Caste et classe, quelques jalons du débat (VII) : dans le naxalisme

Devenu l’objet d’une abondante production académique, le naxalisme constitue probablement un des « prismes » les plus intéressants pour aborder cette question du rapport entre caste et classe dans l’Inde contemporaine. Rappelons tout d’abord, que comme nous avons pu le voir dans le post précédent, les auteurs issus de cette mouvance sont parmi les rares à avoir théorisé la question des castes en se débarrassant d’au moins quelques unes des ornières habituelles du marxisme indien. Plus concrètement, ce sont des dalits et des membres des tribus répertoriées qui ont massivement rejoint les divers organisations naxalites ( Maoist Communist Center, People’s War Group, CPI (ML) Liberation) qui ont fusionné le 21 septembre 2004 pour fonder le CPI ( Maoist) encore actif aujourd’hui. La chercheuse Bela Bhatia, une autre victime de la répression tout azimut menée par le gouvernement Modi note toutefois dans son article « On Armed Resistance » : « On a souligné que les opérations armées difficiles et dangereuses sont accomplies principalement par les dalits et les membres des basses castes (…) Et tandis que les dalits et les autres communautés désavantagées représentent la majorité de la base de soutien aux naxalites, ils ne sont pas représentés de façon adéquat dans les échelons supérieurs du parti. » Quoi qu’il en soit, ce qui singularise le mouvement c’est le rôle central qu’il joue dans ce qui semble être une quasi guerre civile se déroulant à plus ou moins basse intensité dans les campagnes depuis les années 70, guerre qui est elle même le produit d’une restructuration des rapports de classe et de caste, notamment dans la foulée de la « révolution verte ».

Nous nous pencherons sur les résultats éventuels de celle-ci dans la recension des débats sur le « mode de production introuvable » mais on peut d’ores et déjà dégager quelques lignes de force, à certes largement tempérer au vu de la diversité des situations locales. Tout d’abord le déclin du pouvoir des grands propriétaires terriens des hautes castes, déjà entamé par la ( relative) abolition du système zamindari à l’indépendance, semble s’être poursuivi. Dans le même temps comme le résument Amit Basole et Deepankar Basu dans « Relations of Production and Modes of Surplus Extraction in India » : « Le déclin de la tenure, la progression du travail salarié, le déclin du travail servile et bridé, l’augmentation du travail précaire, le remplacement du patronage par des arrangements contractuels, l’essor de la migration vers des zones non agricoles et hors du village, une accumulation modeste et l’adoption de nouvelles technologies illustrent la consolidation des formes capitalistes d’extraction du surplus dans l’agriculture.  » Mais avec dans le même temps, dans bien des zones, une concentration largement insuffisante de la terre.

Ce qui donne ce paradoxe résumé par Deepankaar Basu et Debarshi Das dans « The Maoist Movement in India: Some Political Economy Considerations » : « Les double phénomènes de la persistance de l’économie agraire paysanne et de l’informalisation de l’activité économique dans le secteur non agricole se renforcent mutuellement . Dans l’économie néolibérale, les industries et les services produisent peu d’emplois. Le mécanisme traditionnel consistant à soulager le secteur agricole de son surplus de main-d’œuvre ne fonctionne pas de manière robuste. La pression de la main-d’œuvre ne diminuant pas, la poussée constante de la croissance démographique garantit que les propriétés foncières restent subdivisées. Deuxièmement, en raison de l’informalisation de la main-d’œuvre, le secteur non agricole n’engage pas les travailleurs de manière permanente. Les travailleurs excédentaires du secteur agricole qui trouvent un emploi dans le secteur non agricole ne peuvent pas compter entièrement sur ces emplois. Ils restent donc attachés au secteur agricole, qui leur offre une solution de repli. Face à la forte inflation des produits alimentaires, même la maigre production d’une petite exploitation est très appréciée. Ainsi, d’une part, le cordon ombilical avec la terre n’est pas rompu ; d’autre part, la terre n’est pas suffisante pour subvenir aux besoins de consommation du ménage paysan, et encore moins pour générer des fonds supplémentaires pour l’accumulation de capital. Le paysan est contraint de travailler dans le secteur non agricole et non organisé, ou en tant que travailleur informel dans le secteur organisé. Mais contrairement à la migration induite par les facteurs d’incitation de l’économie traditionnelle du développement, cette migration est transitoire. Ce qui est permanent, c’est la circulation incessante d’une main-d’œuvre non rémunérée à travers le sous-continent, parallèlement aux cycles agricoles. »

Émergent donc dans cet « entre-deux » deux groupes d’acteurs principaux : les fermiers capitalistes issus des castes moyennes et les travailleurs ruraux majoritairement issus des castes intouchables et des tribus autochtones. Jonathan Patteden dans « Gatekeeping as Accumulation and Domination: Decentralization and Class Relations in Rural South India » analyse, à l’instar de plusieurs autre chercheurs, cette nouvelle situation à l’aune du passage du travail agricole au travail rural : « Alors que le « travail agricole » était souvent caractérisé par des relations de travail personnalisées et globales où « l’emprunt, le métayage, les contrats de travail annuels et les tâches traditionnelles créaient un puissant cocktail de dépendance et de relations de travail généralisées et non libres » (Lerche), le « travail rural » s’est caractérisé par une plus grande mobilité et un meilleur accès aux marchés du travail urbains. Néanmoins, des niveaux variables de dépendance subsistent et les travailleurs qui continuent à emprunter de l’argent à leurs employeurs propriétaires terriens, même s’il est peu probable qu’ils travaillent de manière permanente pour eux, seront toujours soumis à divers liens et formes d’exploitation. » En effet « les récents changements structurels ont entraîné un remaniement de la manière dont la classe dominante exploite et exerce son contrôle sur la classe ouvrière, plutôt qu’une réduction substantielle des niveaux globaux de contrôle. »

Et c’est là bien entendu que la classe vient s’articuler à la caste et c’est cette articulation qui est sensée garantir aux castes moyennes la docilité et la disponibilité du travail intouchable et tribal. Nous avons déjà évoqué à plusieurs reprises dans d’autres posts de cette série, le revival des atrocités de caste dans ce nouveau contexte mais il est un phénomène moins connu mais qui est au coeur de la guerre larvée qu’exprime la pénétration naxalite dans de nombreuses contrées d’Inde ( cf le corridor rouge agité comme un épouvantail par la presse indienne avant le reflux de la rébellion ces dernières années suite à l’opération « Green Hunt« ): la formation, depuis les années 70, de milices de caste dites sena. C’est dans le livre de Ashwani Kumar Community Warriors. State, Peasants and Caste Armies in Bihar qu’on trouve selon nous la description la plus détaillée de ce phénomène ( quoiqu’on puisse notamment trouver des éléments en français dans l’article de Nicolas Jaoul « Les naxalites du Bihar entre les armes et les urnes« ). Kumar décrit tout d’abord la montée en puissance des castes intermédiaires ( au Bihar les yadavs, kurmis et koiris) et leur recours décomplexé à l’infériorisation des dalits et à la violence quant ceux-ci osent leur résister. Comme il le résume : « Les nouvelles classes dominantes à la campagne, créées largement par l’abolition du système zamindari et par l’implantation tardive de diverses réformes agraires, ont acquis la domination sans la légitimité. Contrairement aux zamindars traditionnels, la nouvelle classe de riches paysans ne bénéficiait pas du soutien absolu de l’État. (…) Ces classes sont devenus les principaux acteurs de l’agriculture capitaliste émergente au Bihar. L’introduction de la révolution verte a accéléré ce processus, créant une condition paradoxale – une enclave d’agriculture capitaliste au sein de rapports de production semi-féodaux. Les questions du salaire minimum et de la dignité sociale sont arrivées de plus au premier plan, compliquant l’écologie sociale. En ce sens les senas ont été organisées comme des défenseurs violents des intérêts de classes de certaines castes propriétaires terriennes cherchant à se cramponner aux vieux modèles séculaires de domination. »

Ce qui donne donc une nature toute particulière à ce nouvel acteur politico-militaire : « Ce qui distingue les senas, c’est qu’elles se situent dans le pouvoir d’État, qu’elles remplissent des fonctions quasi-politiques et cherchent à réinventer les normes morales de la société de castes traditionnelle plutôt que juste protéger les propriétés des propriétaires individuels et des castes dominantes menacées. En d’autres termes, les senas ont de plus en plus émergées comme des entrepreneurs politiques par définition éthnophobes et de plus en plus ethnocidaires dans le paysage toujours plus volatile de la disparition rapide des hiérarchies sociales traditionnelles et de l’insurrection émergentes des naxalites et des basses castes dans le Bihar contemporain. (…) Pour comprendre la violence des activistes de la ranvir sena, il faut prendre en compte l’idéologie du groupe qui est basée sur une interaction complexe entre caste, classe et idées religieuses. La construction de l’idée de communauté par la sena tourne autour des frontières de caste, ce qui permet ainsi de masquer les distinctions de classe, de rang et de statut dans la communauté. » Plus généralement elle manifeste selon Kumar, la nature changeante de la caste et sa fonctionnalité dans l’Inde contemporaine :  » Contrairement à ce qu’on imagine généralement, la prolifération des senas souligne le fait que la caste n’a jamais été statique, fixée et monolithique. (…) L’existence des senas est la preuve d’un processus de « classisation » dans la caste mais expose également ses limites et les processus contradictoires par lesquelles les changements au sein du système des castes se déroulent dans l’Inde moderne. »

Ce qui est notable c’est que la résistance des dalits a été constante et qu’ils n’ont pas hésité à s’associer parfois en masse avec les organisations naxalites pour rendre coup pour coup, non sans un certain succès parfois. De nombreux textes universitaires décrivent la violence des affrontements au quotidien ( ainsi  » Smouldering Dalit fires in Bihar, India » de George J. Kunnath ou les nombreuses et toujours passionnantes contributions d’Alpa Shah dont a été traduit en français Le livre de la jungle insurgée ) mais c’est l’article « Dalit and Naxalite Movements in AP: Solidarity or Hegemony? » de Ajay Gudavarthy qui donne selon nous la description la plus complète des rapports complexes et fluctuants entre dalits et naxalites dans le cours de cette lutte. Gudavarthy résume ainsi sa démarche : » Cet article est une tentative de construire une narration de l’évolution du mouvement dalit à travers ses différentes phases et ses interactions avec le mouvement naxalite en Andra Pradesh. J’avance que les contours et les changements dans le mouvement dalit peuvent être expliqués par l’impact de trois massacres majeurs de dalits, à Karamchedu en 1985, Chundur en 1991 et Vempentta en 1998. Autour de ces trois événements, le mouvement dalit a façonné et refaçonné son agenda, discours politique et stratégie de transformation. Dans le cours de la lutte contre les atrocités de caste, il a perçu le mouvement naxalite à la fois comme un allié et parfois comme un représentant de la même hiérarchie de caste qui règne dans la société en général. La question de la solidarité entre ces mouvements dévient donc extrêmement cruciale non seulement dans leur évolution respective mais dans la détermination de la transformation sociale à l’avenir. »

Gudavarthy constate que dés les années 70, la situation des dalits, dés lors qu’ils peuvent aller travailler ailleurs et dans d’autres secteurs, s’améliore ce qui bouscule l’ordre villageois traditionnel et provoqua le premier massacre en 1985 de plusieurs dalits dans le village de Karamchedu. Cette atrocité provoqua la naissance d’un mouvement dalit autonome refusant d’être subordonné à aucune organisation extérieure et ne souhaitant pas reprendre la terminologie marxiste habituelle. L’organisation fondée à l’époque, la Dalit Maha Sabha (DMS), se revendiquant de l’ambedkarisme, annonçait dans son manifeste « qu’elle souhaitait réaliser l’unité hégémonique entre les paysans pauvres de toutes les castes y compris les hautes castes. Elle défendait que cette stratégie autonome de transformation faisait partie des principes et du travail organisationnel de Bouddha [sic!], Phule et Ambedkar. Un mouvement dalit indépendant visait donc à la fois à la « révolution sociale » et à la « révolution culturelle », en même temps qu’à la socialisation de la terre et du capital. » ( Gudavarthy ) Ce qui provoqua en retour la condamnation de ce tournant réformiste et légaliste par le People’s War Group (PWG), le mouvement naxalite présent dans la région, qui par ailleurs élimina physiquement la plus grande parti des auteurs du massacre de 1985. Le débat n’en continua pas néanmoins, notamment dans les pages du journal du DMS qui tentait de théoriser « a) le besoin de mener la lutte tant de façon militaire que légale b) d’articuler une identité élargie autour des dimensions caste-classe c) souligner l’unité idéologique entre l’ambedkarisme et le marxisme pour parvenir à des articulations discursives innovantes d) réaliser l’unité avec la gauche radicale autour des luttes sociales, culturelles et économiques. » (idem) Mais selon Gudavarthy c’était trop demander à l’orthodoxie naxalite qui continuait de réaffirmer le primat de la lutte de classe et surtout de la lutte armée et ne pouvait reconnaître l’existence ou la nécessité d’une organisation dalit autonome.

Un nouveau journal, Edureeta publié tout autant par d’anciens activistes dalits que naxalites continua à alimenter le débat en prenant par la suite une position originale se distinguant tant du DMS, accusé d’attentisme et de réformisme, que du PWG, du fait de sa direction issue des hautes castes et de la petite bourgeoisie des villes. Si une nouvelle unité se fit en tout cas jour lors d’une seconde atrocité de caste à Chundur en 1991, l’apparition sur la scène nationale du Bahujan Samaj Party (BSP), devenu aux yeux de beaucoup « le parti des intouchables », provoqua la conversion à la « politique politicienne » de beaucoup d’activistes du DMS et la division du mouvement dalit :  » Contrairement au passé, quand les moyens légaux et constitutionnels ne constituaient qu’une partie de l’activité du mouvement dalit et que la politique parlementaire était considérée avec méfiance, ces méthodes devenaient la stratégie principale pour parvenir à la transformation sociale et politique. (…) Quoiqu’il n’ait pas pu obtenir de siège à l’assemblée provinciale le BSP avait initié un processus de conversion du mouvement social dalit en un mouvement politique principalement centré sur des questions identitaires populistes et symboliques. » (idem, P6) Ce qui entraina un déclin du mouvement dalit autonome et la fin des débats sur une approche combinant caste et classe.

Or c’est justement à ce moment là que le PWG se convertit à la nécessité de créer des « organisations anti-caste de masse » et évolue théoriquement sur la question, notamment du fait de la pression de ses militants dalits. La nouvelle organisation créée par les naxals en 1998, la Kula Nirmulana Porata Samithi (KNPS) soulève dans son manifeste  » un point pertinent concernant « les classes au sein des castes ». Tandis que le mouvement dalit autonome percevait les nouvelles classes comme un empowerment des dalits, le KNPS avançait que cette bourgeoisie naissante parmi les dalits s’entichait du slogan  » le pouvoir politique des dalits » car elle avait déjà acquis le pouvoir économique. Cette classe était aussi liée aux classes féodales traditionnelles. (…) C’est à cause de cette approche caste-classe que le KNPS pouvait s’attaquer à divers problèmes liés aux conflits entre les Backward Classes [les castes moyennes] et les dalits ainsi que les conflits intra-caste plus audacieusement que le mouvement dalit, qui ne pouvait les affronter via le prisme des politiques identitaires. »( Gudavarthy ) Et ce sont effectivement la montée de ces conflits au sein même des castes, contre les couches privilégiées qui ont le plus profité des quotas, qui marquent la fin des années 90, affaiblissant le mouvement dalit sans renforcer le mouvement naxalite, dont le tournant paraît à beaucoup opportuniste d’autant qu’il n’hésite pas, une fois son hégémonie établie localement, à pactiser avec les castes moyennes. Si Gudavarthy conclut son article sur une note optimiste, considérant que les tensions internes des deux côtés créent les conditions d’une convergence nouvelle, le reflux subi par le CPI (Maoist) ces dernières années semble démentir la perspective d’un dépassement. Mais comme le montre son article loin d’être une simple question de théorie, le rapport caste/classe n’a pas fini de travailler et d’être travaillé dans les luttes qui parcourent toutes les campagnes indiennes.

On lira par ailleurs avec profit sur ces débats des années 90, l’article de K. Srinivasulu « The Caste question in the Naxalite Movement ».


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