Illustration : peinture de Savindra Sawarkar
Une synthèse de l’ensemble des débats sur le rapport caste et classe étant probablement impossible et en tout cas bien au dessus de nos capacités, nous nous contenterons d’en donner quelques jalons sur des points et selon des angles assez variés.
Nous débutons cette série avec l’article, presque polémique, de l’anthropologue marxiste Claude Meillassoux selon lequel » La notion morphologique de « caste » ne transmet que la représentation idéologique d’une hiérarchie statutaire et répressive; elle dissimule et confond les
rapports de classe et les rapports de clientèle que fait apparaître l’analyse historique et matérialiste. »
S’en prenant notamment au classique de Louis Dumont Homo Hierarchicus et à d’autres analyses « classiques » de la caste, Meillassoux note qu’ » Appliquée à l’examen des sociétés indiennes, l’analyse structurale à laquelle se réfère Dumont ne peut saisir que les apparences. Ne percevant entre les groupes d’autres relations que celle qu’impose une hiérarchie formelle fondée sur la notion totalement abstraite de pureté, elle ne peut reconnaître, au-delà de celle-ci, les fractions pertinentes de la société, leur nature et leurs fonctions réelles. Partant de surcroît d’une notion qui procède à l’origine du découpage colonial et bureaucratique de la société indienne, l’analyse ne peut que s’y enliser et s’y enfermer. » Ce qui vaut donc aux « indianistes » une leçon de marxisme : » Dans le processus social réel, ce sont les rapports de production et de reproduction qui définissent les groupes sociaux et non l’inverse. La reconnaissance de la société à travers les représentations qu’elle se donne d’elle-même, ne peut être qu’une approche préalable. Ces représentations doivent ensuite être confrontées à une réalité sociale, parfois congruente, parfois cachée, qu’une analyse des rapports réels, c’est à dire en premier lieu matériels, permet de faire apparaître. »
De là, Meillassoux enchaîne sur un tableau des rapports sociaux dans la « société classique » indienne : « Appliquée à la société indienne, l’analyse des rapports de production, et de ceux qui en dérivent, fait apparaître dans la société classique trois classes sociales dominantes d’âges divers et rivales : une classe seigneuriale, défiée par une classe cléricale, à l’origine cliente de la précédente, l’une et l’autre confrontées à une classe marchande en formation. Chacune entretient avec la classe laborieuse des rapports de production différents encore que tendant à s’uniformiser. Ces rapports de classes ont été fixés à un moment de l’histoire dans le système statutaire des varna, correspondant à la notion représentative des « ordres ». En outre, les classes dominantes, surtout d’origine seigneuriale, retiennent autour d’elles des groupes clients avec lesquels elles nouent des rapports dits jajmani qui ne sont pas, par essence, des rapports d’exploitation mais qui, au contraire, dépendent de ceux-ci. Le système statutaire des varna s’étant fragmenté sous l’effet des conquêtes et des contradictions inhérentes à la coexistence et au développement de classes concurrentes, laisse place à un système statutaire dérivé de celui-ci mais plus souple, applicable par toutes les fractions des classes dominantes à l’échelle de chaque formation sociale, et contrepartie d’une idéologie religieuse répressive. Si l’organisation sociale indienne relève d’interprétations doctrinales ou théoriques générales, celles-ci trouvent leur application au niveau des formations politiques multiples d’échelles différentes où ne coexiste, dans les rapports vécus, qu’un nombre restreint de groupes constitués. Dans chacune de ces formations on retrouve cependant toujours rapports de classe et rapports de clientèle, sous la représentation idéologique d’un rapport hiérarchique formel et unilinéaire dit de « caste ». »
Il déroule ensuite une dense analyse de la trajectoire croisée de ces rapports de classe et de clientèle avant de conclure : » les castes n’apparaissent que comme un placage idéologique qui dissimule la réalité sociale en éparpillant les clivages sociaux tout au long d’une hiérarchie formelle, noyant les rapports d’exploitation parmi eux. Cette idéologie conservatrice et répressive, qu’appuient la violence physique et le terrorisme religieux, contribue à empêcher les classes de se reconnaître comme tells, maintient dans l’aliénation les fractions dominées et exploitées, ignore, refoule les rapports critiques et conflictuels sous les apparences d’une harmonie divine. Le soi-disant « système des castes » représente ainsi la perpétuation et l’adaptation des rapports et de l’idéologie statutaire à une société de classes sans cesse changeante sous l’effet de ses propres contradictions et des impacts extérieurs, comme moyen de domination au service des classes dominantes, elles-mêmes transformées. D’origine agraire, l’organisation statutaire de la société indienne s’effrite dans la société industrielle en formation. La cohérence structuraliste que l’on voudrait lui accorder aujourd’hui apparaît davantage comme un replâtrage idéologique que comme une entreprise scientifique. »
La pertinence du pronostic final dit bien les limites de cette leçon de choses marxologique ( qu’on peut télécharger en bas de ce post) à laquelle Dumont ne daigna d’ailleurs pas répondre ( voir sa préface à la réédition d’Homo Hierarchicus ). On peut signaler par contre la critique qu’en a donné Robert Deliège dans Les castes en Inde aujourd’hui ( pp. 155-158 puis pp. 191-193).
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