{"id":662,"date":"2021-12-21T11:32:09","date_gmt":"2021-12-21T10:32:09","guid":{"rendered":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/?p=662"},"modified":"2022-10-06T10:05:29","modified_gmt":"2022-10-06T08:05:29","slug":"epidemies-et-confinement-iv-une-nouvelle-generation-dinstitutions","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/2021\/12\/21\/epidemies-et-confinement-iv-une-nouvelle-generation-dinstitutions\/","title":{"rendered":"\u00c9pid\u00e9mies et confinement (IV) : une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d&rsquo;institutions"},"content":{"rendered":"\n<p>Toujours relativement \u00ab\u00a0\u00e0 rebours\u00a0\u00bb des grands r\u00e9cits et raccourcis \u00ab\u00a0panoptiques\u00a0\u00bb, se pencher sur la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d&rsquo;institutions de confinement n\u00e9es de la lutte contre les \u00e9pid\u00e9mies de la moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle \u00e0 celle du XXe permet d&rsquo;observer, \u00e0 la marge, l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un nouveau mode de gestion des populations qui accompagne les r\u00e9volutions \u00ab\u00a0microbiennes\u00a0\u00bb et industrielles mais aussi les nombreux ressacs, vicissitudes et conflits qui en jalonnent l&rsquo;histoire. En effet, quand  la n\u00e9cessit\u00e9 de l&rsquo;isolement\/confinement des malades se repose avec une urgence nouvelle pour faire notamment face \u00e0 l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie de tuberculose, ce ne sont certes pas que l&rsquo;inexorable progr\u00e8s m\u00e9dical et sanitaire ou le grand plan du L\u00e9viathan qui pr\u00e9sident aux d\u00e9cisions finalement prises mais bien les antagonismes sociaux de l&rsquo;\u00e9poque comme le montrent d&rsquo;ailleurs en d\u00e9tail les textes de David Barnes et Randall Packard qui composent le cinqui\u00e8me chapitre de notre recueil. <\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Le sanatorium<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Institution de soin et de confinement embl\u00e9matique de la p\u00e9riode, le sanatorium symbolise \u00e0 sa mani\u00e8re ce champ de force. Comme le r\u00e9sume Alison Bashford dans \u00ab\u00a0Cultures of confinement: tuberculosis, isolation and the sanatorium\u00a0\u00bb ( in <em><a href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Isolation-Places-and-Practices-of-Exclusion\/Bashford-Strange\/p\/book\/9780415309806\">Isolation. Places and practices of exclusion<\/a><\/em>) : \u00a0\u00bb Le sanatorium du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle \u00e9tait un lieu hybride \u00e0 la g\u00e9n\u00e9alogie particuli\u00e8re. Institution disciplinaire somme toute classique, le sanatorium a \u00e9merg\u00e9 de traditions multiples et ambig\u00fces de rites et pratiques d&rsquo;isolation correctrices, th\u00e9rapeutiques et \u00e9ducatives : en partie h\u00f4pital, en partie prison, en partie \u00e9cole et dans ses diverses variantes publiques ou priv\u00e9es, en partie asile et en partie station thermale.\u00a0\u00bb Surtout, ce qui n&rsquo;\u00e9tait au d\u00e9part qu&rsquo;une initiative priv\u00e9e d&rsquo;un m\u00e9decin persuad\u00e9, contrairement \u00e0 l&rsquo;\u00e9crasante majorit\u00e9 de ses coll\u00e8gues, que la maladie n&rsquo;\u00e9tait pas incurable, et qui pr\u00f4nait les vertus de l&rsquo;air des montagnes pour ses malades autant par conviction que par opportunit\u00e9 ( sa belle-soeur tenant un spa dans les Sud\u00e8tes, voir \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.utpjournals.press\/doi\/abs\/10.3138\/cbmh.23.2.457\">The Evolution of the Sanatorium: The First Half-Century, 1854-1904<\/a>\u00a0\u00bb de Peter Warren), ouvrit bient\u00f4t la voie \u00e0 un vaste mouvement de cr\u00e9ation, \u00e0 l&rsquo;initiative du gouvernement imp\u00e9rial, de \u00ab\u00a0Volksheilst\u00e4tten\u00a0\u00bb ( sanatoriums du peuple) \u00e0 travers toute l&rsquo;Allemagne. Si leur efficacit\u00e9 th\u00e9rapeutique resta toujours l&rsquo;objet de d\u00e9bats, ces institutions, vou\u00e9es \u00ab\u00a0au bien \u00eatre de la classe ouvri\u00e8re\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0permettaient de contrecarrer les tendances socialistes et donc de renforcer le gouvernement national. La centralisation de la lutte contre la tuberculose et l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;un r\u00e9seau de sanatoriums constituaient \u00e9galement une opportunit\u00e9 pour \u00e9tablir un cadre administratif \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle du pays pouvant \u00eatre utilis\u00e9 pour la planification et l&rsquo;ex\u00e9cution de futures mesures \u00ab\u00a0hygi\u00e9nico-sociales\u00a0\u00bb( Eva Eylers \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.tandfonline.com\/doi\/full\/10.1080\/13602365.2014.966587\">Planning the Nation: the sanatorium movement in Germany<\/a>\u00ab\u00a0).<\/p>\n\n\n\n<p>Cette pr\u00e9coce socialisation par le confinement resta toutefois longtemps, comme bien d&rsquo;autres <a href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-les-tribunes-de-la-sante1-2012-1-page-71.htm\">mesures sociales novatrices<\/a> prises par le r\u00e9gime bismarckien, une sp\u00e9cificit\u00e9 allemande, objet d&rsquo;ailleurs d&rsquo;une certaine fiert\u00e9 nationale ( \u00ab\u00a0Le ratio entre le nombre de citoyens et de sanatoriums et les statistiques de mortalit\u00e9 par tuberculose devinrent de fait un moyen de faire reconna\u00eetre la d\u00e9termination de la nation \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle europ\u00e9enne (&#8230;) Le nombre de sanatoriums devint un indicateur du degr\u00e9 de civilisation\u00a0\u00bb Eva Eylers). En france comme le retrace David Barnes dans le texte traduit dans le recueil, les conflits autour de l&rsquo;\u00e9tiologie de la maladie et la frilosit\u00e9 de la bourgeoisie devant l&rsquo;ampleur des mesures \u00e0 prendre frein\u00e8rent toute grande initiative jusqu&rsquo;\u00e0 la premi\u00e8re guerre mondiale, qui joua un r\u00f4le \u00ab\u00a0cruellement d\u00e9cisif\u00a0\u00bb dans la mise en place d&rsquo;un v\u00e9ritable r\u00e9seau de sanatoriums \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle nationale ( voir Stephane Henry <em><a href=\"https:\/\/books.openedition.org\/purh\/5516?lang=fr\">Vaincre la tuberculose (1879-1939<\/a>)<\/em> et la th\u00e8se de Philippe Grandvoinnet, <a href=\"https:\/\/hal.archives-ouvertes.fr\/tel-01935993\"><em>Histoire des sanatoriums en France (1915-1945). Une architecture en qu\u00eate de rendement th\u00e9rapeutique<\/em> <\/a>). Il ne suffisait donc pas que la tuberculose soit \u00e9rig\u00e9e un peu partout en symbole de la \u00ab\u00a0d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence\u00a0\u00bb guettant la nation pour que les classes dominantes se d\u00e9cident \u00e0 placer \u00e0 l&rsquo;isolement des pans entiers de la force de travail. On pourrait d&rsquo;ailleurs, en marxiste paresseux, y lire l&rsquo;inach\u00e8vement d&rsquo;une subordination r\u00e9elle du travail au capital qui ne se d\u00e9ploiera r\u00e9ellement qu&rsquo;\u00e0 partir de l&rsquo;entre-deux guerres&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Quoiqu&rsquo;il en soit, le terme de sanatorium continua donc de recouvrir un spectre des r\u00e9alit\u00e9s bien diff\u00e9rentes : mouroir, prison ( \u00ab\u00a0L&rsquo;admission dans un sanatorium public, que le gouvernement consid\u00e9rait comme la mesure la plus efficace pour lutter contre l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie, ressemblait \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e dans un camp de concentration : une fois \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur les patients perdaient leur libert\u00e9 &#8211; non seulement toutes les activit\u00e9s \u00e9taient conduites selon un programme strict mais m\u00eame les livres \u00e9taient contr\u00f4l\u00e9s et la plupart des patients ne quittaient jamais l&rsquo;institution vivants\u00a0\u00bb William Johnston <em><a href=\"https:\/\/brill.com\/view\/title\/57937\">The Modern Epidemic. A History of Tuberculosis in Japan<\/a><\/em>), \u00ab\u00a0workhouse\u00a0\u00bb ( voir par exemple la description de la vie dans le sanatorium d&rsquo;Arequipa aux \u00c9tats-Unis par Susan Craddock dans \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.researchgate.net\/publication\/223788453_Engenderedendangered_Women_tuberculosis_and_the_project_of_citizenship\">Engendered\/endangered: women, tuberculosis, and the project of citizenship\u00a0\u00bb<\/a>),  mais aussi institution mutualiste ( voir \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2008-1-page-79.htm\">La tuberculose, fondement de l\u2019action m\u00e9dico-sociale mutualiste enseignante (1902-1940)\u00a0\u00bb<\/a> de Charlotte Siney-Lange) ou lieu de vill\u00e9giature pour malades fortun\u00e9s ( <em><a href=\"https:\/\/hal.archives-ouvertes.fr\/hal-01886691\/document\">La montagne magique<\/a><\/em> de Thomas Mann restant bien \u00e9videmment la r\u00e9f\u00e9rence incontournable dans ce registre). Diversit\u00e9 qui \u00e9tait le signe d&rsquo;un ind\u00e9niable succ\u00e8s, bien entendu facilit\u00e9 par la \u00ab\u00a0r\u00e9volution microbienne\u00a0\u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9couverte par Koch du bacille de la tuberculose en 1882 d\u00e9mentait en effet les th\u00e9ories de l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 qui r\u00e9gnaient absolument jusque l\u00e0 et justifiait, en \u00e9tablissant la contagiosit\u00e9 de la maladie, la mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart des malades. Notons que la th\u00e8se d&rsquo;une tuberculose h\u00e9r\u00e9ditaire continua toutefois d&rsquo;\u00eatre d\u00e9fendue par un certain nombre de sommit\u00e9s m\u00e9dicales et plus g\u00e9n\u00e9ralement que le mouvement eug\u00e9niste travailla d\u00e9sormais, avec plus ou moins de succ\u00e8s selon les pays, \u00e0 r\u00e9concilier h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 et mesures de confinement : \u00ab\u00a0Beaucoup d&rsquo;eug\u00e9nistes soutenaient l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une s\u00e9gr\u00e9gation du reste de la soci\u00e9t\u00e9 de ceux qui avaient h\u00e9rit\u00e9 de \u00ab\u00a0mauvaises moeurs\u00a0\u00bb. Les d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s, notait-on souvent \u00e9taient le produit de l&rsquo;incapacit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 s\u00e9gr\u00e9guer les individus non sains et en mesure de se reproduire (&#8230;) Mais l&rsquo;objection principale soulev\u00e9e contre la s\u00e9gr\u00e9gation eug\u00e9nique \u00e9tait le co\u00fbt g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par l&rsquo;entretien \u00e0 vie de ces d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s dans des institutions d&rsquo;\u00c9tat.\u00a0\u00bb ( Philip K. Wilson, \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.utpjournals.press\/doi\/pdf\/10.3138\/cbmh.20.1.11\">Bad Habits and Bad Genes: Early 20th-Century Eugenic Attempts to Eliminate Syphilis and Associated \u00ab\u00a0Defects\u00a0\u00bb from the United States<\/a>\u00ab\u00a0, voir \u00e9galement du m\u00eame auteur \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/link.springer.com\/article\/10.1007\/s10912-005-9001-6\">Confronting \u201cHereditary\u201d Disease: Eugenic Attempts to Eliminate Tuberculosis  in Progressive Era America<\/a>\u00ab\u00a0) Un certain nombre de nouvelles institutions de confinement, telles les colonies d&rsquo;\u00e9pileptiques en Allemagne ou aux \u00c9tats-Unis, tenteront de mettre en pratique ce paradigme avant de finalement ouvrir la voie \u00e0 des institutions d&rsquo;assistance et de soin sp\u00e9cialis\u00e9s plus classiques ( voir Djem Kissiov et alii \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/pmc\/articles\/PMC3775289\/\">The Ohio Hospital for Epileptics\u2014The First \u2018Epilepsy Colony\u2019 in America<\/a>\u00ab\u00a0)&#8230;  Au tournant du si\u00e8cle, le confinement, de plus ou moins longue dur\u00e9e, s&rsquo;impose donc comme nouvel horizon sanitaire et ce, au-del\u00e0 des controverses \u00e9tiologiques. <\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant si \u00ab\u00a0Le sanatorium appara\u00eet \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque comme une institution sanitaire totalement moderne \u00e0 l&rsquo;encontre de l&rsquo;h\u00f4pital, consid\u00e9r\u00e9 comme v\u00e9tuste et d\u00e9pass\u00e9\u00a0\u00bb (Stephane Henry <em><a href=\"https:\/\/books.openedition.org\/purh\/5516?lang=fr\">Vaincre la tuberculose (1879-1939<\/a>)<\/em>, ses vertus m\u00e9dicales effectives restaient et restent toujours l&rsquo;objet de controverses. Plusieurs chercheurs arguant n\u00e9anmoins que c&rsquo;est la simple isolation des tuberculeux qui a permis le d\u00e9clin de l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie en Europe et aux \u00c9tats-Unis : \u00ab\u00a0La tuberculose n&rsquo;a pas d\u00e9clin\u00e9 du fait d&rsquo;une tendance inh\u00e9rente de la maladie \u00e0 d\u00e9cliner, ni \u00e0 cause des facteurs \u00e9conomiques et sociaux d\u00e9terminant le niveau de vie. La tuberculose, dans toutes les situations pour lesquelles nous avons des donn\u00e9es historiques consistantes, a d\u00e9clin\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 la r\u00e9duction des possibilit\u00e9s pour les patients atteints de tuberculose de r\u00e9pandre la maladie.\u00a0\u00bb ( Leonard G. Wilson \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/academic.oup.com\/jhmas\/article-abstract\/45\/3\/366\/709283?redirectedFrom=fulltext&amp;login=false#\">The Historical Decline of Tuberculosis in Europe and America: Its Causes and Significance<\/a>\u00ab\u00a0). <\/p>\n\n\n\n<p>Neil McFarlane dans un article fouill\u00e9, \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/academic.oup.com\/shm\/article-abstract\/2\/1\/59\/1657497?login=false\">Hospitals, Housing, and Tuberculosis in Glasgow, 1911-51&Prime;<\/a>, avance par contre que le recours au sanatorium, devenu massif en Angleterre depuis que le <em>National Insurance Act<\/em> de 1911 pr\u00e9voyait une subvention pour les s\u00e9jours en sana, ce qui en fit une manne tr\u00e8s profitable pour certains prestataires priv\u00e9s, permettait surtout de ne pas s&rsquo;attaquer v\u00e9ritablement aux conditions de logement qui constituaient une des principales causes de pr\u00e9valence de la maladie dans la capitale \u00e9cossaise : \u00a0\u00bb Le traitement institutionnel de la tuberculose \u00e0 Glasgow fut en tr\u00e8s grande partie un g\u00e2chis de temps, d&rsquo;argent et d&rsquo;efforts avant l&rsquo;introduction de chimioth\u00e9rapies efficaces. Bien qu&rsquo;ayant la plus grande proportion de lits r\u00e9serv\u00e9s aux tuberculeux de Grande-Bretagne, Glasgow vit la situation se d\u00e9t\u00e9riorer gravement dans les ann\u00e9es 30. (&#8230;) Le traitement en institution, quoique couteux, constituait la solution la plus simple et la moins ch\u00e8re au probl\u00e8me de la tuberculose. Il fournissait, peut-\u00eatre involontairement, un \u00e9cran de fum\u00e9e masquant les conditions sociales qui pr\u00e9disposaient effectivement \u00e0 la maladie. M\u00e9dicalement ce fut un \u00e9chec complet mais politiquement ce fut une grande r\u00e9ussite.\u00a0\u00bb On remarquera que pour Alain Cottereau qui souligne dans son article \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/sotra_0038-0296_1978_num_20_2_1574\">La tuberculose : maladie urbaine ou maladie de l&rsquo;usure au travail ? Critique d&rsquo;une \u00e9pid\u00e9miologie officielle : le cas de Paris<\/a>.\u00a0\u00bb, le r\u00f4le du \u00ab\u00a0glissement \u00e9cologique\u00a0\u00bbdans l&rsquo;\u00e9pid\u00e9miologie officielle de la tuberculose, c&rsquo;est \u00e0 dire la \u00ab\u00a0transposition en termes de rapports avec l&rsquo;environnement des probl\u00e8mes qui rel\u00e8vent des rapports sociaux\u00a0\u00bb, l&rsquo;attention port\u00e9e \u00e0 l&rsquo;insalubrit\u00e9 des logements ou \u00e0 l&rsquo;alcoolisme permettait au contraire d&rsquo;occulter la responsabilit\u00e9 de l&rsquo;usure au travail&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Si il a pu donc parfois \u00eatre instrumentalis\u00e9 de fa\u00e7on d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e pour ajourner des r\u00e9formes structurelles ou au contraire les mettre en valeur pour contrer l&rsquo;essor du mouvement ouvrier, le sanatorium \u00e9tait en tout cas toujours soumis aux contingences du d\u00e9veloppement de la socialisation dans les pays industriels que ce soit la m\u00e9dicalisation progressive, du fait de l&rsquo;ampleur de l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie, des anciennes institutions d&rsquo;assistance ( ainsi les \u00ab\u00a0workhouse\u00a0\u00bb anglais voir Leonard G. Wilson \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/academic.oup.com\/jhmas\/article-abstract\/45\/3\/366\/709283?redirectedFrom=fulltext&amp;login=false#\">The Historical Decline of Tuberculosis in Europe and America<\/a> p. 23 du pdf) ou la mobilisation de masse pour la guerre moderne. Il faut noter \u00e9galement que si il constitue la premi\u00e8re institution de confinement m\u00e9dical \u00ab\u00a0volontaire\u00a0\u00bb, au point qu&rsquo;en france on adopte en 1924 un d\u00e9cret pour limiter le s\u00e9jour \u00e0 six mois dans les institutions publiques, il fut \u00e9galement un terrain d&rsquo;affrontement entre des malades qui s&rsquo;organisent pour d\u00e9fendre leurs droits et des m\u00e9decins arcbout\u00e9s sur leurs pr\u00e9rogatives ( Voir la contribution de Dominique Dessertine et Olivier Faure \u00ab\u00a0Malades et sanatoriums dans l&rsquo;entre-deux guerres\u00a0\u00bb au recueil <em>Peurs et Terreurs face \u00e0 la Contagion<\/em>, pp. 233-234). Le caract\u00e8re pour le moins kal\u00e9idoscopique de cette institution \u00ab\u00a0d&rsquo;une transition\u00a0\u00bb tant sociale que m\u00e9dicale et sa disparition soudaine, apr\u00e8s une derni\u00e8re apog\u00e9e au d\u00e9but des ann\u00e9es 50, d\u00e9s lors que se g\u00e9n\u00e9ralis\u00e8rent les traitements modernes, invitant en tout cas \u00e0 se m\u00e9fier des grandes g\u00e9n\u00e9ralisations progressistes ou \u00ab\u00a0biopolitiques\u00a0\u00bb quant au rapport entre \u00e9pid\u00e9mies et confinement&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Les h\u00f4pitaux d&rsquo;isolement<\/em> <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Si l&rsquo;Allemagne fut longtemps en pointe dans le d\u00e9veloppement \u00ab\u00a0sanatorial\u00a0\u00bb, c&rsquo;est l&rsquo;Angleterre qui a, quant \u00e0 elle, ouverte la voie \u00e0 une autre institution de confinement embl\u00e9matique de la fin du XIXe et du d\u00e9but du XXe, les h\u00f4pitaux d&rsquo;isolement r\u00e9serv\u00e9s aux personnes frapp\u00e9es par les grandes \u00e9pid\u00e9mies de la p\u00e9riode ( Chol\u00e9ra, variole, typhus, fi\u00e8vre typho\u00efde, scarlatine, etc). Cette histoire des h\u00f4pitaux d&rsquo;isolement est indissociable des diverses mesures de sant\u00e9 publique qui vont dessiner un \u00ab\u00a0mod\u00e8le anglais\u00a0\u00bb dans la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle. En effet comme le rappelle Dorothy Porter dans<a href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Health-Civilization-and-the-State-A-History-of-Public-Health-from-Ancient\/Porter\/p\/book\/9780415200363\"> <em>Health, Civilization and the State<\/em><\/a> : \u00ab\u00a0Le v\u00e9ritable impact des maladies infectieuses sur le syst\u00e8me britannique de sant\u00e9 publique ne fut pas simplement de stimuler la cr\u00e9ation de lois sanitaires mais au bout du compte de l\u00e9gitimer le pouvoir de l&rsquo;\u00c9tat \u00e0 passer outre la libert\u00e9 individuelle afin de r\u00e9duire la menace de certaines maladies per\u00e7ues comme \u00e9vitables.\u00a0\u00bb  Cet \u00e9largissement progressif des pr\u00e9rogatives de l&rsquo;\u00c9tat en mati\u00e8re de sant\u00e9 peut effectivement se lire au fil des l\u00e9gislations adopt\u00e9es : les \u00ab\u00a0Compulsory Vaccination Acts\u00a0\u00bb de 1853 et 1867, imposant aux parents la vaccination de leurs enfants, les \u00ab\u00a0Contagious Diseases Act\u00a0\u00bb successifs ( 1864, 1866, 1869), qui pr\u00e9voyaient examens m\u00e9dicaux obligatoires et confinement pour les prostitu\u00e9es, le \u00ab\u00a0Sanitary Act\u00a0\u00bb de 1866 imposant aux collectivit\u00e9s locales l&rsquo;assainissement des rues et des logements dont le spectre d&rsquo;intervention est \u00e9largi par le \u00ab\u00a0Public Health Act\u00a0\u00bb de 1875, et enfin l'\u00a0\u00bbInfectious Disease (Notification) Act\u00a0\u00bb de 1889 d&rsquo;abord obligatoire \u00e0 Londres puis dans tout le pays en 1899 qui obligeaient logeurs et m\u00e9decins \u00e0 notifier tout cas de maladies infectieuses aux autorit\u00e9s sanitaires locales, ces derni\u00e8res pouvant d\u00e9cr\u00e9ter par la suite le confinement obligatoire du malade.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme le retrace en d\u00e9tail Peter Baldwin dans <a href=\"https:\/\/www.cambridge.org\/core\/books\/contagion-and-the-state-in-europe-18301930\/3CC698C5DAAD2E7665D7F3FFA641C794\"><em>Contagion and the State<\/em> <em>in Europe<\/em>, <em>1830-1930<\/em><\/a> des structures de confinement des malades, certes donc l\u00e9galis\u00e9es et g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es tardivement, sont mises en place d\u00e9s les ann\u00e9es 1860 et toutes sortes de m\u00e9thodes informelles permettent aux autorit\u00e9s locales de forcer les personnes malades \u00e0 se soumettre avant que les amendes pour non notification et non isolement ne soient impos\u00e9es. Comme il le souligne, les nouvelles structures d&rsquo;isolement pr\u00e9c\u00e8dent la r\u00e9volution microbienne avant d&rsquo;en devenir \u00e9videmment les \u00ab\u00a0compagnons de route\u00a0\u00bb : \u00a0\u00bb La connaissance [gr\u00e2ce aux d\u00e9couvertes de Koch] des moyens sp\u00e9cifiques par lesquels se transmettaient le chol\u00e9ra rendait les techniques d&rsquo;inspection, d&rsquo;isolation et de d\u00e9sinfection plus efficaces mais ces proc\u00e9dures avaient \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9es et \u00e9labor\u00e9es bien avant que le bacille ait fait son apparition sur la sc\u00e8ne \u00e9pid\u00e9miologique.\u00a0\u00bb Ce qu&rsquo;il appelle le \u00ab\u00a0n\u00e9o-quarantinisme\u00a0\u00bb anglais va progressivement gagner les autres grands \u00c9tats europ\u00e9ens au d\u00e9part r\u00e9ticents, probablement du fait du souvenir cuisant des \u00e9meutes chol\u00e9riques des ann\u00e9es 1830 et 1840 ( voir le chapitre \u00e0 ce sujet dans notre recueil). Apr\u00e8s quelques atermoiements et le retour du chol\u00e9ra, les lois allemande sur les maladies contagieuses de 1900 et fran\u00e7aise sur la protection de la sant\u00e9 publique de 1902 ent\u00e9rinent plus ou moins directement le recours au confinement obligatoire des malades. <\/p>\n\n\n\n<p>Un correspondant du <em>Times <\/em>notait en 1888 : \u00ab\u00a0Tandis que les anglais vont \u00e0 Paris et \u00e0 Berlin pour \u00e9tudier la m\u00e9decine et la chirurgie, c&rsquo;est \u00e0 Londres que les docteurs et les responsables de l&rsquo;hygi\u00e8ne publique du monde entier se rendent pour \u00e9tudier le fonctionnement des h\u00f4pitaux d&rsquo;isolement des malades infectieux\u00a0\u00bb (cit\u00e9 dans <em>C<a href=\"https:\/\/link.springer.com\/book\/10.1007\/978-3-319-65768-4\">ontagion, Isolation, and Biopolitics in Victorian London<\/a><\/em> de Matthew L. Newsom Kerr) Pourtant des oppositions se manifest\u00e8rent  longtemps dans ce \u00ab\u00a0berceau anglais\u00a0\u00bb : contre la vaccination obligatoire surtout mais aussi contre l&rsquo;extension du \u00ab\u00a0Contagious Diseases Act\u00a0\u00bb ( voir <a href=\"http:\/\/www.jstor.org\/stable\/4048453 .\">\u00ab\u00a0Opposition to the Contagious Diseases Acts, 1864-1886\u00a0\u00bb<\/a> de Margaret Hamilton), contre les \u00ab\u00a0bouillons de culture\u00a0\u00bb que repr\u00e9sentaient parfois ces h\u00f4pitaux d&rsquo;isolement qui m\u00e9langeaient toutes sortes de malades ( voir \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/44433660\">Scarlet Fever and Confinement : the Edwardian Debate over Isolation Hospitals\u00a0\u00bb<\/a> de John M. Eyler) et provenaient des diff\u00e9rentes classes de la soci\u00e9t\u00e9 : \u00ab\u00a0La r\u00e9sistance d\u00e9coulait en partie d&rsquo;un refus d&rsquo;accepter les violations des principaux l\u00e9gaux et lib\u00e9raux que supposaient un programme disciplinaire \u00e0 grande \u00e9chelle. Ces principes &#8211; du respect du code de proc\u00e9dure, du droit de l&rsquo;individu, de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 devant la loi, etc &#8211; ont constitu\u00e9 un contrepoint historique aux exigences du pouvoir et ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s pour s&rsquo;opposer au syst\u00e8me disciplinaire non seulement par ses cibles issues de la classe ouvri\u00e8re et aussi par des fractions importantes de la classe dominante.\u00a0\u00bb Miles Ogborn \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/onlinelibrary.wiley.com\/doi\/abs\/10.1111\/j.1467-6443.1993.tb00039.x\">Law and Discipline in Nineteenth Century English State Formation: The Contagious Diseases Acts of 1864, 1866 and 1869&Prime;<\/a>). N\u00e9anmoins, effet probable de la popularisation des th\u00e8ses \u00ab\u00a0microbiennes\u00a0\u00bb, Dorothy et Roy Porter constatent dans \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/publishing.cdlib.org\/ucpressebooks\/view?docId=ft7t1nb59n&amp;chunk.id=d0e1424&amp;toc.depth=1&amp;toc.id=d0e1424&amp;brand=ucpress\">The Enforcement of Health: The British Debate\u00a0\u00bb<\/a> que \u00ab\u00a0les Infectious Disesases Acts de 1889 et 1899 n&rsquo;ont rencontr\u00e9 que peu d&rsquo;opposition publique. Quand des pouvoirs comparables de mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart des malades avaient \u00e9t\u00e9 instaur\u00e9s pendant l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie de chol\u00e9ra de 1832, la population avait r\u00e9agi avec des \u00e9meutes de masse (&#8230;) Cette nouvelle docilit\u00e9 du public britannique sugg\u00e8re que dans le dernier quart du XIXe la population s&rsquo;\u00e9tait habitu\u00e9e aux nouvelles rationalit\u00e9s m\u00e9dicales qui pouvaient supposer une restriction des libert\u00e9s\u00a0\u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p>Mais, allant au-del\u00e0 de l&rsquo;opposition simple et nette entre principes d\u00e9mocratiques et pratiques de confinement, Alison Bashford et Carolyn Strange rappellent dans leur introduction, \u00ab\u00a0Isolation and exclusion in the modern world\u00a0\u00bb au recueil <em><a href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Isolation-Places-and-Practices-of-Exclusion\/Bashford-Strange\/p\/book\/9780415309806\">Isolation. Places and practices of exclusion<\/a><\/em> qu'\u00a0\u00bben m\u00eame temps que la codification et l&rsquo;extension des droits et des libert\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque moderne, les \u00c9tats lib\u00e9raux d\u00e9mocratiques mirent en place de plus en plus de fa\u00e7ons diff\u00e9rentes d&rsquo;isoler des personnes consid\u00e9r\u00e9es comme un danger pour elles-m\u00eames ou les autres. Au XXe si\u00e8cle, un large spectre de pratiques d&rsquo;exclusion classifiaient et confinaient non seulement le mauvais, le malade et le fou mais aussi ceux consid\u00e9r\u00e9s comme racialement inf\u00e9rieurs, intellectuellement inaptes et potentiellement dangereux.  Dans l&rsquo;occident post-lumi\u00e8res les nouvelles imaginations politiques de la libert\u00e9 &#8211; invent\u00e9e comme droit inali\u00e9nable- cr\u00e9aient la possibilit\u00e9 m\u00eame de sa suppression comme nouvelle forme de punition.\u00a0\u00bb Matthew L. Newsom Kerr va dans le m\u00eame sens dans <a href=\"https:\/\/link.springer.com\/book\/10.1007\/978-3-319-65768-4\"><em>Contagion, Isolation, and Biopolitics in Victorian London<\/em> <\/a> : \u00a0\u00bb Le lib\u00e9ralisme permettait \u00e0 la fois un discours de protestation et de r\u00e9sistance au confinement ill\u00e9gitime ( dans les h\u00f4pitaux psychiatriques, dans les lieux de quarantaine, les workhouses, les prisons, etc) et dans le m\u00eame temps validait le principe de base du confinement dans des institutions d&rsquo;\u00c9tat.\u00a0\u00bb Selon cet auteur, les h\u00f4pitaux d&rsquo;isolement, dont il analyse en d\u00e9tail le fonctionnement, sont en fait l&rsquo;un de ces lieux o\u00f9 s&rsquo;inventa cette \u00ab\u00a0gouvernementalit\u00e9 lib\u00e9rale\u00a0\u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p>En effet : \u00a0\u00bb Au cours du XIXe l&rsquo;h\u00f4pital cessa de repr\u00e9senter un lieu d&rsquo;exclusion et de pouvoir n\u00e9gatif et commen\u00e7a \u00e0 incarner la gouvernance positive de l&rsquo;espace urbain et de la population des villes. Il est important de noter que ce changement se produisit alors que les responsables britanniques de la sant\u00e9 tenaient fermement \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que la quarantaine \u00e9tait, dans ses aspects essentiels, une pratique de gens simples et retardataires. Un \u00e9crivain am\u00e9ricain r\u00e9sumait succinctement la position britannique. Il reconnaissait que l&rsquo;isolation \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital constituait \u00ab\u00a0essentiellement une quarantaine sporadique et locale\u00a0\u00bb mais insistait sur le fait que \u00ab\u00a0dans les pays hautement civilis\u00e9s, elle \u00e9tait plus perfectionn\u00e9e et efficace sur tous les plans que la quarantaine classique ou de fronti\u00e8re\u00a0\u00bb. L&rsquo;isolation diff\u00e9rait en tout point des quarantaines abruptes pratiqu\u00e9es par des peuples mal gouvern\u00e9s et les nations moins civilis\u00e9es. En l&rsquo;espace d&rsquo;une centaine d&rsquo;ann\u00e9es, la contagion avait disparu puis r\u00e9-\u00e9merg\u00e9e comme projet central du gouvernement urbain moderne, mais sous un mode de gouvernementalit\u00e9 largement diff\u00e9rent. La gestion des maladies contagieuses fut moins l&rsquo;exercice d&rsquo;un pouvoir direct, intrusif ( comme dans la quarantaine et la ville en temps de peste) et fut int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 une strat\u00e9gie g\u00e9n\u00e9rale de gouvernement indirect et s&rsquo;appuyant sur les probabilit\u00e9s.\u00a0\u00bb Le syst\u00e8me d&rsquo;isolement hospitalier repr\u00e9sentant le champ o\u00f9 se d\u00e9ployaient \u00a0\u00bb d\u00e9fis et opportunit\u00e9s de la r\u00e9conciliation du gouvernement lib\u00e9ral avec le d\u00e9sir d&rsquo;\u00e9radiquer les \u00e9pid\u00e9mies.\u00a0\u00bb ( <em><a href=\"https:\/\/link.springer.com\/book\/10.1007\/978-3-319-65768-4\">Contagion, Isolation, and Biopolitics in Victorian London<\/a><\/em>, p.71)<\/p>\n\n\n\n<p>On retrouve \u00ab\u00a0bien s\u00fbr\u00a0\u00bb ici les r\u00e9flexions de Foucault dans ses cours de 1977-78 au Coll\u00e8ge de France r\u00e9unis et publi\u00e9s sous le titre <em>S\u00e9curit\u00e9, territoire, population<\/em>. Sans certes pr\u00e9tendre rendre les subtilit\u00e9s de cette \u00e9ni\u00e8me \u00ab\u00a0secousse g\u00e9n\u00e9alogique\u00a0\u00bb de son oeuvre, une assez longue citation permettra toutefois de comprendre comment, quoiqu&rsquo;\u00e0 la marge, ces h\u00f4pitaux d&rsquo;isolement s&rsquo;inscrivaient pleinement dans les objectifs et contradictions d&rsquo;une nouvelle \u00ab\u00a0prise en charge des populations\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0Si effectivement les faits de population, les processus \u00e9conomiques ob\u00e9issent \u00e0 des processus naturels, \u00e7a veut dire quoi ? \u00c7a veut dire bien s\u00fbr que, bien s\u00fbr, il n&rsquo;y aura non seulement aucune justification, mais m\u00eame tout simplement aucun int\u00e9r\u00eat \u00e0 essayer de leur imposer des syst\u00e8mes r\u00e9glementaires d&rsquo;injonctions, d&rsquo;imp\u00e9ratifs, d&rsquo;interdictions. Le r\u00f4le de l&rsquo;\u00c9tat, et par cons\u00e9quent la forme de gouvernementalit\u00e9 qui va d\u00e9sormais \u00eatre prescrite, cette forme de gouvernementalit\u00e9 va avoir pour principe fondamental de respecter les processus naturels, ou en tout cas d&rsquo;en tenir compte, de les faire jouer ou de jouer avec eux. C&rsquo;est \u00e0 dire que d&rsquo;une part, l&rsquo;intervention de la gouvernementalit\u00e9 \u00e9tatique devra \u00eatre limit\u00e9e, mais cette limite qui sera pos\u00e9e \u00e0 la gouvernementalit\u00e9 ne sera pas simplement une sorte de borne n\u00e9gative. A l&rsquo;int\u00e9rieur du champ ainsi d\u00e9limit\u00e9 va appara\u00eetre tout un domaine d&rsquo;interventions, d&rsquo;interventions possibles, d&rsquo;interventions n\u00e9cessaires, mais qui n&rsquo;auront pas forc\u00e9ment, qui n&rsquo;auront pas d&rsquo;une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale et qui tr\u00e8s souvent n&rsquo;auront pas du tout la forme de l&rsquo;intervention r\u00e9glementaire. Il va falloir manipuler, il va falloir susciter, il va falloir faciliter, il va falloir laisser faire, il va falloir autrement dit, g\u00e9rer et non plus r\u00e9glementer. Cette gestion aura essentiellement pour objectif, non pas tellement d&#8217;emp\u00eacher les choses, mais de faire en sorte que les r\u00e9gulations n\u00e9cessaires et  naturelles jouent ou encore de faire des r\u00e9gulations qui p\u00e9n\u00e9treront les r\u00e9gulations naturelles. Il va donc falloir encadrer les ph\u00e9nom\u00e8nes naturels de telle mani\u00e8re qu&rsquo;ils ne d\u00e9vient pas ou encore qu&rsquo;une intervention maladroite, arbitraire, aveugle ne les fasse pas d\u00e9vier. C&rsquo;est \u00e0 dire qu&rsquo;il va falloir mettre en place des m\u00e9canismes de s\u00e9curit\u00e9. (&#8230;) De l\u00e0, enfin, l&rsquo;inscription de la libert\u00e9, non seulement comme droit des individus, l\u00e9gitimement oppos\u00e9s au pouvoir, aux usurpations, aux abus du souverain ou du gouvernement mais de la libert\u00e9 devenue un \u00e9l\u00e9ment indispensable \u00e0 la gouvernementalit\u00e9 elle-m\u00eame. On ne peut bien gouverner maintenant qu&rsquo;\u00e0 la condition qu&rsquo;effectivement la libert\u00e9 ou un certain nombre de formes de libert\u00e9 soient respect\u00e9es. Ne pas respecter la libert\u00e9, c&rsquo;est non seulement exercer des abus de droit par rapport \u00e0 la loi mais c&rsquo;est surtout ne pas savoir gouverner comme il faut. L&rsquo;int\u00e9gration des libert\u00e9s et des limites propres \u00e0 cette libert\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du champ de la pratique gouvernementale, c&rsquo;est devenu maintenant un imp\u00e9ratif. \u00a0\u00bb ( <em>S\u00e9curit\u00e9, territoire, population<\/em>, pp. 360-361)<\/p>\n\n\n\n<p>La lutte contre les \u00e9pid\u00e9mies par le confinement repr\u00e9sentait donc dans ce cadre une ligne de cr\u00eate toute particuli\u00e8re. Et si le d\u00e9veloppement des analyses quantitatives et de la statistique permettront une analyse toujours plus fine du risque et de sa pr\u00e9vention ( notamment autour de l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie  de variole, voir Foucault idem pp. 62-63) m\u00eame \u00ab\u00a0l&rsquo;individualisation du ph\u00e9nom\u00e8ne collectif de la maladie\u00a0\u00bb n&#8217;emp\u00eachera pas que se repose le probl\u00e8me. Dans un autre texte contemporain des cours au Coll\u00e8ge de France, <a href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/ds_0378-7931_1981_num_5_4_1098\">\u00ab\u00a0L&rsquo;\u00e9volution de la notion d'\u00a0\u00bbindividu dangereux\u00a0\u00bb dans la psychiatrie l\u00e9gale\u00a0\u00bb<\/a>, o\u00f9 il articulait la gestion des risques \u00e0 la notion d&rsquo;individus dangereux, Foucault \u00e9voquait ainsi la \u00ab\u00a0responsabilit\u00e9 sans faute\u00a0\u00bb d&rsquo;un cr\u00e9ateur de risque inconscient du mal qu&rsquo;il peut infliger. Or, si Foucault ne le signale pas directement, une incarnation majeure de cette \u00ab\u00a0responsabilit\u00e9 sans faute\u00a0\u00bb c&rsquo;est le \u00ab\u00a0porteur sain\u00a0\u00bb de l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie. D\u00e9s la seconde moiti\u00e9 du XIXe la question va hanter les autorit\u00e9s sanitaires occidentales et aura m\u00eame ses vedettes comme la coriace cuisini\u00e8re Mary Mallon surnomm\u00e9e \u00ab\u00a0Typhoid Mary\u00a0\u00bb ( voir <em><a href=\"https:\/\/history.wisc.edu\/publications\/typhoid-mary-captive-to-the-publics-health\/\">Typhoid Mary. Captive of the Public&rsquo;s Health<\/a> <\/em> de Judith Walzer Leavitt) qui en se soustrayant au confinement qui lui avait \u00e9t\u00e9 impos\u00e9 par les autorit\u00e9s sanitaires r\u00e9pandit une fi\u00e8vre typho\u00efde dont elle \u00e9tait porteuse saine et alimenta d&rsquo;\u00e9piques d\u00e9bats sur la compatibilit\u00e9 entre pr\u00e9occupations sanitaires et droits individuels aux \u00c9tats-Unis. Ces d\u00e9bats ont continu\u00e9 par la suite de se poser, dans les sph\u00e8re juridiques et m\u00e9dicales, notamment autour de la mise \u00e0 l&rsquo;isolement obligatoire des tuberculeux ( voir \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/pmc\/articles\/PMC1380340\/\">Temporarily Detained : Tuberculous Alcoholics in Seattle, 1949 through 1960&Prime;<\/a> de Barron H. Lerner et, notamment, \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/academic.oup.com\/eurpub\/article\/10\/3\/223\/465077?login=false\">Tuberculosis, culture and coercion<\/a>\u00a0\u00bb du sp\u00e9cialiste de la question Richard Cocker). Le retour en force, dans la pand\u00e9mie de Covid-19, d&rsquo;<a href=\"https:\/\/www.france24.com\/en\/live-news\/20220220-china-helps-virus-ravaged-hong-kong-build-isolation-units\">h\u00f4pitaux d&rsquo;isolement<\/a> temporaires en Chine et \u00e0 Hong-Kong gu\u00e8re plus riants que leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs et, en france notamment, les diverses pirouettes rh\u00e9toriques sous-orwelliennes ou sous-libertariennes autour du rapport entre \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.huffingtonpost.fr\/entry\/concilier-liberte-et-vaccination-obligatoire-cest-possible_fr_61dc1249e4b0c7d8b8b23afe\">vaccination et libert\u00e9<\/a>\u00a0\u00bb venant bien entendu faire \u00e9cho aux d\u00e9bats du pass\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Pour ce qui est des h\u00f4pitaux d&rsquo;isolement, qu&rsquo;on peut certes \u00e9riger en moment n\u00e9cessaire d&rsquo;une sant\u00e9 publique moderne et m\u00eame d&rsquo;une \u00ab\u00a0citoyennet\u00e9 sanitaire\u00a0\u00bb en gestation ou, au contraire, en goulag edouardien, jalon de la longue lign\u00e9e de camps du XXe si\u00e8cle, il est tout de m\u00eame bon de rappeler que leur existence \u00e9tait indissociable des flux et reflux des r\u00e9formes d&rsquo;assainissement urbain et d&rsquo;encadrement de la pauvret\u00e9 ( voir le troisi\u00e8me chapitre du livre de Kerr) eux m\u00eame reflets des conflits autour du travail libre ( cette libert\u00e9 \u00ab\u00a0devenue imp\u00e9ratif\u00a0\u00bb) et de sa reproduction que venait compliquer et densifier une conception nouvelle de la contagion permettant de jeter les bases de la nouvelle articulation par l&rsquo;\u00c9tat du biologique au social dont le douloureux enfantement marque toute la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Toujours relativement \u00ab\u00a0\u00e0 rebours\u00a0\u00bb des grands r\u00e9cits et raccourcis \u00ab\u00a0panoptiques\u00a0\u00bb, se pencher sur la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d&rsquo;institutions de confinement n\u00e9es de la lutte contre les \u00e9pid\u00e9mies de la moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle \u00e0 celle du XXe permet d&rsquo;observer, \u00e0 la marge, l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un nouveau mode de gestion des populations qui accompagne les r\u00e9volutions \u00ab\u00a0microbiennes\u00a0\u00bb et&#8230; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/2021\/12\/21\/epidemies-et-confinement-iv-une-nouvelle-generation-dinstitutions\/#more-662\">Lire la suite &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":663,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/662"}],"collection":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=662"}],"version-history":[{"count":42,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/662\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":770,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/662\/revisions\/770"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/media\/663"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=662"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=662"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=662"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}