Compte-rendu du livre par Yvon Quiniou paru dans l’Humanité le 24 février

L’avenir est ouvert

Le dernier Marx dirigé par Kolja Lindner, Éditions de l’Asymétrie, 400 pages, 20 euros

Un ouvrage collectif qui vient nuancer une vision des forces productives eurocentrées.

Ce livre collectif sur le « dernier Marx » est passionnant parce qu’il nous présente des aspects de sa pensée que la tradition dite « marxiste », marquée par l’orthodoxie soviétique, nous a masqués, nous interdisant de comprendre réellement le système qu’elle recouvrait, dans sa naissance, ses défauts insupportables et son échec final. C’est dire que lire les analyses tardives de Marx (suivi par Engels) et être convaincu par elles, entraîne à se dire que, contrairement à ce que veut nous faire croire l’anti-communisme particulièrement virulent depuis la chute du mur de Berlin, l’avenir est ouvert : le communisme n’est pas mort parce qu’il n’a vécu nulle part.
L’enjeu de l’ouvrage, qui s’appuie sur les nombreuses collaborations de spécialistes ayant étudié les sociétés primitives et non occidentales, sur lesquelles Marx s’était renseigné pour élargir ses vues sur l’histoire globale, concerne en effet la conception « eurocentrée » que ses textes classiques, comme la préface à la Contribution à la critique de l’économie politique, peuvent nous présenter : à savoir une vision déterministe, sinon téléologique, de la succession des modes production devant nous amener au communisme, qu’il prétendait universelle. Or Marx, au contact de ses nouvelles connaissances, va nuancer certaines de ses formulations, contestant alors son idée d’une « loi naturelle » du développement historique, lié à celui des forces productives, tant concernant le passé et ses étapes que l’extension géographique de cette loi. Il y décèle le risque d’en faire un « schéma philosophique passe partout », ce qu’il refuse, sans y renoncer vraiment, à juste titre.
D’où la grande question qu’il se pose face à la Russie : une révolution à visée communiste y est-elle historiquement possible, comme le prétendaient des révolutionnaires russes impatients, dont Vera Zassoulitch avec qui Marx va correspondre ? Débat fondamental, et peu connu, car il anticipe le questionnement sur la révolution bolchevique (voir sur celle de la Chine) : pouvait-elle avoir lieu et, surtout, réussir dans un pays arriéré et y prendre la forme d’une démocratie radicale qu’il voulait ?
C’est ici qu’on peut débattre : Marx a toujours refusé cette hypothèse si cette révolution n’était pas accompagnée d’une révolution en Occident qui lui aurait apporté ses « acquêts » et qui n’aura pas lieu. Le livre n’est pas clair sur ce point, s’ouvrant à une histoire multilinéaire, alors que notre 20ème siècle lui aura donné malheureusement raison : c’est à partir des conditions objectives de notre époque qu’une révolution communiste peut avoir lieu !

Yvon Quiniou

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