{"id":91,"date":"2020-12-02T18:19:55","date_gmt":"2020-12-02T17:19:55","guid":{"rendered":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/?p=91"},"modified":"2020-12-06T09:36:30","modified_gmt":"2020-12-06T08:36:30","slug":"anthropocene-ou-capitalocene-note-de-lecture","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/2020\/12\/02\/anthropocene-ou-capitalocene-note-de-lecture\/","title":{"rendered":"Anthropoc\u00e8ne ou Capitaloc\u00e8ne ? (note de lecture)"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Anthropocene or Capitalocene? Nature, History, and the Crisis of Capitalism<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9dit\u00e9 par Jason Moore, Oakland, PM Press, 2016. <\/p>\n\n\n\n<p>Publi\u00e9 dans la foul\u00e9e du <em>Capitalisme dans la toile de la vie<\/em>  dont il reprend d&rsquo;ailleurs l&rsquo;intitul\u00e9 du septi\u00e8me chapitre, ce volume \u00e9dit\u00e9 par Jason W. Moore cherche \u00e0 approfondir la critique de la conception d&rsquo;Anthropoc\u00e8ne, alors et toujours aujourd&rsquo;hui h\u00e9g\u00e9monique dans les perceptions de la crise \u00e9cologique, etc contemporaine. Notons d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 que si chaque auteur(e) rend \u00ab\u00a0hommage\u00a0\u00bb plus ou moins explicitement aux th\u00e8ses de Moore, il ne s&rsquo;agit pas en tant que tel d&rsquo;un recueil de textes relevant de l\u00a0\u00bb&lsquo;\u00e9cologie-monde\u00a0\u00bb comme courant intellectuel. Anim\u00e9 d&rsquo;ailleurs par un louable souci de diversit\u00e9 dans le style, l&rsquo;origine intellectuelle (sans exc\u00e8s toutefois : les contributeurs sont tous universitaires ) et les pr\u00e9occupations de contributeurs venant d&rsquo;horizons relativement peu connus dans le champ francophone ( critique de l&rsquo;anthropocentrisme, anti-sp\u00e9cisme, \u00e9tudes environnementales), l&rsquo;ensemble donne toutefois l&rsquo;impression d&rsquo;en rajouter dans l&rsquo;h\u00e9t\u00e9roclite et les types de critique et s&rsquo;av\u00e8re donc, au bout du compte, relativement indigeste sur un sujet qui appelle effectivement de radicales, et donc salutaires, mises au point. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans son introduction, \u00ab\u00a0Anthropocene or Capitalocene? Nature, History, and the Crisis of Capitalism\u00a0\u00bb, Jason W. Moore semble vouloir r\u00e9pondre et aller au-del\u00e0 de cette pr\u00e9visible critique : \u00a0\u00bb Les modes de pens\u00e9e sont tenaces. Ils ne sont pas plus facile \u00e0 transcender que les \u00ab\u00a0modes de production\u00a0\u00bb qu&rsquo;ils refl\u00e8tent et aident \u00e0 mettre en place. Cet ensemble d&rsquo;essais repr\u00e9sente un effort pour \u00e9tendre et nourrir une conversation globale sur la possibilit\u00e9 d&rsquo;un nouveau mode de pens\u00e9e. Notre point de d\u00e9part c&rsquo;est le concept d&rsquo;Anthropoc\u00e8ne, le concept le plus influent des \u00e9tudes environnementales de cette derni\u00e8re d\u00e9cennie. Les articles dans ce livre offre des critiques distinctes de la th\u00e8se de l&rsquo;Anthropoc\u00e8ne &#8211; qui repr\u00e9sente elle-m\u00eame une famille de th\u00e8ses avec beaucoup de variations. Mais l&rsquo;intention est d&rsquo;aller au-del\u00e0 de la critique. L&rsquo;Anthropoc\u00e8ne constitue un bon point de d\u00e9part non seulement du fait de sa popularit\u00e9 mais, de fa\u00e7on plus d\u00e9cisive, car il pose des questions qui sont fondamentales pour notre \u00e9poque : comment les humains s&rsquo;int\u00e8grent-ils dans la toile de la vie ? Comment des organisations et des processus humains vari\u00e9s &#8211; des \u00c9tats et des empires, les march\u00e9s mondiaux, l&rsquo;urbanisation et bien plus que cela- ont r\u00e9organis\u00e9 la vie sur terre ? La perspective de l&rsquo;Anthropoc\u00e8ne est \u00e0 juste titre puissante et influente car elle am\u00e8ne ces questions dans le champ acad\u00e9mique et m\u00eame, quoique in\u00e9galement, dans la conscience populaire.\u00a0\u00bb (p. 2) <\/p>\n\n\n\n<p>Renouvelant sa critique de l&rsquo;arithm\u00e9tique verte que le lecteur trouvera longuement d\u00e9velopp\u00e9e dans<em> Le Capitalisme dans la toile de la vie<\/em>, Moore poursuit et conclut en admettant que \u00ab\u00a0Les chapitres de ce volume rendent difficile un r\u00e9sum\u00e9 succinct. Mais deux th\u00e8mes communs \u00e9mergent. Tout d&rsquo;abord ces essais sugg\u00e8rent tous que la th\u00e8se de l&rsquo;Anthropoc\u00e8ne pose des questions auxquelles elle ne peut pas r\u00e9pondre. L&rsquo;Anthropoc\u00e8ne tire la sonnette d&rsquo;alarme- et quelle alarme ! Mais il ne peut pas expliquer comment ces alarmants changements se sont produits. Les questions  du capitalisme, du pouvoir et des classes, de l&rsquo;anthropocentrisme, du cadre analytique dualiste nature\/ soci\u00e9t\u00e9 et du r\u00f4le des \u00c9tats et des empires- sont toutes trop souvent mises en parenth\u00e8se par la perspective dominante de l&rsquo;Anthropoc\u00e8ne. Ensuite les contributeurs \u00e0 <em>Anthropocene or Capitalocene? <\/em>cherchent tous \u00e0 aller au-del\u00e0 de la critique. Tous d\u00e9fendent des re-conceptualisations qui montrent la voie pour une nouvelle fa\u00e7on de penser l&rsquo;humanit\u00e9-dans-la-nature et la nature-dans-l&rsquo;humanit\u00e9.\u00a0\u00bb (p.5) <\/p>\n\n\n\n<p>Signe de cet \u00e9clectisme revendiqu\u00e9, le premier article \u00ab\u00a0On the Poverty of Our Nomenclature\u00a0\u00bb de Eileen Crist s&rsquo;articule autour de deux r\u00e9f\u00e9rences principales et qu&rsquo;on a peu l&rsquo;habitude de voir accoler : le philosophe \u00e9cologiste Hans Jonas et le trop fameux comit\u00e9 (pr\u00e9sum\u00e9) invisible. Compar\u00e9 \u00e0 ce qui suit la critique de Crist de cet \u00ab\u00a0auto-portrait prom\u00e9th\u00e9en\u00a0\u00bb(p.6) qu&rsquo;est selon elle l&rsquo;Anthropoc\u00e8ne s&rsquo;av\u00e8re relativement revigorante : \u00ab\u00a0Que communique le discours de l&rsquo;Anthropoc\u00e8ne ? Rien &#8211; et encore moins le nom- qui puisse offrir une alternative \u00e0 la r\u00e9organisation civilisationnelle de la terre comme base des op\u00e9rations humaines et sc\u00e8ne fonctionnelle pour la repr\u00e9sentation inint\u00e9rompue de l&rsquo;histoire. Ce discours nous assujettit au r\u00e9cit consacr\u00e9 de l&rsquo;ascension humaine au statut d&rsquo;esp\u00e8ce \u00e0 part ; une interpr\u00e9tation naturalis\u00e9e, subtilement glamouris\u00e9e du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb assimil\u00e9 aux forces prodigieuses de la nature; un protagoniste homog\u00e9n\u00e9is\u00e9 nomm\u00e9 \u00ab\u00a0l&rsquo;aventure humaine\u00a0\u00bb incontestable tant au plan de sa singularit\u00e9 ( tous les hommes sont ils impliqu\u00e9s dans une seule aventure ?) ou de son insularit\u00e9 ( les non-humains sont-ils exclus de cette aventure ?); une r\u00e9ification des tendances d\u00e9mographiques et \u00e9conomiques pr\u00e9sent\u00e9es comme incontournables, laissant intacte l&rsquo;identit\u00e9 historiquement construite de l&rsquo;<em>Homo Sapiens <\/em>comme dominateur de la plan\u00e8te  et permettant aux propensions expansionnistes de l&rsquo;humanit\u00e9 de continuer- sous les auspices des faits, juste les faits- comme des variables ind\u00e9pendantes de la situation; une fa\u00e7on d&rsquo;\u00e9luder la confrontation avec le p\u00e9riclitement de la vie, le repr\u00e9sentant au contraire comme un crit\u00e8re valable pour un nouveau nom; et une pr\u00e9dilection pour les solutions manag\u00e9riales et technologiques, une partialit\u00e9 en faveur de la g\u00e9o-ing\u00e9ni\u00e9rie, qui, si les sc\u00e9narios de d\u00e9gradation du climat continuent \u00e0 se mat\u00e9rialiser, sera probablement n\u00e9cessaire pour sauver la civilisation. Pour dire les choses simplement, le discours de l&rsquo;Anthropoc\u00e8ne offre un cr\u00e9do anthropocentrique familier, avec les avertissements judicieux requis pour agr\u00e9menter le m\u00e9lange et les mises en garde dociles sur la n\u00e9cessit\u00e9 de la recherche qui pr\u00e9c\u00e8de les exp\u00e9rimentations m\u00e9ga-technologiques. (&#8230;) En affirmant la centralit\u00e9 de l&rsquo;homme &#8211; comme \u00e0 la fois force causale et sujet d&rsquo;inqui\u00e9tude- l&rsquo;Anthropoc\u00e8ne r\u00e9duit l&rsquo;espace discursif disponible pour la mise en cause de la domination de la biosph\u00e8re, offrant au contraire un boniment techno-scientifique pour sa rationalisation et un plaidoyer pragmatique pour que nous nous r\u00e9signons \u00e0 sa r\u00e9alit\u00e9.\u00a0\u00bb (p.25) <\/p>\n\n\n\n<p>Si l&rsquo;on est pas oblig\u00e9 de gouter ce genre de litt\u00e9rature \u00ab\u00a0radical chic\u00a0\u00bb, l&rsquo;article  semble presque d&rsquo;une sobri\u00e9t\u00e9 bienvenue quand on le compare \u00e0 celui qui lui succ\u00e8de : \u00ab\u00a0Staying with the Trouble : Anthropocene, Capitalocene, Chthulucen\u00a0\u00bb de Donna J. Haraway, car il s&rsquo;agit d&rsquo;une performance lexicale et proto th\u00e9orique \u00e0 faire p\u00e2lir d&rsquo;envie n&rsquo;importe quel scribouillard post-moderniste. Commen\u00e7ant par la tr\u00e8s yogique citation \u00ab\u00a0Nous sommes tous  lichens\u00a0\u00bb, elle-m\u00eame suivie du mantra, plus maitre yoda cette fois,  r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 moult reprise, \u00ab\u00a0Penser nous devons. Nous devons penser.\u00a0\u00bb, l&rsquo;article de Haraway propose un troisi\u00e8me terme pour sortir de l&rsquo;alternative qui donne son titre au livre  : la chtuluc\u00e8ne. Inspir\u00e9 tant de Lovecraft que d&rsquo;une araign\u00e9e pour laquelle l&rsquo;auteure a une phobie particuli\u00e8re, \u00a0\u00bb contrairement aux drames dominants des discours de l&rsquo;Anthropoc\u00e8ne ou de la capitaloc\u00e8ne, les humains ne sont pas les seuls acteurs importants de la chtulucene (&#8230;) l&rsquo;ordre est plut\u00f4t renvers\u00e9 : les \u00eatres humains sont avec et de la terre et les autres pouvoirs biotiques et abiotiques constituent la figure principal.\u00a0\u00bb (p. 59) Le dualisme cart\u00e9sien n&rsquo;a plus qu&rsquo;\u00e0 compter ses acabits. <\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9trangement, l&rsquo;article qui suit ( nous ne revenons pas sur celui de Moore, \u00ab\u00a0The Rise of Cheap Nature\u00a0\u00bb qui reprend les th\u00e8ses qu&rsquo;il d\u00e9veloppe dans le livre que nous avons publi\u00e9), \u00ab\u00a0Accumulating Extinction : Planetary Catastrophism in the Necrocene\u00a0\u00bb  de Justin McBrien propose lui aussi un troisi\u00e8me terme : le n\u00e9croc\u00e8ne. \u00a0\u00bb Le d\u00e9bat actuel sur la crise plan\u00e9taire a aboutit aux concepts d&rsquo;Anthropoc\u00e8ne et de capitaloc\u00e8ne. Chacun reconnait  l&rsquo;extinction mais doit encore se saisir de sa signification ontologique- pour l&rsquo;humanit\u00e9 ou pour le capitalisme. Ce que je souhaite proposer c&rsquo;est que nous reconnaissions le n\u00e9croc\u00e8ne &#8211; ou \u00ab\u00a0nouvelle mort\u00a0\u00bb- comme un moment biogeologique fondamental de notre \u00e8re : le capitaloc\u00e8ne. Le n\u00e9croc\u00e8ne reformule l&rsquo;histoire de l&rsquo;expansion du capitalisme \u00e0 travers le processus du devenir extinction.\u00a0\u00bb (p. 116) \u00a0\u00bb Le capitalisme est la transmutation r\u00e9ciproque de la vie en mort et de la mort en capital. La n\u00e9crose est le mode d&rsquo;apoptose du capital, reproduisant les moyens de production par leur destruction. Il est \u00e0 la fois saphrophyte et parasitique : il se nourrit autant de la nature morte que vivante, il cherche \u00e0 les  rendre indistinguables.\u00a0\u00bb(p.117) Bref, \u00ab\u00a0l&rsquo;histoire de l&rsquo;environnementalisme c&rsquo;est l&rsquo;histoire du capitalisme r\u00e9alisant son propre principe de devenir extinction \u00e0 travers le syst\u00e8me conceptuel du catastrophisme plan\u00e9taire.\u00a0\u00bb Pr\u00e9tendant illustrer cette \u00ab\u00a0th\u00e8se\u00a0\u00bb, McBrien propose dans la suite de son texte une histoire plus convenue du catastrophisme sur le temps long ( de Christophe Colomb au club de Rome, en passant par Oppenheimer).  <\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s de telles envol\u00e9es th\u00e9oriques,  le texte du marxiste Elmar Altvater, \u00ab\u00a0The Capitalocene, or, Geoengineering against Capitalism\u2019s Planetary Boundaries\u00a0\u00bb, semble plus terne. C&rsquo;est en tout cas l&rsquo;un des auteurs du volume qui s&rsquo;inscrit le plus explicitement dans le sillage de Moore et de ses th\u00e8ses, dans le cadre desquelles il articule son analyse des projets de la g\u00e9o-ing\u00e9nierie : \u00ab\u00a0La g\u00e9o-ing\u00e9nierie fait face \u00e0 une double t\u00e2che. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, les g\u00e9o-ing\u00e9nieurs doivent cr\u00e9er les ressources n\u00e9cessaires du c\u00f4t\u00e9 des intrants des syst\u00e8mes sociaux et g\u00e9ologiques plan\u00e9taires au moment o\u00f9 ceux-ci ne peuvent plus facilement \u00eatre extraits de la nature. D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9 ils doivent trouver de nouveaux modes de se d\u00e9barrasser de toutes les \u00e9missions dans le syst\u00e8me terrestre. C&rsquo;est apparemment une t\u00e2che impossible. C&rsquo;est un t\u00e2che bien plus ardue que de construire une voiture, un barrage ou un h\u00f4tel; les g\u00e9o-ing\u00e9nieurs doivent contr\u00f4ler des syst\u00e8mes terrestres entier afin de combattre- ou au moins r\u00e9duire- les cons\u00e9quences n\u00e9gatives de l&rsquo;externalisation capitaliste. N\u00e9anmoins, l&rsquo;internalisation n\u00e9cessaire des \u00e9missions  externalis\u00e9es c&rsquo;est l&rsquo;internalisation des effets externes dans les  co\u00fbts de production  au niveau de la firme. Donc &#8211; <em>en principe<\/em>&#8211; les prix devraient nous \u00ab\u00a0dire la v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb, comme disent les manuels d&rsquo;\u00e9conomie n\u00e9o-classique. Mais m\u00eame si c&rsquo;\u00e9tait le cas nous n&rsquo;en serions pas rendu plus sage. Pourquoi ? Parce que beaucoup d&rsquo;interd\u00e9pendances dans la soci\u00e9t\u00e9 et la nature <em>ne peuvent pas \u00eatre exprim\u00e9es en termes de prix<\/em>. Toute rationalisation effective devra \u00eatre holistique ; elle devra \u00eatre qualitative et consid\u00e9rer beaucoup plus de choses que le simple prix. Mais c&rsquo;est impossible puisque cela entre en contradiction avec la rationalit\u00e9 capitaliste, qui n&rsquo;a comme ambition que de corriger les parties et non le tout. Dans un tel sc\u00e9nario, la modernisation capitaliste par l&rsquo;externalisation prendrait fin <em>in\u00e9vitablement. <\/em>Les Quatre Bon March\u00e9 dispara\u00eetrait derri\u00e8re \u00ab\u00a0l&rsquo;horizon des \u00e9v\u00e9nements\u00a0\u00bb. Serait-il possible pour les g\u00e9o-ing\u00e9nieurs de faire concorder la n\u00e9cessaire mod\u00e9ration de la modernisation et les dynamiques capitalistes ? C&rsquo;est impossible car les ing\u00e9nieurs ne sont pas qualifi\u00e9s pour travailler de fa\u00e7on holistique. Ils luttent contre les effets de l&rsquo;externalisation ( par exemple les \u00e9missions de gaz \u00e0 effet de serre) en externalisant de nouveau les effets externes ( par exemple en obscurcissant le soleil pour r\u00e9duire la chaleur solaire). Cela reviendrait \u00e0 une absurde seconde externalisation des effets externes primaires.\u00a0\u00bb (p.151)<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l&rsquo;article suivant, \u00ab\u00a0Anthropocene, Capitalocene, and the Problem of Culture\u00a0\u00bb, Daniel Hartley offre de nouveau une critique incisive de l&rsquo;Anthropoc\u00e8ne dont \u00ab\u00a0la philosophie historique est tr\u00e8s probl\u00e9matique, car elle m\u00e8ne \u00e0 des propositions pratiques qui sont apolitiques et \u00e9troitement technologiques et dont la saisie de la modernit\u00e9 ignore totalement les processus historiques complexes au coeur de l&rsquo;\u00e9cologie-monde capitaliste et de ses cultures. \u00a0\u00bb (p.155) Pour Hartley \u00a0\u00bb nous devons insister sur l&rsquo;importance de la culture quand nous d\u00e9fendons la sup\u00e9riorit\u00e9 th\u00e9orique et politique du terme capitaloc\u00e8ne. Strictement parlant, l&rsquo;anthropoc\u00e8ne ne connait pas la culture :  il est le r\u00e9sultat de l&rsquo;homme et de la technologie, ou de l&rsquo;homme dans la mesure o\u00f9 il d\u00e9veloppe et utilise la technologie. La politique en tant que telle ( en ce qu&rsquo;elle s&rsquo;oppose \u00e0 la gouvernance) n&rsquo;intervient pas dans le discours de l&rsquo;Anthropoc\u00e8ne puisque les rapports sociaux ne sont pas suppos\u00e9s avoir de mat\u00e9rialit\u00e9 effective.\u00a0\u00bb(p. 164) Au contraire \u00ab\u00a0Ce que la culture, l&rsquo;\u00e9cologie-monde et le capitaloc\u00e8ne montrent c&rsquo;est que la bataille contre la production capitaliste du changement climatique doit \u00eatre men\u00e9 \u00e0 plusieurs niveaux simultan\u00e9ment. Bien s\u00fbr, nous devons attaquer les ph\u00e9nom\u00e8nes \u00ab\u00a0\u00e9cologiques\u00a0\u00bb \u00e9vidents comme les nouveaux ol\u00e9oducs, la d\u00e9forestation, l&rsquo;extraction par fissuration hydraulique, etc. Mais, et c&rsquo;est crucial, nous devons aussi attaquer ces \u00e9l\u00e9ments de la civilisation capitaliste <em>qui n&rsquo;apparaissent pas avoir de rapport imm\u00e9diat avec l&rsquo;\u00e9cologie<\/em> <em>mais qui sont de fait des conditions intrins\u00e8ques de sa possibilit\u00e9<\/em> : la violence contre les femmes qu&rsquo;elle soit litt\u00e9rale ou symbolique, l&rsquo;invisibilisation structurelle du travail domestique, le racisme institutionnel, etc. Au bout du compte, la lutte \u00e9cologiste n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la lutte pour l&rsquo;\u00e9mancipation universelle : l&rsquo;\u00e9cologie-monde unifie ces luttes au niveau de la th\u00e9orie. \u00ab\u00a0(p. 165)<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin le livre se clot sur un dense article de Christian Parenti, \u00ab\u00a0Environment-Making in the Capitalocene. Political Ecology of the State\u00a0\u00bb qui propose de reformuler, \u00e0 partir des th\u00e8ses de Moore, la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00c9tat \u00e0 l&rsquo;aune de son rapport \u00e0 la nature. \u00a0\u00bb En r\u00e9pondant \u00e0 la crise climatique, il appara\u00eet que l&rsquo;\u00c9tat va devoir accomplir une mission environnementale de grande ampleur. Au premier abord cela peut sembler constituer une t\u00e2che nouvelle. En fait, <em>l&rsquo;\u00c9tat capitaliste a toujours \u00e9t\u00e9 une entit\u00e9 fondamentalement environnementale. <\/em>(&#8230;) De m\u00eame que le capital <em>n&rsquo;a<\/em> pas de rapport \u00e0 la nature mais <em>est <\/em>un rapport \u00e0 la nature, ce m\u00eame rapport est aussi \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat et est m\u00e9di\u00e9 par l&rsquo;\u00c9tat. Pour le dire plus directement : l&rsquo;\u00c9tat n&rsquo;a pas un rapport \u00e0 la nature, <em>il est un rapport \u00e0 la nature<\/em> car la toile de la vie et son m\u00e9tabolisme- y compris l&rsquo;\u00e9conomie- existe sur la surface de la terre et parce que l&rsquo;\u00c9tat est fondamentalement une institution territoriale.(&#8230;) Mon argument central est celui-ci : l&rsquo;\u00c9tat est une entit\u00e9 fondamentalement environnementale et de ce fait est au coeur de la forme valeur. L&rsquo;\u00c9tat est au coeur de la forme valeur car les valeurs d&rsquo;usage de la nature non-humaine sont, en retour, la source centrale de la valeur. L&rsquo;\u00c9tat moderne d\u00e9livre au capital ces valeurs d&rsquo;usage. L&rsquo;\u00c9tat est donc central pour notre compr\u00e9hension du processus de valorisation et pour notre analyse du capitaloc\u00e8ne.\u00a0\u00bb(p.166-167) Ce r\u00f4le de l&rsquo;\u00c9tat se d\u00e9ploie selon deux axes principaux selon Parenti : \u00ab\u00a0Comment l&rsquo;\u00c9tat fournit-il la nature non-humaine et ses services \u00e0 la production ? L&rsquo;\u00c9tat accomplit ceci abstraitement avec la territorialit\u00e9 des droits de propri\u00e9t\u00e9. Et il l&rsquo;accomplit concr\u00e9tement &#8211; physiquement, g\u00e9ographiquement- en conqu\u00e9rant des territoires et en construisant des infrastructures. Les valeurs d&rsquo;usage biophysiques &#8211; la solidit\u00e9 du bois, les apports nutritionnels de la patate- doivent voyager \u00e0 travers l&rsquo;espace physique, en d\u00e9pit des droits de propri\u00e9t\u00e9. Les services de la nature non-humaine sont litt\u00e9ralement acheminer via les infrastructures, l&rsquo;environnement construit des r\u00e9seaux de communication et de transport : canaux, routes,  autoroutes, pipelines, ports, a\u00e9roports. Ces bien publics ( m\u00eame quand leurs op\u00e9rateurs sont priv\u00e9s comme pour les pipelines)\u00e9tablis g\u00e9ographiquement sont extr\u00eamement d\u00e9pendant du pouvoir \u00e9tatique et du financement public. (&#8230;) L&rsquo;\u00c9tat s&rsquo;approprie <em>directement<\/em> la nature par la force pour le capital; dans les conqu\u00eates, via les enclosures et la cr\u00e9ation de droits de propri\u00e9t\u00e9 fonctionnels; et <em>indirectement <\/em>via son d\u00e9veloppement du territoire et des infrastructures.\u00a0\u00bb (p. 175) L&rsquo;auteur illustre ensuite longuement son propos en retra\u00e7ant l&rsquo;histoire du canal \u00c9ri\u00e9 aux \u00c9tats-Unis avant de conclure sur un plaidoyer un peu absurde en faveur de la prise du pouvoir d&rsquo;\u00c9tat. <\/p>\n\n\n\n<p>Si ce volume constitue donc un ensemble relativement disparate, il ouvre n\u00e9anmoins des pistes et perspectives int\u00e9ressantes quoique probablement plus sur la critique du nouveau consensus \u00ab\u00a0Anthropoc\u00e9nique\u00a0\u00bb (et de son inscription dans le continuum id\u00e9ologique, institutionnel , etc de la technoscience) que sur celle de l&rsquo;anthropocentrisme. Et il ne dissipe certes pas les doutes qu&rsquo;on peut avoir quand \u00e0 la validit\u00e9 de long terme, et les ambitions de court et moyen termes, du \u00ab\u00a0grand bon en avant\u00a0\u00bb th\u00e9orique que propose Jason W. Moore dans <em>Le capitalisme dans la toile de la vie. <\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Anthropocene or Capitalocene? Nature, History, and the Crisis of Capitalism. \u00c9dit\u00e9 par Jason Moore, Oakland, PM Press, 2016. Publi\u00e9 dans la foul\u00e9e du Capitalisme dans la toile de la vie dont il reprend d&rsquo;ailleurs l&rsquo;intitul\u00e9 du septi\u00e8me chapitre, ce volume \u00e9dit\u00e9 par Jason W. 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