste, au moment où ils inscrivent leur action dans une critique plus large des dispositions matérielles du mode de production capitaliste. Au sein de ces dispositions, le moment de l’aliénation ( comme défini ici) semble être de plus en plus décisif pour diriger la coopération sociale. Il est également décisif pour gouverner la ligne de séparation entre le travail et la vie qui, quoique indéniablement pertinente dans des cas individuels – où elle continue à apparaître comme un seuil critique pour accéder à un revenu- tend souvent a devenir vague au regard des dimensions sociales ciblées en priorité par la valorisation du capital. De surcroît, l’aliénation tend à être couplée ( et d’une certaine manière doublée de) à des processus de dépossession qui vise les ressources « communes » – du savoir produit et mis en ligne à la nature, du welfare aux espaces urbains. Cela me semble donc un objectif crucial que de travailler à la construction d’un concept de l’exploitation qui soit capable d’intégrer ces deux dimensions fondamentales de l’aliénation et de la dépossession, sous l’angle de la production spécifique de la subjectivité dans le capitalisme contemporain.
On pourrait développer la même thèse au sujet de l’image du sujet-travailleur qui émerge de la critique marxienne de l’économie politique. Dans ce cas également, nous avons noté que dans de nombreuses pages de Marx la figure collective de la classe ouvrière semble être construite si « speculairement » comme face inversée de la concentration de la production et de l’organisation capitaliste du travail, qu’elle affiche les mêmes caractères homogènes. Dés le début de ce travail, j’ai insisté sur la nécessité de critiquer en profondeur une telle image du sujet-travailleur. En relisant l’analyse par Marx de la coopération, je me suis efforcé de montrer que l’homogénéité du « travail combiné » est produite par la violence du commandement capitaliste, puisque celui-ci apparaît très concrètement comme une autorité sur la manière selon laquelle le travailleur individuel « efface les bornes de son individualité et développe sa puissance comme espèce » (Marx). Dans ce cas également, le problème central semble concerner une production spécifique de subjectivité, qui ne peut pas être simplement renversée. Plus généralement, l’accent mis dans cet ouvrage sur la nécessité de maintenir la distinction entre prolétariat et classe ouvrière – bien au-delà des intentions de Marx- correspond au besoin d’aller au delà de l’image du sujet exploité ( et donc du sujet révolutionnaire) comme sujet homogène. Il est crucial, en ce sens, d’interroger la conviction de Marx selon laquelle le mode de production capitaliste est caractérisé par la généralisation progressive de la norme représentée par le travail salarié « libre ». Plus réalistement, admettre la présence d’une multiplicité de formes de régulation et d’exploitation du travail – à la fois dans l’histoire du capitalisme et surtout dans le présent global- nous impose de penser le travail à partir de la réalité de son hétérogénéité constitutive. Par exemple, ce que nous avons avancé précédemment par rapport à la race et au genre – et plus généralement en relation au thème de la « corporéité »- montre qu’une telle hétérogénéité n’est pas tant un trait sociologique mais porte plutôt les marques d’une série de luttes et de mouvements d’insubordination. Cela requalifie également politiquement le problème de la subjectivation de classe, qui, dans la mesure où l’on fait face à une interpénétration croissante entre production et reproduction, ne peut pas être pensée dans les limites du travail conçus dans son sens strict, en termes « économiques ». (…)
Comme j’ai essayé de l’illustrer, le concept de travail abstrait ne peut pas être réduit à la dynamique « concrète » de l’abstraction concernant le procès de travail et les figures du travail et, ne peut donc pas être simplement renversé en termes antagonistes. Comme mesure capitaliste de la productivité, le travail abstrait comporte une norme et une forme ( la forme du travail) qui reproduit le commandement capitaliste, le dissémine dans les rapports sociaux, et l’impose comme le critère de la production de la subjectivité. De surcroît, loin de supposer nécessairement un processus qui homogénéise le travail social, la domination du travail abstrait, ainsi comprise, non seulement tolère mais aussi facilite la diversification perpétuelle du travail social et intensifie son hétérogénéité.
C’est en ce sens que, prenant en compte sa relation étroite avec la notion de travail abstrait, ce livre a examiné une autre catégorie autour de laquelle la réflexion de Marx offre des caractéristiques d’une grande originalité, la catégorie de « marché mondial ». Dés L’idéologie allemande, l’échelle globale sur laquelle les circuits de la valorisation et de l’accumulation du capital se généralise nécessairement est examinée par Marx avec un attention particulière portée sur ses effets concernant la subjectivité ( ce qui peut être défini comme les coordonnées spatiales de la production de la subjectivité). A cet égard, l’image «  d’individus empiriquement universels » est particulièrement pertinente. On pourrait avancer que dans la trajectoire ultérieure prise par l’analyse de Marx dans le laboratoire de la critique de l’économie politique, le devenir monde du mode de production capitaliste est initialement représenté par une thèse qui ressemble à celles qui prévalaient dans la première phase des débats contemporains sur la mondialisation des années 90. En d’autres termes, la tendance à la constitution du marché mondial apparaissait à Marx comme une tendance à l’uniformisation progressive globale des rapports sociaux de production, guidé par le centre du système. De ce point de vue, il est essentiel de souligner que l’étude détaillée des réalités et des zones non-occidentales ont amené Marx, dans les dernières années de sa vie, à remettre en question cette tendance et à travailler à une approche multilinéaire de l’histoire et du développement capitaliste. Nous pouvons remarquer en conclusion que, alors que le marché mondial était en train de se réaliser et de se concrétiser aux yeux de Marx, le même écart entre l’abstraction et l’hétérogénéité que j’ai indiqué plus haut comme étant inhérent au concept de travail abstrait, se posait globalement. Cela avait des conséquences que Marx ne pouvait que commencer à imaginer du point de vue de la subjectivité des exploités- et donc d’une politique de libération. A bien des égards, le travail autour de ces conséquences est un des problèmes urgents de notre époque.

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