38e parallèle

Puisqu’il est devenu un véritable « showroom « diplomatique, il est bon de rappeler que cette autre « quintessence de frontière » qu’est le 38e parallèle qui sépare les deux Corées est certes l’une des frontières les plus militarisée mais aussi l’une des plus « artificielle » au monde. Comme le souligne Michael J. Seth dans A Concise History of Modern Korea « La Corée a été divisée le long d’une ligne totalement arbitraire qui n’avait pas de logique historique, géographique, culturelle ou économique; il s’agissait juste d’une ligne qui séparait de façon opportune le pays en deux portions grossièrement égales. (…) Une nation qui était probablement une des plus ethniquement homogène  au monde, avec treize siècles d’unité politique, des frontières nationales et provinciales plus anciennes que la plupart des autres États, a été coupée en deux par les deux superpuissances. » Laurent Quisefit dans son article « Le 38e parallèle et la dyade coréenne : origines et mutations d’une barrière frontalière. » rappelle comment elle fut effectivement tracée : « Finalement, le 38e parallèle fut choisi au Pentagone, empiriquement mais non sans logique, par deux officiers d’Etat-Major appartenant au Comité de Coordination Diplomatie-Armée-Marine, tard dans la nuit du 10 au 11 août 1945, en se fondant sur une mauvaise carte civile qui offrait peu de détails sur la morphologie réelle du pays. Aucun des deux officiers n’était un expert des choses coréennes, mais il semblait utile que Séoul fût dans le secteur étasunien. De plus, une zone d’occupation réduite était nécessaire, l’US Army ne désirant pas stationner trop de troupes en Corée. »
On sait qu’il en fût autrement avec le déclenchement quelques années plus tard de la guerre de Corée ( et son résultat paradoxal : « Ainsi, les deux États coréens revendiquant une souveraineté sur toute la péninsule étaient nés, puis logiquement affrontés pour reprendre leurs « territoires perdus ». La négation réciproque de la frontière, qui témoignait aussi de la non-reconnaissance du gouvernement adverse, déboucha sur la redéfinition de la ligne partageant la péninsule. » Laurent Quisefit) et l’intensification de la « guerre froide ». Il serait d’ailleurs dommage qu’alors, qu’entre bisbilles nucléaires et commerciales, le thème revient à la mode, de ne pas rappeler l’existence de quelques point de vue hétérodoxes sur ce « marronnier », qui constituent un antidote salvateur aux rengaines géopoliticiennes ou anti-impérialistes. Ainsi par exemple les analyses de l’Internationale Situationniste à la veille de la crise des missiles de Cuba, résonnaient étrangement lors de la récente « guerre des boutons » entre Kim et Trump : « L’ « équilibre de la terreur » entre deux groupes d’États rivaux, qui est la plus visible des données essentielles de la politique mondiale en ce moment signifie aussi l’équilibre de la résignation : pour chacun des antagonistes, à la permanence de l’autre; et à l’intérieur de leurs frontières, résignation des gens à un sort qui leur échappe si complètement que l’existence même de la planète n’est qu’un avantage aléatoire, suspendu à la prudence et l’habileté de stratèges impénétrables. (..) Les deux camps ne préparent pas effectivement la guerre, mais la conservation illimitée de cet équilibre, qui est à l’image de la stabilisation interne de leur pouvoir. » ( « Géopolitique de l’hibernation » IS N°7 Avril 1962 Signalons également les textes de l’époque de la revue Socialisme ou barbarie ou, dans un autre genre, The Cold War as a System de Michael Cox).
Bien évidemment, personne ne veut la guerre, et on est désormais loin de la « belle totalité » de feu « l’équilibre de la terreur » mais plutôt proche d’un compromis multipolaire, comme le résumait sommairement Pascal Dayez Burgeon : « Le Nord sait que personne ne souhaite sa disparition à court terme. Ni la Chine qui a fait main basse sur ses ressources naturelles. Ni les USA, qui, grâce à Pyongyang, sanctuarisent leur budget de la défense et légitiment leur présence militaire au Sud. Ni le Japon, peu favorable à une Corée réunifiée qui serait un redoutable concurrent. Ni même la Corée du Sud, qui sait que la facture de la réunification minerait sa prospérité (…) » ( in Le Monde 09/04/2013)
Le petit royaume autarcique, que d’aucun continuent de qualifier de « communiste » alors même que l’idéologie officielle nationale-autarcique du Juche, qui plaît tant à Alain Soral, a clarifié les choses depuis bien longtemps et après l’indispensable livre The Cleanest Race: How North Koreans See Themselves and Why it Matters qui a parfaitement établi les soubassements racistes du régime, constitue plutôt une dernière « Frontière » ( au sens de confins), comme l’avaient opportunément souligné les rêves de marinas nord-coréennes évoqués par Trump lors d’une conférence de presse.
Et c’est bien sûr une intégration progressive et la moins chahutée possible à l’économie mondiale que cherche le régime, à travers la création de zones économiques spéciales comme celle de Kaesong où le nombre de sociétés sud coréennes installées est passé de 15 en 2004 à 125 en 2013 et qui employaient, avant les nouvelles tensions, 52000 personnes, ZEE complétée par treize autres installées aux diverses frontières du pays depuis 2013. De même le pays s’est timidement lancé dans l’exportation de main d’oeuvre (phénomène plus courant qu’on ne le croit qu’on évoquera au sujet du leader dans ce domaine, Les Philippines) comme le rappelait un rapport du International Network for the Human Rights of North Korean Overseas Labor : «  Depuis 2000, La Corée du Nord s’est concentrée sur l’exportation de travailleurs. Il y a des travailleurs nord-coréens « expatriés » dans 45 pays : en Russie, En Chine, en Asie du Sud, au Moyen-Orient et en Afrique. Au total 30 000 coréens du nord travaillent à l’extérieur. Ces travailleurs sont étroitement contrôlés quelque soit la région et sont forcés de payer une grande partie de leur salaire à l’État. » Derrière les mises en scène qui l’ont toujours accompagné, la frontière continue donc son bonhomme de chemin…

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