Evgeny Bronislavovich Pašukanis : éléments biographiques

Nous n’évoquons ici que brièvement la vie et la carrière de Pašukanis, l’évolution de ses positions théoriques sera évoquée plus en détail dans la bibliographie commentée et dans les articles sur les débats juridiques des débuts du régime soviétique.

Evgeny Bronislavovich Pašukanis est né le 23 février 1891 à Starisa au nord de Moscou dans une famille lituanienne relativement aisée puisque son père fut docteur puis professeur de médecine et qu’elle comptait également en son sein un mathématicien et un prêtre catholique. Pašukanis a néanmoins grandi dans un milieu fortement politisé puisque sa mère, Sofiya Pavlovna, était militante depuis 1903 du Parti Ouvrier Social Démocrate de Russie et son oncle, M.P. Lyadov, cadre bolchevik, fut un des leaders de l’insurrection de 1905 et aurait été proche de Lénine. En 1906 la famille déménagea à Saint-Pétersbourg, ou le jeune Evgeny, une fois au collège, rejoignit rapidement les cercles sociaux-démocrates. Il aurait adhéré au POSDR en 1908 dés l’âge de 17 ans et serait rentré dans le collimateur de l’Okhrana dés l’année suivante alors qu’il venait d’entamer des études de droit à l’université. Arrêté et menacé de déportation au début de l’année 1910, il choisit alors de partir pour Munich où il poursuit des études de droit et d’économie politique à l’université Louis et Maximilien. Sa thèse intitulée : «  Un étude statistique des violations de la loi de protection du travail » signale la persistance de ses préoccupations politiques. On ignore exactement quand il est rentré en Russie, probablement au début de la guerre puisque selon certains auteurs, il aurait participé à la rédaction de la déclaration de la fraction bolchevik de la Douma de 1914 qui condamnait la guerre « impérialiste » menée par le régime tsariste. Selon Michael Head, il aurait été proche des Mencheviks jusqu’en 1918, année à laquelle il adhère au Parti Communiste (Bolchevik) lors de la fondation de ce dernier. Dans les premières années du régime, il exerce diverses fonctions dans le système judiciaire, notamment comme juge itinérant à Moscou où selon Tanja Walloschke il était chargé «  de l’arbitrage dans les tribunaux populaires. Ces derniers avaient été instaurés, particulièrement à Moscou, par décret pour remplacer les juges de Paix nommés par le gouvernement provisoire après la révolution de Février. » Il devint ensuite de 1920 à 1923 conseiller juridique du commissariat aux affaires étrangères et aurait été également conseiller auprès de l’ambassade soviétique de Berlin, fonction grâce à laquelle il aurait participé à la rédaction du traité de Rapallo en 1922. Dans le même temps il rejoint, à l’instigation de son mentor, théoricien du droit et dirigeant bolchevik Peteris Iwanowitsch Stutschka, la section pour la théorie générale du droit et de l’État de l’académie communiste. C’est à partir des notes prises pour donner ses cours qu’il rédige La Théorie générale du droit et le marxisme qui est publiée en 1923.

Le succès du livre est immédiat et quoique l’auteur le considère plus comme une ébauche que comme un travail fini il connaît plusieurs ré-éditions ( en 1926 et 1927) et traductions ( en Allemand, Anglais, Japonais et Serbo-croate notamment). Pašukanis connaît alors une ascension foudroyante dans l’université soviétique puisqu’il devient membre du comité exécutif de la section juridique de l’académie communiste puis rejoint l’université de droit de Moscou et l’institut des professeurs rouges. Dans le même temps il est à partir de 1925, l’éditeur du journal nouvellement crée La révolution du droit dont il rédige l’article inaugural sur la conception de la loi chez Lénine, qui est aussi, au plus fort de la « lutte contre l’opposition » une dénonciation des positions de Trotski. Il est chargé enfin en 1927 de la section juridique de l’Encyclopédie soviétique pour laquelle il rédige trois articles.

Non content d’être devenu, au détriment de Stuchka notamment, la grande figure de la scène juridique soviétique, Pašukanis cherche à imposer l’hégémonie complète du courant qu’il a fondé comme le retrace Robert Sharlet dans son article  » Pashukanis and the Withering Away of Law in the USSR » : « En 1928, Pašukanis observait que le nombre de juristes marxistes était désormais suffisant pour qu’on puisse se passer de professeurs de droit bourgeois. Son groupe soutenait la purge des juristes non-marxistes ou bourgeois des structures juridiques et particulièrement des écoles de droit. Après la purge des professeurs bourgeois de la faculté de droit de Moscou en 1929-1930, 2 adhérents de la théorie de l’échange marchand ( NDT : nom du courant de Pašukanis) exprimèrent l’opinion que cela avait renforcé la position marxiste et libéré la voie pour la remise en cause des idées traditionnelles concernant l’enseignement du droit  » qui avait été reprises de manière non critique à la jurisprudence bourgeoise ». Durant cette période de nombreux juristes bourgeois, particulièrement le groupe autour du journal Pravo i zhiznet, ceux en liaison avec l’institut soviétique du droit, furent accusés  » de passer en contrebande des doctrines bourgeoises dans la jurisprudence soviétique et furent expulsés des universités… »

En 1936, Pašukanis atteint le sommet de sa carrière puisqu’il participe à la rédaction de la constitution voulue par Staline ( « la plus démocratique du monde ») et qu’il est nommé dirigeant du conseil académique rattaché au commissariat du peuple à la justice. Pourtant, depuis quelques années déjà il est l’objet de nombreuses attaques et est obligé de multiplier les auto-critiques de plus en plus humiliantes notamment du fait de son refus d’abandonner la thèse de l’extinction progressive de l’État et du droit. Il disparaît au début de l’année 1937, arrêté en même temps que son plus proche collaborateur Krylenko. Le « parasite contre révolutionnaire trotsko-boukhariniste » et « agent fasciste » Pašukanis est exécuté sans jugement la même année par le NKVD. Il sera réhabilité en 1956, mais ses thèses resteront condamnées comme des déviations inacceptables.

SOURCES :

  • Michael Head « The Rise and Fall of a Soviet Jurist: Evgeny Pashukanis and Stalinism » in Evgeny Pashukanis. A critical reappraisal, Routledge 2008

  • Tanja Walloschke « Eugen Paschukanis – Eine biographische Notiz »

  • Justen Bellingham « Commodity exchange is nine-tenths of the law: the life and work of a Bolshevik jurist » in Marxist Left Review n°15, Été 2018

  • Piers Beirne et Robert Sharlet ed. Pashukanis: Selected Writingson Marxism and Law, Academic Press, 1979

  • Robert Sharlet   » Pashukanis and the Withering Away of Law in the USSR » in Sheila Fitzpatrick ed. Cultural Revolution in Russia 1928-1932, Indiana University Press 1978

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