{"id":273,"date":"2018-07-25T19:03:23","date_gmt":"2018-07-25T17:03:23","guid":{"rendered":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/nannu\/?p=273"},"modified":"2018-07-25T19:03:23","modified_gmt":"2018-07-25T17:03:23","slug":"femmes-et-feminisme-avant-et-pendant-la-revolution-de-1911-la-presse-feminine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/nannu\/femmes-et-feminisme-avant-et-pendant-la-revolution-de-1911-la-presse-feminine\/","title":{"rendered":"Femmes et f\u00e9minisme avant et pendant la r\u00e9volution de 1911\u00a0 : la presse f\u00e9minine"},"content":{"rendered":"<p>La couverture qui illustre ce texte est celle du premier num\u00e9ro du journal <em>N\u00fczo Shijie (Le Monde des Femmes)<\/em> paru en janvier 1904 \u00e0 Shanghai. Les chercheurs de l&rsquo;universit\u00e9 de Heidelberg qui ont entam\u00e9 un travail de <a href=\"https:\/\/kjc-sv034.kjc.uni-heidelberg.de\/frauenzeitschriften\/index.php\">scan\u00e9risation<\/a> des journaux f\u00e9minins chinois du d\u00e9but du XX \u00e8me si\u00e8cle donne cette description de la trajectoire significative de la revue \u00a0 : \u00ab\u00a0 Avec un total de 18 num\u00e9ros publi\u00e9s de 1904 \u00e0 1907, N\u00fczo Shijie a l&rsquo;honneur d&rsquo;\u00eatre de loin celui qui a connu la plus grande long\u00e9vit\u00e9 parmi la vingtaine de journaux f\u00e9minins qui apparurent dans la derni\u00e8re d\u00e9cennie de l&rsquo;\u00e8re Qing. Plusieurs de ses contributeurs r\u00e9guliers devinrent des figures importantes du monde culturel apr\u00e8s la chute de la dynastie. On y comptait notamment les po\u00e8tes Gao Xie ( 1879-1958), Gao Xu ( 1877-1925) et Liu Yazi ( 1887-1958), les deux derniers \u00e9tant les co-fondateurs de Nanshe, la soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9publicaine de po\u00e9sie (1909-1923). Bien que le comit\u00e9 de r\u00e9daction ait \u00e9t\u00e9 contr\u00f4l\u00e9 par des hommes, comme la plupart des journaux de la fin des Qing et des d\u00e9buts de la p\u00e9riode r\u00e9publicaine, N\u00fczo Shijie fut le troisi\u00e8me journal \u00e0 \u00e9merger au tournant du si\u00e8cle qui visait sp\u00e9cifiquement les femmes comme lectorat, suivant en cela les traces de deux journaux \u00e9dit\u00e9s par des femmes N\u00fcxuebao \u5973\u5b78\u5831 and \u5973\u5831 . N\u00fczo Shijie publiait r\u00e9guli\u00e8rement des appels \u00e0 contribution dans tous les styles \u2013 essais, po\u00e8mes, chansons, programmes scolaires de m\u00eame que d&rsquo;autres documents concernant l&rsquo;\u00e9ducation des femmes et des photos de classe. Les \u00e9tudiantes et les professeurs des nouvelles \u00e9coles d&rsquo;un peu partout en Chine r\u00e9pondirent r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 ces appels \u00e0 contribution.\u00a0 \u00bb<br \/>\nM\u00eame lorsqu&rsquo;ils \u00e9taient dirig\u00e9s par des hommes, ces journaux contribu\u00e8rent effectivement au \u00ab\u00a0 d\u00e9senclavement\u00a0 \u00bb social et psychologique des femmes chinoises, comme le souligne Charlotte E. Beahan\u00a0 :\u00a0 \u00ab\u00a0 Les nouveaux journaux pour les femmes s&rsquo;adressaient \u00e0 celles-ci comme \u00e9tant partie int\u00e9grante de la soci\u00e9t\u00e9, leur donnant des informations sur le monde par del\u00e0 les barri\u00e8res des quartiers des femmes, favorisant un sentiment d&rsquo;identification collective et fournissant de nouvelles alternatives \u00e0 la vie de confinement physique et intellectuel dict\u00e9e par la tradition.\u00a0 \u00bb<br \/>\nD&rsquo;ailleurs leurs promoteurs ne manquaient pas d&rsquo;ambitions, ainsi Chen Xie-fen, la premi\u00e8re femme \u00e0 fonder et en partie r\u00e9diger elle m\u00eame une revue, N\u00fcxue bao ( Journal des \u00e9tudes f\u00e9minines) \u2013 et qui fut par ailleurs une des administratrices de l&rsquo;\u00e9cole patriotique pour filles de Shanghai- indiquait en avril 1903\u00a0 : \u00ab\u00a0 J&rsquo;\u00e9cris pour exhorter mes 200 millions de s\u0153urs&#8230; J&rsquo;esp\u00e8re sinc\u00e8rement que vous pourrez toutes me lire et agir en cons\u00e9quence.\u00a0 \u00bb Bien entendu l&rsquo;analphab\u00e9tisme dominant dans la majeure du pays et la diffusion tr\u00e8s restreinte ( quelques milliers d&rsquo;exemplaires au mieux) r\u00e9duisaient l&rsquo;audience de cette presse au monde urbain et ais\u00e9. N\u00e9anmoins, coupl\u00e9 au d\u00e9veloppement de l&rsquo;\u00e9ducation et plus ouvertes que leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs, exclusivement contr\u00f4l\u00e9s et r\u00e9dig\u00e9s par des hommes, \u00e0 l&rsquo;expression directe des femmes, ces revues de la premi\u00e8re d\u00e9cennie du vingti\u00e8me si\u00e8cle jou\u00e8rent un r\u00f4le non n\u00e9gligeable dans l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une conscience f\u00e9ministe autonome.<br \/>\nEt, si \u00e0 ses d\u00e9buts, cette presse relaie encore principalement le discours nationaliste m\u00e2tin\u00e9 de pr\u00e9occupations pour les droits des femmes qui dominait \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, elle va progressivement se radicaliser. Ainsi Chen Xie-fen, tr\u00e8s influenc\u00e9e au d\u00e9part par les th\u00e8ses de Liang Qichao ( voir post \u00e0 ce sujet sur ce blog), change de ton une fois qu&rsquo;elle est oblig\u00e9e de s&rsquo;exiler au Japon et qu&rsquo;elle pr\u00f4ne d\u00e9sormais, avec des accents parfois clairement x\u00e9nophobes, le renversement de la \u00ab\u00a0 dynastie Mandchoue\u00a0 \u00bb, \u00a0 : \u00ab\u00a0 Les femmes chinoises vivent \u00e0 dans une \u00e9poque de r\u00e9volution, si elles unissent leurs esprits et saisissent l&rsquo;opportunit\u00e9, d\u00e9veloppent leur force et remplissent leur c\u0153ur de haine venimeuse, d\u00e9truisant et organisant, alors celles qui ont fait verser le sang, qui ont accomplies leur mission, doivent devenir les \u00e9gales des hommes. Si dans une p\u00e9riode de changement, elles assument leurs responsabilit\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9gale des hommes, alors leurs droits devront \u00eatre \u00e9gaux aussi.\u00a0 \u00bb<br \/>\nDe m\u00eame, on trouve dans une autre revue fameuse de l&rsquo;\u00e9poque, Le monde des femmes fond\u00e9e par Ding Chu-o, un appel original \u00e0 la \u00ab\u00a0 r\u00e9volution familiale\u00a0 \u00bb, que r\u00e9sume Charlotte E. Beahan\u00a0 :<br \/>\n\u00ab\u00a0 Le monde des femmes appelait \u00e0 une r\u00e9volution familiale contre l&rsquo;autocratie domestique comme n\u00e9cessaire au bien-\u00eatre national, qui d\u00e9pendait lui m\u00eame d&rsquo;une r\u00e9volution contre l&rsquo;autocratie politique\u00a0 :<br \/>\n\u00ab\u00a0 H\u00e9las, qu&rsquo;est ce qu&rsquo;une r\u00e9volution\u00a0 ? C&rsquo;est le prix \u00e0 payer pour avoir des droits, l&rsquo;oppos\u00e9 de l&rsquo;esclavage&#8230; de fait ceux qui ne connaissent pas l&rsquo;oppression de l&rsquo;autocratie n&rsquo;ont pas besoin de croire \u00e0 la r\u00e9volution, ceux qui ne vivent pas sous les nombreuses couches d&rsquo;oppression autocratique n&rsquo;ont pas besoin de croire \u00e0 la r\u00e9volution f\u00e9minine de la famille&#8230; Pour construire un pays, construisez d&rsquo;abord la famille, pour produire des citoyens, produisez d&rsquo;abord des femmes.\u00a0 \u00bb<br \/>\nDing Chu-o \u00e9tait consciente du rapport entre l&rsquo;autocratie politique et celle du pater familias chinois\u00a0 :<br \/>\n\u00ab\u00a0 La r\u00e9volution politique \u00e9merge directement de l&rsquo;oppression des lois monarchiques, tandis que la r\u00e9volution de la famille \u00e9merge indirectement de celles-ci&#8230; car regardez la pr\u00e9tention du chef de famille, il tient indirectement son pouvoir tel un second prince.\u00a0 \u00bb La r\u00e9volution de la famille devait se diriger contre les multiples couches d&rsquo;oppression telles qu&rsquo;exerc\u00e9es par les p\u00e8res, les fr\u00e8res, les beaux-parents et le mari. La premi\u00e8re \u00e9tape serait la libert\u00e9 du mariage, suivie ensuite de l&rsquo;\u00e9ducation, de l&rsquo;activit\u00e9 sociale et \u00e9conomique. Mais il n&rsquo;\u00e9tait pas mentionn\u00e9 comment ces changements devaient \u00eatre initi\u00e9s si ce n&rsquo;est que la r\u00e9volution familiale n&rsquo;aurait pas besoin d&rsquo;\u00eatre violente, contrairement \u00e0 la r\u00e9volution politique qui lui succ\u00e9derait. La famille en tant que telle serait gard\u00e9e, mais reform\u00e9e d&rsquo;une fa\u00e7on qui n&rsquo;\u00e9tait pas pr\u00e9cis\u00e9e. L&rsquo;action individuelle serait la cl\u00e9.<br \/>\n\u00ab\u00a0 Si vous voulez la r\u00e9volution nationale, il faut d&rsquo;abord la r\u00e9volution familiale\u00a0 ; si vous voulez la r\u00e9volution familiale, il faut d&rsquo;abord une r\u00e9volution personnelle.\u00a0 \u00bb (<em>Feminism and Nationalism in the Chinese Women&rsquo;s Press, 1902-1911<\/em> p 19-20 )<br \/>\nOn pourrait enfin citer \u00e9galement <em>Le journal de la femme chinoise<\/em> fond\u00e9 par Qiu Jin ou le quotidien <em>Le journal de la femme de P\u00e9kin<\/em> \u00e0 la direction totalement f\u00e9minine, toutes ces publications partageant sensiblement les m\u00eames th\u00e8mes et inclinaisons ( nationalisme, critique mod\u00e9r\u00e9e du confucianisme mais aussi fascination pour les femmes terroristes de la Russie de l&rsquo;\u00e9poque).<br \/>\nDans ce paysage, c&rsquo;est bien \u00e9videmment<em> Tianyi ( Les Principes Naturels)<\/em> publi\u00e9 \u00e0 partir de 1907 par He-Yin Zhen et ses camarades depuis le Japon, qui para\u00eet et de tr\u00e8s loin, la plus en pointe. He-Yin Zhen refuse de subordonner la lutte des femmes \u00e0 la lutte nationale, de m\u00eame qu&rsquo;elle ne place pas non plus ses espoirs dans l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un capitalisme modernisateur autochtone calqu\u00e9 sur les mod\u00e8les japonais ou occidentaux. Sa critique syst\u00e9matique du syst\u00e8me confuc\u00e9en est une des toutes premi\u00e8res de l&rsquo;histoire chinoise et pr\u00e9figure toutes celles qui \u00e9cloront dans les ann\u00e9es 10 et 20. Et plut\u00f4t que de pr\u00f4ner \u00e9galit\u00e9 des droits ou meilleure int\u00e9gration, c&rsquo;est la destruction de toute forme de domination qu&rsquo;elle d\u00e9fend\u00a0 : \u00ab\u00a0 Selon mon point de vue, l&rsquo;objectif ultime de la lib\u00e9ration des femmes est de lib\u00e9rer le monde de la domination des hommes et des femmes.\u00a0 \u00bb Si sa voix est probablement rest\u00e9 tr\u00e8s marginale \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, les th\u00e8mes qu&rsquo;elle d\u00e9veloppe deviendront par contre dominants dans la presse f\u00e9minine et intellectuelle des d\u00e9cennies suivantes&#8230;<\/p>\n<p>Sources\u00a0 :<\/p>\n<p>Charlotte E. Beahan \u00ab\u00a0 Feminism and Nationalism in the Chinese Women&rsquo;s Press, 1902-1911\u00a0 \u00bb <em>Modern China<\/em> Vol. 1 N\u00b04, 1975<br \/>\nElisabeth Croll <em>Feminism and Socialism in China<\/em>. Schoken Books<br \/>\nCatherine Gipoulon <em>Qiu Jin. Pierres de l&rsquo;oiseau Jingwei. Femme et r\u00e9volutionnaire en Chine au XIXe si\u00e8cle<\/em>, des femmes<br \/>\nHe-Yin Zhen<em> La revanche des femmes<\/em>, \u00c9ditions de l&rsquo;Asym\u00e9trie<br \/>\nOno Kazuko C<em>hinese Women in a Century of Revolution. 1850-1950<\/em>, Stanford University Press<br \/>\nJacqueline Nivard. \u00ab\u00a0 L&rsquo;\u00e9volution de la presse f\u00e9minine chinoise de 1898 a 1949.\u00a0 \u00bb <em>Etudes Chinoises, Association Francaise d&rsquo;\u00e9tudes chinoises<\/em>, 1986, Vol. 5 N\u00b0 1-2<br \/>\nRong Tiesheng \u00ab\u00a0 The Women&rsquo;s Movement In China Before and After The 1911 Revolution\u00a0 \u00bb <em>Chinese Studies in History<\/em> Vol. 16, N\u00b0 3-4, (1983)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La couverture qui illustre ce texte est celle du premier num\u00e9ro du journal N\u00fczo Shijie (Le Monde des Femmes) paru en janvier 1904 \u00e0 Shanghai. 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