{"id":157,"date":"2022-04-08T18:43:38","date_gmt":"2022-04-08T16:43:38","guid":{"rendered":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/?p=157"},"modified":"2022-05-12T09:44:23","modified_gmt":"2022-05-12T07:44:23","slug":"accouchement-difficile-episode-4-linflation-ultime-tentative-de-sauvetage-du-statu-quo","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/accouchement-difficile-episode-4-linflation-ultime-tentative-de-sauvetage-du-statu-quo\/","title":{"rendered":"Accouchement difficile \u2013 \u00c9pisode 4\u00a0: L&rsquo;inflation, ultime tentative de sauvetage du statu quo\u00a0?"},"content":{"rendered":"\n<p>Il y a un an (avril 2021), nous avions conclu le troisi\u00e8me \u00e9pisode de notre feuilleton sur la crise-Covid avec des projections sur les sc\u00e9narios envisageables pour le d\u00e9veloppement ult\u00e9rieur de cette crise. Parmi ces sc\u00e9narios, il y avait celui de \u00ab&nbsp;l&rsquo;inflation qui revient&nbsp;\u00bb. Nous \u00e9crivions&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Si elle [l&rsquo;inflation, ndr] est trop forte, elle remettra en cause les \u00e9quilibres du statu quo et enclenchera une d\u00e9valorisation massive du capital r\u00e9el et fictif.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd&rsquo;hui le retour de l&rsquo;inflation ne fait plus de doute, m\u00eame s&rsquo;il y a d\u00e9bat pour savoir combien de temps cela va durer. Dans cet \u00e9pisode, il s&rsquo;agira non seulement d&rsquo;analyser ses causes profondes, mais \u00e9galement d&rsquo;en saisir les implications, notamment du point de vue de la d\u00e9valorisation massive (et de la crise sociale concomitante) que nous envisagions. L&rsquo;inflation actuelle est-elle susceptible d&rsquo;entra\u00eener une d\u00e9cong\u00e9lation\/aggravation de la crise, contrariant la trajectoire de sortie de la r\u00e9cession&nbsp;? Est-elle porteuse d&rsquo;une reprise d&rsquo;envergure des luttes sur les lieux de travail, seul d\u00e9clencheur possible de la restructuration majeure dont le capital semble avoir tant besoin aujourd&rsquo;hui&nbsp;? Telles sont les questions auxquelles nous tenterons de r\u00e9pondre sur la base des \u00e9l\u00e9ments structurels qui, au-del\u00e0 de ses facteurs les plus imm\u00e9diats et superficiels, provoquent l&rsquo;inflation actuelle&nbsp;: la baisse brutale du taux de profit et la crise de la p\u00e9r\u00e9quation biais\u00e9e du taux de profit.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>1<strong> \u2013 Mise au point des notions<\/strong><br>La premi\u00e8re chose \u00e0 pr\u00e9ciser est que le <em>statu quo<\/em> mentionn\u00e9 dans le titre se r\u00e9f\u00e8re uniquement \u00e0 la formule actuelle de l&rsquo;exploitation du travail, qui repose sur la pr\u00e9dominance de la plus-value absolue. Nous savons bien que, par ailleurs, la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste \u00e9volue en permanence. Mais nous soutenons que, si l&rsquo;accumulation du capital doit retrouver sa vigueur perdue (autour de 2008), une restructuration majeure, commen\u00e7ant par les modalit\u00e9s de l&rsquo;exploitation du travail, est n\u00e9cessaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite, il nous faut d\u00e9finir les variables que nous allons citer et\/ou commenter. Introduisons d&rsquo;abord une distinction entre inflation, hausse des prix \u00e0 la production et hausse des prix en g\u00e9n\u00e9ral. Le terme d&rsquo;inflation devrait exprimer la hausse g\u00e9n\u00e9rale des prix, par opposition \u00e0 la hausse des prix d&rsquo;un secteur ou d&rsquo;un produit, et ce \u00e0 la production comme \u00e0 la consommation. Mais l&rsquo;indicateur associ\u00e9, le taux d&rsquo;inflation, est le plus souvent identifi\u00e9 \u00e0 l&rsquo;indice de variation des prix \u00e0 la consommation. C&rsquo;est un abus de langage tellement r\u00e9pandu qu&rsquo;il est impossible de se s&rsquo;y soustraire. Ainsi, lorsque nous parlons de hausse ou de baisse du taux d&rsquo;inflation, nous employons ce terme dans l&rsquo;acception habituelle, distincte de l&rsquo;indice des prix \u00e0 la production. Mais lorsque nous parlons de hausse ou de baisse des prix (sans autre indication), nous parlons du niveau g\u00e9n\u00e9ral des prix \u00e0 la consommation et \u00e0 la production.<\/p>\n\n\n\n<p>Le taux d&rsquo;inflation peut \u00eatre calcul\u00e9 de diff\u00e9rentes mani\u00e8res&nbsp;: s&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une moyenne pond\u00e9r\u00e9e, le r\u00e9sultat du calcul peut varier en fonction du poids sp\u00e9cifique accord\u00e9 \u00e0 chaque composante du panier des prix (alimentation, \u00e9nergie, logement, etc.). De plus, dans le cas des 27 pays de l&rsquo;UE (plus quelques autres), une harmonisation taux nationaux est op\u00e9r\u00e9e pour rendre comparable l&rsquo;inflation dans les diff\u00e9rents pays de la zone. Les \u00e9conomistes font aussi une distinction entre indice des prix \u00e0 la consommation et <em>inflation sous-jacente<\/em> (c&rsquo;est \u00e0 dire hors \u00e9nergie et alimentation). Les banquiers centraux \u00e9laborent leurs politiques mon\u00e9taires en s&rsquo;arrimant \u00e0 la seconde, sous le pr\u00e9texte que les prix de l&rsquo;\u00e9nergie et de l&rsquo;alimentation sont trop volatiles. \u00c9videmment, aucune de ces m\u00e9thodes de calcul n&rsquo;est innocente. Mais aucun \u00ab&nbsp;bidouillage&nbsp;\u00bb des chiffres ne peut faire dispara\u00eetre une hausse des prix significative et relativement durable. L&rsquo;augmentation des prix \u00e0 la production, si elle n&rsquo;est pas \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, doit bien se r\u00e9percuter dans les prix \u00e0 la consommation \u00e0 un moment donn\u00e9. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs pour cela qu&rsquo;on consid\u00e8re l&rsquo;indice des prix \u00e0 la production comme un indicateur avanc\u00e9 de l&rsquo;inflation. On sait que la hausse du prix de l&rsquo;\u00e9nergie et\/ou des mati\u00e8res premi\u00e8res est souvent \u00e0 l&rsquo;origine d&rsquo;une telle augmentation, car elle a un impact sur toutes les branches de la production, secteur I et II confondus (production de moyens de production\/production de moyens de subsistance). Et au final, quelle que soit la variable ou la m\u00e9thode de calcul retenues, une augmentation g\u00e9n\u00e9rale des prix \u00e9quivaut toujours \u00e0 une d\u00e9pr\u00e9ciation de la monnaie.<\/p>\n\n\n\n<p>2 \u2013<strong> L&rsquo;inflation terrass\u00e9e<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>2.1 \u2013 Rappel historique&nbsp;: la Grande Mod\u00e9ration et sa crise<\/em><br>Au cours des 30 derni\u00e8res ann\u00e9es, et jusqu&rsquo;\u00e0 la crise d\u00e9clench\u00e9e par l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de Covid-19, la tendance pr\u00e9dominante dans les aires centrales de l&rsquo;accumulation a \u00e9t\u00e9 celle d&rsquo;une relative stabilit\u00e9 des prix. La crise du fordisme des ann\u00e9es 1970 s&rsquo;\u00e9tait manifest\u00e9e sous une forme inflationniste, avec des pics atteignant 15 % aux \u00c9tats-Unis et 25 % en Grande-Bretagne ainsi qu&rsquo;en Italie entre 1974 et 1976. La cause \u00e9tait au moins double. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, le secteur du p\u00e9trole r\u00e9clamait une part plus important de la plus-value mondiale <strong>(1)<\/strong>. D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, les monopoles ou oligopoles nationaux de l&rsquo;\u00e9poque r\u00e9percutaient les hausses salariales dans les prix finaux. La soi-disant \u00ab&nbsp;spirale prix-salaire&nbsp;\u00bb, cependant, n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e0 l&rsquo;origine de l&rsquo;inflation, mais plut\u00f4t cause de son entretien. En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, les hausses de salaires interviennent apr\u00e8s la hausse de prix des marchandises, et ne la suivent pas \u00e0 100 %.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour sortir de cette crise, les d\u00e9cideurs \u00e9conomiques et politiques durent appliquer des politiques anti-inflationnistes, qui \u00e9taient une forme concr\u00e8te de l&rsquo;offensive patronale dans la plupart des pays avanc\u00e9s. Ces politiques se d\u00e9ploy\u00e8rent \u00e0 diff\u00e9rents niveaux&nbsp;:<br>                      <strong>  . <\/strong>premi\u00e8rement, des politiques restrictives de cr\u00e9ation mon\u00e9taire. Aux \u00c9tats-Unis, le <em>Volcker Shock<\/em> (1980) fit monter les taux d&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00e0 un niveau tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9 (jusqu&rsquo;\u00e0 20 %), provoquant r\u00e9cession, ch\u00f4mage et restructurations de bo\u00eetes, ainsi que l&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 budg\u00e9taire <strong>(2) <\/strong>. L&rsquo;exigence d&rsquo;\u00ab&nbsp;ind\u00e9pendance&nbsp;\u00bb des Banques centrales et l&rsquo;interdiction qui leur a \u00e9t\u00e9 faite par la suite (1988 pour la Fed) de financer l&rsquo;endettement public en achetant les obligations d&rsquo;\u00c9tat sur le march\u00e9 primaire s&rsquo;inscrit \u00e9galement dans ce cadre.<br>                       <strong> .<\/strong> deuxi\u00e8mement, la mod\u00e9ration salariale, notamment par l&rsquo;installation d&rsquo;un ch\u00f4mage structurel, la promotion de la pr\u00e9carit\u00e9 et la suppression de tous les m\u00e9canismes d&rsquo;indexation des salaires \u00e0 l&rsquo;inflation l\u00e0 o\u00f9 ils avaient \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9s&nbsp;;<br>                       <strong> .<\/strong> troisi\u00e8mement, pour rendre la mod\u00e9ration salariale durable \u00e0 long terme, la baisse des prix d&rsquo;une partie au moins du panier des subsistances des travailleurs, par exemple en d\u00e9mantelant les monopoles nationaux et en d\u00e9localisant certaines productions dans les pays en voie de d\u00e9veloppement (la \u00ab&nbsp;solution chinoise&nbsp;\u00bb).<\/p>\n\n\n\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, ces recettes anti-inflationnistes montr\u00e8rent leur efficacit\u00e9 notamment au cours des ann\u00e9es 90, jusqu&rsquo;au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 \u2013 p\u00e9riode qui est pass\u00e9e \u00e0 l&rsquo;histoire sous le nom de \u00ab&nbsp;Grande Mod\u00e9ration&nbsp;\u00bb, selon l&rsquo;expression popularis\u00e9e par Ben Bernanke. \u00c0 partir de la crise de 2008, ces recettes se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9es inad\u00e9quates pour r\u00e9soudre les nouveaux probl\u00e8mes apparus apr\u00e8s ce tournant historique. Tout d&rsquo;abord, le spectre de la d\u00e9flation \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;un taux d&rsquo;inflation n\u00e9gatif \u2013 a commenc\u00e9 \u00e0 hanter les \u00e9conomies des pays centraux, principalement en raison de la stagnation de l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9conomique et de la consommation apr\u00e8s la crise. Ensuite, pour \u00e9viter l&rsquo;effondrement des march\u00e9s financiers et permettre aux \u00c9tats de s&rsquo;endetter, les Banques centrales (la Fed d&rsquo;abord, la BCE ensuite) ont d\u00fb r\u00e9duire fortement leurs taux d\u2019int\u00e9r\u00eats directeurs et proc\u00e9der \u00e0 des achats massifs d&rsquo;obligations d&rsquo;\u00c9tat que les march\u00e9s financiers \u00e9valuaient \u00e0 des prix trop bas et des taux d&rsquo;int\u00e9r\u00eats trop \u00e9lev\u00e9s (jusqu&rsquo;\u00e0 35 % pour le<em> bond<\/em> grec \u00e0 10 ans en janvier-f\u00e9vrier 2012, contre 2,8 % aujourd&rsquo;hui). Cela \u00e9quivaut \u00e0 une politique mon\u00e9taire expansionniste (voir \u00c9pisode 2 et 3). Troisi\u00e8mement, les salaires dans les pays destinataires des d\u00e9localisations ont augment\u00e9 \u2013 bien que de fa\u00e7on limit\u00e9e, et par forc\u00e9ment partout. De la sorte, seule la mod\u00e9ration salariale dans les pays avanc\u00e9s est rest\u00e9e intacte. Pourquoi&nbsp;? Pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cause de la d\u00e9flation rampante, \u00e0 cause de son effet d\u00e9pressif sur les conflits du travail. Car m\u00eame dans des conditions de crise \u00e9conomique, de ch\u00f4mage \u00e9lev\u00e9, etc., la d\u00e9flation compense la pression \u00e0 la baisse sur les salaires. On y reviendra (voir \u00a7 3.4).<\/p>\n\n\n\n<p><em>2.2 \u2013 La crise-Covid<\/em><br>Une sorte d&rsquo;effondrement d\u00e9flationniste s&rsquo;est finalement mat\u00e9rialis\u00e9 dans un grand nombre de pays centraux en mars-avril 2020, lorsque les prix du p\u00e9trole et de l&rsquo;\u00e9nergie en g\u00e9n\u00e9ral se sont effondr\u00e9s en raison de la contraction brutale de la demande (arr\u00eat partiel de la production) \u2013 d&rsquo;abord en Chine, puis en Occident, et la consommation s&rsquo;est fortement r\u00e9duite en raison des confinements et autres mesures sanitaires anti-Covid.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour donner quelques chiffres, le taux d&rsquo;inflation en glissement annuel aux \u00c9tats-Unis est pass\u00e9 de 2,5 % en janvier 2020 \u00e0 0,3 % en avril 2020&nbsp;; au Japon, il est pass\u00e9 de 0,7 % \u00e0 0,4 % au cours de la m\u00eame p\u00e9riode&nbsp;; m\u00eame en Chine, o\u00f9 le taux d&rsquo;inflation est g\u00e9n\u00e9ralement plus \u00e9lev\u00e9, on est pass\u00e9 de 5,4 % en janvier \u00e0 3,3 % en avril. Dans l&rsquo;ensemble de la zone euro, le taux d&rsquo;inflation est pass\u00e9 de 1,4 % \u00e0 0,4 % au cours de la m\u00eame p\u00e9riode, et dans les pays du sud de l&rsquo;Europe, on est m\u00eame tomb\u00e9 en territoire n\u00e9gatif&nbsp;: 0,0 % en Italie, -0,2 % au Portugal, -0,7 % en Espagne, -1,4 % en Gr\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais depuis lors, un processus inverse s&rsquo;est enclench\u00e9. Autrement dit, la crise-Covid et la reprise de la production qui a suivi ont cr\u00e9\u00e9 les conditions d&rsquo;une flamb\u00e9e inflationniste. C&rsquo;est ce que nous allons voir maintenant.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>3 \u2013 L&rsquo;inflation de retour<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>3.1 \u2013 La flamb\u00e9e inflationniste<\/em><br>Aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 le ph\u00e9nom\u00e8ne est plus prononc\u00e9, le taux d&rsquo;inflation annuel est pass\u00e9 de 0,1 % en mai 2020 \u00e0 6,2 % en octobre 2021 et \u00e0 6,8 % en d\u00e9cembre 2021. Ces taux d&rsquo;inflation \u00e9lev\u00e9s <\/p>\n\n\n\n<p>comportent un \u00e9l\u00e9ment de rattrapage de l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9conomique perdue en 2020. Liss\u00e9s sur deux ans, ils sont moins importants (3,8 % et 4,2 % respectivement). Toujours est-il qu&rsquo;en octobre 2021, les prix \u00e0 la consommation de l&rsquo;\u00e9nergie, selon les chiffres officiels, avaient augment\u00e9 de 30 % par rapport \u00e0 octobre 2020, le prix des voitures d&rsquo;occasion de 26 % sur la m\u00eame p\u00e9riode, le prix des denr\u00e9es alimentaires de 5 %, etc. En r\u00e9sum\u00e9, la plupart des postes de d\u00e9pense des m\u00e9nages \u00e9taient clairement en hausse. Cette hausse s&rsquo;est poursuivie au cours des mois suivants. En f\u00e9vrier 2022, le taux d&rsquo;inflation annuel aux \u00c9tats-Unis \u00e9tait de 7,9 %, en progression de + 0,8 % par rapport au mois pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9volutions \u00e9conomiques de la zone euro ne suivent que partiellement celles des \u00c9tats-Unis, et seulement avec un certain retard. La reprise \u00e9conomique apr\u00e8s mars-avril 2020 a \u00e9t\u00e9 moins forte dans l&rsquo;UE qu&rsquo;aux \u00c9tats-Unis, notamment parce que le soutien direct de l&rsquo;\u00c9tat \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle y a \u00e9t\u00e9 moins massif (cf. \u00c9pisodes 1 et 3). Ce facteur, sans doute avec d&rsquo;autres, a contribu\u00e9 \u00e0 mitiger la flamb\u00e9e inflationniste dans le contexte europ\u00e9en. Mais cette derni\u00e8re est bien l\u00e0. Le taux d&rsquo;inflation annuel harmonis\u00e9 (IPCH) pour les 27 pays de l&rsquo;UE est pass\u00e9 de 0,3 % en d\u00e9cembre 2020 \u00e0 4,9 % en d\u00e9cembre 2021. Toujours en d\u00e9cembre 2021, le taux d&rsquo;inflation annuel en Allemagne \u00e9tait de 5,7 %&nbsp;; dans les pays manufacturiers d&rsquo;Europe de l&rsquo;Est (Visegrad), il \u00e9tait plus \u00e9lev\u00e9&nbsp;: 8 % en Pologne, 7,4 % en Hongrie, etc. En Espagne il \u00e9tait \u00e9galement assez \u00e9lev\u00e9 (autour de 5 %). Au contraire, dans les autres pays dits du \u00ab&nbsp;Club Med&nbsp;\u00bb, il \u00e9tait plus faible&nbsp;: 4,2 % en Italie, 3,8 % en France, 4,4 % en Gr\u00e8ce, 2,8 % au Portugal (donn\u00e9es Eurostat). Nous reviendrons plus loin sur les implications de ces disparit\u00e9s (voir plus loin, \u00a7 4.2).<\/p>\n\n\n\n<p><em>3.2 \u2013 Mont\u00e9e en fl\u00e8che des prix \u00e0 la production<\/em><br>Cette hausse g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e du taux d&rsquo;inflation r\u00e9sulte principalement d&rsquo;une hausse bien plus importante des prix \u00e0 la production. Pour ce qui est des \u00c9tats-Unis, le graphique ci-dessous montre que les prix \u00e0 la production ont augment\u00e9 beaucoup plus vite que les prix \u00e0 la consommation depuis le creux de la crise-Covid (respectivement +36 % et +11 % entre avril 2020 et f\u00e9vrier 2022).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Graphique 1 : indices des prix \u00e0 la consommation et \u00e0 la production aux \u00c9tats-Unis<br>(novembre 2019 &#8211; janvier 2022)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"395\" src=\"https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-1-1024x395.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-158\" srcset=\"https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-1-1024x395.png 1024w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-1-300x116.png 300w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-1-768x296.png 768w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-1-350x135.png 350w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-1.png 1168w\" sizes=\"(max-width: 706px) 89vw, (max-width: 767px) 82vw, 740px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Mais le ph\u00e9nom\u00e8ne est plus impressionnant encore dans les pays de l&rsquo;UE. Le tableau ci-dessous illustre l&rsquo;indice des prix \u00e0 la production (PPI) en glissement annuel pour un certain nombre de pays europ\u00e9en (UE et non-UE, zone euro et non-euro confondus).<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2022-04-08-a\u0300-18.13.43.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-159\" width=\"368\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2022-04-08-a\u0300-18.13.43.png 622w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2022-04-08-a\u0300-18.13.43-300x245.png 300w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2022-04-08-a\u0300-18.13.43-350x286.png 350w\" sizes=\"(max-width: 368px) 100vw, 368px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Pour \u00eatre complets, ajoutons que les prix \u00e0 la production des principaux pays industrialis\u00e9s non-occidentaux, comme la Chine (+12,9 %), le Japon (+9,0 %) et la Cor\u00e9e du Sud (+9,6 %) ont suivi une \u00e9volution moins spectaculaire mais similaire.<\/p>\n\n\n\n<p>En lisant ces donn\u00e9es, il faut tenir compte du fait que les prix \u00e0 la production sont sujets \u00e0 des variations plus violentes que les prix \u00e0 la consommation. N\u00e9anmoins, les chiffres montrent bien que la hausse des prix \u00e0 production ne s&rsquo;est transmise que tr\u00e8s partiellement dans les prix \u00e0 la consommation. Cela sugg\u00e8re que de nombreux capitalistes, du secteur II notamment, s&rsquo;efforcent ou sont oblig\u00e9s de tenir leurs prix bas. Cela veut dire \u00e9galement qu&rsquo;une marge d&rsquo;augmentation pour le taux d&rsquo;inflation existe encore.<\/p>\n\n\n\n<p>3<em>.3 \u2013 Facteurs de la hausse des prix<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>3.3.1 \u2013 D\u00e9sorganisation des cha\u00eenes de valeur mondialis\u00e9es<\/em><br>La crise-Covid a entra\u00een\u00e9 une forte d\u00e9sorganisation et r\u00e9organisation des cha\u00eenes de valeur internationales \u2013 un processus encore en cours et qui provoque des p\u00e9nuries relatives sur certains march\u00e9s. On en a eu un exemple spectaculaire au d\u00e9but de novembre 2021, avec les 77 porte-conteneurs qui attendaient d&rsquo;\u00eatre d\u00e9charg\u00e9s devant les ports de Los Angeles et Long Beach <strong>(3)<\/strong>. Les embouteillages dans le transport maritime mondial ont entra\u00een\u00e9 une hausse du co\u00fbt du fret maritime. Cette hausse s&rsquo;est poursuivie continuellement jusqu&rsquo;en octobre 2021. C&rsquo;est seulement apr\u00e8s cette date que le cout du fret est retomb\u00e9 \u00e0 des niveaux moyens.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut \u00e9galement citer le cas des semi-conducteurs, composants dont la production est fortement concentr\u00e9e g\u00e9ographiquement. Ta\u00efwan en concentre 75,7 % dans la fonderie, 56,7 % dans l\u2019emballage et les tests et 19,3 % dans la conception. Sa principale soci\u00e9t\u00e9 est la Ta\u00efwan Semiconductor Manufacturing Company. Actuellement, de nombreuses usines du secteur automobile, dans le monde entier, fonctionnent \u00e0 capacit\u00e9 r\u00e9duite, voire sont \u00e0 l&rsquo;arr\u00eat en raison de la p\u00e9nurie de ces semi-conducteurs. De plus, des facteurs conjoncturels contribuent \u00e0 exacerber le mouvement des prix. En l&rsquo;esp\u00e8ce, pour Ta\u00efwan, il s&rsquo;agit de la pire s\u00e9cheresse en 50 ans qui limite la capacit\u00e9 de production. Une usine de production de semi-conducteurs a besoin de 2 \u00e0 9 millions de gallons d&rsquo;eau par jour (1 gallon = un peu moins de 4 litres), mais \u00e0 Ta\u00efwan, du fait de la s\u00e9cheresse, l&rsquo;eau disponible sur place ne suffit pas \u00e0 garantir les volumes de production habituels <strong>(4)<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait multiplier les exemples. Ce qui importe, toutefois, c&rsquo;est de prendre la mesure de l&rsquo;ampleur de la d\u00e9sorganisation que la crise-Covid a entra\u00een\u00e9 dans les cha\u00eenes d&rsquo;approvisionnement. Dans un texte r\u00e9cent, Fran\u00e7ois Chesnais a eu recours \u00e0 un indice du FMI \u00ab&nbsp;construit moyennant des enqu\u00eates aupr\u00e8s des responsables des achats \u00e0 qui on demande si les d\u00e9lais de livraison sont en moyenne plus longs, plus rapides ou inchang\u00e9s par rapport au mois pr\u00e9c\u00e9dent&nbsp;\u00bb (5). Nous en reproduisons le graphique ici. L&rsquo;allongement des d\u00e9lais des livraison y appara\u00eet tr\u00e8s nettement.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Graph. 2 : \u00c9volution des d\u00e9lais des livraison aux entreprises aux \u00c9tats-Unis et dans l&rsquo;UE (2010-2021)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"768\" height=\"695\" src=\"https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-2.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-160\" srcset=\"https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-2.jpg 768w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-2-300x271.jpg 300w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-2-350x317.jpg 350w\" sizes=\"(max-width: 706px) 89vw, (max-width: 767px) 82vw, 740px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Dans leur note, les \u00e9conomistes du FMI remarquent que dans un contexte de goulots d\u2019\u00e9tranglement et de retards dans les livraison \u00ab&nbsp;les fournisseurs ont g\u00e9n\u00e9ralement un plus grand pouvoir de fixation des prix, ce qui entra\u00eene une hausse des prix&nbsp;\u00bb <strong>(6)<\/strong>. Une telle analyse n&rsquo;explique qu&rsquo;une petite partie de la hausse des prix \u00e0 laquelle nous assistons, et surtout n&rsquo;aborde les disparit\u00e9s de <em>pricing power <\/em>(pouvoir de formation des prix) que comme une distorsion conjoncturelle. Or ces disparit\u00e9s sont consid\u00e9rables et tr\u00e8s ancr\u00e9es. Cela nous am\u00e8ne au probl\u00e8me de l&rsquo;\u00e9nergie.<\/p>\n\n\n\n<p><em>3.3.2 \u2013 Hausse des prix des combustibles et de l&rsquo;\u00e9nergie<\/em><br>Ici, la hausse initiale a concern\u00e9 essentiellement le p\u00e9trole et surtout le gaz. La hausse du prix du charbon d\u00e9coule, quant \u00e0 elle, du fait que ce combustible est devenu plus demand\u00e9 en raison de la hausse du prix du gaz et du p\u00e9trole. La hausse du prix de l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 est \u00e0 son tour une cons\u00e9quence de la hausse des prix des principaux combustibles.<\/p>\n\n\n\n<p>Concernant le p\u00e9trole, s&rsquo;agit-il d&rsquo;un probl\u00e8me de march\u00e9 (la demande d\u00e9passant l&rsquo;offre) ou d&rsquo;absence de concurrence (prix de monopole)&nbsp;? Certains commentateurs ont fait remarquer qu&rsquo;une baisse des investissements \u00e9tait intervenue depuis la guerre des prix de 2014-2016, rendant l&rsquo;offre moins flexible face \u00e0 d&rsquo;\u00e9ventuels sursauts du c\u00f4t\u00e9 de la demande. On pourrait encore ajouter qu&rsquo;en avril 2020, afin de stabiliser les prix du march\u00e9 spot qui chutaient, l&rsquo;OPEC+ \u00e9tait parvenue \u00e0 un accord de r\u00e9duction de la production qui pr\u00e9voyait une baisse record de -9,7 millions de barils par jour (-10 % de la demande mondiale de 2019). Tout cela suffit-il \u00e0 expliquer la hausse des prix qui s&rsquo;est produite \u00e0 partir de le l&rsquo;automne 2020&nbsp;? Dans le graphique ci-dessous, qui lisse les oscillations les plus conjoncturelles, les \u00e9carts entre offre et demande ne semblent pas tr\u00e8s significatifs. Cela sugg\u00e8re qu&rsquo;un al\u00e9a de march\u00e9 a \u00e9t\u00e9 mont\u00e9 en \u00e9pingle pour faire monter les prix et les maintenir \u00e0 des niveaux historiquement \u00e9lev\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Graph. 3 : Offre et demande mondiales de p\u00e9trole brut (2007-2021)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"681\" src=\"https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-3-1024x681.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-161\" srcset=\"https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-3-1024x681.png 1024w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-3-300x200.png 300w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-3-768x511.png 768w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-3-350x233.png 350w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-3.png 1464w\" sizes=\"(max-width: 706px) 89vw, (max-width: 767px) 82vw, 740px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Comme l&rsquo;a dit Adam Tooze, \u00ab&nbsp;la flamb\u00e9e actuelle des prix du p\u00e9trole est le r\u00e9sultat d&rsquo;une d\u00e9cision politique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de l&rsquo;OPEP et de la Russie visant \u00e0 \u00e9trangler la production et \u00e0 laisser les prix augmenter. Les producteurs veulent prendre des b\u00e9n\u00e9fices pour r\u00e9tablir leur tr\u00e9sorerie et r\u00e9compenser leurs investisseurs pour leur patience depuis le choc de 2014.&nbsp;\u00bb <strong>(7)<\/strong>. Il est probable que les compagnies p\u00e9troli\u00e8res de tous ordres sont d&rsquo;accord avec cette politique de l&rsquo;OPEP+, vus les b\u00e9n\u00e9fices record qu&rsquo;elles r\u00e9alisent en ce moment. En bref, on assiste \u00e0 une brusque augmentation de la rente p\u00e9troli\u00e8re et les grands op\u00e9rateurs, notamment, se la partagent au d\u00e9triment des autres capitalistes et des autres classes. Par ailleurs, selon ses documents officiels, l&rsquo;OPEP+ pr\u00e9voit de retrouver le niveau de production ant\u00e9rieur \u00e0 l&rsquo;accord de r\u00e9duction mentionn\u00e9 plus haut en septembre 2022, mais des analystes ont montr\u00e9 que l&rsquo;augmentation de la production \u00e0 laquelle on assiste actuellement est au moins trois fois inf\u00e9rieure \u00e0 ce qu&rsquo;il faudrait pour respecter ce d\u00e9lai <strong>(8)<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce qui concerne le march\u00e9 du gaz, au cours de l&rsquo;automne 2021 plusieurs commentateurs ont sugg\u00e9r\u00e9 que Gazprom (de fa\u00e7on plus ou moins t\u00e9l\u00e9guid\u00e9e par l&rsquo;\u00c9tat russe) aurait augment\u00e9 ses prix pour mettre le march\u00e9 europ\u00e9en sous tension et acc\u00e9l\u00e9rer la mise en fonction du gazoduc Nord Stream 2. Entre-temps, l&rsquo;\u00e9clatement de la guerre en Ukraine a rebattu les cartes. Nous n&rsquo;analyserons pas les tenants et les aboutissants de ce conflit ici. On peut cependant penser que l&rsquo;\u00c9tat russe s&rsquo;y pr\u00e9parait depuis quelques temps, et que la d\u00e9cision de Gazprom de rationner le march\u00e9 <em>spot<\/em> ne peut pas \u00eatre compl\u00e8tement s\u00e9par\u00e9e de cette pr\u00e9paration. D\u00e9sormais, la vague de sanctions et d&rsquo;annonces hostiles sugg\u00e8rent l&rsquo;intention des pays de l&rsquo;UE, ou plut\u00f4t de la Commission Europ\u00e9enne, de couper les interd\u00e9pendances \u00e9nerg\u00e9tiques avec la Russie plut\u00f4t que de les renforcer. \u00c0 supposer que cela se confirme \u2013 ce qui est loin d&rsquo;\u00eatre certain \u2013 il faudra des ann\u00e9es aux clients europ\u00e9ens de Gazprom pour pouvoir se passer de son gaz, d&rsquo;autant plus que les terminaux de r\u00e9gazification pour le GNL pr\u00e9sents sur le territoire de l&rsquo;UE travaillent d\u00e9j\u00e0 au maximum de leurs capacit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Quoi qu&rsquo;il en soit, la hausse des prix <em>spot<\/em> du p\u00e9trole, du gaz et du charbon a entra\u00een\u00e9 une hausse des prix de gros de \u00e9lectricit\u00e9, et ce bien avant la guerre en Ukraine. En Allemagne \u2013 o\u00f9 le gaz ne compte que pour 15 % dans la production domestique d&rsquo;\u00e9nergie, alors que le charbon (lignite et houille confondus) y compte pour 30 % environ (chiffres 2019) \u2013 les prix de l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 multipli\u00e9s par quatre (donn\u00e9es octobre 2021). De m\u00eame en France, bien que la production \u00e9lectrique y soit assur\u00e9e \u00e0 75 % par le nucl\u00e9aire. En effet, les normes europ\u00e9ennes du march\u00e9 de l&rsquo;\u00e9nergie \u00e9tablissent que c&rsquo;est le producteur au co\u00fbt marginal le plus \u00e9lev\u00e9 qui d\u00e9finit le prix de march\u00e9, lequel inclut l&rsquo;ensemble des sources d&rsquo;\u00e9nergie.<\/p>\n\n\n\n<p>En d\u00e9finitive, il est clair qu&rsquo;une hausse des prix des combustibles et de l&rsquo;\u00e9nergie affecte tous les secteurs de l&rsquo;\u00e9conomie, et la rapidit\u00e9 avec laquelle la hausse des prix de l&rsquo;\u00e9nergie s&rsquo;est produite et r\u00e9percut\u00e9e dans d&rsquo;autres branches pose question. La plus grande partie des approvisionnements en combustibles (de 60 \u00e0 65 % pour le p\u00e9trole) ne d\u00e9pende pas des prix du march\u00e9 spot, mais de contrats \u00e0 long terme. Bien \u00e9videmment, les prix spot et les prix des contrats \u00e0 long terme ne sont pas ind\u00e9pendants les uns des autres. Cependant, aux \u00c9tats-Unis notamment, les prix dans certaines branches ont parfois augment\u00e9 de fa\u00e7on tr\u00e8s pr\u00e9coce par rapport \u00e0 la hausse des prix des combustibles et de l&rsquo;\u00e9nergie, et sans rapport \u00e9vident avec une p\u00e9nurie quelconque. Cela a \u00e9t\u00e9 le cas par exemple chez Procter &amp; Gamble, ainsi que chez Coca Cola et Pepsi, soup\u00e7onn\u00e9es depuis longtemps d&rsquo;avoir une entente sur les prix. Cela montre \u00e0 quel point la formation des prix, dans des secteurs importants du capitalisme am\u00e9ricain, est loin d&rsquo;\u00eatre \u00ab&nbsp;transparente&nbsp;\u00bb <strong>(9)<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p><em>3.4 \u2013 Inflation et luttes salariales&nbsp;: la pr\u00e9tendue spirale prix-salaires<\/em><br>Si l&rsquo;on prend les chiffres des heures de gr\u00e8ve aux \u00c9tats-Unis, en France ou en Allemagne au cours de la d\u00e9cennie pr\u00e9c\u00e9dant la crise de 2008 et au cours de la d\u00e9cennie suivante, on constate que le nombre d&rsquo;heures de gr\u00e8ve a diminu\u00e9 apr\u00e8s le tournant de la crise. Bien s\u00fbr, la lutte des classes sur le lieu de travail ne dispara\u00eet jamais compl\u00e8tement, mais il y a des conditions qui la favorisent (dont l&rsquo;inflation) et des conditions qui la d\u00e9priment (dont la d\u00e9flation). Le \u00ab&nbsp;co\u00fbt du travail&nbsp;\u00bb ne s&rsquo;ajuste pas automatiquement aux augmentations de prix des marchandises qui servent \u00e0 le (re)produire. Surtout lorsqu&rsquo;il n&rsquo;existe pas de m\u00e9canismes d&rsquo;indexation automatique des salaires sur l&rsquo;inflation, supprim\u00e9s en vertu de la mod\u00e9ration salariale \u00e9voqu\u00e9e plus haut. Cela explique l&rsquo;augmentation des luttes sur le lieu de travail qu&rsquo;on observe depuis l&rsquo;automne dernier aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;exemple typique est ici la gr\u00e8ve de plus de 10 000 travailleurs de la marque John Deere, dans des usines situ\u00e9es principalement dans l&rsquo;Iowa et en Illinois. John Deere est un fabricant de tracteurs qui n&rsquo;avait pas connu de mobilisations majeures depuis au moins 30 ans. En octobre 2021 cependant, \u00ab&nbsp;ses&nbsp;\u00bb travailleurs se sont mis en gr\u00e8ve et ont r\u00e9ussi \u00e0 obtenir une augmentation de 10 % pour l&rsquo;ann\u00e9e en cours, ainsi que d&rsquo;autres m\u00e9canismes d&rsquo;adaptation des salaires au co\u00fbt de la vie, gr\u00e2ce \u00e0 une gr\u00e8ve dure qui a dur\u00e9 environ un mois et demi, et \u00e0 deux propositions d&rsquo;accord entre l&rsquo;entreprise et le syndicat qui ont \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9es par les travailleurs. Mais John Deere n&rsquo;est qu&rsquo;un cas parmi d&rsquo;autres. Pour en citer un autre, il y a eu une gr\u00e8ve dans les usines de Kellog&rsquo;s, la marque de c\u00e9r\u00e9ales pour petit-d\u00e9jeuner, qui a impliqu\u00e9 un millier de travailleurs pendant plus de deux mois, avec des piquets de gr\u00e8ve devant les portails de l&rsquo;usine. La gr\u00e8ve a abouti \u00e0 une augmentation de salaire de 3 %. Un aspect int\u00e9ressant de cette gr\u00e8ve est le fait que les travailleurs en lutte, qui \u00e9taient principalement des salari\u00e9s en CDI, se battaient \u00e9galement pour \u00e9liminer le syst\u00e8me contractuel diff\u00e9renci\u00e9 pratiqu\u00e9 par la direction, avec un noyau de travailleurs embauch\u00e9s sur une base permanente et couverts par un contrat n\u00e9goci\u00e9 par le syndicat, et un bassin de travailleurs pr\u00e9caires et sous-pay\u00e9s. Or les travailleurs en lutte de Kellog&rsquo;s ont r\u00e9ussi \u00e0 imposer au syndicat le mot d&rsquo;ordre de l&rsquo;int\u00e9gration imm\u00e9diate de leurs coll\u00e8gues pr\u00e9caires dans le noyau couvert par le contrat entre entreprise et syndicats, et l&rsquo;ont obtenue pour ceux ayant au moins 4 ans d&rsquo;anciennet\u00e9 dans la bo\u00eete.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme le montre le graphique ci-dessous, une reprise des conflits du travail aux \u00c9tats-Unis s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 enclench\u00e9e \u00e0 partir de 2018. Mais jusqu&rsquo;au tournant de la crise-Covid, cela n&rsquo;avait pas sp\u00e9cialement concern\u00e9 la production.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Graph. 4 : nombre de travailleurs ayant particip\u00e9 \u00e0 une gr\u00e8ve d&rsquo;au moins mille gr\u00e9vistes<br>(\u00c9tats-Unis, 1981-2019)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"533\" height=\"380\" src=\"https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-4.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-162\" srcset=\"https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-4.jpg 533w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-4-300x214.jpg 300w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-4-350x250.jpg 350w\" sizes=\"(max-width: 533px) 100vw, 533px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Dans un article r\u00e9cent, Kim Moody a r\u00e9-\u00e9labor\u00e9 et comment\u00e9 les chiffres bruts du Bureau of Labour Statistics pr\u00e9sent\u00e9es dans le graphique ci-dessous, en ajoutant les ann\u00e9es 2020 et 2021. L&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re a vu une forte hausse de l&rsquo;activit\u00e9 de gr\u00e8ve des salari\u00e9s aux \u00c9tats-Unis, avec 194 gr\u00e8ves d&rsquo;ampleur comptabilis\u00e9es contre 66 en 2020, 89 en 2019 et 76 en 2018. Le nombre de gr\u00e9vistes en 2021 est n\u00e9anmoins nettement plus faible qu&rsquo;en 2019 et 2018, essentiellement parce qu&rsquo;il s&rsquo;agit de gr\u00e8ves (et de gr\u00e9vistes) diff\u00e9rents. Comme le dit Moody&nbsp;: \u00ab&nbsp;avant 2021, l\u2019essentiel des gre\u0300ves provenait du secteur de l\u2019enseignement scolaire public et surtout des salarie\u0301\u00b7e\u00b7s du secteur prive\u0301 de la sante\u0301.&nbsp;\u00bb <strong>(10)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Au final, la hausse des salaires nominaux enregistr\u00e9e pour l&rsquo;ann\u00e9e 2021 (5 %) est bien plus importante que dans les ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes, mais elle reste en dessous du taux d&rsquo;inflation annuel (6,8 %), ce qui veut dire que les salaires r\u00e9els ont baiss\u00e9. Contrairement \u00e0 ce que pr\u00e9tend l&rsquo;id\u00e9ologie de la spirale prix-salaires, les hausses de salaires ne provoquent pas l&rsquo;inflation, mais la suivent \u00e0 distance (dans le meilleur des cas). Les commentateurs s&rsquo;inqui\u00e8tent continuellement de ce que la hausse des prix pourrait provoquer la hausse des salaires, engendrant ainsi la fameuse spirale. En r\u00e9alit\u00e9, comme les salaires sont continuellement en retard sur les prix, les salaires r\u00e9els baissent, et il faudrait plut\u00f4t parler de spirale prix\/profits. Si les luttes aboutissent, les salaires nominaux participent de la hausse g\u00e9n\u00e9rale des prix, mais sans la provoquer. Et en l&rsquo;absence de m\u00e9canisme d&rsquo;indexation automatique l&rsquo;ad\u00e9quation des salaires par les luttes et les n\u00e9gociations ne peut \u00eatre que partielle.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme on l&rsquo;a soulign\u00e9 plus haut, le taux d&rsquo;inflation est moins \u00e9lev\u00e9 en UE qu&rsquo;aux \u00c9tats-Unis, et varie selon les pays. Cela n&#8217;emp\u00eache pas que le m\u00e9contentement des salari\u00e9s commence \u00e0 s&rsquo;y faire sentir. En Espagne, la gr\u00e8ve des m\u00e9tallurgistes de Cadix (novembre 2021), assez m\u00e9diatis\u00e9e, s&rsquo;est accompagn\u00e9 de beaucoup d&rsquo;autres conflits moins massifs, \u00e9galement centr\u00e9s sur la question des salaires&nbsp;: m\u00e9tallurgistes d&rsquo;Alicante, employ\u00e9s des supermarch\u00e9s de la r\u00e9gion de Castilla y L\u00e9on, ouvriers de l&rsquo;agroalimentaire dans l&rsquo;ensemble du pays, etc. La plupart de ces conflits ont bien d\u00e9bouch\u00e9s sur des hausses de salaire, mais qui restent pour l&rsquo;instant assez modestes par rapport \u00e0 la hausse du taux d&rsquo;inflation.<\/p>\n\n\n\n<p>En France \u00e9galement, o\u00f9 l&rsquo;inflation n&rsquo;\u00e9tait pourtant pas si \u00e9lev\u00e9e, les gr\u00e8ves se sont multipli\u00e9es entre octobre et d\u00e9cembre 2021, sur fond de n\u00e9gociations annuelles obligatoires (NAO). L\u00e0 aussi, il s&rsquo;agit de luttes qui surgissent souvent dans des \u00e9tablissements o\u00f9 il n&rsquo;y a jamais eu de lutte importante, ou il y en a pas eu depuis des d\u00e9cennies. Ces derniers mois, des gr\u00e8ves ont eu lieu chez Leroy Merlin, chez Decathlon, dans le secteur agroalimentaire breton, dans les magasins Sephora, chez Dassault (site d&rsquo;Anglet, Pyr\u00e9n\u00e9es-Atlantiques), dans plusieurs \u00e9tablissements d&rsquo;Enedis (\u00e0 Paris, \u00e0 Marseille, en Loire-Atlantique, dans l&rsquo;Orne), dans les sites du g\u00e9ant de la chimie Arkema, dans les hypermarch\u00e9s Cora (une douzaine de magasins touch\u00e9s sur 60 en France) etc. Dans ces gr\u00e8ves, les revendications sont multiples et peuvent concerner aussi bien les salaires que les conditions de travail, mais la revalorisation salariale pour rattraper l&rsquo;inflation appara\u00eet souvent comme une revendication centrale des gr\u00e9vistes. Chez Arkema, les gr\u00e9vistes r\u00e9clamaient entre autres une augmentation mensuelle de 100 euros pour tous les salari\u00e9s. Au bout de deux semaines de gr\u00e8ve (commenc\u00e9e le 9 d\u00e9cembre), ils ont obtenu 70 euro d&rsquo;augmentation. Au 21 d\u00e9cembre, les gr\u00e9vistes du site de Jarrie (banlieue de Grenoble) \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 reconduire la gr\u00e8ve, mais ont finalement d\u00e9cid\u00e9 de se rallier \u00e0 la d\u00e9cision des autres 12 sites mobilis\u00e9s d&rsquo;accepter la proposition de la direction. Ce qui fait penser qu&rsquo;une reprise de la mobilisation dans un avenir proche n&rsquo;est pas exclue, du moins dans certains sites.<\/p>\n\n\n\n<p>Un \u00e9l\u00e9ment commun \u00e0 toutes ces gr\u00e8ves, c&rsquo;est qu&rsquo;elles \u00e9clatent souvent au sein de grandes entreprises ou de grands groupes multinationaux, et sont anim\u00e9es par des salari\u00e9s embauch\u00e9s en CDI. Les PME, qui subissent la pression de ces m\u00eames grands groupes et sont souvent lourdement endett\u00e9es, semblent pour l&rsquo;instant moins touch\u00e9es par ces gr\u00e8ves, sans doute parce qu&rsquo;elles n&rsquo;ont que peu de marge de man\u0153uvre pour r\u00e9pondre \u00e0 des revendications salariales.<\/p>\n\n\n\n<p>En conclusion, on peut dire que les luttes salariales qui se sont d\u00e9velopp\u00e9es depuis le d\u00e9but de la flamb\u00e9e inflationniste sont certainement destin\u00e9es \u00e0 se multiplier si la flamb\u00e9e inflationniste se prolonge. Elles pourront \u00e9ventuellement s&rsquo;articuler \u00e0 des mouvements sociaux du type Gilets Jaunes, ciblant la question du pouvoir d&rsquo;achat.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>4 \u2013 Inflation, partage in\u00e9gal de la plus-value et politique des Banques centrales<\/strong><br>Depuis le d\u00e9but de la flamb\u00e9e inflationniste, la question s&rsquo;est pos\u00e9e de savoir combien elle allait durer. Chez les \u00e9conomistes, le d\u00e9bat s&rsquo;est structur\u00e9 autour de l&rsquo;opposition entre les tenants de \u00ab&nbsp;l&rsquo;inflation transitoire&nbsp;\u00bb et les tenants de \u00ab&nbsp;l&rsquo;inflation structurelle&nbsp;\u00bb. Si les premiers se sont le plus souvent tenus au caract\u00e8re probablement passager des d\u00e9s\u00e9quilibres entre offre et demande, les seconds ont invoqu\u00e9 toutes sortes de causes pr\u00e9tendument plus profondes, et parfois fantaisistes, pour appuyer leurs id\u00e9es. Toujours est-il que la th\u00e8se de l&rsquo;inflation \u00ab&nbsp;transitoire&nbsp;\u00bb est de moins en moins vraisemblable. M\u00eame si les goulots d&rsquo;\u00e9tranglement li\u00e9s \u00e0 la d\u00e9sorganisation des cha\u00eenes de valeur sont en train de se r\u00e9soudre, on voit en effet que de nouveaux facteurs d&rsquo;inflation surgissent. Le conflit russo-ukrainien en est un. Il est en train d&rsquo;impacter aussi bien les prix du p\u00e9trole et du gaz que les prix d&rsquo;autres mati\u00e8res premi\u00e8res comme le bl\u00e9, le nickel, le palladium, etc. Voil\u00e0 pourquoi la perspective d&rsquo;une r\u00e9solution rapide du probl\u00e8me de l&rsquo;inflation semble de moins en moins probable. Notre analyse des causes profondes de l&rsquo;inflation pr\u00eache aussi dans ce sens. Il y en fonci\u00e8rement deux&nbsp;: la baisse brutale du taux de profit et la d\u00e9stabilisation de la p\u00e9r\u00e9quation stratifi\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><em>4.1\u2013 Hausse des prix, oligopoles et taux de profit<\/em><br>Au cours du XX\u00b0 si\u00e8cle, il y a eu trois pouss\u00e9es d&rsquo;inflation dans les pays occidentaux&nbsp;: la Premi\u00e8re Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale, et les ann\u00e9es 1970 (voir graphique ci-dessous).<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"668\" src=\"https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-5-1024x668.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-163\" srcset=\"https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-5-1024x668.png 1024w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-5-300x196.png 300w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-5-768x501.png 768w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-5-350x228.png 350w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/menage-a-trois\/wp-content\/uploads\/sites\/10\/2022\/04\/Graph-5.png 1058w\" sizes=\"(max-width: 706px) 89vw, (max-width: 767px) 82vw, 740px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>\u00c0 chaque fois, la hausse des prix est \u00e0 relier \u00e0 la captation d&rsquo;une masse consid\u00e9rable de plus-value par un secteur donn\u00e9 de la production capitaliste (l&rsquo;industrie de l&rsquo;armement pour les deux Guerres, le p\u00e9trole pour les ann\u00e9es 1970). Dans les deux premiers cas, il s&rsquo;agit du brusque d\u00e9veloppement de capitaux improductifs, consommant une grande masse de plus-value pour fonctionner. Cette masse leur est transmise par l&rsquo;\u00c9tat, acheteur de l&rsquo;armement, qui la pr\u00e9l\u00e8ve par l&rsquo;imp\u00f4t et de l&#8217;emprunt. Dans le troisi\u00e8me cas, la forte augmentation du prix du p\u00e9trole a pris en otage le reste de l&rsquo;\u00e9conomie en renfor\u00e7ant la rente p\u00e9troli\u00e8re dans des proportions inconnues jusque-l\u00e0. Dans les trois cas, il y a eu p\u00e9nurie de plus-value pour les autres capitaux, qui n&rsquo;ont eu d&rsquo;autre fa\u00e7on de prot\u00e9ger leur valorisation que la hausse de leurs prix. Et dans les trois cas, ces phases de forte inflation ont entra\u00een\u00e9 des modifications importantes de la reproduction capitaliste. Si la pouss\u00e9e actuelle doit se confirmer, la question se pose de savoir si, elle aussi, annonce des modifications analogues. Mais revenons d&rsquo;abord \u00e0 ses causes profondes. L&rsquo;inflation actuelle nait de la double crise de la rentabilit\u00e9 et de la p\u00e9r\u00e9quation biais\u00e9e du taux de profit.<\/p>\n\n\n\n<p>Si nous ne pouvons pas nous tenir au sch\u00e9ma abstrait de la p\u00e9r\u00e9quation parfaite du taux de profit (le \u00ab&nbsp;communisme du capital&nbsp;\u00bb de Marx), c&rsquo;est que dans la r\u00e9alit\u00e9 il y en a pas. Nous devons partir du fait que cette p\u00e9r\u00e9quation est biais\u00e9e, c&rsquo;est-\u00e0-dire que la tendance \u00e0 la formation d&rsquo;un seul taux de profit moyen pour toutes les branches est entrav\u00e9e, et ce de fa\u00e7on croissante. Le sch\u00e9ma de p\u00e9r\u00e9quation stratifi\u00e9e \u00e0 quatre niveaux que nous propos\u00e9 dans Le M\u00e9nage \u00e0 trois de la lutte des classes (\u00c9d. L&rsquo;Asym\u00e9trie 2019, pp. 323-324) est trop complexe pour notre propos ici. Simplifions-le en supposant l&rsquo;existence de deux niveaux seulement&nbsp;: des branches ouvertes et des branches ferm\u00e9es (monopoles ou oligopoles).<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le \u00a7 2.2, nous avons vu que la hausse des prix est plus forte dans les prix \u00e0 la production que dans les prix \u00e0 la consommation. Or, si la hausse des prix en amont ne se transmet que partiellement en aval, ce n&rsquo;est pas qu&rsquo;un probl\u00e8me de d\u00e9calage temporel. Il y a des capitalistes qui imposent la hausse des prix et d&rsquo;autres qui la subissent, et il y a des capitalistes qui peuvent facilement augmenter leurs prix tandis que d&rsquo;autres ne le peuvent pas. Voyons cela de plus pr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour les capitalistes qui imposent la hausse des prix, celle-ci est une fa\u00e7on de lutter contre la baisse du taux de profit. Cet exp\u00e9dient leur permet d\u2019empocher davantage de plus-value sans investir davantage et sans pressurer davantage leurs salari\u00e9s \u2013 ou, pour le dire autrement, sans agir sur la composition organique ou sur le taux d&rsquo;exploitation (le taux de plus-value). En principe, cela n&rsquo;est possible que si ces capitalistes se trouvent en situation de monopole ou d&rsquo;oligopole.<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les capitalistes qui subissent la hausse des prix initiale, il y a d&rsquo;autres oligopoles. Ceux-ci peuvent r\u00e9agir rapidement \u00e0 cette hausse en augmentant leurs propres prix. Il ne sont pas gagnants dans l&rsquo;affaire, mais il ne sont perdants non plus&nbsp;: ils subissent la hausse des prix autant qu&rsquo;ils la r\u00e9percutent dans leurs propres prix.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, la majorit\u00e9 des capitalistes, grandes et petites entreprises des branches ouvertes, subit la hausse des prix sans pouvoir la r\u00e9percuter imm\u00e9diatement. Pour eux, la hausse des prix de leurs intrants revient \u00e0 faire baisser le taux de profit. En raison de la concurrence, les prix de march\u00e9 des branches concern\u00e9es (branches ouvertes) ne changent pas, du moins dans un premier temps, ou alors de fa\u00e7on beaucoup plus lente que dans les branches ferm\u00e9es. La seule solution pour le faire remonter consiste alors \u00e0 augmenter le taux d&rsquo;exploitation (<em>pl\/v<\/em>). Il est probable que la solution de facilit\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9e par le recours \u00e0 la plus-value absolue (allonger ou densifier la journ\u00e9e de travail, ou encore comprimer davantage les salaires) soit pr\u00e9f\u00e9rable, aux yeux de ces capitalistes, \u00e0 des investissements de productivit\u00e9, du moins dans un premier temps. Cependant, cette soi-disant solution n&rsquo;en est pas une. Tout d&rsquo;abord, on peut penser que les salari\u00e9s y r\u00e9sisteront de fa\u00e7on plus vigoureuse que par le pass\u00e9. Au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies, dans les aires centrales de l&rsquo;accumulation, le retour \u00e0 la plus-value absolue s&rsquo;est fait dans un contexte de relative stabilit\u00e9 des prix. La flamb\u00e9e inflationniste change la donne, parce qu&rsquo;elle \u00e9rode les salaires r\u00e9els. Si elle se prolongeait sans ajustement des salaires (automatiquement ou par les luttes), elle repr\u00e9senterait une v\u00e9ritable rupture du \u00ab&nbsp;compromis social&nbsp;\u00bb post-fordiste. Ensuite, le recours \u00e0 la plus-value absolue, dans sa forme et ses conditions actuelles, a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 pratiqu\u00e9 en long et en large, et a d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9 son potentiel. Elle ne permet pas d&rsquo;obtenir de nouveaux gains de productivit\u00e9, ni de faire baisser la valeur du panier des subsistances. Autre fausse solution pour ces capitalistes des branches ouvertes, parce que tr\u00e8s provisoire&nbsp;: se r\u00e9signer \u00e0 augmenter leur prix, au risque de pertes de part de march\u00e9 et de faillites.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans notre raisonnement nous avons fait abstraction de la question du cr\u00e9dit, c&rsquo;est-\u00e0-dire de la possibilit\u00e9 pour les capitalistes qui subissent la hausse des prix d&#8217;emprunter davantage pour acheter leurs intrants. Nous avons par ailleurs suppos\u00e9 une productivit\u00e9 donn\u00e9e et stable, dans les branches ouvertes comme dans les branches ferm\u00e9es, alors qu&rsquo;on sait que pendant la crise-Covid elle s&rsquo;est d\u00e9grad\u00e9e pour certains capitalistes (la plupart) et s&rsquo;est am\u00e9lior\u00e9e pour d&rsquo;autres (pas tr\u00e8s nombreux). Ces<em> caveat<\/em>, aussi importants soient-ils, ne touchent pas \u00e0 l&rsquo;essentiel&nbsp;: le<em> pool<\/em> de la plus-value disponible ne s&rsquo;est certainement pas \u00e9largi, mais son partage est devenu brusquement plus d\u00e9favorable aux branches ouvertes. Il l&rsquo;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 auparavant, mais maintenant la situation a empir\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Autrement dit, non seulement la hausse des prix modifie les conditions de la lutte de classes (inflation au lieu de stabilit\u00e9 des prix, voire d\u00e9flation), mais elle change aussi celles de la concurrence entre branches ouvertes et ferm\u00e9es. Les premi\u00e8res, victimes d&rsquo;un pompage prolong\u00e9 et maintenant renforc\u00e9, perdent en rentabilit\u00e9. Mais cette perte de rentabilit\u00e9 ne peut que compromettre la soutenabilit\u00e9 du pompage par les branches ferm\u00e9es. De la sorte, les capitaux des deux branches aboutissent \u00e0 une impasse qui r\u00e9v\u00e9lera \u00e0 quel point la hausse des prix est une tentative ultime et impossible de sauver le <em>statu quo<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire la formule de l&rsquo;exploitation reposant essentiellement sur la plus-value absolue.<\/p>\n\n\n\n<p>4.2 \u2013 <em>L&rsquo;enjeu des Banques centrales<\/em><br>Les Banques centrales sont, comme toute institution du capital, des lieux d&rsquo;affrontement entre fractions capitalistes concurrentes, et leurs politiques mon\u00e9taires r\u00e9sultent des consensus ou des compromis qui se forment entre ces fractions.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque la pand\u00e9mie a \u00e9clat\u00e9, les Banques centrales ont lanc\u00e9 ou \u00e9norm\u00e9ment augment\u00e9 les programmes d&rsquo;achat d&rsquo;obligations d&rsquo;\u00c9tat, dont les fruits ont inond\u00e9 de liquidit\u00e9s le syst\u00e8me bancaire et, partant, le syst\u00e8me financier. Le consensus \u00e9tait alors \u00e0 la conservation du statu quo. Cela a permis de maintenir ouverts les canaux du cr\u00e9dit aux entreprises (m\u00eame zombies) et surtout, cela a emp\u00each\u00e9 les march\u00e9s financiers de s&rsquo;effondrer. En effet, apr\u00e8s une forte chute au printemps 2020, les march\u00e9s financiers ont cru comme jamais auparavant, anticipant une croissance sans doute excessive par rapport \u00e0 la reprise r\u00e9elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant que l&rsquo;inflation commence s\u00e9rieusement \u00e0 mordre, les Banques centrales se trouvent en effet face \u00e0 une alternative qui s&rsquo;apparente \u00e0 un casse-t\u00eate. Selon la pratique habituelle, elles devraient r\u00e9agir en introduisant des politiques mon\u00e9taires plus restrictives, en augmentant leurs taux d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, en plus de r\u00e9duire rapidement leurs programmes d&rsquo;achat d&rsquo;obligations d&rsquo;\u00c9tat. C&rsquo;est ce que la Fed, et plus r\u00e9cemment la BCE, ont annonc\u00e9 qu&rsquo;elle vont faire au cours de cette ann\u00e9e, de fa\u00e7on plus ou moins graduelle (7 hausses de taux pour la Fed en 2022). Sont-elles en train de pr\u00e9parer un <em>Volcker Shock 2.0<\/em>&nbsp;? Il faut ici se m\u00e9fier des effets d&rsquo;annonce.<\/p>\n\n\n\n<p>En g\u00e9n\u00e9ral, on suppose que hausser le taux d&rsquo;int\u00e9r\u00eat de la Banque centrale revient \u00e0 restreindre les canaux du cr\u00e9dit aux entreprises&nbsp;: l&#8217;emprunt aupr\u00e8s de la Banque centrale co\u00fbte plus cher aux banques commerciales, donc l&#8217;emprunt aupr\u00e8s des banques commerciales co\u00fbte plus cher aux entreprises et aux m\u00e9nages \u2013 ce qui \u00ab&nbsp;refroidit&nbsp;\u00bb l&rsquo;\u00e9conomie et fait donc baisser l&rsquo;inflation. Cependant, pour introduire une politique mon\u00e9taire r\u00e9ellement restrictive et susceptible d&rsquo;entrainer une baisse rapide de l&rsquo;inflation, les Banques centrales devraient hausser les taux d&rsquo;int\u00e9r\u00eat nominaux sensiblement au-dessus du taux d&rsquo;inflation sous-jacente, car ce sont les taux d&rsquo;int\u00e9r\u00eat r\u00e9els (c&rsquo;est-\u00e0-dire au net du taux d&rsquo;inflation) qui comptent. C&rsquo;est pourquoi lors du <em>Volcker Shock<\/em> de 1980, la Fed avait d\u00fb monter son taux d&rsquo;int\u00e9r\u00eat bien au-dessus du taux d&rsquo;inflation de l&rsquo;\u00e9poque (pr\u00e8s de 15 % \u00e0 la fin 1979). Dans une situation de sortie de crise tr\u00e8s incertaine et marqu\u00e9e par la mont\u00e9e des tensions g\u00e9opolitiques, on voit mal la Fed monter son taux d\u2019int\u00e9r\u00eat directeur de 0,25 % \u00e0 8 % en quelques mois. Il en r\u00e9sulterait une crise certainement tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8re, que seule une petite fraction de capitaux pense \u00eatre pr\u00eate \u00e0 affronter pour en tirer avantage. \u00c0 l&rsquo;\u00e9poque du <em>Volcker Shock<\/em>, les fractions capitalistes qui ont support\u00e9 l&rsquo;onde de choc \u00e9taient celles qui pouvaient promouvoir la financiarisation de l&rsquo;\u00e9conomie, la mondialisation des \u00e9changes, etc. Aujourd&rsquo;hui, de telles fractions sont plut\u00f4t \u00e0 chercher dans la tendance au tout num\u00e9rique. Mais leur victoire voudrait dire que le consensus au sein de la Fed aurait chang\u00e9 de fa\u00e7on extr\u00eamement radicale en tr\u00e8s peu de temps, au point de revenir sur les efforts faits depuis mars-avril 2020 pour maintenir l&rsquo;\u00e9conomie \u00e0 flot, et de passer soudainement \u00e0 la politique de la terre brul\u00e9e (stimuler une d\u00e9valorisation massive et rapide). C&rsquo;est peu vraisemblable. L&rsquo;inflation ne sera combattue que mollement. Il y aura probablement des hausses de taux cosm\u00e9tiques, avec peu d&rsquo;impact sur l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;inflation. On peut encore ajouter que l&rsquo;inflation \u00ab&nbsp;grignote&nbsp;\u00bb les dettes accumul\u00e9es, et peut donc contribuer \u00e0 r\u00e9duire le surendettement public et priv\u00e9. La Fed n&rsquo;est certainement pas insensible \u00e0 cet argument.<\/p>\n\n\n\n<p>Certes, comme on l&rsquo;a vu, l&rsquo;option qui consiste \u00e0 laisser faire l&rsquo;inflation n&rsquo;est pas sans risques. Laisser faire l&rsquo;inflation signifie d&rsquo;abord accepter un certain degr\u00e9 d&rsquo;instabilit\u00e9 sociale. La reprise des luttes salariales a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9e. Mais de plus, comme on le voit en ce moment, l&rsquo;inflation provoque des probl\u00e8mes de tr\u00e9sorerie dans de nombreuses PME, et la grogne de leurs patrons peut vite devenir une contrainte politique et budg\u00e9taire pour les gouvernements. Laisser faire l&rsquo;inflation signifierait \u00e9galement accepter une certaine dose d&rsquo;instabilit\u00e9 financi\u00e8re car, dans un climat de tension sur les march\u00e9s de l&rsquo;\u00e9nergie et des mati\u00e8res premi\u00e8res, les rotations sectorielles au sein des portefeuilles d&rsquo;actifs des investisseurs financiers pourraient \u00eatre tr\u00e8s violentes. La tech am\u00e9ricaine, par exemple, pourrait perdre beaucoup de son attractivit\u00e9 au profit de secteurs moins hupp\u00e9s et sous-valoris\u00e9s par le march\u00e9 actions. Les \u00e9volutions r\u00e9centes du Nasdaq (-24 % sur l&rsquo;ensemble de l&rsquo;indice du 19 novembre 2021 au 14 mars 2022) vont dans ce sens.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes choses \u00e9gales par ailleurs, la situation est encore plus complexe dans la zone euro, dont l&rsquo;union mon\u00e9taire pr\u00e9sente des caract\u00e9ristiques uniques dans l&rsquo;histoire (pas de v\u00e9ritable budget ni de Tr\u00e9sor communs). Ici la diversit\u00e9 des taux d&rsquo;inflation au sein des pays membres de la zone euro, qui d\u00e9coule de la diversit\u00e9 des structures \u00e9conomiques, entra\u00eene n\u00e9cessairement des conflits internes \u00e0 la BCE au sujet des mesures \u00e0 adopter pour y faire face. Rappelons que la BCE est la seule institution f\u00e9d\u00e9rale de l&rsquo;UE. Pour la m\u00eame raison, elle est le lieu o\u00f9 se confrontent les agendas des diff\u00e9rentes Banques centrales nationales. Le sauvetage de l&rsquo;euro \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque du <em>whatever it takes<\/em> de Mario Draghi, par exemple, avait \u00e9t\u00e9 rendu possible par la mise en minorit\u00e9 de la Bundesbank et de la Nederlandsche Bank au sein du Conseil des Gouverneurs. Depuis lors, tout retour en arri\u00e8re par rapport au <em>Quantitative Easing<\/em> (<em>QE<\/em>) s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 impraticable. La zone euro ne peut survivre que si la BCE, par ses achats raisonn\u00e9s de titres de dette, veille \u00e0 garder sous contr\u00f4le les int\u00e9r\u00eats sur les titres de dette des \u00c9tats membres et \u00e0 r\u00e9duire les \u00e9carts entres les int\u00e9r\u00eats sur ces titres (les <em>spreads<\/em>). Le QE est une mon\u00e9tisation de la dette. Cette mon\u00e9tisation de la dette est incompatible avec une politique mon\u00e9taire restrictive. On ne peut pas pratiquer en m\u00eame temps l&rsquo;une et l&rsquo;autre. Or tout revirement en mati\u00e8re de politique mon\u00e9taire reviendrait \u00e0 remettre en cause l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la zone euro.<\/p>\n\n\n\n<p>En bref, des deux c\u00f4t\u00e9s de l&rsquo;Atlantique, les Banques centrales sont confront\u00e9s \u00e0 un dilemme d\u00e9licat&nbsp;: s&rsquo;attaquer vraiment \u00e0 l&rsquo;inflation et provoquer une forte r\u00e9cession, ou laisser faire l&rsquo;inflation. Pour le moment, un consensus semble s&rsquo;\u00e9tablir au sein des Banques centrales en faveur d&rsquo;une lutte cosm\u00e9tique contre l&rsquo;inflation. Un \u00e9largissement du conflit en Ukraine pourrait-il le changer&nbsp;? Probablement pas&nbsp;: une politique mon\u00e9taire et budg\u00e9taire expansionniste est plus favorable \u00e0 l&rsquo;effort de guerre et au r\u00e9armement. Contrairement aux apparences, l&rsquo;abandon des politiques mon\u00e9taires non-conventionnelle, type QE, n&rsquo;est pas le sc\u00e9nario le plus probable.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, comme nous le disions dans l&rsquo;\u00c9pisode 3, \u00a7 3, \u00ab&nbsp;il est peu probable que les aires centrales de l\u2019accumulation (\u00c9tats-Unis, Europe occidentale, Extr\u00eame-Orient) suivent toutes la m\u00eame trajectoire&nbsp;\u00bb. Cela vaut \u00e9galement pour la politique mon\u00e9taire. Une divergence entre les \u00c9tats-Unis et la zone euro est, \u00e0 ce niveau, \u00e9galement possible.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>5 \u2013 Conclusion&nbsp;: du nouveau sous le soleil<\/strong><br><\/p>\n\n\n\n<p>Dans l&rsquo;\u00c9pisode 3 (cf. \u00a7 3), nous avions imagin\u00e9 une inflation qui d\u00e9stabiliserait en profondeur les \u00e9quilibres du <em>statu quo<\/em> et enclencherait une d\u00e9valorisation massive de capital r\u00e9el et fictif. Est-ce bien le cas&nbsp;? Pas pour l&rsquo;instant. Notre analyse fait maintenant appara\u00eetre l&rsquo;inflation plut\u00f4t comme l&rsquo;ultime tentative de sauvetage du <em>statu quo<\/em>. Le tableau provisoire de sortie de la crise-Covid est donc celui d&rsquo;une bipolarisation exacerb\u00e9e du capital entre branches ouvertes et branches ferm\u00e9es, autrement dit d&rsquo;un renforcement de la domination oligopoliste et des m\u00e9canismes de pompage de plus-value qu&rsquo;elle implique. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une phase de pourrissement ult\u00e9rieur (la derni\u00e8re, sauf surprise) de l&rsquo;ancienne formule de plus-value plut\u00f4t que de l&rsquo;apparition de la nouvelle formule.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, le maintien du <em>statu quo<\/em> est toujours contradictoire, au sens o\u00f9 les initiatives capitalistes vou\u00e9es \u00e0 ce but finissent toujours par engendrer des r\u00e9sultats diff\u00e9rents de ceux qui \u00e9taient escompt\u00e9s. La flamb\u00e9e inflationniste, sous r\u00e9serve qu&rsquo;elle se prolonge, va exacerber l&rsquo;affrontement entre capitalistes et l&rsquo;affrontement entre les classes. Produite par le retournement de certaines fractions capitalistes (oligopolistes) contre toutes les autres, l&rsquo;inflation inaugure probablement une p\u00e9riode de conflits inter-capitalistes tr\u00e8s durs et de reprise des conflits du travail dans les aires centrales du capital. Dans les deux cas, elle cr\u00e9e objectivement les conditions pour que la question de la relance de la plus-value relative soit enfin pos\u00e9e&nbsp;: la r\u00e9sistance \u00e0 l&rsquo;exacerbation de l&rsquo;ancienne formule de la plus-value, dans la mesure o\u00f9 elle r\u00e9ussit, forcera des fractions capitalistes \u00e0 envisager la baisse de la valeur du panier des subsistances et \u00e0 imposer leur point de vue. Et elle radicalisera \u00e9galement l&rsquo;affrontement entre oligopoles\/monopoles et capitaux des branches ouvertes, car la baisse de la valeur du panier des subsistances est impossible sans une diffusion rapide de nouveaux gains de productivit\u00e9 \u00e0 travers l&rsquo;ensemble des branches de la production sociale. Or les oligopoles\/monopoles font pr\u00e9cis\u00e9ment obstacle \u00e0 cette diffusion.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faudra ici surveiller les interventions des \u00c9tats au niveau de la p\u00e9r\u00e9quation du taux de profit. Les politiques anti-trust, par exemple, ont notoirement r\u00e9gress\u00e9 au cours des 20 derni\u00e8res ann\u00e9es, surtout aux \u00c9tats-Unis (cf. supra, note 8). La reprise de ces politiques serait actuellement en cours, au moins dans les intentions, et bien moins que ce qui serait n\u00e9cessaire pour un retour une formule plus \u00e9quilibr\u00e9e de la plus-value. N&rsquo;est-ce pas pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cause de la faiblesse de la lutte des classes, et notamment de l\u2019affaissement des luttes salariales dans la d\u00e9cennie de l&rsquo;apr\u00e8s-2008, que les gouvernements ont pu tergiverser sur ce front&nbsp;? \u00c0 ce niveau, l&rsquo;inflation introduit un \u00e9l\u00e9ment de nouveaut\u00e9 qui commence \u00e0 changer la donne.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme nous l&rsquo;avons souvent dit, dans une \u00e9ventuelle restructuration il ne s&rsquo;agirait pas seulement de faire baisser la valeur des marchandises du panier actuel des subsistances, mais de revoir de fond en comble les modalit\u00e9s de la reproduction du prol\u00e9tariat. Pour cela, il faudrait par exemple dompter les GAFAM et autres oligopoles d\u00e9tenteurs des technologies requises, pour que leurs avantages de productivit\u00e9 se r\u00e9pandent dans les autres branches. Cela s&rsquo;inscrirait dans une mutation bien plus vaste, d&rsquo;une ampleur probablement sup\u00e9rieure aux deux restructurations du XX\u00b0 si\u00e8cle (la fordiste et la post-fordiste). Seule une crise sociale pourra la mettre \u00e0 l&rsquo;ordre du jour.<\/p>\n\n\n\n<p>R.F. \u2013 B.A.,<br>avril 2022<\/p>\n\n\n\n<p>NOTES <\/p>\n\n\n\n<p><strong>(1)<\/strong> : La question de savoir si et dans quelle mesure la hausse du prix du p\u00e9trole de l&rsquo;OPEP en 1973 avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9alablement concert\u00e9e avec, voire encourag\u00e9e par, les grandes compagnies p\u00e9troli\u00e8res n&rsquo;est pas tr\u00e8s importante pour notre propos, mais nous tenons \u00e0 signaler qu&rsquo;elle reste ouverte.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>(2)<\/strong> : On pourrait nous objecter que la dette de l&rsquo;\u00c9tat am\u00e9ricaine s&rsquo;est beaucoup creus\u00e9 au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies. Mais cela n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 le cas jusqu&rsquo;au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000. De 2002 \u00e0 2008 l&rsquo;augmentation de la dette publique a \u00e9t\u00e9 tir\u00e9e essentiellement par les d\u00e9penses militaires. C&rsquo;est \u00e0 partir du tournant de la crise de 2008 que la dette publique am\u00e9ricaine a commenc\u00e9 \u00e0 cro\u00eetre de fa\u00e7on exponentielle, et pour des raisons autres que militaires.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>(3)<\/strong> : Kim Moody, The Supply Chain Disruption Arrives \u00ab&nbsp;Just in Time&nbsp;\u00bb, 6 d\u00e9cembre 2021&nbsp;; disponible ici&nbsp;: https:\/\/labornotes.org\/2021\/12\/supply-chain-disruption-arrives-just-time<\/p>\n\n\n\n<p><strong>(4)<\/strong> : Fran\u00e7ois Chesnais, \u00c9conomie mondiale&nbsp;: \u00ab&nbsp;Un nouveau r\u00e9gime de croissance faible s\u2019annonce o\u00f9 la pression sur le travail et la nature va s\u2019accentuer&nbsp;\u00bb, 30 novembre 2021&nbsp;; disponible ici&nbsp;: http:\/\/alencontre.org\/laune\/economie-mondiale-un-nouveau-regime-de-croissance-faible-sannonce-ou-la-pression-sur-le-travail-et-la-nature-va-saccentuer.html<\/p>\n\n\n\n<p>(<strong>5)<\/strong> : op. cit.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>(6)<\/strong> : Parisa Kamali &amp; Alex Wang, Longer Delivery Times Reflect Supply Chain Disruptions, 25 octobre 2021&nbsp;; disponible ici&nbsp;: https:\/\/blogs.imf.org\/2021\/10\/25\/longer-delivery-times-reflect-supply-chain-disruptions\/?utm_medium=email&amp;utm_source=govdelivery<\/p>\n\n\n\n<p><strong>(7)<\/strong> : Adam Tooze, Explaining the energy dilemma of 2021- the 2014 shock and the global energy business, 10 novembre 2021&nbsp;; https:\/\/adamtooze.substack.com\/p\/chartbook-51-explaining-the-energy<\/p>\n\n\n\n<p><strong>(8)<\/strong> : Adam Tooze, Explaining the energy dilemma of 2021- the 2014 shock and the global energy business, 10 novembre 2021&nbsp;; https:\/\/adamtooze.substack.com\/p\/chartbook-51-explaining-the-energy<\/p>\n\n\n\n<p><strong>(9)<\/strong> : \u00ab&nbsp;Au cours des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es [\u2026] les march\u00e9s am\u00e9ricains sont devenus moins concurrentiels&nbsp;: la concentration est \u00e9lev\u00e9e dans de nombreux secteurs, les leaders y sont bien implant\u00e9s et leurs taux de profit sont excessifs. Ce manque de concurrence [\u2026] a entra\u00een\u00e9 une hausse des prix, une baisse des investissements et une diminution de la croissance de la productivit\u00e9 [\u2026] J&rsquo;ai attribu\u00e9 la diminution de la concurrence \u00e0 l&rsquo;augmentation des barri\u00e8res \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e et \u00e0 la faible application des lois antitrust, soutenues par un lobbying intensif.&nbsp;\u00bb (Thomas Philippon, The Grat Reversal. How America gave up on free markets, Harvard University Press, 2021, p. 205).<\/p>\n\n\n\n<p>(<strong>10)<\/strong> : Kim Moody, \u00c9tats-Unis. Les gr\u00e8ves de 2021 analys\u00e9es dans leur contexte, 2 d\u00e9cembre 2021&nbsp;; disponible ici&nbsp;: https:\/\/alencontre.org\/ameriques\/americnord\/usa\/etats-unis-les-greves-de-2021-analysees-dans-le-contexte-densemble.html<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a un an (avril 2021), nous avions conclu le troisi\u00e8me \u00e9pisode de notre feuilleton sur la crise-Covid avec des projections sur les sc\u00e9narios envisageables pour le d\u00e9veloppement ult\u00e9rieur de cette crise. Parmi ces sc\u00e9narios, il y avait celui de \u00ab&nbsp;l&rsquo;inflation qui revient&nbsp;\u00bb. 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