{"id":22,"date":"2019-05-21T10:05:45","date_gmt":"2019-05-21T08:05:45","guid":{"rendered":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/frontieres\/?p=22"},"modified":"2019-06-06T09:17:17","modified_gmt":"2019-06-06T07:17:17","slug":"interview-mezzadra","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/frontieres\/interview-mezzadra\/","title":{"rendered":"Trois entretiens  avec  Sandro Mezzadra"},"content":{"rendered":"<p>Nous republions ici trois entretiens donn\u00e9s par Sandro Mezzadra lors de la sortie du livre en Anglais en 2014.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><strong>\u00abLes fronti\u00e8res se d\u00e9mat\u00e9rialisent au point de traverser nos vies m\u00eames\u00bb <\/strong><br \/>\n<strong>(Entretien donn\u00e9 \u00e0 Carine Fouteau publi\u00e9 sur M\u00e9diapart en juin 2014. )<\/strong><\/p>\n<p><em>On observe un retour en force des fronti\u00e8res dans l\u2019agenda politique europ\u00e9en. Dans votre livre, Borders as Method, Or The multiplication of Labor, vous \u00e9voquez un double mouvement\u00a0: d\u2019une part, la prolif\u00e9ration des murs, comme entre les \u00c9tats-Unis et le Mexique, Isra\u00ebl et l\u2019\u00c9gypte, la Gr\u00e8ce et la Turquie, et d\u2019autre part, la mobilit\u00e9 accrue de ces limites. Qu\u2019entendez-vous par l\u00e0\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Les travaux de recherche actuellement consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9tude des fronti\u00e8res se focalisent g\u00e9n\u00e9ralement sur un seul des deux aspects, \u00e0 savoir le renforcement des fronti\u00e8res. Ce mouvement de mat\u00e9rialisation, qui se traduit concr\u00e8tement par la construction de murs, est ind\u00e9niable et m\u00e9rite d\u2019\u00eatre analys\u00e9. Mais il ne rend pas compte \u00e0 lui seul de ce qui se passe. La mise en place de fortifications s\u2019accompagne de l\u2019\u00e9mergence de fronti\u00e8res mobiles.<br \/>\nCeci s\u2019observe partout dans le monde, pas seulement en Europe, m\u00eame si le sud de l\u2019Europe est un exemple paradigmatique\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les barri\u00e8res physiques se multiplient aux fronti\u00e8res ext\u00e9rieures de l\u2019Union europ\u00e9enne, comme \u00e0 Ceuta et Melilla, les enclaves espagnoles au Maroc, o\u00f9 les barbel\u00e9s sont sans cesse rehauss\u00e9s, ou le long de la rivi\u00e8re Evros, entre la Gr\u00e8ce et la Turquie, o\u00f9 une barri\u00e8re a r\u00e9cemment \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9e\u00a0; de l\u2019autre, les fronti\u00e8res sont rendues de plus en plus invisibles par un processus d\u2019externalisation qui entrave la libert\u00e9 de circulation des migrants, notamment d\u2019Afrique subsaharienne, d\u00e8s leur pays d\u2019origine.<br \/>\nLa M\u00e9diterran\u00e9e n\u2019est pas le premier obstacle qu\u2019ils rencontrent sur leur chemin, loin de l\u00e0. Ils ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s plusieurs fois, aux consulats des pays europ\u00e9ens dans lesquels ils veulent se rendre, par les campagnes de communication financ\u00e9es par Bruxelles les d\u00e9courageant de partir, par les technologies militaires fournies par l\u2019UE pour contr\u00f4ler les migrations.<br \/>\nAu cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, les fronti\u00e8res sont devenues instables, insaisissables. M\u00eame quand elles prennent la forme de murs, elles ont perdu de leur fixit\u00e9, en ce sens, elles constituent d\u00e9sormais un champ complexe de tensions o\u00f9 diff\u00e9rentes sortes de techniques de pouvoir interagissent. Il faut comprendre les effets de cet assemblage h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne et cesser d\u2019\u00eatre obs\u00e9d\u00e9 par sa manifestation, certes terrifiante, sous forme de mur.<\/p>\n<p><em>Quel r\u00f4le jouent dans ce \u00ab\u00a0nouveau r\u00e9gime des fronti\u00e8res\u00a0\u00bb les technologies de pointe massivement utilis\u00e9es pour contr\u00f4ler les migrations, comme c\u2019est le cas en M\u00e9diterran\u00e9e avec la multiplication des radars via Frontex et l\u2019\u00e9change de donn\u00e9es via Eurosur\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Leur r\u00f4le est essentiel et symptomatique des \u00e9volutions actuelles. La digitalisation sert d\u2019un c\u00f4t\u00e9 \u00e0 renforcer la surveillance, en rendant les contr\u00f4les plus efficaces, et de l\u2019autre \u00e0 d\u00e9multiplier les lieux de passage. Les fronti\u00e8res deviennent du pr\u00eat-\u00e0-porter, comme si vous les aviez dans votre poche. Elles ne vous quittent plus tout au long de votre parcours migratoire et de votre vie. Elles sont \u00e0 m\u00eame la peau. En ce sens, le passage des fronti\u00e8res ne peut plus \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00e9v\u00e9nement unique, un moment mythologique qui n\u2019arriverait qu\u2019une fois dans la vie. Les fronti\u00e8res aujourd\u2019hui nous traversent quotidiennement et durant toute notre vie.<\/p>\n<p><em>Comment expliquez-vous cette focalisation actuelle sur les fronti\u00e8res\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Ce mouvement de remat\u00e9rialisation et de d\u00e9mat\u00e9rialisation n\u2019est pas univoque. Je ne crois pas aux th\u00e9ories du complot. H\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne et contradictoire, cette tendance refl\u00e8te diff\u00e9rents int\u00e9r\u00eats. Elle correspond tout d\u2019abord \u00e0 une logique de spectacle, de mise en sc\u00e8ne. Les espaces politiques unifi\u00e9s, que ce soit l\u2019Union europ\u00e9enne ou les \u00c9tats-Unis, sont travers\u00e9s par un sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 croissant. Des peurs grandissantes paralysent ces soci\u00e9t\u00e9s. Beaucoup de responsables politiques r\u00e9pondent \u00e0 cette anxi\u00e9t\u00e9 profonde par une agitation populiste dont les migrations sont l\u2019un des points de fixation. Les fronti\u00e8res comme spectacle servent \u00e0 montrer aux citoyens que les gouvernants ne restent pas les bras crois\u00e9s, qu\u2019ils entendent les inqui\u00e9tudes, qu\u2019ils agissent.<br \/>\nD\u2019o\u00f9 vient cette anxi\u00e9t\u00e9\u00a0? Elle est le r\u00e9sultat de l\u2019\u00e9clatement de la figure du citoyen, au sens sociologique du terme, lui-m\u00eame d\u00e9coulant de la crise du Welfare state. La transformation et la d\u00e9formation du lien entre citoyennet\u00e9 et travail s\u2019accompagnent d\u2019une mutation de la gestion de la main-d\u2019\u0153uvre, y compris immigr\u00e9e. Le mode de production industrielle de type fordiste, dans l\u2019apr\u00e8s-guerre, est all\u00e9 de pair avec des recrutements massifs de migrants. Dans l\u2019automobile par exemple, les entreprises ont fix\u00e9 les modalit\u00e9s de l\u2019organisation du travail. La d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019employeur s\u2019accompagnait d\u2019une forme d\u2019int\u00e9gration subordonn\u00e9e dans la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019accueil\u00a0: en \u00e9change de votre force de travail, vous auriez un salaire r\u00e9gulier, un logement, une s\u00e9curit\u00e9 sociale. Les besoins migratoires pouvaient \u00eatre planifi\u00e9s \u00e0 plus ou moins long terme. \u00c0 ce mod\u00e8le s\u2019est substitu\u00e9 depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es un nouveau r\u00e9gime de production. L\u2019impr\u00e9vu a pris le dessus. La flexibilit\u00e9, qui fabrique de la pr\u00e9carit\u00e9, est devenue la norme. Les dirigeants ont cherch\u00e9 \u00e0 mettre en \u0153uvre des politiques en lien avec ces imp\u00e9ratifs. Une gouvernance flexible de la mobilit\u00e9 s\u2019est impos\u00e9e comme un objectif fondamental \u00e0 atteindre. En mati\u00e8re migratoire, cela s\u2019est traduit par la volont\u00e9 de s\u00e9lectionner les migrants en fonction de leurs comp\u00e9tences. Les fronti\u00e8res sont des outils importants dans cette gestion.<\/p>\n<p><em>Que s\u2019est-il pass\u00e9 pour que Schengen devienne, lors de la campagne pour les \u00e9lections europ\u00e9ennes de 2014, un tel point de fixation\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>En France, Marine Le Pen est parvenue \u00e0 imposer sa voix, obligeant les autres responsables politiques \u00e0 se positionner par rapport \u00e0 elle. Elle a plac\u00e9 Schengen au centre de l\u2019agenda politique. Comme en Italie depuis les ann\u00e9es 1990, la gauche institutionnelle essaye de ne pas se laisser d\u00e9border, pr\u00e9cis\u00e9ment en mati\u00e8re migratoire. Mais cette concurrence est vou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chec. Sur ce terrain-l\u00e0, la droite l\u2019emporte toujours.<br \/>\nLa crise de l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne est un autre \u00e9l\u00e9ment pour comprendre le retour en force des fronti\u00e8res. Aux limites ext\u00e9rieures de l\u2019UE, que voit-on\u00a0? La guerre. La guerre en Syrie et la guerre en Ukraine. Dans les deux cas, l\u2019Europe est incapable de jouer un r\u00f4le politique d\u00e9cisif. Ces guerres mettent en p\u00e9ril l\u2019unit\u00e9 m\u00eame de l\u2019UE. Les fronti\u00e8res sont un miroir des divisions et des difficult\u00e9s de cet ensemble. Au sud de l\u2019Europe, que voit-on\u00a0? Des gens meurent. Des milliers de migrants p\u00e9rissent en tentant de traverser le Sahara ou la M\u00e9diterran\u00e9e. On peut l\u00e0 aussi parler de guerre.<br \/>\nQuant aux fronti\u00e8res int\u00e9rieures, elles sont \u00e9galement\u00a0mises en cause. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, la libert\u00e9 de mouvement a \u00e9t\u00e9 limit\u00e9e ici et l\u00e0. En d\u00e9cembre, une femme italienne a \u00e9t\u00e9 d\u00e9port\u00e9e de Belgique. C\u2019est dramatique car la libert\u00e9 de circulation entre les \u00c9tats membres constitue le fondement du projet europ\u00e9en, du projet de citoyennet\u00e9 europ\u00e9enne. En Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Allemagne, les dirigeants tentent chacun \u00e0 leur mani\u00e8re de restreindre la d\u00e9livrance d\u2019aides sociales aux nationaux.<br \/>\nLa mani\u00e8re dont les Roms sont trait\u00e9s est symptomatique de cette crise. Ces personnes sont pour la plupart des citoyens europ\u00e9ens. Elles ont m\u00eame le plus souvent la nationalit\u00e9 des pays dans lesquels elles vivent. Elles n\u2019en restent pas moins la cible de violentes formes de racisme, ce qui montre que les fronti\u00e8res ne sont pas forc\u00e9ment celles auxquelles on pense. L\u2019Europe, en son sein, est parcourue par une multiplicit\u00e9 de barri\u00e8res mouvantes agissant s\u00e9lectivement sur les uns et pas sur les autres.<\/p>\n<p><em>Vous dites que les fronti\u00e8res n\u2019ont pas toujours eu cette importance\u2026<\/em><\/p>\n<p>Le lien entre migrations et fronti\u00e8res n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 \u00e9vident. Les migrations transatlantiques au tournant du XXe si\u00e8cle n\u2019ont pas donn\u00e9 lieu \u00e0 la mise en sc\u00e8ne des fronti\u00e8res. Dans les ann\u00e9es 1960 et 1970, en Europe, non plus, la question ne se posait pas de la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019aujourd\u2019hui. Tout a chang\u00e9 au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies avec la mondialisation et la crise du fordisme et du Welfare state, dans le sillage de la crise p\u00e9troli\u00e8re de 1973. Cette ann\u00e9e a marqu\u00e9 le d\u00e9but de la fin des recrutements massifs de travailleurs migrants en Europe. Ce que j\u2019ai dit pour les fronti\u00e8res vaut aussi pour les migrants ill\u00e9gaux. La figure du migrant ill\u00e9gal n\u2019\u00e9tait pas un probl\u00e8me pr\u00e9c\u00e9demment. Les \u00e9trangers \u00e9taient la cible de st\u00e9r\u00e9otypes, ils \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 stigmatis\u00e9s dans les discours politiques. Mais les sans-papiers n\u2019existaient pas en tant que tels. Leur apparition dans la sph\u00e8re publique a \u00e9t\u00e9 concomitante de la mutation des modes de production.<\/p>\n<p><em>Vous r\u00e9futez la vision d&rsquo;une Europe forteresse. R\u00e9futez-vous aussi le durcissement des politiques migratoires mises en \u0153uvre par les \u00c9tats membres de l&rsquo;UE\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Je critique la vision unilat\u00e9rale des fronti\u00e8res les r\u00e9duisant \u00e0 leur fonction de mur. Les fronti\u00e8res excluent, s\u00e9parent, c\u2019est un fait. Mais elles ne sont pas que cela. Je ne cherche pas \u00e0 nier la violence qui s\u2019exerce aux fronti\u00e8res, la mani\u00e8re dont des vies sont exploit\u00e9es, enlev\u00e9es. Mais il me semble qu\u2019il faut changer de point de vue afin de retrouver un angle d\u2019attaque plus efficace. Le concept d\u2019Europe forteresse a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 dans les ann\u00e9es 1990 pour d\u00e9noncer les politiques migratoires europ\u00e9ennes. La r\u00e9f\u00e9rence de cette m\u00e9taphore est militaire, puisque l\u2019Europe forteresse d\u00e9signait les fortifications nazies bordant les rivages de l\u2019Atlantique. Cette image n\u2019est pas inutile. Mais, au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es, elle a \u00e9t\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e par les institutions europ\u00e9ennes elles-m\u00eames, notamment par Frontex. \u00c0 trop l\u2019utiliser, on risque de faire le jeu des politiques qu\u2019elle est cens\u00e9e combattre.<br \/>\nPour r\u00e9pondre \u00e0 votre question, il n\u2019existe pas de politique europ\u00e9enne migratoire commune. Mais il existe un cadre global, \u00e0 travers la mise en place de r\u00e8gles minimales, l\u2019identification de suppos\u00e9es \u201cbonnes pratiques\u201d, le d\u00e9roulement de n\u00e9gociations informelles ou encore l\u2019\u00e9tablissement de relations bilat\u00e9rales. Ce cadre global tend \u00e0 instaurer une politique de s\u00e9lection inclusive. Le but des politiques migratoires europ\u00e9ennes n\u2019est pas de barrer la route aux migrants. \u00c7a, c\u2019est le spectacle. Des centaines de milliers de personnes entrent et s\u2019installent l\u00e9galement \u2013\u00a0mais aussi ill\u00e9galement\u00a0\u2013 chaque ann\u00e9e dans l\u2019Union europ\u00e9enne. Les \u00c9tats membres ne s\u2019en plaignent pas. Au contraire, ils en ont besoin, pour des raisons \u00e9conomiques et d\u00e9mographiques identifi\u00e9es depuis longtemps par Bruxelles. L\u2019Europe vieillit, l\u2019Europe a besoin de main-d\u2019\u0153uvre. Les syst\u00e8mes de migrations saisonni\u00e8res, de migrations circulaires, les syst\u00e8mes \u00e0 point sont appr\u00e9ci\u00e9s. Ces dispositifs s\u00e9lectifs sont compatibles avec la flexibilit\u00e9 exig\u00e9e par les \u00e9conomies de march\u00e9.<br \/>\nLes dirigeants et experts europ\u00e9ens d\u00e9battent du \u201cmanagement de l\u2019immigration\u201d et de \u201cjust-in-time\u201d ou \u201cto-the-point migrations\u201d. Ils ont cru, un temps, comme en Italie, que les quotas \u00e9taient une solution ad\u00e9quate. Or ceux-ci se sont av\u00e9r\u00e9s particuli\u00e8rement rigides, donc inadapt\u00e9s aux besoins des entreprises. Ce management a \u00e0 voir avec une gestion entrepreneuriale. L\u2019objectif est de diversifier les comp\u00e9tences des migrants. La figure du migrant peu qualifi\u00e9, recrut\u00e9 comme OS dans l\u2019industrie automobile, est d\u00e9pass\u00e9e en tant que point de r\u00e9f\u00e9rence normatif pour les politiques et exp\u00e9riences migratoires. La figure du migrant est multiple. Les statuts, les exp\u00e9riences des migrants sont plurielles. De m\u00eame que la figure du citoyen et du travailleur s\u2019est fragment\u00e9e, celle du migrant a explos\u00e9.<\/p>\n<p><em>Comment analysez-vous l\u2019op\u00e9ration italienne de Mare Nostrum\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Elle est int\u00e9ressante, car elle r\u00e9v\u00e8le la complexit\u00e9 de la situation. Les gouvernements sont plus ambivalents qu\u2019il n\u2019y para\u00eet. Cette op\u00e9ration sauve des vies, beaucoup de vie. Des milliers de personnes ont \u00e9t\u00e9 secourues ces derni\u00e8res semaines. En m\u00eame temps, ce m\u00e9lange d\u2019humanitaire et de militaire n\u2019est pas sans poser de questions, de m\u00eame que cette tentative de faire de la M\u00e9diterran\u00e9e un espace de mobilit\u00e9 gradu\u00e9 et hi\u00e9rarchis\u00e9, au travers de corridors, de couloirs.<\/p>\n<p><em>Vous insistez sur le fait que les fronti\u00e8res sont des lieux o\u00f9 s\u2019\u00e9changent des savoir-faire. Qu&rsquo;est-ce qui s&rsquo;invente aux fronti\u00e8res\u00a0? Produisent-elles des conditions de vie sp\u00e9cifiques, des luttes nouvelles\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>L\u2019incorrigibilit\u00e9 des migrants \u00e0 vouloir traverser les fronti\u00e8res les plus dangereuses nous rappelle que ces lieux ne sont pas vides de sens. Il s\u2019y passe des choses importantes qui n\u2019ont lieu que l\u00e0. Les migrants subviennent \u00e0 leurs besoins, des savoir-faire s\u2019\u00e9changent, des formes de vie politique s\u2019inventent quotidiennement. Dans les bois autour des enclaves de Ceuta et Melilla, par exemple, les migrants, malgr\u00e9 un fort turn over, s\u2019auto-organisent de mani\u00e8re tr\u00e8s sophistiqu\u00e9e. Ils se rassemblent, font circuler la parole, d\u00e9cident de tours de cuisine, g\u00e8rent les relations avec les ONG, etc. Je ne veux en aucun cas romancer des conditions de vie extr\u00eamement dures. Mais il faut beaucoup d\u2019imagination, d\u2019\u00e9nergie et d\u2019exp\u00e9rience pour franchir ces barbel\u00e9s. Les fronti\u00e8res, en ce sens, ne sont pas de la pure n\u00e9gativit\u00e9. Les fronti\u00e8res ne sont pas seulement des murs ou des ponts, mais des lieux de tensions, o\u00f9 des pratiques s\u2019inventent et des luttes prennent forme. Ces pratiques doivent \u00eatre expliqu\u00e9es non seulement du point de vue des fronti\u00e8res mais aussi des migrants eux-m\u00eames. Par ailleurs, outre les migrants, de nombreux acteurs interagissent aux fronti\u00e8res. Dans les camps, comme \u00e0 Choucha, en Tunisie \u00e0 la fronti\u00e8re avec la Libye, les repr\u00e9sentants des \u00c9tats collaborent avec une multiplicit\u00e9 d\u2019ONG, d\u2019organisations internationales et d\u2019instances \u00e9conomiques aux logiques vari\u00e9es. Chacun a sa l\u00e9gitimit\u00e9, chacun a son expertise. Les migrants sont appel\u00e9s \u00e0 n\u00e9gocier avec l\u2019ensemble de ces entit\u00e9s, \u00e0 comprendre les modes de fonctionnement et les buts poursuivis par les uns et les autres. Ces acteurs jouent un r\u00f4le majeur dans la gouvernance, dans le contr\u00f4le des fronti\u00e8res.<br \/>\nEn tant que lieu de tensions, lieu de confrontations et de n\u00e9gociations des pouvoirs, les fronti\u00e8res sont une sorte de laboratoire des mutations du capitalisme contemporain. Elles se reconfigurent aujourd\u2019hui autour de nouveaux territoires dont la particularit\u00e9 est de d\u00e9fier l\u2019h\u00e9g\u00e9monie des puissances sur le d\u00e9clin. Par leur h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9, ces territoires brouillent les cartes. Ils prennent la figure de zones \u00e9conomiques sp\u00e9ciales, de corridors, de zones hors taxes, qui prolif\u00e8rent dans les espaces \u00e9mergents. L\u2019homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des \u00c9tats-nations, avec leurs lois et leurs cultures nationales, ne rend quant \u00e0 elle plus compte des transformations actuelles.<\/p>\n<p><strong>&amp;<\/strong><\/p>\n<p><strong>L&rsquo;HOMME DE LA FRONTI\u00c8RE\u2028entretien avec Sandro Mezzadra r\u00e9alis\u00e9 par Filippo Furri, Paul Guillibert et Isabelle Saint-Sa\u00ebns publi\u00e9 dans Vacarme n\u00b069 en 2014<\/strong><\/p>\n<p><em>Quels \u00e9v\u00e9nements, au sens fort du terme, ont marqu\u00e9 votre pens\u00e9e et votre parcours militant ? Comment ont-ils \u00e9volu\u00e9 \u00e0 partir des exp\u00e9riences de l\u2019autonomie italienne ?<\/em><\/p>\n<p>J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 militer tr\u00e8s jeune en Italie \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970 dans le mouvement autonome, puis contre sa r\u00e9pression dans les ann\u00e9es 1980, mais ce sont les mobilisations des ann\u00e9es 1990 qui nous ont vraiment fait sortir de la d\u00e9faite des ann\u00e9es 1970. Nous avons organis\u00e9 plusieurs camps \u00e0 Comiso en 82, 83 et 84 pour mobiliser contre les missiles Cruise. Dans le cadre des mouvements anti-nucl\u00e9aires, apr\u00e8s Tchernobyl, nous avons pu stopper la construction de nouvelles centrales par l\u2019action directe, les luttes et un r\u00e9f\u00e9rendum. Puis il y a eu une nouvelle vague d\u2019occupations de centres sociaux dans toutes les grandes villes, en particulier \u00e0 G\u00eanes. En 1990, le mouvement dans les universit\u00e9s, appel\u00e9 <em>La Pantera<\/em>, a repris dans toute l\u2019Italie. Ces luttes ont r\u00e9activ\u00e9 le d\u00e9bat th\u00e9orique et politique sur le post-fordisme et sur l\u2019intellectuel de masse.<br \/>\nLa d\u00e9couverte des migrations fut un moment capital pour moi. G\u00eanes, la ville des ann\u00e9es 1960- 1970 dans laquelle j\u2019avais v\u00e9cu et grandi, \u00e9tait une ville blanche et, tr\u00e8s na\u00efvement, nous avons soudain r\u00e9alis\u00e9 que ce n\u2019\u00e9tait plus le cas&#8230; \u00c0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1993 ont eu lieu \u00e0 G\u00eanes ce qu\u2019on a pr\u00e9sent\u00e9 comme les premi\u00e8res \u00e9meutes raciales en Italie. Apr\u00e8s, les attaques contre les migrants ont fait na\u00eetre un mouvement d\u2019auto-d\u00e9fense. Pour nous, activistes venus de l\u2019autonomie, le racisme et les migrations ne faisaient pas partie de l\u2019imaginaire politique.<br \/>\n\u00c0 partir de notre rencontre avec des migrants, au d\u00e9part essentiellement s\u00e9n\u00e9galais et marocains, nous avons travaill\u00e9 avec eux dans une perspective qui d\u00e9passait l\u2019anti-racisme \u00e9clair\u00e9. Cette rencontre politique a r\u00e9orient\u00e9 mes recherches, qui portaient \u00e0 l\u2019\u00e9poque sur des questions radicalement diff\u00e9rentes (la philosophie politique classique, l\u2019histoire constitutionnelle allemande, la question du travail), et les migrations sont devenues un point capital de mes pr\u00e9occupations, intellectuelles et activistes.<br \/>\nEn 2001 nous avons d\u00e9cid\u00e9, avec les camarades du collectif g\u00e9nois <em>Citt\u00e0 aperta<\/em>, d\u2019organiser la mobilisation contre le G8 de G\u00eanes autour des migrations. Ce sujet n\u2019avait pas alors la place qu\u2019il a aujourd\u2019hui, ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un th\u00e8me de second plan de la th\u00e9matique anti-raciste, et on ne s\u2019int\u00e9ressait que de loin aux mouvements et aux luttes des migrants.<br \/>\nNous avons ensuite investi les Forums Sociaux Europ\u00e9ens (FSE) pour construire un r\u00e9seau euro\u00e9en, exp\u00e9rimentant d\u00e8s le FSE de Florence, en novembre 2002, un nouveau genre d\u2019assemblage avec des activistes : les Allemands de <em>Kanak Attak<\/em>, les Espagnoles de <em>Precarias a la Deriva<\/em>, des Slov\u00e8nes etc. La veille de l\u2019ouverture du FSE, nous avons organis\u00e9 une rencontre de revues: <em>Derive Approdi<\/em> (Italie), <em>Otonom<\/em> (Turquie), <em>Fantomas<\/em> et <em>Subtropen<\/em> (Allemagne), et pour la France <em>Multitudes<\/em> et <em>Vacarme<\/em>.<br \/>\nSur la base de ces contacts, et avec l\u2019implication du r\u00e9seau <em>NoBorder,<\/em> nous avons organis\u00e9 en juillet 2003 \u00e0 Frassanito dans les Pouilles un camp <em>noborder<\/em>. Il se voulait diff\u00e9rent des pr\u00e9c\u00e9dents qui, m\u00eame s\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 novateurs et organis\u00e9s par des gens que je respecte \u00e9norm\u00e9ment, avaient montr\u00e9 leurs limites: une certaine tendance \u00e0 la victimisation des migrants, une tentative de m\u00ealer anarchisme et nouvelle lecture des droits de l\u2019homme, produisant un espace \u00e9troit o\u00f9 il \u00e9tait difficile de promouvoir l\u2019implication directe des migrants et leurs luttes. Nous, au contraire, avons voulu lier investigation militante sur le travail des migrants dans l\u2019agriculture du Sud de l\u2019Italie et actions contre les centres de d\u00e9tention, nombreux dans les Pouilles. \u00c0 Bari- Palese, centre de d\u00e9tention construit sur l\u2019ancien a\u00e9roport militaire, nous avons mis \u00e0 bas un grillage et permis la fuite de cinq migrants. Cette action directe a permis de faire parler de ce qui se passait dans les \u00ab usines vertes \u00bb agricoles du Sud de l\u2019Italie.<br \/>\nLe r\u00e9seau informel <em>Frassanito<\/em>, n\u00e9 \u00e0 la suite du camp, a fonctionn\u00e9 six ans. Une exp\u00e9rience joyeuse qui a permis l\u2019\u00e9mergence d\u2019un nouveau discours politique, selon trois axes: mettre en avant le leadership des migrants et leurs luttes, connecter les migrations avec d\u2019autres probl\u00e9matiques, e.g. la pr\u00e9carit\u00e9, et faire des migrations un axe pour repen- ser l\u2019espace europ\u00e9en. Nous avons beaucoup parl\u00e9 d\u2019\u00ab autonomie des migrations \u00bb, formule efficace sur laquelle il y a encore beaucoup \u00e0 travailler, mais qui fonctionne comme un slogan, produisant d\u2019autres effets, entre autres le risque de polariser de fa\u00e7on n\u00e9gative.<\/p>\n<p><em>Dans ces mouvements, ces r\u00e9seaux et ces pratiques, trouve-t-on toujours l\u2019h\u00e9ritage de l\u2019enqu\u00eate ouvri\u00e8re de l\u2019op\u00e9ra\u00efsme ? Comment cela se poursuit-il avec les r\u00e9seaux Uninomade et Euronomade ?\u2028<\/em><\/p>\n<p>L\u2019op\u00e9ra\u00efsme est un courant th\u00e9orique et politique qui a \u00e9merg\u00e9 en Italie au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, \u00e0 partir d\u2019une lecture originale de Marx dans le cadre des luttes ouvri\u00e8res radicales, et qui a conduit \u00e0 l\u2019invention de nouveaux concepts th\u00e9oriques et \u00e0 l\u2019\u00e9laboration d\u2019une nouvelle m\u00e9thodologie politique: l\u2019enqu\u00eate ouvri\u00e8re. En Italie et ailleurs, il y a toujours eu des tentatives pour faire vivre cette tradition, par exemple Romano Alquati dans les revues <em>Quaderni Rossi<\/em> et <em>Classe Operaia<\/em>. <em>Uninomade<\/em> tentait de r\u00e9activer la liaison entre activit\u00e9s militantes et production de connaissance. Reconna\u00eetre l\u2019importance de la production intellectuelle a \u00e9t\u00e9 l\u2019une des pr\u00e9occupations de la plupart des mouvements italiens depuis les ann\u00e9es 1960, ce qui n\u2019est pas toujours le cas au sein des mouvements sociaux europ\u00e9ens, dont certains se caract\u00e9risent par un anti-intellectualisme fort. <em>Uninomade<\/em> se voulait un espace h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne o\u00f9 des intellectuels, issus pour la plupart de diff\u00e9rentes g\u00e9n\u00e9rations de l\u2019op\u00e9ra\u00efsme avec des parcours politiques diff\u00e9rents, rencontraient de jeunes activistes des centres sociaux pour produire une connaissance qui renforcerait la pratique militante, et c\u2019\u00e9tait en m\u00eame temps une tentative de mettre en lumi\u00e8re les limites de certains concepts th\u00e9oriques. Cela a dur\u00e9 une dizaine d\u2019ann\u00e9es, avec des discussions anim\u00e9es, des succ\u00e8s, des conflits.<br \/>\nEn 2013 se produit une rupture. Certains (dont Toni Negri et moi) \u00e9taient de moins en moins satisfaits du langage conceptuel port\u00e9 par les mouvements sociaux italiens, notamment ceux qui venaient de l\u2019autonomie des ann\u00e9es 1970. Confront\u00e9s \u00e0 la crise financi\u00e8re de 2007-2008 qui r\u00e9v\u00e9lait la nouvelle nature du capitalisme, observant les limites des luttes et des pratiques, nous avons jug\u00e9 que beau- coup de nos outils th\u00e9oriques n\u2019\u00e9taient plus efficaces, notamment l\u2019id\u00e9e du noyau luttes ouvri\u00e8res\/crise\/ d\u00e9veloppement, centrale depuis la publication en 1966 de <em>Operai e Capitale<\/em> de Mario Tronti. Il nous semblait n\u00e9cessaire d\u2019exp\u00e9rimenter et d\u2019interroger le travail th\u00e9orique men\u00e9 depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, e.g. les concepts de post-fordisme et de capitalisme cognitif, et d\u2019entamer le dialogue avec de nouveaux courants de pens\u00e9e critique, du post-colonialisme au f\u00e9minisme radical. Nous avions besoin de faire un pas de c\u00f4t\u00e9, d\u2019ouvrir un nouvel espace qui nous permette d\u2019innover. Avec Euronomade, nous essayons de r\u00e9pondre \u00e0 cette n\u00e9cessit\u00e9, en reposant en m\u00eame temps la question de l\u2019action politique et celle de l\u2019organisation \u00e0 l\u2019\u00e9chelle europ\u00e9enne<\/p>\n<p><em>En parlant d\u2019innovation conceptuelle : une des notions que vous avez apport\u00e9es est celle d\u2019inclusion diff\u00e9rentielle : personne n\u2019est compl\u00e8tement exclu d\u2019un espace national, mais il y a des mani\u00e8res diff\u00e9renci\u00e9es d\u2019\u00eatre inclus, et donc des hi\u00e9rarchies au sein des espaces. Duba\u00ef en est un bon exemple : il y a des esclaves, des expatri\u00e9s, des touristes, des travailleurs autochtones. Toutes ces cat\u00e9gories ont des statuts diff\u00e9rents mais sont pourtant incluses d\u2019une certaine mani\u00e8re dans l\u2019espace national. En quoi cette notion d\u2019inclusion diff\u00e9rentielle se distingue-t-elle de l\u2019id\u00e9e de W.E.B. Du Bois, selon laquelle il n\u2019y a pas que des citoyens-travailleurs au sein de la soci\u00e9t\u00e9, car il existe des lignes de couleur, entre blancs et non-blancs, qui fracturent l\u2019espace du citoyen-travailleur ?<\/em><\/p>\n<p>Du Bois a \u00e9t\u00e9 pour Brett Neilson et pour moi une inspiration capitale, et je n\u2019opposerai donc pas ce qu\u2019il appelle color line et ce que nous appelons inclusion diff\u00e9rentielle. \u00c0 l\u2019aube du XXe si\u00e8cle, il a parl\u00e9 de ligne de couleur, et mis en \u00e9vidence la port\u00e9e globale de cette notion. Quand Frederick Douglass l\u2019utilise un peu plus t\u00f4t dans les ann\u00e9es 188010, c\u2019est pour d\u00e9crire la r\u00e9alit\u00e9 de la s\u00e9gr\u00e9gation dans le Sud des \u00c9tats-Unis ; Du Bois, lui, part du Sud et fait de ce ph\u00e9nom\u00e8ne local une ligne globale, comme s\u2019il introduisait le monde dans le Sud des \u00c9tats-Unis. De ce point de vue, l\u2019op\u00e9ration de Du Bois peut \u00eatre d\u00e9crite comme une tentative de d\u00e9placer la perspective de l\u2019exclusion vers l\u2019inclusion. La ligne de couleur est alors plus un dispositif d\u2019inclusion que d\u2019exclusion.<br \/>\nNotre concept d\u2019inclusion diff\u00e9rentielle est une critique de la plupart des concepts d\u2019inclusion. Nous ne disons pas qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019exclusion : au contraire il s\u2019agit de mettre en question la relation binaire entre inclusion et exclusion, d\u2019ouvrir un espace d\u2019analyse critique sur l\u2019inclusion. Concernant les migrations, nous ne nions ni la r\u00e9alit\u00e9 des violences qui visent les migrants, ni l\u2019importance du processus qui est d\u00e9crit g\u00e9n\u00e9ralement comme processus d\u2019exclusion. Au contraire, nous sugg\u00e9rons de renverser la perspective et de regarder ces m\u00eames processus du point de vue de la d\u00e9formation des finalit\u00e9s sociales et des politiques de l\u2019inclusion<\/p>\n<p><em>Voulez-vous dire que les migrants sont toujours en m\u00eame temps insiders et outsiders ? Et qu\u2019il faut alors regarder les migrations et la citoyennet\u00e9 depuis le point de vue de la fronti\u00e8re, en imaginant (et en pratiquant) une citoyennet\u00e9 ouverte et mouvante, d\u00e9connect\u00e9e des lieux de naissance, de d\u00e9part et de r\u00e9sidence, et prenant ses racines dans un espace ouvert, partag\u00e9 et d\u00e9mocratique ?<\/em><\/p>\n<p>Non seulement les migrants sont \u00e0 la fois \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, mais la fronti\u00e8re insaisissable entre int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur, entre inclusion et exclusion, est devenue cruciale dans les vies d\u2019une multitude d\u2019autres sujets. Je le r\u00e9p\u00e8te, un focus unilat\u00e9ral sur l\u2019exclusion am\u00e8ne n\u00e9cessairement, quoique paradoxalement, \u00e0 renforcer les fronti\u00e8res de l\u2019inclusion. C\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s ce que disait Abdelmalek Sayad sur l\u2019effet miroir de la migration: si on consid\u00e8re le migrant comme exclu, il devient le miroir dans lequel l\u2019int\u00e9rieur est refl\u00e9t\u00e9 exactement comme fronti\u00e8re. L\u2019exp\u00e9rience de ces derni\u00e8res ann\u00e9es nous apprend que l\u2019int\u00e9rieur est \u00e0 son tour de plus en plus fractur\u00e9. Bien s\u00fbr, il a toujours \u00e9t\u00e9 fractur\u00e9, avec des lignes de couleur, des divisions de classe, de genre, mais dans la situation actuelle on ne retrouve plus de figures fonctionnant comme des points de r\u00e9f\u00e9rence normative qui permettent de recomposer ces perturbations. C\u2019est ce qu\u2019essaie de dire <em>Border as Method<\/em> avec le concept de multiplication : multiplications de figures, de positions subjectives.<br \/>\nMa rencontre avec les migrants en 1993, sur le terrain politique, fut une rencontre avec la fronti\u00e8re. C\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque une position assez nouvelle. Chez les pionniers des travaux sur la migration, la question des fronti\u00e8res \u00e9tait virtuellement absente : ce n\u2019\u00e9tait pas de l\u2019aveuglement, mais la conjoncture \u00e9tait diff\u00e9rente. Qu\u2019on soit oblig\u00e9 de se confronter \u00e0 la question de la fronti\u00e8re d\u00e8s lors qu\u2019on travaille sur les migrations marque bien la nouveaut\u00e9 de la situation actuelle. Aujourd\u2019hui, la travers\u00e9e de la fronti\u00e8re ne peut plus \u00eatre pens\u00e9e comme une exp\u00e9rience unique : la fronti\u00e8re vous suit, elle se reproduit dans les villes, dans les r\u00e9gions. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui produit les processus de multiplication des positions, des statuts, pour les migrants comme pour les citoyens.<br \/>\nLe concept d\u2019exclusion a \u00e9t\u00e9 indispensable, mais je ne crois pas que du point de vue th\u00e9orique il soit utile dans cette nouvelle conjoncture politique. Et c\u2019est pour cela que nous parlons d\u2019inclusion s\u00e9lective, ou diff\u00e9rentielle. Dans <em>Border as Method<\/em>, nous faisons d\u2019ailleurs r\u00e9f\u00e9rence au vieux slogan repris par le mouvement des migrants mexicains aux USA \u00ab We Didn\u2019t Cross the Border, the Border Crossed Us ! \u00bb (\u00ab Nous n\u2019avons pas travers\u00e9 la fron- ti\u00e8re c\u2019est la fronti\u00e8re qui nous a travers\u00e9s \u00bb). On le trouve d\u2019ailleurs dans Machete, le grand film de Robert Rodriguez, qui nous a inspir\u00e9 dans l\u2019\u00e9criture de plusieurs chapitres. Il faut rappeler le contexte historique pr\u00e9cis dont se nourrissent les luttes des Latinos aux \u00c9tats-Unis : le trait\u00e9 de Guadalupe Hidalgo de 1848, par lequel le Mexique c\u00e8de plus d\u2019un million de km2 aux \u00c9tats-Unis. Ce slogan peut donc pr\u00eater \u00e0 des lectures nationalistes, mais il est pour nous particuli\u00e8rement provocateur, pr\u00e9cis\u00e9- ment en ce qu\u2019il capte cet aspect de l\u2019\u00eatre travers\u00e9 par la fronti\u00e8re, qui concerne de plus en plus de gens.<\/p>\n<p><em>Si on revient sur votre intervention au colloque Foucault(s) 1984-2014, on peut \u00e9voquer la \u00ab pens\u00e9e du dehors \u00bb et consid\u00e9rer que, si dans l\u2019espace global \u00ab il n\u2019y a plus de dehors \u00bb, tout se joue sur les diff\u00e9rents degr\u00e9s d\u2019int\u00e9riorit\u00e9, donc d\u2019inclusion diff\u00e9rentielle&#8230; Giorgio Agamben, dans ses travaux sur l\u2019\u00e9tat d\u2019exception, ouvre la r\u00e9flexion \u00e0 la linguistique (et \u00e0 Benveniste en particulier) en d\u00e9finissant l\u2019exception comme forme d\u2019exclusion. Cette d\u00e9finition s\u2019approche- t-elle de celle de l\u2019inclusion diff\u00e9rentielle, et peut-elle nous aider \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de la logique inclusion\/exclusion ?<\/em><\/p>\n<p>Le probl\u00e8me, chez Agamben, est d\u2019une part l\u2019usage qui en a \u00e9t\u00e9 fait quand on parle de fronti\u00e8res, de migrations, dans le domaine des <em>refugees studies<\/em>, d\u2019autre part la fa\u00e7on dont il pense la souverainet\u00e9. Pour moi la souverainet\u00e9 est un concept important, mais je ne crois pas que la reconstruction mytho- logique qu\u2019Agamben d\u00e9veloppe \u00e0 travers son dialogue avec Carl Schmitt soit particuli\u00e8rement utile aujourd\u2019hui. Le m\u00eame probl\u00e8me se pose avec le concept d\u2019exception. La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Benveniste est importante car il pointe pr\u00e9cis\u00e9ment le moment o\u00f9 la fronti\u00e8re entre exception et norme se brouille, et je crois que c\u2019est exactement la situation dans laquelle on se trouve actuellement. On ne peut pas parler d\u2019exception sans prendre en consid\u00e9ration la norme.<br \/>\nQu\u2019est ce que la norme ? C\u2019est une question fondamentale. Dans certaines pages d\u2019Agamben, l\u2019emphase mise sur la vie nue, l\u2019exclusion de la vie nue, l\u2019exception, renforce l\u2019image du citoyen \u00e0 part enti\u00e8re consid\u00e9r\u00e9 toujours comme la norme. Alors que cette image est au contraire en train d\u2019\u00eatre d\u00e9sarticul\u00e9e, fractur\u00e9e, d\u00e9multipli\u00e9e de l\u2019int\u00e9rieur, comme j\u2019essaie de le montrer&#8230; Il est important de se rappeler cette relation entre exception et norme. En guise de provocation, je dirais que je m\u2019int\u00e9resse plus \u00e0 la variation de la norme, \u00e0 la fa\u00e7on dont de nouvelles normes \u00e9mergent \u00e0 un niveau global, qu\u2019\u00e0 la reproduction continue de l\u2019exception&#8230;<\/p>\n<p><em>D\u2019autres th\u00e9ories pensent \u00e9galement les fronti\u00e8res, par exemple la th\u00e9orie du syst\u00e8me-monde (TSM) d\u2019Immanuel Wallerstein et Giovanni Arrighi. La diff\u00e9rence tient-elle au fait que vous vous int\u00e9ressez, au-del\u00e0 de la division internationale du travail, \u00e0 la production des subjectivit\u00e9s ?<\/em><\/p>\n<p>La r\u00e9ponse courte est oui (rires). La th\u00e9orie du syst\u00e8me-monde est devenue de plus en plus importante pour moi ces derni\u00e8res ann\u00e9es, en particulier la version d\u2019Arrighi dont le dernier livre, <em>Adam Smith \u00e0 P\u00e9kin<\/em>, m\u2019a \u00e9poustoufl\u00e9. Il essaie de repenser la th\u00e9orie de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie et s\u2019efforce de d\u00e9passer la rigidit\u00e9 de la th\u00e9orie des cycles h\u00e9g\u00e9moniques d\u00e9velopp\u00e9e dans la TSM. L\u2019un des probl\u00e8mes que nous avions en t\u00eate en \u00e9crivant <em>Border as Method<\/em> \u00e9tait le d\u00e9clin de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie \u00e9tats-unienne telle qu\u2019Arrighi le d\u00e9crit et l\u2019analyse dans les quinze derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie. Si on en fait une question th\u00e9orique et politique cruciale, il faut se demander ce qui vient apr\u00e8s, et c\u2019est en cela que son dernier livre est si passionnant: il montre les possibilit\u00e9s d\u2019\u00e9volution non-lin\u00e9aire, pas seulement le passage d\u2019une h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine \u00e0 une h\u00e9g\u00e9monie chinoise ou japonaise. Mais il est clair que d\u2019autres outils th\u00e9oriques utilis\u00e9s par la TSM doivent \u00eatre probl\u00e9matis\u00e9s et approfondis. D\u2019abord les concepts de centre\/p\u00e9riph\u00e9rie\/semi-p\u00e9riph\u00e9rie, d\u2019une ind\u00e9niable pertinence dans les ann\u00e9es 1960, doivent maintenant \u00eatre reprobl\u00e9matis\u00e9s \u00e0 l\u2019aune de la multiplicit\u00e9 produite par la mondialisation contemporaine. Si on prend au s\u00e9rieux l\u2019id\u00e9e que l\u2019\u00e9mergence des fronti\u00e8res ne s\u2019organise pas autour d\u2019un centre stable, tout devient plus compliqu\u00e9. Mais cela ne signifie pas qu\u2019il n\u2019y a plus de hi\u00e9rarchies spatiales, c\u2019est tout le contraire ! On est confront\u00e9 \u00e0 la multiplication des hi\u00e9rarchies spatiales et aussi au changement radical de la notion m\u00eame de territoire, ce qui interroge le concept de \u00ab territorialisme \u00bb si important dans la TSM. Encore une fois, cette multiplication des fronti\u00e8res qui accompagne la mondialisation am\u00e8ne \u00e0 forger de nouveaux outils analytiques qui permet- tront de cartographier la multiplication chaotique des relations hi\u00e9rarchiques entre les espaces.<br \/>\nEt bien s\u00fbr la notion de subjectivit\u00e9 est cruciale pour nous, et nous essayons de la prendre comme une perspective fondamentale au sein des crises et des r\u00e9organisations du syst\u00e8me-monde capitaliste. Pour cela, nous nous penchons sur des d\u00e9bats plus techniques portant par exemple sur les cha\u00eenes logistiques, les cha\u00eenes de marchandises, les cha\u00eenes de valeurs.\u2028On sait que l\u2019approche marxienne accorde une place pr\u00e9dominante \u00e0 l\u2019histoire et aux temporalit\u00e9s. Vous essayez d\u2019ajouter \u00e0 cette dimension historique une dimension g\u00e9ographique et spatiale. Marx peut-il nous apprendre quelque chose sur les mobilit\u00e9s et la pr\u00e9carit\u00e9 ? Y a-t-il chez lui une th\u00e9orie de la \u00ab production de l\u2019espace\u00bb qui puisse nous \u00eatre utile?<br \/>\nLe dernier chapitre de mon livre sur Marx s\u2019intitule <em>Marx \u00e0 Alger<\/em>, en r\u00e9f\u00e9rence aux c\u00e9l\u00e8bres essais de Mario Tronti, <em>Marx in Detroit<\/em> et de Giovanni Arrighi, <em>Adam Smith \u00e0 P\u00e9kin<\/em>. Si Marx n\u2019est jamais all\u00e9 \u00e0 D\u00e9troit, pas plus que Smith \u00e0 P\u00e9kin, il est en revanche all\u00e9 \u00e0 Alger, quand il a d\u00e9couvert le Sud et l\u2019Est \u00e0 la fin de sa vie. Dans ce chapitre, je propose une \u00e9laboration de ce que vous appelez la \u00ab production de l\u2019espace \u00bb \u00e0 partir d\u2019une r\u00e9flexion sur la notion de march\u00e9 mondial, notion d\u00e9terminante chez Marx \u00e0 partir des ann\u00e9es 1840 : il a montr\u00e9 que chaque limite se pr\u00e9sente au capitalisme comme un obstacle \u00e0 d\u00e9passer. \u00c0 partir de cette id\u00e9e, nous avons forg\u00e9 la notion de \u00ab fronti\u00e8res du capital \u00bb. Nous avons essay\u00e9 de repenser la question pos\u00e9e par Arrighi et d\u2019autres th\u00e9oriciens en termes de \u00abterritorialisme \u00bb et de capitalisme, du point de vue des relations entre les fronti\u00e8res expansives du capital et la multiplicit\u00e9 des limites spatiales. Ceci am\u00e8ne \u00e0 regarder l\u2019histoire du capitalisme depuis le point de vue de son expansion et de ses relations compliqu\u00e9es avec les limites territoriales ; et j\u2019aime \u00e0 penser que c\u2019est le genre de question que se posait <em>Marx \u00e0 Alger<\/em>. On est alors oblig\u00e9 de probl\u00e9matiser l\u2019une des hypoth\u00e8ses les plus importantes de Marx lui-m\u00eame : le lien n\u00e9cessaire entre le capitalisme et le travail \u00ab libre \u00bb salari\u00e9. Il n\u2019a jamais remis en cause le fait que le capitalisme se caract\u00e9risait par la g\u00e9n\u00e9ralisation du travail \u00ablibre\u00bb salari\u00e9. J\u2019ai essay\u00e9 de suivre les indications de beaucoup de chercheurs post-coloniaux et en histoire globale du travail, pour montrer que, d\u2019une certaine mani\u00e8re, le travail libre salari\u00e9 comme standard ou norme est, historiquement et g\u00e9ographiquement, une exception.\u2028C\u2019est important pour penser la pr\u00e9carit\u00e9 et ses relations avec la mobilit\u00e9. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 la mobilit\u00e9 a toujours \u00e9t\u00e9 essentielle dans la limitation du travail libre salari\u00e9. Cela a \u00e9t\u00e9 un terrain crucial d\u2019exp\u00e9rimentation pour d\u2019autres formes de \u00ab captures \u00bb du travail vivant, c\u2019est-\u00e0-dire de sa soumission \u00e0 la logique du capital. Mais la pr\u00e9carit\u00e9 doit aussi \u00eatre repens\u00e9e hors de l\u2019id\u00e9e qu\u2019elle est une exception au regard des standards instaur\u00e9s par le fordisme. Il s\u2019agit d\u2019un c\u00f4t\u00e9 de faire de la mobilit\u00e9 le point de vue central pour penser l\u2019histoire et le pr\u00e9sent du capitalisme, c\u2019est-\u00e0-dire la prolif\u00e9ration des modes de capture du travail ; de l\u2019autre la n\u00e9cessit\u00e9 de repenser la pr\u00e9carit\u00e9 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur d\u2019une r\u00e9f\u00e9rence normative au fordisme.<\/p>\n<p><em>Quel sujet politique ? Si le sujet n\u2019est plus le citoyen-tra- vailleur de l\u2019\u00c9tat-nation, qui devient le nouvel acteur des revendications et de la politique? Vos travaux invitent-ils \u00e0 d\u00e9passer la simple invocation negriste du \u00ab pouvoir de la multitude \u00bb ? Peut-on penser des formes d\u2019organisation ? Existe-t-il des alliances strat\u00e9giques possibles entre les mouvements sociaux et le migrant comme sujet politique ? Est-ce ce qui a \u00e9t\u00e9 tent\u00e9 dans la Charte de Lampedusa de novembre 2013, ou dans la Charte europ\u00e9enne issue de la rencontre de Madrid de f\u00e9vrier 201416, et que vous abordez dans l\u2019article \u00ab L\u2019Europe terrain de luttes pour lever l\u2019envoutement n\u00e9o-lib\u00e9ral \u00bb ?<\/em><\/p>\n<p>C\u2019est la question la plus difficile, je me la pose depuis des ann\u00e9es, et on ne peut bien s\u00fbr y r\u00e9pondre que collectivement, et dans la pratique ! Mais il faut la mettre un instant de c\u00f4t\u00e9 pour interroger les conditions mat\u00e9rielles dans lesquelles nous avons \u00e0 nous la reposer sans cesse.<br \/>\nLe concept de multitude, tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9 par Toni Negri mais aussi par Paolo Virno et d\u2019autres participants aux d\u00e9bats \u00ab post-op\u00e9ra\u00efstes \u00bb, a \u00e9t\u00e9 important pour penser la multiplication des formes de travail, mais il est devenu trop rapidement un slogan, le nom d\u2019une solution, alors qu\u2019il s\u2019agit de poser un probl\u00e8me. En partant de la question de la multiplication du travail, nous avons essay\u00e9 de conserver la probl\u00e9matique originale du concept de multitude, de mettre en lumi\u00e8re le fait que multiplicit\u00e9 et h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 sont des conditions fonda- mentales pour penser le sujet politique. Mais une fois ceci pos\u00e9 nous nous sommes attach\u00e9s, d\u00e8s la pr\u00e9face de <em>Border as Method<\/em>, \u00e0 repenser le cadre g\u00e9n\u00e9ral et \u00e0 reposer la question de l\u2019unit\u00e9, c\u2019est-\u00e0- dire de l\u2019organisation, des institutions (au sens le plus g\u00e9n\u00e9ral du terme), au-del\u00e0 de l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9. Il faut souligner la tension tr\u00e8s forte qui existe aujourd\u2019hui entre d\u2019une part des formes de travail multiples et h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes (le travail vivant, pour utiliser la terminologie de Marx) et d\u2019autre part des common powers au r\u00f4le sans cesse croissant (savoir, coop\u00e9ration, langage, etc.). Si on reformule cette tension en reprenant le terme de fronti\u00e8re, on peut dire que la multiplication des fronti\u00e8res traverse la crise de la composition du travail vivant, mais qu\u2019il y a une sorte de \u00ab m\u00e9ta-fronti\u00e8re \u00bb qui r\u00e9gule et limite l\u2019acc\u00e8s \u00e0 ces common powers. Cette derni\u00e8re rend possible la coop\u00e9ration de ces sujets multiples ous le contr\u00f4le du capital. Cette configuration nous impose de construire un \u00ab dispositif de couplage\u00bb (pour reprendre les termes de Deleuze et Guattari) qui nous autorise \u00e0 nous approprier diff\u00e9rentes pi\u00e8ces de ce pouvoir global et commun.<\/p>\n<p><em>Vous faites souvent r\u00e9f\u00e9rence dans vos travaux \u00e0 l\u2019\u00ab accumulation primitive \u00bb, qui renvoie chez Marx \u00e0 la p\u00e9riode des enclosures19 en Angleterre au XVIIe si\u00e8cle, avec l\u2019id\u00e9e que ce ph\u00e9nom\u00e8ne marquerait l\u2019origine du capitalisme.<\/em><\/p>\n<p>C\u2019est l\u2019un des chapitres les plus impressionnants et les plus fascinants de Marx. Nous avons avec Brett essay\u00e9 de repenser cette question du point de vue des fronti\u00e8res, et c\u2019est tr\u00e8s efficace ! Le ph\u00e9nom\u00e8ne des enclosures, qui marquerait la naissance de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e moderne, devient alors une ligne de d\u00e9marcation, ce que les juristes romains avaient en t\u00eate quand ils parlaient d\u2019une limitatio (litt\u00e9ralement: le trac\u00e9 d\u2019un limes, d\u2019une fronti\u00e8re) de la terre commune, qui am\u00e8nerait \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e. Regardez le r\u00f4le de l\u2019\u00c9tat capitaliste moderne : il n\u2019y a pas de constitution d\u2019\u00c9tat sans trac\u00e9 de fronti\u00e8res. Prenez ensuite le d\u00e9veloppement du capitalisme avec la colonisation : l\u2019expansion coloniale d\u00e9termine le trac\u00e9 de lignes de d\u00e9marcation entre l\u2019int\u00e9rieur et l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019Europe afin de distribuer le pouvoir colonial de mani\u00e8re in\u00e9gale, pr\u00e9figurant tout un ensemble de distinctions plus tard r\u00e9sum\u00e9es comme celle \u00ab entre l\u2019Ouest et le reste \u00bb.<br \/>\nLe point que nous avons critiqu\u00e9 est celui qui consiste \u00e0 dire que l\u2019accumulation primitive serait li\u00e9e \u00e0 la \u00ab pr\u00e9histoire du capital \u00bb. C\u2019est un r\u00e9cit de transition : quand l\u2019accumulation primitive est termin\u00e9e, l\u2019accumulation \u00ab normale \u00bb commence. Je pense qu\u2019il est n\u00e9cessaire de dire que l\u2019accumulation primitive se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 un ensemble de technologies, de pouvoirs, de modes de capture du travail, d\u2019activit\u00e9s \u00e9conomiques qui conduisent \u00e0 se reproduire tout au long de l\u2019histoire du capitalisme. C\u2019est un point sur lequel insiste, parmi d\u2019autres, David Harvey.<br \/>\nCependant l\u2019analyse de Harvey pose probl\u00e8me dans son approche du r\u00e9gime binaire d\u00e9possession\/ exploitation. Il faut repenser l\u2019opposition qu\u2019il fait entre accumulation par d\u00e9possession et accumulation par exploitation, pour plut\u00f4t penser la d\u00e9possession par l\u2019exploitation, et l\u2019exploitation par la d\u00e9possession (j\u2019aime \u00e0 croire qu\u2019il serait d\u2019accord !). Dans son ouvrage Le <em>\u00ab Nouvel Imp\u00e9rialisme \u00bb<\/em>, la dichotomie binaire pose probl\u00e8me sur un plan politique et pas seulement th\u00e9orique. En Am\u00e9rique latine, o\u00f9 cette distinction a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s utilis\u00e9e, cette dichotomie est visible sur les cartes : d\u2019un c\u00f4t\u00e9 exploitation dans les m\u00e9tropoles, de l\u2019autre, dans les campagnes, luttes contre la d\u00e9possession (surtout contre les mines) et cette distance est difficile \u00e0 surmonter politiquement si on privil\u00e9gie la dichotomie d\u00e9possession-accumulation. Bien s\u00fbr il y a aussi des luttes contre la d\u00e9possession dans les m\u00e9tropoles, mais les fronti\u00e8res tendent \u00e0 se reproduire elles-m\u00eames. On retrouve aussi l\u2019accumulation primitive quand on parle de la \u00ab dimension extractive du capitalisme \u00bb, une id\u00e9e qui circule beaucoup en Am\u00e9rique latine, o\u00f9 l\u2019on prend la notion d\u2019extraction en un sens \u00e0 la fois litt\u00e9ral et figur\u00e9 : de la mine \u00e0 la finance.<\/p>\n<p><em>Dans la mesure o\u00f9 la d\u00e9possession d\u00e9signe une capture de richesse qui passe par des moyens extra-\u00e9conomiques (imp\u00f4ts, travail forc\u00e9, etc.), et l\u2019exploitation une capture de richesse qui passe par le salariat, peut-on dire que la d\u00e9possession s\u2019applique au migrant sans papiers et l\u2019exploitation au travailleur-citoyen ?<\/em><\/p>\n<p>J\u2019aime beaucoup cette fa\u00e7on de poser la question, elle permet de repenser la d\u00e9possession par l\u2019interm\u00e9diaire de l\u2019exploitation, et rappelle la diff\u00e9rence entre les deux sujets politiques. La question devient alors celle de l\u2019espace dans lequel ils peuvent se rencontrer. Mais, une fois prises en compte ces diff\u00e9rences entre les places et les exp\u00e9riences de ces sujets, il faut \u00e0 mon sens d\u00e9passer la distinction trop rigide entre d\u00e9possession et exploitation. Pour le dire simplement, les sans-papiers sont eux aussi exploit\u00e9s, et les \u00ab citoyens-travailleurs\u00bb eux aussi d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s! La question de l\u2019espace o\u00f9 ces sujets peuvent perdre leur identit\u00e9 \u00ab cristallis\u00e9e \u00bb et commencer \u00e0 d\u00e9velopper un langage commun devient une question de \u00ab traduction \u00bb de leurs propres exp\u00e9riences, autant qu\u2019un probl\u00e8me d\u2019organisation politique.<\/p>\n<p><strong>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 &amp;<\/strong><\/p>\n<p><strong>Une r\u00e9flexion autour de la fronti\u00e8re ( Entretien avec Lucio Castracani publi\u00e9 dans <em>Alt\u00e9rit\u00e9s<\/em>, vol. 9, no 1, 2016)<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p><em>Dans le livre que vous avez \u00e9crit avec Brett Neilson, Border as Method, vous notez qu\u2019afin de mieux comprendre la mondialisation et ses processus, la fronti\u00e8re ne doit pas \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e seulement en tant qu\u2019objet, mais aussi d\u2019un point de vue \u00e9pist\u00e9mologique. Pouvez-vous expliquer un peu comment vous \u00eates arriv\u00e9s \u00e0 d\u00e9velopper cette approche? Il s\u2019agit \u00e9galement d\u2019une op\u00e9ration de d\u00e9centrement par rapport \u00e0 d\u2019autres analyses critiques sur les migrations et le fonctionnement du syst\u00e8me capitaliste, construites autour de couples binaires tels qu\u2019inclusion-exclusion, centre-p\u00e9riph\u00e9rie, migration l\u00e9gale- migration ill\u00e9gale.<\/em><\/p>\n<p>Sandro Mezzadra : La r\u00e9ponse \u00e0 cette question est sans doute affirmative. Ce livre repr\u00e9sente pour nous, tant pour moi que pour Brett, l\u2019accomplissement provisoire de plusieurs ann\u00e9es de travail, tant de recherche que de militance autour de la probl\u00e9matique de la fronti\u00e8re. C\u2019\u00e9tait une sorte de combat au corps-\u00e0-corps avec la fronti\u00e8re, qui nous a amen\u00e9s \u00e0 prendre conscience progressivement de sa complexit\u00e9 et du fait qu\u2019au-del\u00e0 d\u2019\u00eatre une institution centrale que nous rencontrons au quotidien, elle est \u00e9galement la grille \u00e9pist\u00e9mique qui organise la mani\u00e8re dans laquelle nous d\u00e9veloppons nos pratiques.<br \/>\nPlus particuli\u00e8rement, en r\u00e9fl\u00e9chissant au fondement de votre question sur l\u2019importance d\u2019une s\u00e9rie de couples binaires dans notre fa\u00e7on de penser la politique et la soci\u00e9t\u00e9, il est \u00e9vident que le fonctionnement m\u00eame des couples binaires, comme, par exemple, celui de l\u2019inclusion- exclusion, pr\u00e9suppose que la fronti\u00e8re est op\u00e9rationnelle. Nous tentons de suspendre, pour utiliser un terme de la ph\u00e9nom\u00e9nologie, ce fonctionnement et de nous d\u00e9placer sur la fronti\u00e8re, en essayant de racheter la productivit\u00e9 et de l\u2019utiliser contre la fronti\u00e8re m\u00eame. Nous sommes partis d\u2019une observation d\u2019un auteur qui a \u00e9t\u00e9 un interlocuteur tr\u00e8s important pour moi ces derni\u00e8res ann\u00e9es, \u00c9tienne Balibar. Il y a plus de quinze ans, Balibar (1997) observait \u00e0 quel point il \u00e9tait paradoxal de devoir \u00e9laborer une d\u00e9finition de la fronti\u00e8re. C\u2019est paradoxal, car d\u00e9finir signifie justement tracer une fronti\u00e8re, comme il ressort, \u00e9videmment, de l\u2019\u00e9tymologie du terme \u00ab d\u00e9finir \u00bb, constitu\u00e9 sur le latin finis, qui est un des termes pour indiquer justement les \u00ab confins \u00bb2. Nous nous trouvons donc dans une situation o\u00f9 d\u00e9finir la fronti\u00e8re est particuli\u00e8rement difficile, car ce qui est cens\u00e9 \u00eatre d\u00e9fini, c\u2019est-\u00e0-dire la fronti\u00e8re, c\u2019est \u00e9galement l\u2019outil op\u00e9rationnel pour la d\u00e9finition. Devant ce \u00ab cercle vicieux \u00bb, comme \u00c9tienne le nommait, notre tentative en Border as Method est de transformer ce cercle vicieux dans un cercle productif. Ce livre englobe, donc, plusieurs aspects particuliers au champ des \u00e9tudes critiques sur les fronti\u00e8res. Parmi ceux-ci, il y a le fait que nous ne prenons pas en compte ce concept seulement en tant qu\u2019objet de recherche et de critique th\u00e9orique et politique, mais aussi comme un point de vue \u00e0 partir duquel il est possible d\u2019analyser, dans l\u2019ensemble et de mani\u00e8re critique, les processus de mondialisation.<\/p>\n<p><em>Cette attention que vous portez \u00e0 la dimension productive de la fronti\u00e8re refl\u00e8te aussi un dialogue intellectuel avec Michel Foucault.<\/em><\/p>\n<p>Sandro Mezzadra : Oui, s\u00fbrement, Foucault est tr\u00e8s pr\u00e9sent dans nos travaux, et nous essayons de le faire dialoguer constamment avec Marx; ceci qualifie la fa\u00e7on dont nous nous pla\u00e7ons dans le champ tr\u00e8s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne des \u00e9tudes foucaldiennes et des usages qui en ont \u00e9t\u00e9 faits. Certainement, nous reprenons de Foucault un aspect qui caract\u00e9rise l\u2019approche de notre travail, c\u2019est-\u00e0-dire le soup\u00e7on, l\u2019insatisfaction substantielle face \u00e0 une analyse du pouvoir qui consid\u00e8re le pouvoir en termes de pouvoir n\u00e9gatif. Comme le disait Foucault, le terme \u00ab n\u00e9gatif \u00bb est clairement utilis\u00e9 dans un sens descriptif, du pouvoir comme blocage, comme obstruction, comme interdit. C\u2019est l\u2019hypoth\u00e8se r\u00e9pressive que Foucault discute, en particulier dans La volont\u00e9 de savoir (1976), le premier tome de l\u2019Histoire de la sexualit\u00e9.<br \/>\nIl est \u00e9vident que la fronti\u00e8re peut \u00eatre l\u2019exemplification d\u2019une image du pouvoir n\u00e9gatif. Il suffit de penser \u00e0 la grande importance que l\u2019image du mur a dans les \u00e9tudes sur ce sujet. Pensons au mur physique, comme celui de la fronti\u00e8re entre les \u00c9tats-Unis et le Mexique ou les enclaves de Ceuta et Melilla, mais aussi au mur m\u00e9taphorique, comme celui de la \u00abForteresse Europe\u00bb. \u00c9videmment, le mur fonctionne comme une image puissante de limite, de blocage, d\u2019obstruction. Nous pensons que se focaliser de fa\u00e7on unilat\u00e9rale sur cette image et sur cette notion de fronti\u00e8re et sur le pouvoir qui y est investi est, en fin de compte, trompeur. Car cela nous montre uniquement une partie des op\u00e9rations de la fronti\u00e8re et ne nous laisse pas voir toute une autre s\u00e9rie de modalit\u00e9s d\u2019op\u00e9ration, qui ne peuvent pas \u00eatre d\u00e9finies en termes n\u00e9gatifs seulement. De ce point de vue, nous insistons beaucoup sur la dimension productive des op\u00e9rations caract\u00e9risant le fonctionnement de la fronti\u00e8re, en nous penchant sur la fa\u00e7on dont le geste qui trace la fronti\u00e8re et aussi les techniques li\u00e9es \u00e0 sa gestion contribuent \u00e0 produire des espaces et des subjectivit\u00e9s. De plus, de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, pour reprendre l\u2019image du mur, il est facile de comprendre que cette image conduit \u00e0 concevoir la fronti\u00e8re comme une chose, comme quelque chose d\u2019extr\u00eamement solide et stable. Et nous ne trouvons pas qu\u2019il soit productif de la penser comme \u00e9tant une chose; nous pensons plut\u00f4t, en faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la d\u00e9finition de Marx du capital, qu\u2019il est plus utile, d\u2019un point de vue critique, de consid\u00e9rer la fronti\u00e8re comme un syst\u00e8me de relations sociales dans lequel plusieurs choses peuvent s\u2019interposer. Ces choses peuvent \u00eatre : le mur, mais aussi les technologies num\u00e9riques qui contribuent \u00e0 une sorte de d\u00e9mat\u00e9rialisation de la fronti\u00e8re et que la pens\u00e9e critique doit prendre en consid\u00e9ration. Bien entendu, cela signifie qu\u2019il n\u2019est pas question de perdre de vue la mat\u00e9rialit\u00e9 absolue que la fronti\u00e8re a pour la vie de millions de femmes et d\u2019hommes de ce monde qui y sont quotidiennement expos\u00e9s, et cela m\u00eame dans sa dimension la plus d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9e et num\u00e9ris\u00e9e possible.<\/p>\n<p><em>Ce num\u00e9ro de la revue Alt\u00e9rit\u00e9s est consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019image de l\u2019\u00e9tranger de Georg Simmel. Il me semble que votre fa\u00e7on de penser le rapport entre inclusion et exclusion \u00e9voque cette figure.<\/em><\/p>\n<p>Sandro Mezzadra : Simmel a \u00e9t\u00e9 un auteur plut\u00f4t important pour moi. Ce qui m\u2019int\u00e9resse chez lui c\u2019est le jeu, le conflit entre centre et marge, qui est cristallis\u00e9 dans la figure de l\u2019\u00e9tranger. Le fait que pour Simmel l\u2019\u00e9tranger est le sujet le plus construit socialement signifie que dans l\u2019\u00e9tranger se refl\u00e8te l\u2019enjeu de l\u2019ensemble de l\u2019organisation d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 et de ses dispositifs de spatialisation. Donc, l\u2019\u00e9tranger, pour moi, c\u2019est une figure liminale, une figure o\u00f9 se croisent le centre et la marge, une figure qui, de quelque fa\u00e7on, a actualis\u00e9, avec d\u2019autres figures, les r\u00e9flexions qui m\u2019ont amen\u00e9 \u00e0 utiliser le concept d\u2019inclusion diff\u00e9rentielle. Je me suis int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 Simmel alors que j\u2019\u00e9tudiais la philosophie et la sociologie allemandes, notamment cet aspect de la spatialisation des syst\u00e8mes sociaux, et il me para\u00eet que la figure de l\u2019\u00e9tranger est fondamentale parce qu\u2019elle est construite \u00e0 l\u2019entrecroisement des codes du syst\u00e8me social et des dispositifs de spatialisation. Il a certainement \u00e9t\u00e9 une des r\u00e9f\u00e9rences qui ont marqu\u00e9 notre fa\u00e7on d\u2019imaginer le rapport entre inclusion et exclusion.<\/p>\n<p><em>Vous venez de mentionner l\u2019inclusion diff\u00e9rentielle, qui est un concept central de votre pens\u00e9e. Comment est n\u00e9 ce concept?<\/em><\/p>\n<p>Sandro Mezzadra : Oui, c\u2019est un des concepts piliers de notre travail sur les fronti\u00e8res. C\u2019est un concept qui a plusieurs couches de signification. D\u2019abord, si nous regardons nos sources d\u2019inspiration, il y a, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, un certain f\u00e9minisme radical et, de l\u2019autre, des traditions complexes de la pens\u00e9e antiraciste et anticoloniale, qui ont remis en question, depuis longtemps, la productivit\u00e9 d\u2019une opposition binaire, nette entre inclusion et exclusion. Cela est \u00e9vident dans le cas des femmes, car tous les dispositifs d\u2019exclusion qui les ont comme cible se sont d\u00e9velopp\u00e9s \u00e0 partir de l\u2019inclusion des femmes en tant que m\u00e8res, en tant que procr\u00e9atrices, et, donc, cette image remet en question la possibilit\u00e9 de d\u00e9finir les femmes comme de simples sujets exclus. Naturellement, pour aller plus loin, il faudrait revoir les diff\u00e9rents courants de la pens\u00e9e f\u00e9ministe qui ont eu des contributions importantes au d\u00e9veloppement ult\u00e9rieur de ce concept. Tant la pens\u00e9e f\u00e9ministe que la pens\u00e9e antiraciste se sont int\u00e9ress\u00e9es \u00e0 l\u2019ensemble des stratifications hi\u00e9rarchiques de la citoyennet\u00e9 et du march\u00e9 du travail, qui peuvent \u00eatre analys\u00e9es comme \u00e9tant des fronti\u00e8res internes de la citoyennet\u00e9 et du march\u00e9 du travail.<br \/>\nEn outre, Brett et moi avons manifest\u00e9, \u00e0 partir de contextes g\u00e9ographiques diff\u00e9rents, notre insatisfaction par rapport \u00e0 la focalisation de la th\u00e9orie critique dans les derni\u00e8res quinze, vingt ann\u00e9es sur les processus d\u2019exclusion, notamment dans notre dialogue critique avec Giorgio Agamben. Cette focalisation sur la d\u00e9nonciation des processus d\u2019exclusion semble prendre fin involontairement en mettant l\u2019\u00e9tat d\u2019inclusion \u00e0 l\u2019abri de la critique, et nous avons essay\u00e9 de r\u00e9agir contre cette situation, qui nous para\u00eet insatisfaisante.<br \/>\nEnfin, par rapport au concept d\u2019inclusion diff\u00e9rentielle, il nous semble que plusieurs parties du monde passent par une crise profonde des mod\u00e8les existants d\u2019int\u00e9gration et donc d\u2019inclusion \u2013 ceux qui, dans notre exp\u00e9rience \u00ab occidentale \u00bb, sont li\u00e9s au Welfare \u2013, sans pour autant observer une transition lin\u00e9aire \u00e0 d\u2019autres mod\u00e8les d\u2019int\u00e9gration et d\u2019inclusion. En revanche, le fait d\u2019estomper les fronti\u00e8res entre inclusion et exclusion et de produire diff\u00e9rentes nuances d\u2019inclusion et d\u2019exclusion semble \u00eatre une caract\u00e9ristique fondamentale de nos jours. La figure m\u00eame de l\u2019inclusion tend \u00e0 se d\u00e9composer au profit des lignes de fracture et des dispositifs d\u2019articulation hi\u00e9rarchique. Cela est \u00e9videmment li\u00e9 aux transformations du mode de production capitaliste et du travail, que nous analysons du point de vue des migrations, mais pas seulement. Dans cette situation, il nous semblait important, en regardant les fronti\u00e8res et leur r\u00f4le dans la gestion des mouvements migratoires, de souligner l\u2019existence d\u2019un ensemble de ph\u00e9nom\u00e8nes que nous pouvons r\u00e9sumer en parlant de la multiplication des statuts des mod\u00e8les migratoires. Cette multiplication, nous essayons de la d\u00e9celer tant du point de vue subjectif des migrations et de leur composition que de celui des politiques, qui sont de plus en plus d\u00e9finies en termes de \u00ab migration management \u00bb. En regardant les deux c\u00f4t\u00e9s de ce processus de multiplication, il nous semble que l\u2019opposition nette entre inclusion et exclusion ne fonctionne pas d\u2019un point de vue analytique.<\/p>\n<p><em>La criminalisation du migrant est l\u2019exemple le plus utilis\u00e9 dans vos textes pour expliquer la fa\u00e7on dont l\u2019inclusion diff\u00e9rentielle se d\u00e9ploie dans la reproduction et la discipline du travail. Cependant, vous soulignez que cette production l\u00e9gale d\u2019ill\u00e9galit\u00e9 (De Genova 2006) est li\u00e9e \u00e0 d\u2019autres facettes du contr\u00f4le de la mobilit\u00e9 humaine, comme les politiques humanitaires et celles d\u2019int\u00e9gration ou les programmes de migration temporaire. Je voudrais laisser de c\u00f4t\u00e9 la repr\u00e9sentation du migrant comme criminel et parler avec vous d\u2019une autre repr\u00e9sentation du migrant, celle du migrant comme victime. Il s\u2019agit d\u2019une repr\u00e9sentation qui soutient les politiques humanitaires, mais aussi, et je pense au contexte canadien, les volets \u00ab peu-qualifi\u00e9s \u00bb du programme de migration temporaire. Je voudrais r\u00e9fl\u00e9chir avec vous sur cette repr\u00e9sentation, qui participe \u00e0 l\u2019inclusion diff\u00e9rentielle, l\u00e9gitimant ainsi la fa\u00e7on dont les migrants sont ins\u00e9r\u00e9s sur le march\u00e9 du travail.<\/em><\/p>\n<p>Sandro Mezzadra : Il nous semble qu\u2019en tenant compte des migrations, cet estompement dont je viens de parler, entre inclusion et exclusion, en ressort d\u2019une fa\u00e7on \u00e9vidente. De ce point de vue, nous essayons de comprendre la fonction remplie par l\u2019humanitaire en regardant en premier lieu les effets qu\u2019il a sur la production des subjectivit\u00e9s, plus particuli\u00e8rement sur les subjectivit\u00e9s migrantes. Nous ne sommes certainement pas les premiers \u00e0 le faire; plusieurs anthropologues, dont Didier Fassin, l\u2019ont fait de fa\u00e7on efficace ces derni\u00e8res ann\u00e9es. La raison humanitaire \u2013 comme est souvent d\u00e9finie la fa\u00e7on dont on con\u00e7oit et promeut la subjectivit\u00e9 des \u00ab assist\u00e9s \u00bb, en r\u00e9it\u00e9rant ainsi la victimisation \u2013 constitue une question fondamentale, qui prend diff\u00e9rentes formes selon les contextes. Personnellement, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper une critique des dispositifs de victimisation dans le contexte italien d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1990.<br \/>\nSi l\u2019on observe la dimension globale des politiques de contr\u00f4le des fronti\u00e8res et des migrations qui se d\u00e9ploie entre les deux p\u00f4les de l\u2019humanitaire et de la militarisation, il semble qu\u2019il y ait une sorte de continuum. Nous essayons de mettre en lumi\u00e8re comment les dispositifs et les processus de subjectivation agissent et se d\u00e9ploient sur le champ des tensions d\u00e9limit\u00e9 par ces deux p\u00f4les et quelles en sont les retomb\u00e9es sur le march\u00e9 du travail. Il suffit de regarder, par exemple, la fa\u00e7on \u00e0 travers laquelle plusieurs organisations internationales \u2013 des acteurs mondiaux comme l\u2019Organisation internationale pour les migrations (OIM) \u2013 adoptent une rh\u00e9torique \u00e0 caract\u00e8re humanitaire dans leurs programmes de formation d\u2019une force de travail aspirante \u00e0 l\u2019immigration, tant dans le secteur du travail domestique que dans le secteur agricole. Les programmes de migration saisonni\u00e8re ont souvent des justifications rh\u00e9toriques, en s\u2019appuyant sur l\u2019arsenal de l\u2019humanitarisme selon des contextes diff\u00e9rents. Cela ne signifie pas, bien s\u00fbr, abandonner tout ce qui est associ\u00e9 \u00e0 l\u2019humanitaire en haussant les \u00e9paules. Les choses sont, certes, plus complexes. Si l\u2019on scrute le champ des tensions entre actions humanitaires et actions militaires, il est \u00e9vident que plus on se rapproche de l\u2019humanitaire, moins les choses sont graves. C\u2019est pourquoi il s\u2019agit de d\u00e9velopper une position capable de faire front \u00e0 la complexit\u00e9 de ces dispositifs de gouvernance, parce que ce sont, tr\u00e8s souvent, les migrants qui essaient d\u2019utiliser les dispositifs tant rh\u00e9toriques que politiques de l\u2019humanitaire. Il s\u2019agit r\u00e9ellement de d\u00e9velopper un point de vue critique, qui soit \u00e0 la fois radical et exhaustif, en prenant en compte toute la complexit\u00e9 de la situation.<\/p>\n<p><em>L\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9isation du monde contemporain par la multiplication des fronti\u00e8res et des formes du capitalisme dans l\u2019espace, ainsi que l\u2019augmentation du nombre des sujets qui en sont touch\u00e9s est un point central de Border as Method. Cette probl\u00e9matique est entrecoup\u00e9e souvent de la question de la (re)composition des luttes sociales et politiques, que j\u2019aimerais aborder avec vous, \u00e0 partir de deux approches diff\u00e9rentes et de leurs articulations possibles : ontologique, comme elle est pr\u00e9sent\u00e9e dans Border as Method, et sociologique.<\/em><\/p>\n<p>Sandro Mezzadra : C\u2019est une question li\u00e9e au concept de multiplication du travail. Nous avons en effet essay\u00e9 de documenter dans plusieurs parties du monde l\u2019explosion de la figure du travailleur au-del\u00e0 des fronti\u00e8res consid\u00e9r\u00e9es comme \u00e9tant absolues, entre le Nord et le Sud \u00e0 travers la plan\u00e8te. Ces derni\u00e8res d\u00e9cennies, nous avons fait face \u00e0 une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9isation radicale des positions, des statuts, des comportements et des t\u00e2ches caract\u00e9risant la composition du travail vivant. Bien \u00e9videmment, nous essayons d\u2019expliquer cette situation \u00e0 travers des analyses \u00e0 caract\u00e8re sociologique, mais nous faisons \u00e9galement r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un plan que nous pouvons d\u00e9finir ontologique ou, plus modestement, th\u00e9orico-politique. C\u2019est sur ce plan-ci que nous avons d\u00e9velopp\u00e9 la discussion autour du concept de multitude, en particulier \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019op\u00e9ra\u00efsme et du post- op\u00e9ra\u00efsme italien. Il s\u2019agit d\u2019une discussion autour de la n\u00e9cessit\u00e9 de construire des mod\u00e8les de r\u00e9articulation de l\u2019unit\u00e9 politique du travail ou, plus simplement, autour des domin\u00e9s et des exploit\u00e9s. Ce besoin ne comporte pas cependant la subordination de la multiplicit\u00e9 des positions constitutives du travail \u00e0 une figure dominante, qui pourrait \u00eatre d\u00e9finie en termes sociologiques comme \u00e9tant une composante particuli\u00e8re de classe ou, en termes politiques, en tant que parti. Nous tentons donc d\u2019approfondir ce genre de recherches et de requalifier les termes du probl\u00e8me afin de les pr\u00e9ciser davantage.<br \/>\nBorder as Method n\u2019a pas de r\u00e9ponse au probl\u00e8me que vous soulevez avec justesse, celui de la recomposition des luttes sociales et politiques. Il essaie, en revanche, de le reposer et d\u2019en faire un discours sur la multiplicit\u00e9 qui ne perd pas de vue la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019unit\u00e9. Ensuite, nous tentons de tester diff\u00e9rents chemins pour nous attaquer \u00e0 cette question; par exemple, la lecture politique d\u2019un concept comme celui de traduction, qui joue un r\u00f4le important dans les luttes des migrants. Il s\u2019agit donc de tentatives d\u2019esquisser des pistes de travail. C\u2019est une question qui peut \u00eatre abord\u00e9e efficacement \u00e0 partir d\u2019exp\u00e9riences pratiques. Nous ne pouvons pas trouver de solutions dans un livre; certes, les livres peuvent contribuer \u00e0 identifier des tentatives de solutions, mais sur ce terrain, ce qui compte, c\u2019est la v\u00e9rification pratique. Nous avons t\u00e2ch\u00e9 de mettre en \u00e9vidence le gap auquel nous faisons face dans plusieurs parties du monde, un \u00e9cart entre d\u2019une part ce que nous appelons la multiplicit\u00e9 constitutive du travail vivant et d\u2019autre part le fait qu\u2019une s\u00e9rie de pouvoirs communs tels le langage et la coop\u00e9ration sociale sont devenus des puissances productives par excellence. Nous mettons en lumi\u00e8re ce gap et essayons de le poser comme probl\u00e8me politique fondamental.<\/p>\n<p><em>Devant cette multiplication des formes du travail, les analyses qui d\u00e9finissent des composantes pr\u00e9cises \u00e0 partir de concepts comme celui du travail non libre ou des cat\u00e9gories administratives comme celle de travail peu qualifi\u00e9, risquent-elles d\u2019\u00eatre essentialistes?<\/em><\/p>\n<p>Sandro Mezzadra : Je viens de publier un article dans un livre collectif (Jansen, Celikates et de Bloois 2015) sur les taxonomies, o\u00f9 je commence mon analyse en partant de la grande division entre l\u2019immigration libre et l\u2019immigration forc\u00e9e, qui renvoie \u00e0 une autre grande division, celle entre le travail libre et le travail forc\u00e9. Il est essentiel, je pense, de d\u00e9velopper un esprit critique par rapport \u00e0 ces taxonomies. Ces taxonomies ne sont pas neutres, il est banal de le dire, mais ce type de pens\u00e9e fait tellement partie du sens commun et de la pens\u00e9e critique que l\u2019on y construit des mod\u00e8les th\u00e9oriques et des donn\u00e9es sur le terrain tout en oubliant qu\u2019elles ne sont pas neutres. Elles ne sont pas neutres et ont des effets de r\u00e9alit\u00e9 multiples. Prenons l\u2019exemple de la question de la migration qualifi\u00e9e et de la migration non qualifi\u00e9e; nous mettons en \u00e9vidence la fronti\u00e8re entre ces deux cat\u00e9gories, mais, encore une fois, elle est de plus en plus nuanc\u00e9e. En m\u00eame temps, ces cat\u00e9gories ont un impact sur la vie des migrants dans plusieurs parties du monde. Il faut ajouter, selon moi, l\u2019instabilit\u00e9 de ces cat\u00e9gories en relation avec la multiplication des statuts migratoires par comparaison \u00e0 d\u2019autres p\u00e9riodes historiques caract\u00e9ris\u00e9es par des mouvements migratoires consistants. Je crois que le point de vue critique \u00e0 partir duquel il faudrait analyser les politiques migratoires de nos jours est la fa\u00e7on dont les politiques red\u00e9finissent et recombinent en permanence les fronti\u00e8res entre les diff\u00e9rentes cat\u00e9gories gouvernementales sur lesquelles les politiques migratoires sont construites. Cela nous dit quelque chose sur la particularit\u00e9 de la situation que nous vivons.<br \/>\nIl y a dans ce livre dont je vous parle un chapitre de Serhat Karakayali sur la transformation des politiques migratoires en Allemagne dans le cadre europ\u00e9en, apr\u00e8s la fin du programme Gastarbeiter (n.tr. des travailleurs invit\u00e9s). Si l\u2019on prend l\u2019exemple de ce programme, il est \u00e9vident qu\u2019il \u00e9tait construit sur des cat\u00e9gories gouvernementales relativement stables. En revanche, Karakayali montre que de nos jours, pour comprendre le r\u00e9gime migratoire du travail contr\u00f4l\u00e9 en Allemagne, il faut prendre en compte des exp\u00e9riences, des r\u00e9glementations et des profils de migrants diff\u00e9rents. Il n\u2019est plus possible aujourd\u2019hui de consid\u00e9rer seulement, comme \u00e0 l\u2019\u00e9poque des Gastarbeiter, le cas des travailleurs turcs ou italiens dans les usines fordistes \u2013 \u00e0 Cologne, par exemple \u2013, qui \u00e9taient plac\u00e9s dans une condition de subordonn\u00e9s aux travailleurs allemands, mais toujours dans le cadre d\u2019un syst\u00e8me de recrutement standardis\u00e9. Pour d\u00e9finir le cadre des politiques migratoires actuelles en Allemagne, Karakayali fonde son analyse sur trois groupes : les travailleuses domestiques, les travailleurs saisonniers en agriculture et les travailleurs pr\u00e9caires du domaine de la construction. Autour de ces trois figures se dresse un panorama de politiques migratoires beaucoup plus h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne par rapport \u00e0 la figure un peu mythologique, mais aussi tr\u00e8s r\u00e9elle, de l\u2019ouvrier turc qui travaillait chez Ford, \u00e0 Cologne.<\/p>\n<p><em>Par ailleurs, cette taxonomie essaie d\u2019absorber les subjectivit\u00e9s des migrants, qui passent par plusieurs statuts au cours de leurs exp\u00e9riences migratoires.<\/em><\/p>\n<p>Sandro Mezzadra : Comme je l\u2019ai lu ce matin, je continue \u00e0 faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Karakayali. Il montre bien que les politiques migratoires construites autour des trois figures que je viens de mentionner recr\u00e9ent en partie \u2013 naturellement, en fonction de la stabilit\u00e9 du r\u00e9gime d\u2019accumulation capitaliste en Allemagne \u2013 des pratiques qui ont caract\u00e9ris\u00e9 la migration transnationale et qui \u00e9taient fond\u00e9es sur d\u2019autres rationalit\u00e9s. Cela vaut aussi pour la migration circulaire, un autre r\u00eave qui n\u2019est pas li\u00e9 seulement au Nord global mythologique, mais qui s\u2019inscrit dans plusieurs parties du monde. Elle fait partie des pratiques de migration ayant une temporalit\u00e9 diff\u00e9rente de celle qui pr\u00e9voit le d\u00e9part d\u2019un pays A, la travers\u00e9e des fronti\u00e8res internationales et l\u2019insertion dans un pays B. Nous nous heurtons donc, une fois de plus, au probl\u00e8me des mod\u00e8les d\u2019int\u00e9gration et d\u2019inclusion.<\/p>\n<p><em>R\u00e9cemment, en 2014, Nandita Sharma, chercheuse et activiste du r\u00e9seau No Border, vous reprochait dans une recension du livre Border as Method, d\u2019avoir laiss\u00e9 de c\u00f4t\u00e9 le caract\u00e8re central, encore tr\u00e8s actuel, des fronti\u00e8res dans l\u2019\u00c9tat-nation, en lui pr\u00e9f\u00e9rant une conception plus large de la fronti\u00e8re, entendue comme diff\u00e9rence sociale. Qu\u2019est-ce que vous en pensez? Les fronti\u00e8res au-del\u00e0 de hi\u00e9rarchiser, sont-elles hi\u00e9rarchis\u00e9es? Et quel type de connexion y a-t-il entre la fronti\u00e8re de l\u2019\u00c9tat-nation et la multiplicit\u00e9 des fronti\u00e8res dont vous parlez dans le livre?<\/em><\/p>\n<p>Sandro Mezzadra : Nous essayons de d\u00e9crire une situation dans laquelle il nous semble que la fronti\u00e8re d\u2019\u00c9tat est encore extr\u00eamement importante, mais elle n\u2019est plus la seule partition fondamentale qui organise les sujets en mouvement. De plus, nous avons l\u2019impression que le mode de gouvernance de la fronti\u00e8re d\u2019\u00c9tat a chang\u00e9 durant les vingt, trente derni\u00e8res ann\u00e9es. \u00c9videmment, selon les diff\u00e9rents contextes et modalit\u00e9s, ce mode de gouvernance requiert de nous une analyse critique. J\u2019ai beaucoup de respect pour le travail de Nandita Sharma, que je connais et suis depuis plusieurs ann\u00e9es. Dans Border as Method, nous discutons un texte tr\u00e8s int\u00e9ressant, qu\u2019elle a \u00e9crit avec Bridget Anderson et Cynthia Wright (2009) sur la politique \u00ab no borders \u00bb. Pour nous, c\u2019est aussi l\u2019occasion de faire le bilan d\u2019une s\u00e9rie d\u2019exp\u00e9riences, celles des politiques \u00ab no borders \u00bb, qui nous ont concern\u00e9s directement. L\u2019impression que nous avons est que la focalisation exclusive sur les fronti\u00e8res de l\u2019\u00c9tat-nation, comme c\u2019est souvent dans le cas des politiques \u00ab no borders \u00bb, ne suffit pas pour d\u00e9velopper une perspective critique sur les effets d\u2019exclusion \u00ab hi\u00e9rarchisants \u00bb de la fronti\u00e8re nationale. Pour discuter ces effets, il nous para\u00eet fondamental de prendre des distances par rapport \u00e0 une certaine vue qui a longtemps pr\u00e9valu au sein du r\u00e9seau No Border et qui absolutise, d\u2019une certaine fa\u00e7on, la distinction entre citoyens et non-citoyens. Je r\u00e9p\u00e8te, c\u2019est avant tout un bilan de nos exp\u00e9riences. Il nous semble que le fait de se concentrer sur la fronti\u00e8re nationale finit par avoir un effet inverse, mais naturel, de raffermissement de la fronti\u00e8re entre citoyens et non-citoyens. Politiquement, nous pensons qu\u2019il est fondamental de d\u00e9construire d\u2019une fa\u00e7on critique et pratique la figure du citoyen que la fronti\u00e8re nationale pose en opposition binaire \u00e0 celle du non-citoyen. Nous avons donc essay\u00e9 de suivre une s\u00e9rie de mouvements, de compositions et de recompositions de la fronti\u00e8re qui affecte d\u2019une fa\u00e7on diff\u00e9rentielle autant la figure du citoyen que celle du non-citoyen, dans l\u2019espoir de voir de plus larges coalitions remettre en discussion la violence persistante de la fronti\u00e8re nationale.<br \/>\nC\u2019est du moins ce qui s\u2019est pass\u00e9 avec les mobilisations importantes des sans-papiers. Il s\u2019agit de mobilisations fondamentales dans plusieurs pays, qui ont contribu\u00e9 \u00e0 la formation de ma position politique sur les migrations, mais je pense que vingt ans apr\u00e8s le commencement de ce mouvement par l\u2019occupation de l\u2019\u00e9glise Saint-Bernard \u00e0 Paris en 1996, il est temps d\u2019en faire un bilan. Je pense que plusieurs exp\u00e9riences, dont celles auxquelles j\u2019ai particip\u00e9 activement, ont fini par att\u00e9nuer les effets des mobilisations, en tra\u00e7ant, paradoxalement, une fronti\u00e8re nette entre les migrants et les sans-papiers et en dispersant ainsi la port\u00e9e importante de leur cr\u00e9ativit\u00e9 politique. Pour nous, la question qui se pose ici est de d\u00e9terminer quelles sont les conditions pour que les luttes des sans-papiers s\u2019ins\u00e8rent dans des coalitions plus larges.<\/p>\n<p><em>\u00c0 propos des luttes des sans-papiers, nous avons assist\u00e9 \u00e0 plusieurs changements de la citoyennet\u00e9 dans les trente derni\u00e8res ann\u00e9es. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la citoyennet\u00e9 a subi \u2013 et subit toujours \u2013 des transformations par le haut dans l\u2019affirmation du mod\u00e8le n\u00e9olib\u00e9ral; de l\u2019autre, la citoyennet\u00e9 demeure, pour reprendre votre expression, un \u00ab terrain de lutte \u00bb o\u00f9 les exclus agissent d\u00e9j\u00e0 par le bas en tant que citoyens et citoyennes, en proposant de nouveaux chemins \u00e0 parcourir et en remettant en discussion la citoyennet\u00e9 qu\u2019ils attendent. Il a \u00e9t\u00e9 soulign\u00e9 que les luttes par le bas remettent en question le double R \u2013 des \u00ab rights and representation \u00bb (Papadopoulos, Stephenson et Tsianos 2008) \u2013 qui d\u00e9finit la citoyennet\u00e9. Comment \u00e9viter que de tels discours ne soient pas accapar\u00e9s par la pratique discursive n\u00e9olib\u00e9rale, tout en refusant nostalgiquement un mod\u00e8le de citoyennet\u00e9 pass\u00e9 qui \u00e9tait hautement discriminatoire?<\/em><\/p>\n<p>Sandro Mezzadra : Avec cette question, vous soulevez un probl\u00e8me fondamental : la dur\u00e9e et la complexit\u00e9 majeure de ce double R dans le pr\u00e9sent. Je suis moins tranchant sur la question des droits et de la repr\u00e9sentation. Il est vrai qu\u2019il y a une crise de la repr\u00e9sentation. Les mouvements forts de cette crise proposent des formes politiques non<br \/>\nrepr\u00e9sentatives ou post-repr\u00e9sentatives, mais cela ne signifie pas pour autant que nous nous sommes lib\u00e9r\u00e9s du probl\u00e8me. D\u2019abord, il faut consid\u00e9rer que nous parlons depuis longtemps de cette crise; toutefois, la logique repr\u00e9sentative continue d\u2019avoir de l\u2019importance dans l\u2019organisation de l\u2019espace politique, donc je tends \u00e0 opter pour une discussion plus nuanc\u00e9e. Je suis convaincu que nous vivons une crise profonde de la repr\u00e9sentation, qui se mesure sur le plan de l\u2019efficacit\u00e9 des politiques repr\u00e9sentatives, mais je retiens qu\u2019il est dangereux de penser que nous nous sommes lib\u00e9r\u00e9s de la repr\u00e9sentation. D\u2019autre part, le risque que vous signalez dans votre question sur les discours accapar\u00e9s par la pratique discursive n\u00e9olib\u00e9rale est r\u00e9el. D\u2019un point de vue th\u00e9orique, le probl\u00e8me est de se doter d\u2019outils critiques, politiques, qui nous permettent de traverser la crise de la repr\u00e9sentation, qui est aussi la crise de la citoyennet\u00e9, sans penser que ces deux termes ne nous regardent plus, sans penser que les mouvements post- repr\u00e9sentatifs, au-del\u00e0 de la logique de la repr\u00e9sentation, sont autonomes et capables de construire une perspective politique satisfaisante. D\u2019un point de vue politique, si l\u2019on regarde une s\u00e9rie d\u2019\u00e9v\u00e9nements qui ont retenu notre attention ces derni\u00e8res ann\u00e9es \u2013 je pense, par exemple, \u00e0 l\u2019Am\u00e9rique latine \u2013, il s\u2019agit de situations qui, par leurs formes, complexit\u00e9s et contradictions, sont pass\u00e9es par la repr\u00e9sentation, et cela est important pour moi. D\u2019autre part, si l\u2019on regarde la situation en Europe, il y a une rupture, d\u00e9termin\u00e9e par les r\u00e9sultats des \u00e9lections en Gr\u00e8ce, qui a mis en marche \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019Union europ\u00e9enne une dynamique qui semblait inattendue. La possibilit\u00e9 que ces mouvements post-repr\u00e9sentatifs fassent des incursions dans et utilisent l\u2019espace de la repr\u00e9sentation ne doit pas \u00eatre sous-\u00e9valu\u00e9e.<\/p>\n<p><em>Le lien avec le terrain, tant dans la recherche ethnographique la plus classique que dans les cas de l\u2019enqu\u00eate militante ou de la co-recherche est fondamental pour le d\u00e9veloppement de votre pens\u00e9e. En m\u00eame temps, cette d\u00e9marche est li\u00e9e \u00e0 la production du savoir. R\u00e9cemment, vous avez \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 signer \u00ab Un refus collectif \u00bb, un appel des chercheurs et chercheuses engag\u00e9s dans la production de savoir sur les migrations, qui d\u00e9nonce les politiques migratoires europ\u00e9ennes. L\u2019int\u00e9r\u00eat pour la production de savoir critique est d\u2019ailleurs manifeste dans New Keywords: Migration and Borders (De Genova, Mezzadra et Pickles 2015), un projet d\u2019\u00e9criture collective auquel vous participez. J\u2019aimerais donc, pour clore, aborder le lien entre la recherche et l\u2019activisme, la pratique et la production du savoir.<\/em><\/p>\n<p>Sandro Mezzadra : Mon exp\u00e9rience est tellement li\u00e9e \u00e0 la militance qu\u2019il est difficile pour moi de l\u2019assumer comme un objet d\u2019analyse. La rencontre avec les migrations a \u00e9t\u00e9 aussi \u00e0 l\u2019origine d\u2019un changement de mon agenda de recherche d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1990,<br \/>\nnotamment apr\u00e8s l\u2019\u00e9v\u00e9nement marquant de la contestation du G8 \u00e0 G\u00eanes, en 2001. Je vivais \u00e0 G\u00eanes, et cela m\u2019a touch\u00e9 particuli\u00e8rement; nous avons commenc\u00e9 \u00e0 tisser des r\u00e9seaux \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur desquels j\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9 mon approche sur les migrations. La premi\u00e8re des trois grandes manifestations de 2001 \u00e0 G\u00eanes \u00e9tait sur les droits des migrants et a \u00e9t\u00e9 rendue possible par l\u2019importante mobilisation autour de ces enjeux qui eurent lieu dans cette ville par le pass\u00e9. Ensuite, je suis pass\u00e9 par une s\u00e9rie de relations, comme les campements No Border, et nous avons construit un laboratoire transnational de travail, tant au niveau politique qu\u2019au niveau de la recherche \u00e0 travers l\u2019universit\u00e9, les campements et les actions directes contre les centres de d\u00e9tention. Il y a eu le r\u00e9seau Frassanito, qui a eu une certaine importance en Europe par sa volont\u00e9 de produire un nouveau type de discours politique qui se distinguait de la victimisation, de l\u2019ONG-isation de l\u2019action; par exemple, tous les discours qui circulaient sur l\u2019autonomie des migrations sont n\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ce r\u00e9seau. L\u2019appel du \u00ab Refus collectif \u00bb et les New Keywords s\u2019inscrivent dans la continuit\u00e9 de ces exp\u00e9riences.<br \/>\nLe texte du \u00ab Refus collectif \u00bb est n\u00e9 au moment du remplacement du \u00ab Mare Nostrum \u00bb par \u00ab Triton \u00bb3 et souligne le refus de devenir complice aux programmes de migrations d\u00e9termin\u00e9s par les pouvoirs politiques \u00e0 travers l\u2019utilisation des savoirs critiques. Il y a, d\u2019une part, la critique du continuum militaire \u2013 humanitaire dont nous parlions avant et, d\u2019autre part, la capacit\u00e9 de distinguer, m\u00eame tactiquement, les modalit\u00e9s sp\u00e9cifiques qui forment ce continuum. Ce texte est marqu\u00e9 par un d\u00e9bat qui a \u00e9galement caract\u00e9ris\u00e9 New Keywords, \u00e0 savoir le fait qu\u2019il n\u2019y a aucune garantie sur la puret\u00e9 du savoir critique produit au sujet des migrations. Nous avons eu plusieurs exemples de politiques migratoires que nous n\u2019aimons pas et qui ont reformul\u00e9, d\u2019une certaine fa\u00e7on, le savoir critique au d\u00e9veloppement duquel nous avions contribu\u00e9. Cet \u00e9l\u00e9ment est tr\u00e8s pr\u00e9sent dans le texte du \u00ab Refus \u00bb. Plusieurs chercheuses ont notamment soulev\u00e9 le probl\u00e8me de la contamination du savoir critique et de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019agir. Cette prise d\u2019action, qui illustre une autre modalit\u00e9 d\u2019utilisation de ce savoir, est caract\u00e9ris\u00e9e par le refus non seulement de la fa\u00e7on dont la fronti\u00e8re est gouvern\u00e9e de nos jours dans la M\u00e9diterran\u00e9e, mais aussi de la position dans laquelle nous nous trouvons \u00e0 op\u00e9rer et \u00e0 produire du savoir critique. Il est n\u00e9cessaire de sortir du milieu strictement acad\u00e9mique et de la simple production de savoir pour combattre \u00e0 un niveau politique. Il s\u2019agit de mener une lutte permanente pour laisser des portes ouvertes \u00e0 la politisation d\u2019un discours qui en soi est politique, mais cela ne le met pas \u00e0 l\u2019abri d\u2019un usage que nous ne cautionnons pas. Naturellement, l\u2019exp\u00e9rience et les d\u00e9bats sur la co- recherche peuvent servir d\u2019appui. Il s\u2019agit d\u2019exp\u00e9rimenter, mais il n\u2019y a pas a priori de solution.<\/p>\n<p><em>Au-del\u00e0 de la r\u00e9cup\u00e9ration politique de la pens\u00e9e critique \u00e0 l\u2019encontre de ses intentions, il y a aussi le danger d\u2019une d\u00e9politisation de la pens\u00e9e militante et de la mise en place de pratiques que je nommerais d\u2019esth\u00e9tisation de la pens\u00e9e critique. Je pense notamment \u00e0 la formulation de l\u2019Italian Theory.<\/em><\/p>\n<p>Sandro Mezzadra: Plus que d\u2019esth\u00e9tisation, je parlerais d\u2019anesth\u00e9sie. L\u2019Italian Theory en particulier est devenue rapidement une marchandise acad\u00e9mique qui est pr\u00e9sente notamment dans certains d\u00e9partements de Romance Studies dans le monde anglophone. Le risque est en effet que la force critique d\u2019une th\u00e9orie comme l\u2019op\u00e9ra\u00efsme, qui s\u2019est construit dans un dialogue constant avec ses d\u00e9veloppements \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, se perd avec l\u2019accentuation du genre Italian Theory. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s critique face \u00e0 l\u2019Italian Theory dans des colloques o\u00f9 j\u2019ai \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 \u00e0 en parler, parce qu\u2019au-del\u00e0 de l\u2019anesth\u00e9sie, cette forme d\u2019\u00e9tudes risque de cr\u00e9er une certaine confusion, presque comique, dans sa circulation internationale. Il y a plusieurs ann\u00e9es, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 \u00e0 un colloque o\u00f9 une des questions de d\u00e9bat \u00e9tait l\u2019influence de Fanon sur Agamben, comprenez-vous? Il est vraiment singulier de penser que Fanon ait eu une quelconque influence sur Agamben, dont la formation est d\u2019ailleurs compl\u00e8tement diff\u00e9rente. Il y a, dans l\u2019Italian Theory, la tendance \u00e0 vouloir tout mettre ensemble. L\u2019Italian Theory \u00e9tant une pens\u00e9e critique, elle est associ\u00e9e ici \u00e0 la pens\u00e9e postcoloniale dont Fanon est un auteur important. Ils ont donc suppos\u00e9 une connexion entre Fanon et Agamben. Ceci dit, je me suis rendu compte qu\u2019un aspect de l\u2019Italian Theory et de sa diffusion relativement r\u00e9pandue dans les milieux universitaires \u00e9trangers, notamment anglophones, est \u00e0 \u00e9valuer avec attention : cela a permis de donner un rep\u00e8re presque identitaire \u00e0 la diaspora intellectuelle italienne \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, celle dont vous faites partie. Ces effets peuvent \u00eatre potentiellement int\u00e9ressants \u00e0 analyser au moment o\u00f9 le dispositif d\u2019anesth\u00e9sie, cr\u00e9ant, entre autres, cette confusion, se rompt.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous republions ici trois entretiens donn\u00e9s par Sandro Mezzadra lors de la sortie du livre en Anglais en 2014.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":25,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[20],"tags":[],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/frontieres\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/22"}],"collection":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/frontieres\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/frontieres\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/frontieres\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/frontieres\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=22"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/frontieres\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/22\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":62,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/frontieres\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/22\/revisions\/62"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/frontieres\/wp-json\/wp\/v2\/media\/25"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/frontieres\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=22"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/frontieres\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=22"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/frontieres\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=22"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}