{"id":213,"date":"2020-12-21T19:04:47","date_gmt":"2020-12-21T18:04:47","guid":{"rendered":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/?p=213"},"modified":"2021-01-08T10:29:44","modified_gmt":"2021-01-08T09:29:44","slug":"david-e-nye-consuming-power-a-social-history-of-american-energies","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/2020\/12\/21\/david-e-nye-consuming-power-a-social-history-of-american-energies\/","title":{"rendered":"David E. Nye : Consuming Power. A Social History of American Energies."},"content":{"rendered":"\n<p>David E. Nye, <em>Consuming Power. A Social History of American Energies<\/em>, Cambridge (Massachusetts)\/ Londres, The MIT Press, 1998. <\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 un livre d\u00e9j\u00e0 ancien, mais dont la tr\u00e8s relative anciennet\u00e9 ne nuit finalement pas. C&rsquo;est notamment que l&rsquo;approche de Nye n&rsquo;est pas sans rappeler celle de Lewis Mumford, ses qualit\u00e9s et d\u00e9fauts et ind\u00e9niablement son gout tant du d\u00e9tail que de la synth\u00e8se. D&rsquo;ailleurs Nye attend, \u00e9trangement, la conclusion de son livre pour admettre que son projet consistait \u00ab\u00a0de diff\u00e9rentes mani\u00e8res \u00e0 re-conceptualiser le classique de Mumford <em>Technique et civilisation<\/em> (1934). Tandis que Mumford examinait toute la civilisation occidentale, je me suis concentr\u00e9 plus sp\u00e9cifiquement sur le \u00c9tats-Unis. Tandis que Mumford discernait trois \u00e9poques couvrant plus d&rsquo;un mill\u00e9naire, j&rsquo;ai d\u00e9crit six \u00e9poques correspondant \u00e0 moins de 400 ans.\u00a0\u00bb Plus encore, il se distingue de ce qu&rsquo;il qualifie de \u00ab\u00a0d\u00e9terminisme\u00a0\u00bb progressif de Mumford, o\u00f9 un pessimisme croissant sur \u00ab\u00a0l&rsquo;autonomisation de la technique\u00a0\u00bb vient couronner la conviction plus ancienne que \u00ab\u00a0les innovations [techniques] provoquent automatiquement le changement\u00a0\u00bb. Nye pr\u00e9tend partir \u00a0\u00bb de pr\u00e9suppos\u00e9s diff\u00e9rents concernant le rapport entre les hommes et les machines. Je ne parle pas \u00a0\u00bb de techniques centr\u00e9es sur le pouvoir\u00a0\u00bb qui prennent les commandes mais de choix- de comment les gens d\u00e9terminent les techniques. Je souligne l'\u00a0\u00bbagency\u00a0\u00bb humaine et la diff\u00e9rence culturelle.\u00a0\u00bb Si le \u00ab\u00a0dernier\u00a0\u00bb Mumford ( et principalement celui du second tome du <em>Mythe de la Machine<\/em> &#8211; au fait :  le premier tome a \u00e9t\u00e9 retraduit\/republi\u00e9 en 2019 par l&rsquo;Encyclop\u00e9die des Nuisances) ressemble effectivement \u00e0 ce que d\u00e9crit Nye, on a toutefois plus l&rsquo;impression que c&rsquo;est le chr\u00e9tien Ellul et sa d\u00e9clinaison modernis\u00e9e du \u00ab\u00a0p\u00e9ch\u00e9 originel\u00a0\u00bb ( cf <em>La technique ou l&rsquo;enjeu du si\u00e8cle<\/em>), qu&rsquo;il vise au bout du compte &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Quoi qu&rsquo;il en soit, la question qui anime ce \u00ab\u00a0bilan fin de si\u00e8cle\u00a0\u00bb est simple :\u00a0\u00bb Comment les \u00c9tats-Unis sont-ils devenus le plus grand consommateur mondial d&rsquo;\u00e9nergie ? \u00a0\u00bb Et ses \u00ab\u00a0pr\u00e9suppos\u00e9s de d\u00e9part\u00a0\u00bb semblent l&rsquo;\u00eatre tout autant :\u00a0\u00bb [<em>Consuming Power<\/em>] ne part pas du principe que plus d&rsquo;\u00e9nergie constitue un progr\u00e8s, que plus d&rsquo;\u00e9nergie correspond \u00e0 plus de civilisation ou que la technologie d\u00e9termine inexorablement l&rsquo;histoire. Il suppose plut\u00f4t qu&rsquo;alors que les am\u00e9ricains incorporaient de nouvelles machines et proc\u00e9d\u00e9s dans leur vie, il se trouv\u00e8rent pris au pi\u00e8ge dans des syst\u00e8mes \u00e9nerg\u00e9tiques qui ne pouvaient \u00eatre ais\u00e9ment chang\u00e9s. Le march\u00e9 r\u00e9gulait souvent ce processus d&rsquo;incorporation mais il n&rsquo;a pas dict\u00e9 quelles seraient les technologies adopt\u00e9es. Dans leur quotidien, les am\u00e9ricains en sont venus \u00e0 d\u00e9pendre de plus de chaleur, de lumi\u00e8re et d&rsquo;\u00e9nergie qu&rsquo;aucun autre peuple, y compris ceux au m\u00eame niveau de d\u00e9veloppement. Le capitalisme et l&rsquo;industrialisation n&rsquo;expliquent pas \u00e0 eux seuls ce d\u00e9veloppement rapide ou cette diff\u00e9rence nationale. Seule la culture le peut.\u00a0\u00bb On comprend ais\u00e9ment le lecteur qui aurait d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 envie de tourner casaque, surtout vis \u00e0 vis d&rsquo;une culte de <a href=\"https:\/\/publish.iupress.indiana.edu\/projects\/TAE2019_theologies\">l&rsquo;exceptionnalisme<\/a> am\u00e9ricain tenant plus que jamais lieu <a href=\"https:\/\/www.politico.com\/news\/2020\/08\/24\/trump-teach-american-exceptionalism-401060\">d&rsquo;auto-intoxication<\/a>, particuli\u00e8rement dans ce domaine. Si sa notion de \u00ab\u00a0culture\u00a0\u00bb est pour le moins extensive et qu&rsquo;il se m\u00e9fie d&rsquo;un marxisme qu&rsquo;il r\u00e9duit \u00e0 ses versions les plus t\u00e9l\u00e9ologiques, Nye n&rsquo;en est pas moins conscient de la centralit\u00e9 des dynamiques sociales et donc effectivement de \u00ab\u00a0l&rsquo;agency\u00a0\u00bb de ses acteurs que tant de litt\u00e9rature sur le sujet occulte ou ignore soigneusement. <\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi il pr\u00e9cise dans la suite de son introduction : \u00ab\u00a0Tout autant les fermiers que les ouvriers contr\u00f4laient litt\u00e9ralement la premi\u00e8re source majeure d&rsquo;\u00e9nergie : l&rsquo;\u00e9nergie musculaire. L&rsquo;\u00e9nergie musculaire humaine a creus\u00e9 les premi\u00e8res mines, \u00e9rig\u00e9 les premiers buildings et cr\u00e9\u00e9 la plupart des produits vendus sur le march\u00e9. L&rsquo;eau et la \u00ab\u00a0vapeur\u00a0\u00bb n&rsquo;ont  que partiellement remplac\u00e9 l&rsquo;\u00e9nergie musculaire durant le dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle. Cette substitution a r\u00e9duit les efforts physiques demand\u00e9s aux travailleurs, mais elle a aussi permis aux managers d&rsquo;utiliser l&rsquo;\u00e9nergie m\u00e9canique pour gagner un pouvoir de surveillance et de contr\u00f4le sur le lieu de travail. En contr\u00f4lant l&rsquo;\u00e9nergie hydraulique dans les usines textiles de Lowell, les managers \u00e9taient capables de dicter le rythme du travail. L&rsquo;\u00e9nergie thermique (et plus tard l&rsquo;\u00e9lectrification) ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9es pour gagner encore plus de contr\u00f4le \u00e0 travers l&rsquo;introduction de nouvelles machines et syst\u00e8mes qui rempla\u00e7aient certaines t\u00e2ches exerc\u00e9es par des travailleurs qualifi\u00e9s. En r\u00e9ponse les ouvriers trouv\u00e8rent de nouveaux moyens de maintenir leur autonomie dans l&rsquo;atelier et pour r\u00e9sister aux tentatives d&rsquo;organiser et de diriger leur travail. Les travailleurs \u00e9taient souvent inventifs, am\u00e9liorant collectivement les proc\u00e9dures de travail pour accro\u00eetre la production et la qualit\u00e9. Ils \u00e9taient, de fa\u00e7on bien compr\u00e9hensible, bien moins d\u00e9vou\u00e9s \u00e0 l&rsquo;am\u00e9lioration du syst\u00e8me manufacturier qu&rsquo;\u00e0 la d\u00e9fense de leur gagne-pain, et cela supposait souvent de poser des limites volontaires \u00e0 la production. La lutte continuelle du travail est ins\u00e9parable des syst\u00e8mes \u00e9nerg\u00e9tiques et des nouvelles machines qui lui sont li\u00e9es.\u00a0\u00bb  <\/p>\n\n\n\n<p>Le livre se d\u00e9compose en trois grande parties  : \u00ab\u00a0Expansion\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Concentration\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Dispersion\u00a0\u00bb. Dans la premi\u00e8re partie, il revient tout d&rsquo;abord sur les d\u00e9buts de  la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine via son \u00ab\u00a0invention\u00a0\u00bb \u00e0 la suite de ses \u00ab\u00a0illustres\u00a0\u00bb pr\u00e9d\u00e9cesseurs europ\u00e9ens, d&rsquo;une \u00ab\u00a0terra nullius\u00a0\u00bb qui justifiait le plein d\u00e9ploiement de l'\u00a0\u00bb\u00e9nergie de conqu\u00eate\u00a0\u00bb, au d\u00e9triment bien \u00e9videmment des \u00ab\u00a0natifs\u00a0\u00bb : \u00a0\u00bb Tandis que les am\u00e9rindiens consid\u00e9raient leur rapport avec la terre sous l&rsquo;angle de la r\u00e9ciprocit\u00e9, les colons utilisaient les ressources naturelles; ils tendaient \u00e0\u00a0\u00bb transformer la nature en des faisceaux distincts de marchandises\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0\u00e0 int\u00e9grer le monde naturel dans l&rsquo;\u00e9conomie mon\u00e9taire\u00a0\u00bb. Un des exemples les plus \u00e9vidents de ce processus c&rsquo;est la fa\u00e7on dont les colons europ\u00e9ens se sont appropri\u00e9 les for\u00eats. (&#8230;) Les am\u00e9rindiens coupaient des arbres au m\u00eame rythme que ceux-ci repoussaient mais les colons europ\u00e9ens eux d\u00e9pouillaient le continent de ses for\u00eats. En agissant ainsi ils reproduisaient le processus de d\u00e9forestation qu&rsquo;avaient connu de grandes parties de la France et l&rsquo;Angleterre au milieu du XVIIe si\u00e8cle et les avaient forc\u00e9 \u00e0 devenir des importateurs de bois, d&rsquo;adopter le charbon et de subir la pollution de l&rsquo;air dans leurs villes pr\u00e9-industrielles.\u00a0\u00bb La production m\u00e9tallurgique et les moulins \u00e0 eau vinrent compl\u00e9ter cette red\u00e9finition fondatrice de \u00ab\u00a0la nature comme ressource\u00a0\u00bb ainsi, bien s\u00fbr, que les expropriations et massacres successifs des am\u00e9rindiens. Si tout cela est certes d\u00e9j\u00e0 bien connu, Nye a le m\u00e9rite de rappeler que les nouveaux colons \u00e9taient loin de correspondre au mythe classique du fermier \u00ab\u00a0auto-suffisant\u00a0\u00bb car, en l&rsquo;occurrence : \u00a0\u00bb Les colons europ\u00e9ens avaient amen\u00e9 avec eux une division extensive du travail. En plus de ne pas couper eux-m\u00eames leurs planches, la plupart ne tissaient pas leurs habits, ne pouvaient pas moudre eux-m\u00eames leurs grains ou faire du cidre \u00e0 partir de leurs pommes. Cette sp\u00e9cialisation stimulait l&rsquo;expansion. \u00a0\u00bb Bref, cette premi\u00e8re \u00ab\u00a0r\u00e9volution\u00a0\u00bb agricole, \u00e9nerg\u00e9tique, etc  s&rsquo;appuyant encore principalement sur l&rsquo;\u00e9nergie musculaire ouvrait la voie \u00e0 une phase nouvelle qui allait progressivement se centrer sur l&rsquo;\u00e9nergie hydraulique. <\/p>\n\n\n\n<p>Si on a souvent tendance \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer les vertus de l&rsquo;\u00e9nergie hydraulique quand on l&rsquo;oppose au charbon centralisateur, polluant, non renouvelable et ignorant les saisons, elle n&rsquo;en remplissait et n&rsquo;en remplit pas moins dans des rapports sociaux donn\u00e9s une mission donn\u00e9e. Ainsi dans cette seconde phase de d\u00e9veloppement de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine qu&rsquo;est la subordination de l&rsquo;\u00e9nergie musculaire \u00e0 l&rsquo;\u00e9nergie hydraulique, la construction de grands barrages, notamment sur la fleuve Merrimack pour alimenter en \u00e9nergie les grandes concentrations d&rsquo;industries textiles du Massachusetts, constitue un tournant important : \u00ab\u00a0Un tel barrage [ Nye \u00e9voque ici celui de <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Great_Stone_Dam\">Lawrence<\/a> sur le Merrimack] \u00e9liminait les fermes en contre-bas, emp\u00eachait les saumons et autres poissons de migrer et for\u00e7ait tous les bateaux empruntant le fleuve \u00e0 passer \u00e0 travers des \u00e9cluses. Le barrage proclamait visiblement l&rsquo;existence d&rsquo;un contr\u00f4le centralis\u00e9, non seulement sur les forces naturelles mais aussi sur la force musculaire. Les fabriques rassemblaient les \u00e9nergies irr\u00e9guli\u00e8rement distribu\u00e9es des eaux et des travailleurs en un flot uniforme. Ceux qui naviguaient sur les eaux \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur des fabriques se retrouvaient \u00ab\u00a0gouvern\u00e9s\u00a0\u00bb par les \u00e9cluses, comme Henry David Thoreau l&rsquo;avait constat\u00e9 lors de son voyage sur le Merrimack. Ceux qui travaillaient \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de ces fabriques \u00e9taient assujettis aux vrombissements et grondements des machines et ils sentaient une pression immuable s&rsquo;exercer pour qu&rsquo;ils se conforment au rythme g\u00e9n\u00e9ral.\u00a0\u00bb Voil\u00e0 un parall\u00e8le que Jason Moore ne renierait certes pas&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Nye, cette essor de l&rsquo;\u00e9nergie hydraulique joue \u00e9galement un r\u00f4le central dans la divergence de trajectoire du nord et du sud et donc la mont\u00e9e progressive vers le conflit malgr\u00e9 l&rsquo;illusion temporaire d&rsquo;une compl\u00e9mentarit\u00e9 relative ( produits manufactur\u00e9s du nord contre mati\u00e8res premi\u00e8res du sud) : \u00a0\u00bb Le sud avait choisi une forme de d\u00e9veloppement industriel moins intensif en \u00e9nergie, bas\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9nergie musculaire et les moulins locaux pour moudre le grain et couper le bois. Le nord \u00e9tait mieux plac\u00e9 pour utiliser l&rsquo;\u00e9nergie hydraulique\u00a0\u00bb  Si cela s&rsquo;explique, bien entendu, par la g\u00e9ographie, \u00ab\u00a0les facteurs culturels [sic] \u00e9taient aussi importants &#8211; notamment la d\u00e9pendance au travail esclave, la faiblesse locale des march\u00e9s de capitaux et l&rsquo;accent mis sur la plantation auto-suffisante plut\u00f4t que sur la manufacture urbaine. \u00a0\u00bb On voit ici que la notion de culture a tout de m\u00eame bon dos, d&rsquo;autant que si Nye reconnait que cette diff\u00e9rence de r\u00e9gime \u00e9nerg\u00e9tique recoupe deux \u00e9conomies, deux types dominants d&rsquo;exploitation ( travail libre\/esclavage) elle lui para\u00eet \u00ab\u00a0un rappel \u00e9clatant de la centralit\u00e9 de la culture dans la d\u00e9termination des choix de technologies et de comment elles seront utilis\u00e9es.\u00a0\u00bb Quoiqu&rsquo;il en soit la formation d&rsquo;un march\u00e9 national avec le r\u00e9seau d&rsquo;infrastructures, les sp\u00e9cialisations r\u00e9gionales et surtout la mont\u00e9e en gamme industrielle aff\u00e9rents appelait une acc\u00e9l\u00e9ration que seules la guerre civile et la vapeur allaient pouvoir permettre. <\/p>\n\n\n\n<p>Si il se penche assez peu sur les effets \u00ab\u00a0b\u00e9n\u00e9fiques\u00a0\u00bb en termes techniques et \u00e9nerg\u00e9tiques de la guerre civile, qu&rsquo;on imagine \u00e9minents comme pour tous les conflits arm\u00e9s modernes, Nye n&rsquo;en souligne pas moins que celle-ci a \u00ab\u00a0accru le prestige du mod\u00e8le militaire d&rsquo;organisation\u00a0\u00bb, particip\u00e9 \u00e0 la formation d&rsquo;un nouvelle classe de l&rsquo;encadrement et mis au fin \u00e0 la pluralit\u00e9 des modes d&rsquo;exploitation (il en compte 4 en 1800 : l&rsquo;esclavage, le salariat, la servitude sous contrat et l&rsquo;apprentissage) au seul b\u00e9n\u00e9fice du travail libre m\u00eame si, \u00ab\u00a0alors que les hommes gagnaient plus de contr\u00f4le sur leur force musculaire, ils se trouvaient d\u00e9fi\u00e9s par d&rsquo;autres formes d&rsquo;\u00e9nergie. Les travailleurs devinrent des agents libres sur un march\u00e9 domin\u00e9 par des l\u00e9viathans industriels qui avaient accru l&rsquo;acc\u00e8s au charbon, au gaz et au p\u00e9trole.\u00a0\u00bb La seconde partie du livre, \u00ab\u00a0Concentration\u00a0\u00bb, porte, assez classiquement,  sur cette r\u00e9volution carbonif\u00e8re et ses effets. La victoire du charbon et de la vapeur sur l&rsquo;eau comme sources d&rsquo;\u00e9nergie est principalement envisag\u00e9e sous l&rsquo;angle de la flexibilit\u00e9 que les premiers offraient, notamment pour la localisation des structures de production et le recrutement de la main d&rsquo;oeuvre, comme le r\u00e9sume bien une comparaison entre les deux \u00e9nergies parue en 1849 dans la revue <em>Scientific American <\/em>( cit\u00e9 par Nye p. 72) : \u00a0\u00bb Un moulin \u00e0 eau est n\u00e9cessairement localis\u00e9 dans la campagne loin des villes, des march\u00e9s et des r\u00e9serves de travail, dont il d\u00e9pend&#8230; Un homme peut poser sa machine \u00e0 vapeur o\u00f9 cela lui plait &#8211; c&rsquo;est \u00e0 dire, l\u00e0 o\u00f9 c&rsquo;est son int\u00e9r\u00eat bien compris de l&rsquo;implanter, au beau milieu des autres industries et du march\u00e9, \u00e0 la fois pour fournir et se fournir aupr\u00e8s de la grande ville. L\u00e0 o\u00f9 il est s\u00fbr de trouver des travailleurs sans avoir perdre du temps \u00e0 les chercher, o\u00f9 il peut acheter ses mati\u00e8res premi\u00e8res et vendre ses produits, sans se rajouter les co\u00fbts d&rsquo;un double transport.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>Les deux infrastructures embl\u00e9matiques de ce nouveau r\u00e9gime \u00e9nerg\u00e9tique ce sont le chemin de fer et le t\u00e9l\u00e9graphe. Le premier, particuli\u00e8rement et pr\u00e9cocement d\u00e9velopp\u00e9 aux \u00c9tats-unis ( pour partie un legs de la guerre civile d&rsquo;ailleurs), harmonise le pays en termes de r\u00e9gulation, de rythme, d&rsquo;organisation du travail et de mode de vie et permet, en acheminant le charbon, le d\u00e9veloppement de r\u00e9gions jusqu&rsquo;alors d\u00e9savantag\u00e9es du fait de leurs ressources hydriques ainsi que le boom des grandes concentrations urbaines. Le t\u00e9l\u00e9graphe remplit en acc\u00e9l\u00e9rant les flux d&rsquo;informations la m\u00eame mission : \u00a0\u00bb Plus le r\u00e9seau t\u00e9l\u00e9graphique s&rsquo;\u00e9tendait, plus il unifiait des \u00e9conomies autrefois isol\u00e9es. Il en r\u00e9sulta une nouvelle \u00e9conomie de march\u00e9 qui avait moins \u00e0 faire avec le climat et le sol d&rsquo;une localit\u00e9 donn\u00e9e qu&rsquo;avec les prix et les flux d&rsquo;informations de l&rsquo;\u00e9conomie dans son ensemble.\u00a0\u00bb Autre innovation moins centrale, quoique ( et objet de bien des vitup\u00e9rations radicales semble-t-il), les bo\u00eetes de conserve : \u00ab\u00a0L&rsquo;usage intensif d&rsquo;\u00e9nergie pour conserver et exp\u00e9dier la nourriture stimula le d\u00e9veloppement agricole, r\u00e9duisit le d\u00e9chets et diversifia le r\u00e9gime alimentaire national, qui n&rsquo;\u00e9tait plus d\u00e9pendant du rythme des saisons et des moissons. Non seulement plus de personnes pouvaient vivre loin de la terre mais elles pouvaient \u00eatre assur\u00e9es d&rsquo;un r\u00e9gime alimentaire vari\u00e9 et r\u00e9gulier. Dans le m\u00eame temps, la vie dans des immeubles chauff\u00e9s r\u00e9duisait le montant d&rsquo;apport calorifique n\u00e9cessaire pour garder le corps \u00e0 la bonne temp\u00e9rature et la moindre importance du travail physique r\u00e9duisait \u00e9galement la taille des portions. Apr\u00e8s 1900, il y eut un passage rapide vers un le r\u00e9gime plus l\u00e9ger de fruits et de l\u00e9gumes que la mise en bo\u00eete de conserve avait permis.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Tous ces \u00ab\u00a0bonds de g\u00e9ants\u00a0\u00bb supposaient \u00e9videmment la naissance de mastodontes industriels qui \u00e9taient ins\u00e9parables de l&rsquo;intensification \u00e9nerg\u00e9tique dans bien des secteurs et qui b\u00e9n\u00e9fici\u00e8rent des nouvelles lois dite d&rsquo;incorporation ( c&rsquo;est \u00e0 dire de constitution en une soci\u00e9t\u00e9 unique) vot\u00e9es \u00e0 l&rsquo;occasion de la guerre civile. Ces nouvelles corporations b\u00e9n\u00e9fici\u00e8rent comme le rappelle Nye de l&rsquo;\u00e9clatement du mouvement ouvrier sur des lignes ethniques, religieuses et bien s\u00fbr raciales, que la cr\u00e9ation de l&rsquo;American Federation of Labor ne compensa que tr\u00e8s relativement, apr\u00e8s la disparition des Knights of Labor, puisqu&rsquo;elle n&rsquo;organisait que les fractions les plus qualifi\u00e9es de la classe ouvri\u00e8re. Autre \u00e9volution effectivement culturelle cette fois : le d\u00e9veloppement, en \u00e9change du spectre \u00e9largie de consommation que permettent les nouvelles \u00e9nergies,  d&rsquo;un assentiment g\u00e9n\u00e9ral dans la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 bien des effets en retour de cette nouvelle \u00e8re : accidents spectaculaires et meurtriers, pollution, etc que Nye compare \u00e0 l&rsquo;acceptation du tout automobile une ou deux g\u00e9n\u00e9rations ensuite. Acceptation qui se refl\u00e9tait dans les discours dominants :\u00a0\u00bb Alors que la machine \u00e0 vapeur \u00e9tait incorpor\u00e9e dans la soci\u00e9t\u00e9, elle entra aussi dans le langage de tous les jours. L&rsquo;\u00e9nergie n&rsquo;avait pas toujours \u00e9t\u00e9 une cat\u00e9gorie centrale dans la conceptualisation de la soci\u00e9t\u00e9, de la personnalit\u00e9 individuelle ou du travail. \u00a0\u00bb Elle en vint bient\u00f4t pourtant \u00e0 d\u00e9loger ( en partie) la \u00ab\u00a0force\u00a0\u00bb, ses connotations imm\u00e9diates et animales, de son pi\u00e9destal s\u00e9culaire comme id\u00e9al, concept g\u00e9n\u00e9ral et source in\u00e9puisable de m\u00e9taphores pour la soci\u00e9t\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Une autre \u00e9volution \u00ab\u00a0culturelle\u00a0\u00bbpermet \u00e0 Nye d&rsquo;effectuer la transition vers son analyse de l&rsquo;essor du taylorisme et du fordisme : \u00a0\u00bb Vers 1900, les am\u00e9ricains en \u00e9taient venus \u00e0 penser les machines en termes de syst\u00e8me. Comme il se doit, l&rsquo;id\u00e9e de syst\u00e8me semble avoir \u00e9t\u00e9 introduite par les compagnies de chemin de fer, qui promouvaient non des machines individuelles ou des composants mais le syst\u00e8me ferroviaire dans son ensemble. L&rsquo;id\u00e9e s&rsquo;\u00e9tendit ensuite \u00e0 de nombreux entreprises des service et d&rsquo;infrastructures publiques, de fa\u00e7on la plus \u00e9vidente pour le syst\u00e8me t\u00e9l\u00e9phonique et celui d&rsquo;\u00e9clairage public mais aussi le syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9vacuation des eaux, les tramways, les trains Pullman, etc. L&rsquo;adoption massive de la m\u00e9taphore exprime non seulement une nouvelle interd\u00e9pendance mais aussi une fiert\u00e9 dans l&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 et l&rsquo;efficacit\u00e9 de ces ensembles technologiques. Le plus haut point de l&rsquo;ach\u00e8vement personnel ce n&rsquo;\u00e9tait plus d&rsquo;inventer un outil utile mais de cr\u00e9er un syst\u00e8me efficace dont les b\u00e9n\u00e9fices pourraient se r\u00e9pandre dans toute la soci\u00e9t\u00e9. De ces syst\u00e8mes aucun n&rsquo;\u00e9taient plus connus et mal compris que l&rsquo;organisation scientifique du travail de Taylor et la cha\u00eene de production de Ford.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>Ces deux \u00ab\u00a0syst\u00e8mes\u00a0\u00bb ne sortaient en tout cas pas que de la t\u00eate de leurs inventeurs, puisque :  \u00ab\u00a0entre 1880 et 1920, alors que la population am\u00e9ricaine doublait, sa consommation d&rsquo;\u00e9nergie quadrupla. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas simplement un accroissement quantitatif; l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 devint disponible commercialement pour la premi\u00e8re fois dans les ann\u00e9es 1880, et dans les d\u00e9cennies qui suivirent les entreprises trouv\u00e8rent des modes d&rsquo;utilisation de cette \u00e9nergie qui permirent d&rsquo;accomplir de remarquables gains de productivit\u00e9, particuli\u00e8rement apr\u00e8s 1910. De nouvelles formations \u00e0 la fois de capital et de travail particip\u00e8rent de cette nouvelle concentration intensive d&rsquo;\u00e9nergie. L\u00e0 o\u00f9 le travail avait \u00e9t\u00e9 une activit\u00e9 physique contr\u00f4l\u00e9e par le travailleur, la substitution \u00e0 l&rsquo;\u00e9nergie musculaire de l&rsquo;\u00e9nergie m\u00e9canique en multipliant l&rsquo;\u00e9nergie, rendit possible de la monopolisation de son contr\u00f4le. Les travailleurs \u00e9taient de plus en plus s\u00e9par\u00e9s des moyens de production.\u00a0\u00bb Malgr\u00e9 ce constat, l&rsquo;objet principal du cinqui\u00e8me chapitre du livre, \u00ab\u00a0Industrial Systems\u00a0\u00bb, est de dissiper les \u00ab\u00a0mythes\u00a0\u00bb concernant le triomphe, ou du moins l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie, de l&rsquo;OST taylorienne et du \u00ab\u00a0fordisme\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0Le mod\u00e8le de d\u00e9veloppement historique propos\u00e9 par les n\u00e9o-marxistes est pris pour argent comptant dans la plupart de la litt\u00e9rature sur le sujet. Mais quoiqu&rsquo;ils aient \u00e9t\u00e9 importants, il n&rsquo;est pas souhaitable d&rsquo;utiliser les noms de Taylor et de Ford pour d\u00e9signer des \u00e9tapes de d\u00e9veloppement historique. Gramsci qui inaugura cette pratique, n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 aux \u00c9tats-Unis. Contrairement \u00e0 ce qu&rsquo;il avan\u00e7ait, l&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;avait pas, et ne d\u00e9veloppait pas, un syst\u00e8me industriel monolithique qui fonctionnerait selon un ensemble unique de principes. Il y avait au contraire un spectre consid\u00e9rable de pratiques de management et de production que ni Taylor ni Ford ne repr\u00e9sentaient. La plupart des entreprises n&rsquo;adopt\u00e8rent jamais l&rsquo;OST, de nombreuses consid\u00e9r\u00e8rent que la ligne d&rsquo;assemblage ne correspondait pas \u00e0 leurs besoins et choisirent d&rsquo;autres syst\u00e8mes de production. (..) L&rsquo;industrie am\u00e9ricaine n&rsquo;\u00e9tait pas monolithique ni en termes de mode d&rsquo;organisation capitalistique ni en termes d&rsquo;organisation du travail, et elle n&rsquo;est pas pass\u00e9e collectivement par une \u00e9tape appel\u00e9e fordisme.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>Nye a probablement trop le nez dans le guidon des sp\u00e9cificit\u00e9s des modes d&rsquo;organisation de l&rsquo;exploitation pour admettre l&rsquo;utilit\u00e9 de la notion de fordisme ( certes \u00e0 relativiser apr\u00e8s certains \u00ab\u00a0exc\u00e8s\u00a0\u00bb r\u00e9gulationistes ou marxistes) . Il n&rsquo;en rappelle pas n\u00e9anmoins quelques v\u00e9rit\u00e9s importantes. Il cite ainsi l&rsquo;\u00e9tude de<a href=\"https:\/\/press.princeton.edu\/books\/hardcover\/9780691639345\/scientific-management-in-action\"> Hugh Aitken<\/a> sur les travailleurs de l&rsquo;arsenal de Watertown qui d\u00e9montrait que l&rsquo;introduction de l&rsquo;OST avait \u00e9chou\u00e9 devant la r\u00e9sistance, l&rsquo;habilet\u00e9 tactique des travailleurs, et le simple constat de son inefficience dans un cadre donn\u00e9. De m\u00eame, il mentionne l&rsquo;interdiction, suite \u00e0 une commission d&rsquo;enqu\u00eate d\u00e9p\u00each\u00e9e pour r\u00e9pondre aux nombreux conflits ouvriers contre l&rsquo;introduction de la m\u00e9thode Taylor, pendant trente ans de la m\u00eame OST dans toutes les entreprises sous contr\u00f4le de l&rsquo;\u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral. Plus g\u00e9n\u00e9ralement \u00ab\u00a0Au niveau de l&rsquo;atelier, le taylorisme s&rsquo;av\u00e9ra souvent moins important que la myriade de changements amen\u00e9s par l&rsquo;\u00e9lectrification qui aid\u00e8rent les entreprises am\u00e9ricaines \u00e0 doubler leur productivit\u00e9 entre 1900 et 1930.\u00a0\u00bb Or justement \u00a0\u00bb Taylor travaillait essentiellement dans le cadre conceptuel de l&rsquo;\u00e2ge de la vapeur et consid\u00e9rait les  machines comme des extensions du pouvoir musculaire humain. Ford au contraire \u00e9tait un homme de cette \u00e8re \u00e9lectrique o\u00f9 \u00ab\u00a0les machines commenc\u00e8rent \u00e0 r\u00e9aliser ce qu&rsquo;aucuns hommes quel que soit leur nombre ne pouvaient r\u00e9aliser, devenant non seulement des extensions  des muscles les plus fins, mais de l&rsquo;oeil, de l&rsquo;oreille et m\u00eame du cerveau lui-m\u00eame\u00a0\u00bb (Wyn Wachhorst). Mais l\u00e0 encore \u00a0\u00bb la ligne d&rsquo;assemblage n&rsquo;\u00e9tait pas le seul syst\u00e8me de production moderne, elle n&rsquo;\u00e9tait pas n\u00e9cessairement la m\u00e9thode la plus efficiente pour chaque usine, ni ne repr\u00e9sentait toujours le syst\u00e8me le plus profitable et elle n&rsquo;a m\u00eame pas \u00e9radiqu\u00e9 le \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.lesechos.fr\/2004\/06\/le-putting-out-system-ancetre-des-delocalisations-1062120\">putting-out system<\/a>\u00ab\u00a0. Les entreprises d\u00e9tenues \u00ab\u00a0\u00e0 titre personnel\u00a0\u00bb comme celle de Henry Ford n&rsquo;\u00e9tait pas in\u00e9luctables pas plus que ne l&rsquo;\u00e9taient les m\u00e9thodes de production de Ford. De fait la compagnie Ford est pass\u00e9e par deux p\u00e9riodes bien distinctes : une phase \u00ab\u00a0welfare\u00a0\u00bb qui dura moins d&rsquo;une d\u00e9cennie et une p\u00e9riode d&rsquo;intimidation et de confrontation.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>A d\u00e9faut donc d&rsquo;\u00eatre h\u00e9g\u00e9monique dans l&rsquo;industrie, le taylorisme n&rsquo;en fut pas moins sollicit\u00e9 dans de nombreux domaines de la vie sociale. Nye rappelle en effet que les premi\u00e8res th\u00e9oriciennes  et th\u00e9oriciens de \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e9conomie domestique\u00a0\u00bb voulaient appliquer, en les couplant \u00e0 l&rsquo;\u00e9lectrification de tout, ces m\u00e9thodes \u00e0 la gestion du foyer, notamment en r\u00e9organisant les cuisines selon les principes des \u00e9tudes d&rsquo;optimisation des temps et mouvements. Mais cette restructuration et la vaste gamme de nouveaux \u00e9quipements ne tinrent pas leurs promesses puisque toutes les \u00e9tudes men\u00e9es dans les ann\u00e9es 50 d\u00e9montraient que le temps de travail domestique n&rsquo;avait pas diminu\u00e9, au contraire : \u00a0\u00bb Quoique la rh\u00e9torique provenait de Taylor, sa r\u00e9alit\u00e9 ce n&rsquo;\u00e9tait pas l&rsquo;efficience industrielle mais un travail plus intensif. La cuisine \u00e9mergea comme l&rsquo;homologue domestique d&rsquo;un atelier d&rsquo;usinage anim\u00e9 par un travailleur unique. La nouvelle domesticit\u00e9 accordait une grande valeur \u00e0 la production de mets luxueux  et \u00e0 la propret\u00e9 immacul\u00e9e des sols. Elle transformait le travail non-pay\u00e9 des femmes en une sorte de performance publicitaire.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>La troisi\u00e8me et derni\u00e8re partie du livre, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Dispersion\u00a0\u00bb, se penche tout d&rsquo;abord sur les effets de l&rsquo;essor de la consommation de masse et plus particuli\u00e8rement  l&rsquo;automobile et ses cons\u00e9quences, notamment le d\u00e9veloppement de la \u00ab\u00a0suburbia\u00a0\u00bb. Nye refuse toutefois d&rsquo;\u00e9tablir un simple rapport de cause \u00e0 effet : \u00a0\u00bb Il ne faut pas confondre dynamisme technologique et d\u00e9terminisme. Les automobiles ne sont pas des objets isol\u00e9s; elles ne constituent que la partie la plus saillante d&rsquo;un syst\u00e8me complexe de consommation d&rsquo;\u00e9nergie qui inclut des lignes de production, des routes, des parkings, des puits de p\u00e9trole, des pipelines, des stations services et la restructuration des espaces urbains pour s&rsquo;adapter aux besoins des conducteurs. Entre 1910 et 1930, des syst\u00e8mes alternatifs \u00e0 l&rsquo;habitat suburbain existaient et dans la plus grande partie de l&rsquo;Europe des villes bien plus dens\u00e9ment peupl\u00e9es que les villes am\u00e9ricaines b\u00e9n\u00e9ficiaient d&rsquo;un syst\u00e8me de transport public. Les voitures n&rsquo;\u00e9taient pas en soi un facteur de transformation, elles donn\u00e8rent simplement aux am\u00e9ricains un nouveau m\u00e9dium puissant pour exprimer des pr\u00e9f\u00e9rences culturelles pr\u00e9-existantes.\u00a0\u00bb Les effets en retour \u00e9taient pourtant ais\u00e9ment discernables : \u00a0\u00bb Ces nouvelles possessions \u00e0 la fois incarnaient et utilisaient l&rsquo;\u00e9nergie. L&rsquo;id\u00e9al de l'\u00a0\u00bbAmerican way of life\u00a0\u00bb en 1925 incluait une voiture familiale, une maison dans les \u00ab\u00a0suburbs\u00a0\u00bb avec une large spectre d&rsquo;appareils, un t\u00e9l\u00e9phone, un phonographe, une radio et du temps libre pour s&rsquo;adonner \u00e0 des loisirs \u00e0 haute teneur \u00e9nerg\u00e9tique \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur de la maison. Le succ\u00e8s et le bonheur supposaient implicitement le contr\u00f4le de tr\u00e8s grandes quantit\u00e9s d&rsquo;\u00e9nergie, et les quantit\u00e9s demand\u00e9es augmentaient chaque ann\u00e9e. La lumi\u00e8re \u00e9lectrique, le t\u00e9l\u00e9phone et l&rsquo;automobile- des articles de luxe r\u00e9serv\u00e9s aux riches en 1890- \u00e9taient devenus indispensables \u00e0 tous en 1930.\u00a0\u00bb Nye d\u00e9crit longuement les diff\u00e9rentes facette de cette soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 tr\u00e8s haute intensit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique et ses utopies :\u00a0\u00bb Le r\u00e9gime \u00e0 haute intensit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique concernait tous les aspects de la vie. Il promettait un future fait de textiles miracles, de nourriture peu on\u00e9reuse, de plus grandes maisons suburbaines, de voyages plus rapides, d&rsquo;essence moins ch\u00e8re, de contr\u00f4le du climat et de croissance sans limites. \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;arriv\u00e9e de la crise \u00e9nerg\u00e9tique dans les ann\u00e9es 70 n&rsquo;en fut que plus \u00ab\u00a0brutale\u00a0\u00bb et l&rsquo;affolement comme le d\u00e9ni, encore plus important. La description que donne Nye n&rsquo;est pas sans rappeler la situation actuelle: \u00ab\u00a0Le discours politique am\u00e9ricain affichait un style parano\u00efaque qui rappelait les sermons du XVIIe si\u00e8cle. On trouvait autant des avertissements apocalyptiques sur la fin du monde une fois que les ressources \u00e9nerg\u00e9tiques seraient \u00e9puis\u00e9es, des j\u00e9r\u00e9miades sur le viol des ressources et la consommation excessive, des d\u00e9nonciations de complot internationaux dirig\u00e9s contre les USA et des refus d&rsquo;admettre la r\u00e9alit\u00e9 de la crise.\u00a0\u00bb C&rsquo;est ce dernier point de vue incarn\u00e9 par Reagan, dont la \u00ab\u00a0contre-r\u00e9volution\u00a0\u00bb dans ce domaine, tant les propos que les actes,  a connu une r\u00e9plique avec Trump, qui prit finalement le dessus :\u00a0\u00bb L&rsquo;\u00e9lection de Reagan \u00e9tait en partie une d\u00e9claration publique de foi dans l&rsquo;ordre ancien, dans lequel la forte consommation d&rsquo;\u00e9nergie allait de pair avec les r\u00eaves de r\u00e9ussite personnelle, et le progr\u00e8s se mesurait \u00e0 des centres commerciaux toujours plus gigantesques, des maisons toujours plus chers et \u00e9quip\u00e9es, des grandes voitures, etc. Et donc dans les ann\u00e9es 80, la plupart des am\u00e9ricains continu\u00e8rent \u00e0 consommer comme si la crise n&rsquo;avait jamais eu lieue. Les fours \u00e0 micro-ondes et l&rsquo;air conditionn\u00e9 devinrent la norme.\u00a0\u00bb Et pourtant, le nouveau r\u00e9gime \u00e9nerg\u00e9tique et productif qui \u00e9mergeait dans cette derni\u00e8re partie du XXe si\u00e8cle, \u00ab\u00a0le r\u00e9gime \u00e9nerg\u00e9tique \u00e9lectronique\u00a0\u00bb \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 en train de miner \u00ab\u00a0la structure de classe\u00a0\u00bb et les rapports de production et distribution de la phase pr\u00e9c\u00e9dente, ouvrant la voie \u00e0 la pr\u00e9carisation \u00e0 outrance et le maintien de la consommation par l&rsquo;endettement. <\/p>\n\n\n\n<p>Nye revient enfin dans sa conclusion sur cette d\u00e9pendance, d\u00e9sormais inscrite dans l&rsquo;espace, \u00a0\u00bb les am\u00e9ricains ont construit leur d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;\u00e9nergie via leur zonage et leur architecture.\u00a0\u00bb, et qui semble si profond\u00e9ment int\u00e9gr\u00e9e qu&rsquo;on ne voit pas tr\u00e8s bien comment pourra s&rsquo;imposer un changement de cap :\u00a0\u00bb A la fin du XXe si\u00e8cle, la consommation d&rsquo;\u00e9nergie est devenue \u00e0 la fois une question technique, un dilemme \u00e9cologique, une enjeu politique et un probl\u00e8me personnel de la plus haute importance.\u00a0\u00bb Si <em>Consuming Power<\/em> offre donc un utile panorama historique et m\u00eame si on est pas oblig\u00e9 d&rsquo;\u00eatre convaincu par son torticolis \u00ab\u00a0culturel\u00a0\u00bb celui-ci a toutefois le m\u00e9rite de souligner les profonds ressorts de la question dans la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine. Et l&rsquo;\u00e9nergie, qu&rsquo;il associe principalement au culte, pour lui tr\u00e8s am\u00e9ricain, de l&rsquo;autonomie individuelle ( mais qu&rsquo;en \u00e9tait-il effectivement hier et d&rsquo;autant plus aujourd&rsquo;hui ?), pourrait ainsi permettre de mieux analyser symboliquement certes mais concr\u00e8tement aussi, certaines recompositions sociales et politiques \u00ab\u00a0transitoires\u00a0\u00bb tel ce plouto-populisme dop\u00e9 au backlash patriarcal et racial qu&rsquo;a r\u00e9ussi \u00e0 incarner Trump. Comme cela a \u00e9t\u00e9 not\u00e9 lors de son \u00e9lection, aux \u00c9tats-Unis la pollution au carbone suit des <a href=\"https:\/\/blogs.lse.ac.uk\/usappblog\/2020\/08\/27\/there-is-more-pollution-when-congress-and-state-governorships-are-under-republican-control\/\">lignes partisanes<\/a> (et inversement) puisque les \u00c9tats r\u00e9publicains <a href=\"https:\/\/www.pnas.org\/content\/117\/32\/19122\">produisent plus<\/a> de carbone et leur habitants consomment plus d&rsquo;\u00e9nergie. De l\u00e0, on peut bien \u00e9videmment crier au <a href=\"https:\/\/www.liberation.fr\/planete\/2018\/10\/10\/bolsonaro-trump-duterte-la-montee-d-un-carbo-fascisme_1684428\">carbo-fascisme<\/a>, ou appeler \u00e0 l&rsquo;union sacr\u00e9e entre anti-fascistes et \u00e9cologistes ( comme le promeut l&rsquo;in\u00e9puisable Malm !) qu&rsquo;on ignorait f\u00e2ch\u00e9s ( un conflit de livr\u00e9e ou de bonnes intentions ? ) mais il semblerait que l&rsquo;\u00e9nergie comme rapport social appelle une critique certes plus subtile et certainement plus radicale. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>David E. Nye, Consuming Power. A Social History of American Energies, Cambridge (Massachusetts)\/ Londres, The MIT Press, 1998. Voil\u00e0 un livre d\u00e9j\u00e0 ancien, mais dont la tr\u00e8s relative anciennet\u00e9 ne nuit finalement pas. C&rsquo;est notamment que l&rsquo;approche de Nye n&rsquo;est pas sans rappeler celle de Lewis Mumford, ses qualit\u00e9s et d\u00e9fauts et ind\u00e9niablement son gout&#8230; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/2020\/12\/21\/david-e-nye-consuming-power-a-social-history-of-american-energies\/#more-213\">Lire la suite &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":232,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[19],"tags":[],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/213"}],"collection":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=213"}],"version-history":[{"count":18,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/213\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":306,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/213\/revisions\/306"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/media\/232"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=213"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=213"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/toiledelavie\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=213"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}