{"id":394,"date":"2021-02-22T18:32:12","date_gmt":"2021-02-22T17:32:12","guid":{"rendered":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/?p=394"},"modified":"2021-03-17T17:50:03","modified_gmt":"2021-03-17T16:50:03","slug":"working-for-oil","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/2021\/02\/22\/working-for-oil\/","title":{"rendered":"Working for Oil"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Working for Oil. Comparative Social Histories of Labor in the Global Oil Industry<\/em>     \u00c9dit\u00e9 par Touraj Atabaki, Elisabetta Bini et Kaveh Ehsani,  Palgrave Macmilan 2018. <\/p>\n\n\n\n<p>Pouvant para\u00eetre, au vu du sommaire, un brin scolastique et roboratif ( plus de 400 pages), <em>Working for Oil <\/em>constitue au contraire une tr\u00e8s s\u00e9rieuse et tr\u00e8s utile introduction \u00e0 cet aspect central de la \u00ab\u00a0question\u00a0\u00bb, trop peu abord\u00e9 malgr\u00e9 la  \u00ab\u00a0r\u00e9volution copernicienne\u00a0\u00bb propos\u00e9e  par <em>Carbon Democracy <\/em>de Timothy Mitchell. Plus encore, le recueil offre via la diversit\u00e9 et densit\u00e9 des textes qu&rsquo;il r\u00e9unit, un nouveau regard sur plusieurs aspects de l&rsquo;\u00e9volution du capitalisme, des cycles de luttes ouvri\u00e8res et de restructuration de ces soixante-dix derni\u00e8res ann\u00e9es et ce, sous plusieurs latitudes. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans leur introduction les \u00e9diteurs, Touraj Atabaki, Elisabetta Bini et Kaveh Ehsani commencent par constater : \u00ab\u00a0Tandis que le r\u00f4le des travailleurs du p\u00e9trole et des rapports de classe et de travail dans l&rsquo;industrie p\u00e9troli\u00e8re globale avaient \u00e9t\u00e9 l&rsquo;objet d&rsquo;une grande attention de la part des chercheurs durant la majeure partie du XXe si\u00e8cle, la p\u00e9riode qui s&rsquo;est ouverte avec les ann\u00e9es 80 a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par un d\u00e9clin profond d&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour le sujet, au point qu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent l&rsquo;analyse du r\u00f4le vital du travail dans tous les aspect du complexe p\u00e9trolier global est soit ignor\u00e9e, soit \u00e9cart\u00e9e comme n&rsquo;ayant que peu d&rsquo;importance.\u00a0\u00bb Il faut bien s\u00fbr y voir, l\u00e0 comme ailleurs, un \u00e9cho des effets de la restructuration qui est venue r\u00e9pondre aux cycle de luttes des ann\u00e9es 60\/70 : \u00ab\u00a0Les nouvelles technologies et formes d&rsquo;organisation du travail ont abouti \u00e0 l&#8217;emploi de moins de travailleurs et \u00e0 l&#8217;embauche de plus d&#8217;employ\u00e9s temporaires qui \u00e9taient souvent moins syndiqu\u00e9s mais arrivaient avec des qualifications plus sp\u00e9cifiques et cherchaient plus \u00e0 changer r\u00e9guli\u00e8rement de lieux de travail. Cette force de travail plus flexible et plus mobile tendait \u00e0 \u00eatre moins int\u00e9gr\u00e9e dans les soci\u00e9t\u00e9s locales, moins organis\u00e9e et impr\u00e9gn\u00e9e de l&rsquo;histoire syndicale et des luttes ouvri\u00e8res. Aujourd&rsquo;hui l&rsquo;industrie p\u00e9troli\u00e8re est caract\u00e9ris\u00e9e par la pr\u00e9valence des contractuels et des travailleurs externes \u00e0 l&rsquo;entreprise. Beaucoup de travailleurs travaillent pour plusieurs compagnies en m\u00eame temps, ils sont plus pr\u00e9caires et vuln\u00e9rables et se retrouvent souvent \u00e0 travailler dans des conditions dangereuses comme l&rsquo;a illustr\u00e9 le d\u00e9sastre de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Explosion_de_Deepwater_Horizon\">Deepwater Horizon<\/a>. Le relatif (et momentan\u00e9 ?) d\u00e9clin de l&rsquo;organisation collective est donc tout autant partie int\u00e9grante de l&rsquo;analyse des rapports sociaux dans le p\u00e9trole que le sont les moments de lutte spectaculaires et les victoires dans les n\u00e9gociations avec les employeurs ou les confrontations avec les gouvernements nationaux.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Pr\u00e9sentant plus sp\u00e9cifiquement l&rsquo;ensemble de textes, les \u00e9diteurs pr\u00e9cisent : \u00ab\u00a0Dans ce recueil, les rapports de pouvoir ne sont pas seulement trait\u00e9s en termes de dynamique de classe, mais concernent tout autant l&rsquo;usage des diff\u00e9rentiations culturellement impos\u00e9es de genre, de race et d&rsquo;ethnicit\u00e9. Les exp\u00e9riences difficiles des travailleurs migrants, les conditions ali\u00e9nantes et d\u00e9racin\u00e9es auxquelles sont confront\u00e9s les experts expatri\u00e9s dans leurs enclaves isol\u00e9es, la double discrimination que connaissent les femmes dans divers secteurs du complexe p\u00e9trolier et la manipulation par les employeurs des tensions entre les ouvriers et employ\u00e9s de diff\u00e9rentes couleurs de peau et\/ou origines nationales ou ethniques ont repr\u00e9sent\u00e9 et continuent de repr\u00e9senter une dimension centrale de l&rsquo;exp\u00e9rience des travailleurs dans le complexe p\u00e9trolier. Les essais qui suivent cherchent \u00e0 aborder les histoires sociales et exp\u00e9riences v\u00e9cues vari\u00e9es du travail dans l&rsquo;industrie p\u00e9troli\u00e8re globale depuis ces perspectives diverses et entrecrois\u00e9es.\u00a0\u00bb On remarquera que comme souvent l'\u00a0\u00bbintersectionnel\u00a0\u00bb tient plus du num\u00e9ro oblig\u00e9 que du grand m\u00e9chant loup dont on nous rebat les oreilles&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>En tout cas, \u00ab\u00a0Les essais du livres sont organis\u00e9s autour d&rsquo;une s\u00e9rie de th\u00e8mes corr\u00e9l\u00e9s et divis\u00e9s en trois sections : La premi\u00e8re partie, \u00ab\u00a0La vie politique du travail\u00a0\u00bb examine les rapports de pouvoir au sein de la force de travail et entre la force de travail et les employeurs et les institutions politiques de l&rsquo;\u00c9tat. Ce th\u00e8me englobe les formes vari\u00e9es de repr\u00e9sentation collective, comme les syndicats et les associations de m\u00eame que l&rsquo;implication du secteur p\u00e9trolier et de ses travailleurs et employ\u00e9s dans les changements politiques plus g\u00e9n\u00e9raux. La seconde partie \u00a0\u00bb La vie productive du travail\u00a0\u00bb, s&rsquo;int\u00e9resse aux rapports de travail dans les champs p\u00e9troliers, les raffineries, les complexes p\u00e9tro-chimiques, les ports, les entreprises de construction de pipelines, etc. Ces essais analysent les dynamiques des formes vari\u00e9es de qualifications, de connaissances pratiques et d&rsquo;expertise et leurs implications pour la vie professionnelle de ceux qui travaillent dans le complexe p\u00e9trolier. La troisi\u00e8me partie \u00a0\u00bb La vie urbaine et sociale du travail\u00a0\u00bb se penche sur la reproduction du travail en dehors du lieu de travail. Les textes examinent les dynamiques de vie dans les villes fond\u00e9es par les compagnies et les communaut\u00e9s urbaines ou autre, les rapports de genre, les dynamiques culturelles et les tensions, les frictions quotidiennes et les n\u00e9gociations entre ceux qui travaillent dans diff\u00e9rents secteurs du complexe p\u00e9trolier et les soci\u00e9t\u00e9s locales, nationales et transnationales.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est dans le premier texte,  \u00ab\u00a0Disappearing the Workers: How Labor in the Oil Complex Has Been Made Invisible\u00a0\u00bbde Kaveh Ehsani qu&rsquo;on trouve une introduction plus \u00ab\u00a0th\u00e9orique\u00a0\u00bb au recueil. Ehsani reformule tout d&rsquo;abord plus pr\u00e9cis\u00e9ment le constat de cette \u00ab\u00a0disparition des travailleurs du p\u00e9trole\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0Il est \u00e9tonnant, qu&rsquo;\u00e0 quelques rares et notables exceptions, ces derni\u00e8res d\u00e9cennies, l&rsquo;attention des historiens et des chercheurs en science social qui enqu\u00eatent sur l&rsquo;impact social, spatial , \u00e9conomico-politique et environnemental du p\u00e9trole s&rsquo;est compl\u00e9tement d\u00e9tourn\u00e9e de toute vell\u00e9it\u00e9 de prendre en compte l&rsquo;agency et le r\u00f4le du travail dans ce secteur. Il en r\u00e9sulte que la majorit\u00e9 du travail acad\u00e9mique sur l&rsquo;impact social du p\u00e9trole tend \u00e0 une formulation du p\u00e9trole comme forme de propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re ou  valeur d\u00e9tenue par des corporations ou des gouvernements, une source de revenus (ou une rente) discutable, une ressource strat\u00e9gique ou un enchev\u00eatrement myst\u00e9rieux d&rsquo;infrastructures technologiques.\u00a0\u00bb  Il r\u00e9fute ensuite les arguments habituellement avanc\u00e9s pour disqualifier l&rsquo;\u00e9tude de la situation et des luttes des travailleurs du p\u00e9trole, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de l&rsquo;intensit\u00e9 capitalistique du secteur, toujours plus relative qu&rsquo;on veut bien le faire croire, de la vieille rengaine de \u00ab\u00a0l&rsquo;aristocratie ouvri\u00e8re\u00a0\u00bb qui ne dit bien \u00e9videmment rien de la grande vari\u00e9t\u00e9 des statuts et des processus globaux de pr\u00e9carisation ( y compris pour les travailleurs expatri\u00e9s) ou de cet enclavement, vieux comme l&rsquo;industrie p\u00e9troli\u00e8re, qui rendrait les travailleurs du secteur \u00e9trangers \u00e0 toute r\u00e9alit\u00e9 sociale nationale. Soulignant encore le simple m\u00e9pris plus ou moins ouvertement profess\u00e9 par les \u00ab\u00a0chercheurs radicaux\u00a0\u00bb ( \u00e7a alors !) , ici ceux des \u00ab\u00a0Energy Humanities\u00a0\u00bb, pour les travailleurs du secteur, Ehsani critique \u00e9galement les bons vieux passe-partout de la rente ( chez les marxistes) ou de la \u00ab\u00a0maladie hollandaise\u00a0\u00bb ( chez les \u00e9conomistes) : \u00ab\u00a0D\u00e9finir les \u00c9tats comme \u00ab\u00a0rentiers\u00a0\u00bb ou comme des p\u00e9tro-\u00c9tats, pr\u00e9tendre que le \u00ab\u00a0p\u00e9trole\u00a0\u00bb et les revenus qu&rsquo;il g\u00e9n\u00e8re sont une mal\u00e9diction qui m\u00e8ne in\u00e9vitablement \u00e0 la corruption politique et \u00e0 une d\u00e9formation de la soci\u00e9t\u00e9 civile d\u00e9bouchant sur une \u00ab\u00a0p\u00e9tro-soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb est \u00e0 la fois a-historique et trompeur si on accompagne pas ces qualifications en situant l&rsquo;\u00e9conomie politique changeante du p\u00e9trole dans une analyse rigoureuse des histoires politiques et sociales et en prenant en compte le contexte g\u00e9opolitique dans lequel les gouvernements nationaux op\u00e8rent. (&#8230;) Avec de telles interpr\u00e9tations, il n&rsquo;est plus n\u00e9cessaire d&rsquo;analyser les rapports de classe au coeur du complexe p\u00e9trolier, puisque le p\u00e9trole est pr\u00e9sent\u00e9 en termes purement \u00e9conomiques et financiers et non comme un r\u00e9seau d&rsquo;activit\u00e9s industrielles et extractives qui sont bas\u00e9es sur la coordination sociale et des rapports conflictuels de pouvoir.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr cette \u00ab\u00a0disparition\u00a0\u00bb n&rsquo;est pas simplement le fruit de la paresse intellectuelle qu&rsquo;elle soit acad\u00e9mique ou critique mais c&rsquo;est bien aussi une \u00ab\u00a0cons\u00e9quence des politiques et strat\u00e9gies adopt\u00e9es par les employeurs et les gouvernements cherchant \u00e0 maximiser les revenus et \u00e0 minimiser le potentiel de perturbation repr\u00e9sent\u00e9 par les luttes ouvri\u00e8res\u00a0\u00bb. Ehsani illustre ce processus en d\u00e9tail avec le cas iranien, notamment la r\u00e9pression  qui suit la prise du pouvoir de 1979 puis le d\u00e9mant\u00e8lement des zones de socialisation ouvri\u00e8re articul\u00e9 avec la guerre Iran-Irak puis la pr\u00e9carisation\/ privatisation jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui : \u00ab\u00a0L&rsquo;exp\u00e9rience du travail dans l&rsquo;Iran post-r\u00e9volutionnaire indique que plut\u00f4t que d&rsquo;\u00eatre devenus insignifiants, les travailleurs du p\u00e9trole ont perdu la possibilit\u00e9 de faire sentir leur pr\u00e9sence, car ils sont activement rendus invisibles. Ce d\u00e9veloppement est le r\u00e9sultat d&rsquo;un certain nombres de manoeuvres interconnect\u00e9es qui comprennent la r\u00e9pression des syndicats et des partis politiques ind\u00e9pendants, et les tournants drastiques de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre dans la politique \u00e9tatique passant de la redistribution populiste \u00e0 la rationalit\u00e9 du march\u00e9. Cela a continu\u00e9 avec la r\u00e9organisation des lois du travail en faveur des employeurs et la mise en oeuvre de changements structurels au sein du secteur public du p\u00e9trole et du gaz qui ont ouvert la voie \u00e0 une privatisation rampante.\u00a0\u00bb Notons que si  l'\u00a0\u00bb&lsquo;invisibilisation\u00a0\u00bb tient presque d\u00e9sormais du \u00ab\u00a0lieux commun sociologique\u00a0\u00bb, particuli\u00e8rement en France, on a effectivement dans le cas des travailleurs du p\u00e9trole la d\u00e9monstration d&rsquo;un de ses effets centraux, c&rsquo;est \u00e0 dire de rendre proprement \u00ab\u00a0illisible\u00a0\u00bb, en occultant une des dynamiques primordiales de son histoire et de sa structuration, une des industries pivots de l&rsquo;\u00e9conomie mondiale. <\/p>\n\n\n\n<p>La raison la plus effectivement \u00ab\u00a0objective\u00a0\u00bb de cette invisibilit\u00e9 c&rsquo;est bien s\u00fbr l&rsquo;organisation g\u00e9ographique de l&rsquo;extraction du p\u00e9trole et le mod\u00e8le de l&rsquo;enclave tr\u00e8s t\u00f4t adopt\u00e9 par cette industrie. Plusieurs contributions au recueil reviennent sur cette histoire dans divers zones du monde et permettent d&rsquo;en appr\u00e9cier la complexit\u00e9. C&rsquo;est notamment le cas de l&rsquo;article \u00ab\u00a0The Zero-Sum Game of Early Oil. Extraction Relations in Colombia: Workers, Tropical Oil, and the Police State, 1918\u20131938\u00a0\u00bb de Stefano Tijerina qui d\u00e9crit les al\u00e9as successifs de l&rsquo;importation de ce mod\u00e8le par les compagnies am\u00e9ricaines en Colombie. Comme partout ailleurs, apr\u00e8s des d\u00e9buts \u00ab\u00a0prometteurs\u00a0\u00bb la logique s\u00e9gr\u00e9gationniste appliqu\u00e9e au sein m\u00eame des enclaves finit par d\u00e9clencher une s\u00e9rie de r\u00e9voltes des travailleurs locaux et l&rsquo;implication grandissante des populations environnantes, for\u00e7ant les compagnies et leurs oblig\u00e9s politiques locaux \u00e0 naviguer \u00e0 vue entre concessions et r\u00e9pression. Le cycle retrac\u00e9 par Tijerina se caract\u00e9risant, compar\u00e9 \u00e0 d&rsquo;autres r\u00e9gions du monde, par une tr\u00e8s forte combativit\u00e9 ouvri\u00e8re \u00e0 partir de la premi\u00e8re r\u00e9volte d&rsquo;octobre 1924, qui se r\u00e9percute en gr\u00e8ves violentes en 1927, 1935, 1938 puis 1948 et enfin, selon l&rsquo;auteur, jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui. <\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 cet enclavement, les travailleurs du p\u00e9trole auront au XXe si\u00e8cle souvent jou\u00e9 un r\u00f4le primordial dans les luttes au niveau national et particuli\u00e8rement au sud les luttes anti-coloniales et anti-imp\u00e9rialistes mais aussi post-coloniales. La participation des travailleurs du p\u00e9trole iranien au renversement du r\u00e9gime du Shah constitue un des exemples les plus embl\u00e9matiques de cette autre histoire. Dans \u00ab\u00a0Fluid History: Oil Workers and the Iranian Revolution\u00a0\u00bb, Peyman Jafari revient tr\u00e8s en d\u00e9tail sur cet \u00e9pisode. Comme il le rappelle dans son introduction : \u00a0\u00bb Bien qu&rsquo;il y ait d&rsquo;autres exemples historiques d&rsquo;une mobilisation de masse des travailleurs du p\u00e9trole, les gr\u00e8ves du secteur de septembre 1978 \u00e0 f\u00e9vrier 1979 en Iran, sont, \u00e0 ma connaissance, le seul cas o\u00f9 des gr\u00e8ves de ce type ont d\u00e9termin\u00e9 l&rsquo;issue d&rsquo;une r\u00e9volution.\u00a0\u00bb Ce qui int\u00e9resse plus particuli\u00e8rement Jafari c&rsquo;est la situation de \u00ab\u00a0double pouvoir\u00a0\u00bb qui s&rsquo;installe au d\u00e9but de 1979 et comment l&rsquo;Ayatollah Khomeini et ses partisans parvinrent \u00e0 prendre progressivement le \u00ab\u00a0contr\u00f4le\u00a0\u00bb des gr\u00e8ves, du moins \u00e0 les \u00ab\u00a0subsumer\u00a0\u00bb, avant, une fois le renversement du Shah accompli, de progressivement r\u00e9primer toute vell\u00e9it\u00e9 d&rsquo;autonomie des travailleurs. Pour Jafari, \u00ab\u00a0l&rsquo;histoire du rapport entre p\u00e9trole et politique et son r\u00f4le dans la r\u00e9volution iranienne semble \u00eatre plus contingent ou fluide que ce qu&rsquo;on pourrait penser. Les forces islamistes autour de Khomeini auraient pu \u00e9chouer \u00e0 prendre le complet contr\u00f4le  des gr\u00e8ves p\u00e9troli\u00e8res si leur discours id\u00e9ologique et leur organisation politique avaient \u00e9t\u00e9 concurrenc\u00e9s de fa\u00e7on plus efficace par les discours alternatifs et les organisations qui d\u00e9fendaient l&rsquo;autonomie des organisations ouvri\u00e8res.\u00a0\u00bb Il constate pourtant lui-m\u00eame que les travailleurs  \u00e9chou\u00e8rent \u00e0 r\u00e9aliser le \u00ab\u00a0saut qualitatif\u00a0\u00bb  du d\u00e9veloppement de cette autonomie en une coordination nationale, ce qui les rabattait inexorablement sous la coupe des organisations \u00ab\u00a0de base\u00a0\u00bb islamistes tandis que les diverses organisations gauchistes, classiques ou islamiques, et le Toudeh stalinien \u00e9taient \u00e9videmment bien incapables de \u00ab\u00a0s&rsquo;entendre\u00a0\u00bb. Cet article de Jafari constitue en tout cas une contribution importante aux d\u00e9bats d&rsquo;hier et aujourd&rsquo;hui sur ce qui \u00e9tait effectivement possible durant ces quelques mois, ce qui t\u00e9moigne pour le moins de la port\u00e9e d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements qu&rsquo;on voudrait trop souvent occulter \u00ab\u00a0sous la barbe\u00a0\u00bb de \u00ab\u00a0l&rsquo;islamisation\u00a0\u00bb ult\u00e9rieure. <\/p>\n\n\n\n<p>Signe de la diversit\u00e9 des contributions au recueil, l&rsquo;article qui suit, \u00ab\u00a0Norwegian Oil Workers: From Rebels to Parters in the Tripartite System\u00a0\u00bb de Helge Ryggvik, porte certes sur une toute autre aire g\u00e9ographique et cadre de rapports sociaux. Ayant \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la \u00ab\u00a0maladie hollandaise\u00a0\u00bb et aux affres qui accompagnent la rente et de sa \u00ab\u00a0redistribution\u00a0\u00bb ( gr\u00e2ce notamment \u00e0 son fameux fonds souverain), la Norv\u00e8ge se targue de surcro\u00eet du succ\u00e8s du syst\u00e8me tripartite qui gouverne le secteur p\u00e9trolier : \u00a0\u00bb Quand les politiciens norv\u00e9giens vantent les m\u00e9rites de l&rsquo;exp\u00e9rience p\u00e9troli\u00e8re du pays, les rapports \u00e9troits et sereins entre les travailleurs, les compagnies p\u00e9troli\u00e8res et l&rsquo;\u00c9tat ( le syst\u00e8me tripartite) font partie int\u00e9grante de leur r\u00e9cit. Le syst\u00e8me tripartite n&rsquo;est pas propre \u00e0 la Norv\u00e8ge mais il appartient \u00e0 ce qu&rsquo;on appelle le mod\u00e8le scandinave.\u00a0\u00bb ( Helge Ryggvik). Pourtant comme le rappelle l&rsquo;article, ce ne fut et n&rsquo;est certainement pas un long fleuve tranquille. Ryggvik souligne ainsi le lourd tribut pay\u00e9 par les travailleurs du fait des accidents du travail, ainsi lors des catastrophes \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition sur la plate-forme d&rsquo;Ekofisk ( fuite massive de p\u00e9trole en 1977, retournement de la plate-forme le 27 mars 1980 qui fait 123 morts) et aussi les nombreuses luttes qui ont jalonn\u00e9 les ann\u00e9es 70, notamment la s\u00e9rie de gr\u00e8ves tr\u00e8s dures qui d\u00e9bute en 1978. \u00a0\u00bb Les mouvements parmi les travailleurs p\u00e9troliers n&rsquo;ont pas d&rsquo;\u00e9quivalent dans l&rsquo;histoire du rapport capital\/travail de l&rsquo;apr\u00e8s guerre en Norv\u00e8ge. Une \u00e9tude montre qu&rsquo;en moyenne entre 1978 et 1985, les travailleurs du p\u00e9trole se sont mis en gr\u00e8ve 26 fois plus que les autres travailleurs dans le pays. Le niveau de mobilisation \u00e9tait particuli\u00e8rement \u00e9lev\u00e9 entre 1978 et 1981. La plupart des gr\u00e8ves \u00e9tait enti\u00e8rement contr\u00f4l\u00e9e par la base. Quand une gr\u00e8ve \u00e9clatait il y avait toujours de gros groupes de travailleurs qui revenaient de leur temps de repos \u00e0 terre dans les terminaux d&rsquo;h\u00e9licopt\u00e8res, d&rsquo;o\u00f9 les travailleurs et l&rsquo;encadrement \u00e9taient embarqu\u00e9s et d\u00e9barqu\u00e9s. Les plates-formes \u00e9taient de fait souvent occup\u00e9es par les travailleurs. Si des h\u00e9licopt\u00e8res avec des managers ou d&rsquo;autres membres du staff que les travailleurs ne voulaient pas voir \u00e0 bord tentaient d&rsquo;atterrir, de nombreux travailleurs se couchaient sur l&rsquo;h\u00e9liport pour bloquer leur atterrissage. Cet engagement complet et de longue dur\u00e9e et le fait que la plupart des gr\u00e8ves finissaient sur une victoire a donn\u00e9 non seulement naissance \u00e0 de forts collectifs de travailleurs mais aussi \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ration de shop-stewards sur d&rsquo;eux-m\u00eames et bien entrain\u00e9s.\u00a0\u00bb Ryggvik trace le parall\u00e8le avec un cycle de lutte pr\u00e9c\u00e9dent de l&rsquo;histoire du pays : \u00ab\u00a0Les actions des travailleurs du p\u00e9trole de la fin des ann\u00e9es 70 montraient beaucoup de similitudes avec la rupture radicale dans le mouvement ouvrier norv\u00e9gien autour de la premi\u00e8re guerre mondiale quand des investissements \u00e9trangers ont men\u00e9 \u00e0 une industrialisation centr\u00e9e autour des ressources hydro\u00e9lectriques du pays. Comme pour cette pr\u00e9c\u00e9dente p\u00e9riode, le point de d\u00e9part \u00e9conomique dans la derni\u00e8re partie du XXe c&rsquo;\u00e9tait une industrie nouvelle en rapide expansion, franchissant constamment de nouvelles obstacles via l&rsquo;interaction entre les humains, la nature et la technologie. Une g\u00e9n\u00e9ration de jeunes travailleurs ont marqu\u00e9 cette nouvelle \u00e9poque par l&rsquo;action directe, un activisme \u00e0 la base et une critique de la bureaucratisation des syndicats traditionnels. (&#8230;) Tandis que le bouleversement dans le mouvement ouvrier norv\u00e9gien autour de la premi\u00e8re guerre mondiale a pos\u00e9 les bases d&rsquo;une social-d\u00e9mocratie norv\u00e9gienne relativement radicale, la r\u00e9bellion des travailleurs du p\u00e9trole dans la derni\u00e8re partie XXe si\u00e8cle \u00e9tait par bien des aspects une r\u00e9action contre la social-d\u00e9mocratie elle-m\u00eame.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>Le retour de b\u00e2ton de la part des compagnies et de l&rsquo;\u00c9tat prit plusieurs formes. Les travailleurs espagnols, portugais et latino-am\u00e9ricains qui avaient \u00e9t\u00e9 en pointe des luttes furent progressivement chass\u00e9s du secteur. Une campagne sournoise, accompagnant la d\u00e9cision de \u00ab\u00a0nationaliser\u00a0\u00bb la rente c&rsquo;est \u00e0 dire d&rsquo;en affecter la gestion de la majeure partie \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat et non de la redistribuer directement, d\u00e9crivit les travailleurs du p\u00e9trole comme des acteurs cupides cherchant \u00e0 d\u00e9tourner la manne \u00e0 leur profit au d\u00e9triment de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral ( et ce alors que les compagnies p\u00e9troli\u00e8res faisaient des profits records). Enfin les forces classiques de la bureaucratie syndicale et de la restructuration permirent de remettre progressivement au pas les travailleurs norv\u00e9giens dans les ann\u00e9es 90. Mais rien n&rsquo;est jamais compl\u00e9tement acquis comme le prouvent par exemple la gr\u00e8ve d&rsquo;octobre 2020 puis celle \u00e9vit\u00e9e de justesse en <a href=\"https:\/\/oilprice.com\/Latest-Energy-News\/World-News\/Norway-Averts-Oil-Strike-At-Its-Largest-Refinery.html\">f\u00e9vrier <\/a>de cette ann\u00e9e dans la plus grande raffinerie du pays&#8230; Et on s&rsquo;aper\u00e7oit en tout cas que \u00ab\u00a0malgr\u00e9\u00a0\u00bb une \u00ab\u00a0harmonie\u00a0\u00bb qui tient plus du fa\u00e7adisme que de l&rsquo;\u00e9teignoir ou d&rsquo;orni\u00e8res spatiales ( les plates-formes p\u00e9troli\u00e8res) moins p\u00e9trifiantes qu&rsquo;il y para\u00eet, il y a apprendre sous toutes les latitudes m\u00eame celles qu&rsquo;on pourrait penser les plus vou\u00e9es \u00e0 \u00ab\u00a0l&rsquo;inertie\u00a0\u00bb sociale. <\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame si, bien s\u00fbr,  les deux situations n&rsquo;ont rien \u00e0 voir, c&rsquo;est aussi autour de la positions relativement \u00ab\u00a0privil\u00e9gi\u00e9e\u00a0\u00bb des travailleurs du p\u00e9trole et de ce qu&rsquo;ils en font que porte le texte qui suit, \u00ab\u00a0The Role of Labor in Transforming Nigerian Oil Politics\u00a0\u00bb de Andrew Lawrence. Effectivement constate Lawrence : \u00a0\u00bb Bien que l&rsquo;industrie dans son ensemble emploie une proportion relativement importante de nig\u00e9rians, les travailleurs du p\u00e9trole  ne sont pas repr\u00e9sentatifs de la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle ils vivent et travaillent. Ils ne repr\u00e9sentent qu&rsquo;une petite fraction de la force de travail formelle du pays. Ils tendent \u00e0 gagner des salaires plus \u00e9lev\u00e9s que les travailleurs d&rsquo;autres secteurs, ils s&rsquo;agit de fa\u00e7on \u00e9crasante d&rsquo;hommes qui viennent d&rsquo;autres r\u00e9gions que celles du Delta et bien que ce soient des firmes priv\u00e9es qui emploient la majorit\u00e9 de ces travailleurs du p\u00e9trole, leurs conditions d&#8217;emploi sont la cons\u00e9quence directe de l&rsquo;intervention de l&rsquo;\u00c9tat. La politique des rapports de production dans l&rsquo;industrie p\u00e9troli\u00e8re au Nigeria d\u00e9montre aussi les effets de long terme du fort investissement de l&rsquo;\u00c9tat et de la tentative de subordination corporatiste des travailleurs au sein des structures \u00e9tatiques lors de la dictature militaire des ann\u00e9es 70. Leur statut privil\u00e9gi\u00e9 et minoritaire semblerait peu propice \u00e0 l&rsquo;engagement dans des cycles de contestation prolong\u00e9s et de grande ampleur.\u00a0\u00bb Pourtant selon l&rsquo;auteur c&rsquo;est \u00a0\u00bb pr\u00e9cis\u00e9ment car le p\u00e9trole a colonis\u00e9 un segment majeur de l&rsquo;\u00e9conomie politique nig\u00e9riane, qu&rsquo;\u00e0 des moments cl\u00e9s les travailleurs du p\u00e9trole sont capables d&rsquo;exercer une pression bien plus importante que ne le laisserait pr\u00e9sumer leur nombre. (&#8230;) Ils ont assum\u00e9 un r\u00f4le de premier plan dans les luttes pour la d\u00e9mocratie- utilisant paradoxalement la d\u00e9pendance du pays au p\u00e9trole au b\u00e9n\u00e9fice de la soci\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral. \u00a0\u00bb L&rsquo;auteur retrace ainsi l&rsquo;histoire de plusieurs interventions d\u00e9cisives de ces travailleurs et de leurs syndicats dans les processus politiques nationaux et r\u00e9gionaux, ainsi donc dans la transition vers un pouvoir civil en 1999 mais aussi en soutien aux luttes des peuples du Delta par la suite. Il en tire cette conclusion  : \u00ab\u00a0En reconnaissant la vari\u00e9t\u00e9 des processus politiques au Nigeria, cet essai cherchait \u00e0 d\u00e9mentir la simplicit\u00e9 des th\u00e9ories de l&rsquo;\u00c9tat-rentier. Il montre que les th\u00e8ses sur l&rsquo;\u00e9dification de l&rsquo;\u00c9tat sont excessivement \u00e9tatistes et n\u00e9gligent beaucoup trop l&rsquo;influence relative des syndicats ouvriers dans la constitution de l&rsquo;ar\u00e8ne politique. L&rsquo;exp\u00e9rience des travailleurs nig\u00e9rians du p\u00e9trole montre qu&rsquo;avec une mobilisation au bon moment ils pouvaient par leur action collective exercer une grande influence d\u00e9s lors qu&rsquo;une opportunit\u00e9 politique se pr\u00e9sentait. Th\u00e9oriser la d\u00e9mocratisation dans des soci\u00e9t\u00e9s riches en p\u00e9trole suppose de consid\u00e9rer la centralit\u00e9 des acteurs politiques domestiques, et de fa\u00e7on notable les travailleurs du p\u00e9trole qui tiennent la cl\u00e9 de l&rsquo;explication de la long\u00e9vit\u00e9 (ou de la fragilit\u00e9) des r\u00e9formes \u00e9conomiques, des formes de gouvernance et des r\u00e9gimes politiques en g\u00e9n\u00e9ral.\u00a0\u00bb On pourrait penser ici, entre autres, aux travailleurs de la Sonatrach en Alg\u00e9rie qui malgr\u00e9 quelques tentatives n&rsquo;ont pas lors de la premi\u00e8re phase du Hirak pu faire changer la donne face au pouvoir&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est un encore autre type d&rsquo;investissement dans la politique nationale ( ou plus exactement ses rendements d\u00e9croissants) qu&rsquo;\u00e9voque le texte qui suit, \u00ab\u00a0Organized Labor and the Petro-nation During the Neoliberalization of the Oil Industry in Ecuador\u00a0\u00bb de Gabriela Valdivia et Marcela Benavides. En effet les travailleurs du p\u00e9trole \u00e9quatoriens ont largement et depuis longtemps occup\u00e9 la sc\u00e8ne publique en \u00e9rigeant la d\u00e9fense de leur statut et le refus de la privatisation en une \u00ab\u00a0\u00e9conomie morale collective de d\u00e9fense du p\u00e9trole comme patrimoine national\u00a0\u00bb. Mais l&rsquo;ancien pr\u00e9sident Rafael Correa, ayant d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;en finir avec ceux qu&rsquo;il rangeait dans la cat\u00e9gorie des \u00a0\u00bb burocracias doradas\u00a0\u00bb, s&rsquo;\u00e9tait, apr\u00e8s quelques gesticulations rh\u00e9toriques national-gauchistes, rang\u00e9 \u00e0 la position d&rsquo;un privatisation in\u00e9vitable de certains actifs voire de la totalit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 nationale, Petroecuador. Apr\u00e8s que le syndicat des travailleurs du p\u00e9trole, la FETRAPEC, ait d\u00e9nonc\u00e9 la manoeuvre, \u00a0\u00bb Correa r\u00e9pondit d&rsquo;une main de fer, cherchant a casser l&rsquo;influence de la FETRAPEC parmi les travailleurs du p\u00e9trole. Tandis que les leaders du mouvement consid\u00e9raient qu&rsquo;ils d\u00e9non\u00e7aient le \u00ab\u00a0n\u00e9o-lib\u00e9ralisme cach\u00e9\u00a0\u00bb de Correa, ce dernier les requalifiait en \u00ab\u00a0mafia du p\u00e9trole\u00a0\u00bb entravant le progr\u00e8s. Prenant appui sur des changements dans les lois sur le travail qui limitaient l&rsquo;engagement politique dans l&rsquo;entreprise, des mesures vis\u00e8rent particuli\u00e8rement les leaders du syndicat lors de la rationalisation de Petroecuador.\u00a0\u00bb Le tout accompagn\u00e9 de vastes campagnes de propagande matin\u00e9e d&rsquo;\u00e9cologie au succ\u00e8s probable vu la pi\u00e8tre estime dans laquelle sont tenus ces syndicats, particuli\u00e8rement dans le secteur de l&rsquo;\u00e9nergie, dans les populations latino-am\u00e9ricaines ( exp\u00e9rience personnelle, \u00e0 plusieurs reprises et dans plusieurs pays de l&rsquo;auteur de cette \u00ab\u00a0recension\u00a0\u00bb&nbsp;!). Malgr\u00e9 les d\u00e9boires ult\u00e9rieurs de Correa, la FETRAPEC ne s&rsquo;est jamais remise de cette p\u00e9riode et comme le conclut, \u00e0 leur mani\u00e8re, les auteurs : \u00ab\u00a0Le travail organis\u00e9 [au sens syndical] avait les caract\u00e9ristiques d&rsquo;une aristocratie ouvri\u00e8re mais combinait cela avec une p\u00e9tro-\u00e9thique sophistiqu\u00e9e de la citoyennet\u00e9 qui alimentait sa capacit\u00e9 de r\u00e9sistance mais le rendait aussi vuln\u00e9rable aux changements structurels dans l&rsquo;industrie p\u00e9troli\u00e8re. L&rsquo;essor et le d\u00e9clin de la FETRAPEC t\u00e9moigne de la nature organique des mouvements sociaux et de comment leurs contextes changeants importent pour la continuit\u00e9 de leur pertinence.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s ces premi\u00e8res \u00e9vocations de travailleurs du p\u00e9trole, qui, malgr\u00e9 les conditions sp\u00e9cifiques au secteur, s&rsquo;av\u00e8rent finalement pleinement impliqu\u00e9s dans leur \u00ab\u00a0cadre national\u00a0\u00bb, le texte de Touraj Atabak \u00ab\u00a0Indian Migrant Workers in the Iranian Oil Industry 1908\u20131951\u00a0\u00bb constitue une \u00e9trange exception. Il est en effet le seul du recueil \u00e0 traiter des travailleurs migrants ou expatri\u00e9s non occidentaux, qui constituent pourtant une part importante de la force de travail mondiale dans le secteur et ce de surcro\u00eet pour une p\u00e9riode certes peu connue mais trop ancienne pour qu&rsquo;elle soit tr\u00e8s pertinente pour comprendre cet aspect des choses, m\u00eame sur le temps long. Certes il y a une certaine ironie a \u00e9voquer la trajectoire de ces travailleurs du sous-continent dans l&rsquo;industrie p\u00e9troli\u00e8re iranienne avant qu&rsquo;on leur substitue des travailleurs locaux quand on sait que ce sont les travailleurs sud-asiatiques qui ont progressivement remplac\u00e9 \u00e0 partir des ann\u00e9es 70 les travailleurs locaux et r\u00e9gionaux dans les pays du golfe. Atabak retrace en tout cas en d\u00e9tail les m\u00e9canismes de recrutement mis en place par les autorit\u00e9s coloniales, le syst\u00e8me de s\u00e9gr\u00e9gation \u00e0 trois \u00e9tages dans les exploitations ( europ\u00e9ens\/ indiens\/ perses), les quelques luttes men\u00e9es dans les ann\u00e9es 20 par ces travailleurs expatri\u00e9s et surtout la mont\u00e9e en puissance du prol\u00e9tariat p\u00e9trolier iranien et ses luttes  (notamment la sanglante gr\u00e8ve de juillet 1946) qui aboutirent \u00e0 la nationalisation du p\u00e9trole en 1951 et au d\u00e9part des derniers travailleurs indiens. Au moment ou la r\u00e9forme de la fameuse Kafala est en train d&rsquo;effectivement se concr\u00e9tiser dans des pays du golfe tent\u00e9s de renationaliser autant que possible l&#8217;emploi, y compris dans p\u00e9trole et alors que m\u00eame les plus qualifi\u00e9s des travailleurs expatri\u00e9s semblent ne pas devoir \u00eatre \u00e9pargn\u00e9s par les restructurations en cours et \u00e0 venir du secteur, il est effectivement regrettable que cette, par ailleurs tr\u00e8s instructive, collection de textes n&rsquo;ait pas trait\u00e9 le sujet plus en profondeur&#8230;.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux textes qui suivent, \u00ab\u00a0Cat Crackers and Picket Lines: Organized Labor in US Gulf Coast Oil Refining\u00a0\u00bb de Tyler Priest et \u00ab\u00a0White-Collar Wildcatters and Wildcat Strikes: Oil Experts, Global Contracts, and the Transformation of Labor in Postwar Houston\u00a0\u00bb de Betsy A. Beasley, permettent par contre d&rsquo;avoir un int\u00e9ressant aper\u00e7u de la trajectoire des travailleurs du p\u00e9trole \u00e9tats-uniens. Priest rappelle que si le sud des \u00c9tats-unis a toujours \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab\u00a0une terre de mission\u00a0\u00bb pour les syndicats am\u00e9ricains, les raffineries de la c\u00f4te am\u00e9ricaine du golfe du Mexique ont \u00e9t\u00e9 des bastions du syndicat OWIU, affili\u00e9 au CIO. Priest donne notamment cette explication : \u00ab\u00a0R\u00e9ussir la syndicalisation dans le secteur p\u00e9trolier am\u00e9ricain n&rsquo;\u00e9tait r\u00e9ellement possible que dans le secteur du raffinage. Les travailleurs des champs p\u00e9troliers (&#8230;) \u00e9taient largement dispers\u00e9s \u00e0 travers les r\u00e9gions de production. Ils se d\u00e9pla\u00e7aient de communaut\u00e9s en communaut\u00e9s, de champs en champs et de puits en puits, ne restant jamais dans un endroit assez longtemps, ou assez nombreux pour mener une lutte collective contre les patrons. Les raffineries par contre \u00e9taient des installations fixes et permanentes qui rassemblaient un grand nombre de travailleurs au m\u00eame endroit. Elles \u00e9taient aussi le goulet d&rsquo;\u00e9tranglement des flux de p\u00e9trole allant des puits au consommateur. Si les travailleurs bloquaient une s\u00e9rie de puits ou m\u00eame un champ entier, la production pouvait toujours \u00eatre maintenue ailleurs. Les grandes raffineries au contraire transformaient le p\u00e9trole brut venant de diff\u00e9rents champ et r\u00e9gions. La cessation des op\u00e9rations dans une seule d&rsquo;entre elles pouvait s\u00e9v\u00e8rement perturber les march\u00e9s du p\u00e9trole et r\u00e9duire les profits de l&rsquo;entreprise. A partir des ann\u00e9es 30 la r\u00e9gion de la cote du golfe \u00e9tait celle qui comptait les plus grosses raffineries, ce qui en faisait une cible prioritaire pour l&rsquo;action syndicale.\u00a0\u00bb Ombre au tableau de cette implantation r\u00e9ussie : m\u00eame au z\u00e9nith de sa puissance dans les ann\u00e9es 50 et malgr\u00e9 ses proclamations officielles le syndicat ne parvint jamais \u00e0 mobiliser ses militants et a fortiori les travailleurs pour abolir la barri\u00e8re de couleur et le syst\u00e8me de s\u00e9gr\u00e9gation dans l&#8217;emploi pourtant de plus en plus contest\u00e9 par les travailleurs noirs et mexicains. <\/p>\n\n\n\n<p>Le paradoxe \u00e9tant, comme toujours, que cette division, certes savamment entretenue par les entreprises et diverses boutiques politiques et \u00ab\u00a0syndicales\u00a0\u00bb ne constitua au bout du compte pour ces ouvriers blancs qu&rsquo;un bien maigre lot de \u00ab\u00a0compensation hi\u00e9rarchique\u00a0\u00bb puisqu&rsquo;apr\u00e8s des ann\u00e9es fastes dans la confrontation avec le patronat du secteur, l&rsquo;or\u00e9e des ann\u00e9es 60 marque le d\u00e9but d&rsquo;un abrupt d\u00e9clin. Comme le retrace longuement Priest c&rsquo;est la gr\u00e8ve de 1962-1963 dans les raffineries Shell qui constitua \u00a0\u00bb un tournant d\u00e9cisif pour le travail syndiqu\u00e9 dans les raffineries am\u00e9ricaines. La OWIU et la OCAW [son \u00e9quivalent dans l&rsquo;industrie p\u00e9tro-chimique] \u00e9taient sorties victorieuses des ann\u00e9es 40 et avaient affirm\u00e9 leur influence croissante sur la d\u00e9termination des salaires et les conditions de travail dans les ann\u00e9es 50. L&rsquo;\u00e9preuve de force avec Shell r\u00e9v\u00e9la n\u00e9anmoins crument les limites de ce pouvoir syndical. L&rsquo;OCAW perdit son plus efficace argument de n\u00e9gociation : la gr\u00e8ve. Avec l&rsquo;automation naissante, la menace de fermer les sites gr\u00e2ce \u00e0 une gr\u00e8ve s&rsquo;av\u00e9ra vite \u00eatre une formule creuse et les syndicats entr\u00e8rent dans une \u00e8re de d\u00e9clin progressif. Dans le m\u00eame temps le personnel technique et d&rsquo;encadrement appris durant cette gr\u00e8ve \u00e0 op\u00e9rer les raffineries en l&rsquo;absence de travailleurs ce qui limita le pouvoir de n\u00e9gociation de ces derniers sur tous les sujets.\u00a0\u00bb   Et la boucle fut progressivement boucl\u00e9e, comme le conclut l&rsquo;auteur  : \u00ab\u00a0Bien qu&rsquo;\u00e0 son apog\u00e9e l&rsquo;OWIU-OCAW se soit accommod\u00e9e de la supr\u00e9matie blanche, le d\u00e9clin du syndicat fut compens\u00e9 par certains acquis que les minorit\u00e9s finirent par arracher gr\u00e2ce \u00e0 leurs luttes pour l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 sur le lieu de travail. A la fin des ann\u00e9es 60, les d\u00e9crets pr\u00e9sidentiels interdisant les discriminations dans les organismes f\u00e9d\u00e9raux forc\u00e8rent le management des raffineries \u00e0 d\u00e9manteler ce qui restait du syst\u00e8me de travail \u00e0 \u00ab\u00a0deux vitesses\u00a0\u00bb. Quand les minorit\u00e9s et les femmes gagn\u00e8rent finalement l&rsquo;acc\u00e8s plein et entier aux emplois dans les raffineries, ces emplois n&rsquo;offraient toutefois plus les avantages \u00e9conomiques et la s\u00e9curit\u00e9 dont avaient b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 les travailleurs blancs dans les raffineries syndicalis\u00e9es une g\u00e9n\u00e9ration auparavant. Comme dans beaucoup d&rsquo;industries am\u00e9ricaines, la r\u00e9duction de l&#8217;emploi dans les raffineries depuis les ann\u00e9es 70 a sap\u00e9 l&rsquo;efficacit\u00e9 des mesures anti discriminatoires. Avec moins de jobs disponibles, la polarisation raciale s&rsquo;est accrue et beaucoup de travailleurs blancs ont commenc\u00e9 \u00e0 consid\u00e9rer que les syndicats faisaient partie de l'\u00a0\u00bbestablishment lib\u00e9ral\u00a0\u00bb dont les programmes d'\u00a0\u00bbaffirmative action\u00a0\u00bb donnent aux minorit\u00e9s des avantages injustes.\u00a0\u00bb On a en quelque sorte ici un r\u00e9sum\u00e9 expresse du \u00ab\u00a0cycle am\u00e9ricain\u00a0\u00bb et de ses particularit\u00e9s, avec la centralit\u00e9 de la question \u00ab\u00a0raciale\u00a0\u00bb qui joue sur la pr\u00e9cocit\u00e9 du repli des luttes et de la combativit\u00e9 ( pour le monde ouvrier le retournement a d&rsquo;une certaine mani\u00e8re lieu d\u00e9s 1965 et les \u00e9meutes de Watts), la longue agonie de la vieille coalition syndicalo-politique \u00ab\u00a0progressiste\u00a0\u00bb ( le \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Hard_Hat_Riot\">Hard Hat riot<\/a>\u00ab\u00a0, les \u00e9meutes contre le <a href=\"https:\/\/uncpress.org\/book\/9780807855263\/boston-against-busing\/\">\u00ab\u00a0busing\u00a0\u00bb<\/a> , etc) et une restructuration l\u00e0 aussi entam\u00e9e plus t\u00f4t qu&rsquo;ailleurs et peut-\u00eatre plus imm\u00e9diatement radicale ( dans l&rsquo;automation comme dans les d\u00e9localisations). M\u00eame si au bout du compte l&rsquo;ombre port\u00e9e de ce d\u00e9litement et de la restructuration produit les m\u00eames effets qu&rsquo;ailleurs&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Le second texte de Betsy A. Beasley qui porte plus sp\u00e9cifiquement sur la capitale texane du p\u00e9trole, Houston, constitue un bon compl\u00e9ment au texte de Priest. Son int\u00e9r\u00eat est notamment de se concentrer sur la trajectoire plus sp\u00e9cifique de cette ville dans les \u00e9volutions de l&rsquo;industrie p\u00e9troli\u00e8re d\u00e9s lors que le pacte fordien est rompu. Pour Beasley \u00a0\u00bb le passage de Houston d&rsquo;une ville \u00e0 pr\u00e9dominance ouvri\u00e8re \u00e0 celle d&rsquo;une ville de cols-blancs ne fut pas un accident de l&rsquo;histoire : il s&rsquo;agissait au contraire d&rsquo;une strat\u00e9gie d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e poursuivie par les dirigeants des compagnies p\u00e9troli\u00e8res qui cherchaient \u00e0 faire rentrer dans le rang des travailleurs indisciplin\u00e9s.\u00a0\u00bb Cela fut facilit\u00e9 par l&rsquo;internationalisation qui permit \u00e0 la ville de prendre un nouveau r\u00f4le de pole logistique et financier de gestion d&rsquo;une production plus que jamais transnationale. Comme une forme de prologue \u00e0 ce nouvel \u00e2ge, Beasley \u00e9voque \u00e9galement le tournant d\u00e9cisif de la gr\u00e8ve de 1962-1963 chez Shell, car elle y voit une sorte de victoire des cols-blancs sur les cols-bleus : \u00ab\u00a0Ces \u00e9volutions de l&rsquo;industrie- l&rsquo;investissement dans la lutte anti-syndicale, la priorit\u00e9 donn\u00e9e aux cols-blancs et la relocalisation ailleurs des emplois cols-bleus d&rsquo;extraction et de raffinage- culmin\u00e8rent lors de la gr\u00e8ve \u00e0 Shell en 1962. (&#8230;) Pour Shell, la gr\u00e8ve fut une \u00ab\u00a0opportunit\u00e9 pour essayer de nouvelles mani\u00e8res d&rsquo;op\u00e9rer\u00a0\u00bb Les agents de maitrise, les ing\u00e9nieurs, les employ\u00e9s de bureau, les comptables, les secr\u00e9taires et les st\u00e9nos prirent en charge l&rsquo;usine, travaillent par garde de 12 heures sept jours par semaine. Le vice pr\u00e9sident de Shell charg\u00e9 du personnel et des ressources humaines, John Quility, expliquait ainsi que l&rsquo;enthousiasme de cols-blancs :\u00a0\u00bb Les contremaitres, les ing\u00e9nieurs ils veulent mettre leur main sur ces unit\u00e9s depuis des ann\u00e9es. Ils ont voulu montrer \u00e0 ces op\u00e9rateurs qu&rsquo;ils pouvaient les faire tourner.\u00a0\u00bb  On a l\u00e0 effectivement une forme pour le moins litt\u00e9rale de \u00ab\u00a0tertiarisation\u00a0\u00bb !<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le texte qui suit, \u00ab\u00a0Heroic \u201cBlack Gold\u201d? Working for Oil and Gas in the Western Siberian Oil and Gas Complex of the 1960\u20131970s\u00a0\u00bb, Dunja Krempin propose \u00ab\u00a0une \u00e9tude de cas du travail et des relations de travail dans le complexe p\u00e9trolier et gazier de l&rsquo;ouest de la Sib\u00e9rie dans les ann\u00e9es 60 et 70.\u00a0\u00bb D\u00e9crivant les modalit\u00e9s de recrutement puis d&rsquo;installation et de travail sur place, elle d\u00e9taille comment la propagande de l&rsquo;\u00e8re brejn\u00e9vienne, vantant plus un socialisme \u00a0\u00bb de welfare\u00a0\u00bb que de \u00ab\u00a0sacrifice\u00a0\u00bb, participe de la construction de la Sib\u00e9rie comme nouvelle \u00a0\u00bb Fronti\u00e8re\u00a0\u00bb, ce qui n&#8217;emp\u00eachera pas cet \u00e9ni\u00e8me mirage de bonheur par la planification d&rsquo;\u00eatre une fois plus dissip\u00e9 par l&rsquo;inertie des uns ( les diff\u00e9rents \u00e9chelons de la  bureaucratie) et la mauvaise volont\u00e9 combative des autres ( les travailleurs). <\/p>\n\n\n\n<p>La troisi\u00e8me partie du livre \u00ab\u00a0The Social and Urban Life of Oil\u00a0\u00bb propose de se pencher sur la vie quotidienne des travailleurs du p\u00e9trole dans plusieurs contextes. Ainsi \u00ab\u00a0Building an Oil Empire: Labor and Gender Relations in American Company Towns in Libya, 1950s\u20131970s\u00a0\u00bb de Elisabetta Bini  cherche \u00e0 analyser les rapports qui se d\u00e9veloppent entre expatri\u00e9s et autochtones dans les exploitations p\u00e9troli\u00e8res am\u00e9ricaines en Libye. S&rsquo;inscrivant dans la foul\u00e9e de Robert Vitalis, Bini rappelle que \u00a0\u00bb les firmes am\u00e9ricaines exportaient en Am\u00e9rique Latine, en Indon\u00e9sie et en Arabie Saoudite un mod\u00e8le qui prenait ses racines dans les lois Jim Crow [ de s\u00e9gr\u00e9gation raciale aux USA] avec ses principes \u00a0\u00bb de supr\u00e9matie blanche, ses normes de discrimination et de s\u00e9gr\u00e9gation et \u00e0 la marge, de r\u00e9formisme paternaliste et raciste\u00a0\u00bb. Un tel syst\u00e8me s&rsquo;inspirait et reproduisait les formes de s\u00e9gr\u00e9gation qui avaient caract\u00e9ris\u00e9 les industries mini\u00e8res de la \u00ab\u00a0Fronti\u00e8re\u00a0\u00bb(&#8230;).\u00a0\u00bb Pour Bini les femmes blanches des travailleurs expatri\u00e9s, enferm\u00e9es toute la journ\u00e9e dans le camp et avec qui tout contact \u00e9tait interdit aux travailleurs libyens, \u00e9taient pourtant \u00ab\u00a0\u00e9rig\u00e9es en symbole et en agents de la mission civilisatrice des corporations am\u00e9ricaines.\u00a0\u00bb Ne pouvant s&rsquo;appuyer principalement que sur les souvenirs, futiles ou biais\u00e9s, de ces expatri\u00e9s, Bini parvient n\u00e9anmoins \u00e0 faire ressentir l&rsquo;\u00e9trange ambiance de cette s\u00e9gr\u00e9gation en plein d\u00e9sert et pr\u00e9sente de surcro\u00eet une tr\u00e8s synth\u00e9tique histoire du secteur p\u00e9trolier libyen.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Tapline, Welfare Capitalism, and Mass Mobilization in Lebanon, 1950\u20131964\u00a0\u00bb de Zachary Davis Cuyler est moins une analyse de la vie quotidienne qu&rsquo;une (passionante) histoire des luttes ouvri\u00e8res au sein de la soci\u00e9t\u00e9 Tapline ( Trans-Arabian Pipeline) au Liban : \u00ab\u00a0De 1950 jusque dans les ann\u00e9es 60, Tapline fut un canal primordial pour les flots d&rsquo;\u00e9nergie et de capital allant de l&rsquo;Arabie Saoudite via le Liban vers l&rsquo;Europe et les \u00c9tats-Unis. A l&rsquo;image du pipe-line, la compagnie Tapline bricola un syst\u00e8me de management paternaliste qui garantissait le bien-\u00eatre des travailleurs, r\u00e9pondait \u00e0 certaines de leurs revendications et traitait les libanais comme \u00e9gaux vis \u00e0 vis de leurs employeurs am\u00e9ricains tout en maintenant des disparit\u00e9s de pouvoir et de salaires. Pendant la premi\u00e8re d\u00e9cennie d&rsquo;op\u00e9ration de Tapline, cette strat\u00e9gie emp\u00eacha avec succ\u00e8s la syndicalisation.\u00a0\u00bb L&rsquo;int\u00e9r\u00eat du texte c&rsquo;est de mettre en lumi\u00e8re ni  l&rsquo;amont ni l&rsquo;aval du p\u00e9trole mais les travailleurs employ\u00e9s dans le secteur interm\u00e9diaire de l&rsquo;acheminement, ce qui ne les privait pas en l&rsquo;occurrence d&rsquo;efficaces moyens de pression comme s&rsquo;en apercevra la direction de Tapline lors de la gr\u00e8ve de 1964, initi\u00e9e par les premiers militants syndicaux de l&rsquo;entreprise : \u00ab\u00a0Les vuln\u00e9rabilit\u00e9s sp\u00e9cifiques de Tapline et du syst\u00e8me de distribution d&rsquo;\u00e9nergie du Liban furent centraux dans le pouvoir des travailleurs libanais du p\u00e9trole. Bien que Timothy Mitchell soutient dans <em>Carbon Democracy<\/em> qu&rsquo;\u00e0 une \u00e9chelle globale le p\u00e9trole tend \u00e0 \u00eatre distribu\u00e9 dans des r\u00e9seaux flexibles, redondants, \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de l&rsquo;\u00c9tat-nation libanais la distribution de p\u00e9trole ressemblait aux \u00ab\u00a0reseaux denditriques\u00a0\u00bb vuln\u00e9rables et peu souples dont Mitchell consid\u00e8re qu&rsquo;ils sont propres au charbon \u00a0\u00bb avec des branches \u00e0 chaque bout mais un canal principal, cr\u00e9ant ainsi des goulets d&rsquo;\u00e9tranglement \u00e0 plusieurs jonctions\u00a0\u00bb. Ce sont ces vuln\u00e9rabilit\u00e9s tant de la soci\u00e9t\u00e9 libanaise, que de l&rsquo;exportateur et du consommateur en dernier ressort, qui permirent aux travailleurs de Tapline d&rsquo;obtenir, en mena\u00e7ant de couper le flux, et ce en plusieurs occasions et \u00e0 diff\u00e9rents points, la pleine satisfaction de leurs revendications sans qu&rsquo;ils aillent toutefois jusqu&rsquo;\u00e0 r\u00e9ellement secouer \u00ab\u00a0l&#8217;emprise paternaliste\u00a0\u00bb (Cuyler) de l&rsquo;entreprise. <\/p>\n\n\n\n<p>Les deux derniers textes du recueil correspondent mieux au principe du chapitre puisque \u201cOil Is Our Wet Nurse\u201d: Oil Production and Munayshilar (Oil Workers) in Soviet Kazakhstan\u00a0\u00bb de Saulesh Yessenova retrace l&rsquo;histoire sovi\u00e9tique et post-sovi\u00e9tique de l&rsquo;exploitation du p\u00e9trole au Kazakhstan et le rapport ambig\u00fce entretenu \u00e0 son \u00e9gard par les populations locales qui y \u00e9taient employ\u00e9es et \u00ab\u00a0Doubly Invisible: Women\u2019s Labor in the US Gulf of Mexico Offshore Oil and Gas Industry\u00a0\u00bb de Diane E. Austin r\u00e9sulte d&rsquo;une s\u00e9rie d&rsquo;entretiens avec des travailleuses des plates-formes offshores du golfe du Mexique. <\/p>\n\n\n\n<p>A l&rsquo;issue de la lecture de <em>Working for Oil<\/em>, dont on esp\u00e8re qu&rsquo;il sera plus un ouvrage pionner qu&rsquo;un feu de paille, on est tent\u00e9 de revisiter certaines questions ouvertes par Timothy Mitchell dans son d\u00e9sormais classique, <em>Carbon Democracy. <\/em>Tout d&rsquo;abord l&rsquo;ouvrage d\u00e9montre que malgr\u00e9 les conditions objectives ( diff\u00e9rence dans l&rsquo;acheminement, dans les circuits de commercialisation, dans le processus du travail, etc\u2026) qui, chez Mitchell, faisaient que le charbon donnait aux exploit\u00e9s du secteur une force de frappe bien sup\u00e9rieure \u00e0 celles des exploit\u00e9s du p\u00e9trole, et expliquait la substitution de l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre, le secteur p\u00e9trolier n&rsquo;en a pas moins \u00e9t\u00e9 anim\u00e9  de nombreuses luttes partout dans le monde qui en ont profond\u00e9ment infl\u00e9chi la trajectoire. Quant au rapport \u00e0 la politique \u00ab\u00a0nationale\u00a0\u00bb ou internationale, l\u00e0 encore <em>Working for Oil<\/em>, montre que le choses ont \u00e9t\u00e9 plus compliqu\u00e9es et il est probablement trop t\u00f4t pour tirer des conclusions d\u00e9finitives sur ce point m\u00eame si les exemples r\u00e9cents, le long de ce qu&rsquo;on pourrait, un peu h\u00e2tivement, qualifier d&rsquo;arc de crise p\u00e9tro-pr\u00e9torien ( Venezuela, Soudan, Alg\u00e9rie, Birmanie, etc) ne vont certes pas dans le sens d&rsquo;un d\u00e9menti de la th\u00e8se de Mitchell.  Et plus g\u00e9n\u00e9ralement encore, la question du p\u00e9trole ne peut d\u00e9cid\u00e9ment plus se r\u00e9soudre en sollicitant les vieux lieux communs ( pipe-line, cheiks, imp\u00e9rialisme, p\u00e9tro-dollars, etc) puisque le renversement de son r\u00f4le, de grand fluidifiant ( de l&rsquo;exploitation et de la consommation de masse puis de la financiarisation et de la globalisation) en cause de tous les maux et caillots sociaux ( pollution, crise de la suburbia, etc..), en ont fait \u00ab\u00a0la corde dans la maison du pendu\u00a0\u00bb des rapports de production et de reproduction au nord comme au sud.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Working for Oil. Comparative Social Histories of Labor in the Global Oil Industry \u00c9dit\u00e9 par Touraj Atabaki, Elisabetta Bini et Kaveh Ehsani, Palgrave Macmilan 2018. Pouvant para\u00eetre, au vu du sommaire, un brin scolastique et roboratif ( plus de 400 pages), Working for Oil constitue au contraire une tr\u00e8s s\u00e9rieuse et tr\u00e8s utile introduction \u00e0&#8230; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/2021\/02\/22\/working-for-oil\/#more-394\">Lire la suite &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":395,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[19],"tags":[],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/394"}],"collection":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=394"}],"version-history":[{"count":20,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/394\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":432,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/394\/revisions\/432"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/media\/395"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=394"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=394"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=394"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}