{"id":321,"date":"2021-11-16T10:35:46","date_gmt":"2021-11-16T09:35:46","guid":{"rendered":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/?p=321"},"modified":"2021-11-25T10:14:13","modified_gmt":"2021-11-25T09:14:13","slug":"epidemies-et-confinement-quelques-jalons-historiques-i-des-leproseries-aux-lazarets","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/2021\/11\/16\/epidemies-et-confinement-quelques-jalons-historiques-i-des-leproseries-aux-lazarets\/","title":{"rendered":"\u00c9pid\u00e9mies et confinement (I) : l\u00e9preux et l\u00e9proseries"},"content":{"rendered":"\n<p>[Pr\u00e9cision liminaire : si nous utilisons le terme confinement plut\u00f4t que celui d&rsquo;enfermement c&rsquo;est qu&rsquo;au bout du compte, il englobe aussi bien, voire mieux, les diverses r\u00e9alit\u00e9s historiques qui seront \u00e9voqu\u00e9es ici.]<\/p>\n\n\n\n<p> \u00a0\u00bb S&rsquo;il est vrai que la l\u00e8pre a suscit\u00e9 les rituels d&rsquo;exclusion qui ont donn\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 un certain point le mod\u00e8le et comme la forme g\u00e9n\u00e9rale du grand Renfermement, la peste, elle, a suscit\u00e9 des sch\u00e9mas disciplinaires. Plut\u00f4t que le partage massif et binaire entre les uns et les autres, elle appelle des s\u00e9parations multiples, des distributions individualisantes, une organisation en profondeur des surveillances et des contr\u00f4les, une intensification et une ramification du pouvoir. Le l\u00e9preux est pris dans une pratique du rejet, de l&rsquo;exil-cl\u00f4ture; on le laisse s&rsquo;y perdre comme dans une masse qu&rsquo;il importe peu de diff\u00e9rencier; les pestif\u00e9r\u00e9s sont pris dans un quadrillage tactique m\u00e9ticuleux o\u00f9 les diff\u00e9renciations individuelles sont les effets contraignants d&rsquo;un pouvoir qui se multiplie, s&rsquo;articule et se subdivise. <\/p>\n\n\n\n<p>Le grand renfermement d&rsquo;une part; le bon dressement de l&rsquo;autre. La l\u00e8pre et son partage; la peste et ses d\u00e9coupages. L&rsquo;une est marqu\u00e9e; l&rsquo;autre, analys\u00e9e et r\u00e9partie. L&rsquo;exil du l\u00e9preux et l&rsquo;arr\u00eat de la peste ne portent pas avec eux le m\u00eame r\u00eave politique. L&rsquo;un, c&rsquo;est celui d&rsquo;une communaut\u00e9 pure, l&rsquo;autre celui d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 disciplin\u00e9e. Deux mani\u00e8res d&rsquo;exercer le pouvoir sur les hommes, de contr\u00f4ler leurs rapports, de d\u00e9nouer leurs dangereux m\u00e9langes. La ville pestif\u00e9r\u00e9e, toute travers\u00e9e de hi\u00e9rarchie, de surveillance, de regard, d&rsquo;\u00e9criture, la ville immobilis\u00e9e dans le fonctionnement d&rsquo;un pouvoir extensif qui porte de fa\u00e7on distincte sur tous les corps individuels \u2014 c&rsquo;est l&rsquo;utopie de la cit\u00e9 parfaitement gouvern\u00e9e. La peste (celle du moins qui reste \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de pr\u00e9vision), c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9preuve au cours de laquelle on peut d\u00e9finir id\u00e9alement l&rsquo;exercice du pouvoir disciplinaire. Pour faire fonctionner selon la pure th\u00e9orie les droits et les lois, les juristes se mettaient imaginairement dans l&rsquo;\u00e9tat de nature; pour voir fonctionner les disciplines parfaites, les gouvernants r\u00eavaient de l&rsquo;\u00e9tat de peste. Au fond des sch\u00e9mas disciplinaires l&rsquo;image de la peste vaut pour toutes les confusions, et les d\u00e9sordres; tout comme l&rsquo;image de la l\u00e8pre, du contact \u00e0 trancher, est au fond des sch\u00e9mas d&rsquo;exclusion.<\/p>\n\n\n\n<p>Sch\u00e9mas diff\u00e9rents, donc, mais non incompatibles. Lentement, on les voit se rapprocher; et c&rsquo;est le propre du XIXe si\u00e8cle d&rsquo;avoir appliqu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;espace de l&rsquo;exclusion dont le l\u00e9preux \u00e9tait l&rsquo;habitant symbolique (et les mendiants, les vagabonds, les fous, les violents formaient la population r\u00e9elle) la technique de pouvoir propre au quadrillage disciplinaire. Traiter les \u00ab\u00a0l\u00e9preux \u00bb comme des \u00ab pestif\u00e9r\u00e9s \u00bb, projeter les d\u00e9coupages fins de la discipline sur l&rsquo;espace confus de l&rsquo;internement, le travailler avec les m\u00e9thodes de r\u00e9partition analytique du pouvoir, individualiser les exclus, mais se servir des proc\u00e9dures d&rsquo;individualisation pour marquer des exclusions \u2014 c&rsquo;est cela qui a \u00e9t\u00e9 op\u00e9r\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement par le pouvoir disciplinaire depuis le d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle : l&rsquo;asile psychiatrique, le p\u00e9nitentier, la maison de correction, l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;\u00e9ducation surveill\u00e9e, et pour une part les h\u00f4pitaux, d&rsquo;une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale toutes les instances de contr\u00f4le individuel fonctionnent sur un double mode : celui du partage binaire et du marquage (fou &#8211; non fou; dangereux &#8211; inoffensif; normal &#8211; anormal); et celui de l&rsquo;assignation coercitive, de la r\u00e9partition diff\u00e9rentielle (qui <em>il <\/em>est; o\u00f9 il doit \u00eatre; par quoi le caract\u00e9riser, comment le reconna\u00eetre; comment exercer sur lui, de mani\u00e8re individuelle, une surveillance constante, etc.). D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, on \u00ab pestif\u00e9re \u00bb les l\u00e9preux; on impose aux exclus la tactique des disciplines individualisantes; et d&rsquo;autre part l&rsquo;universalit\u00e9 des contr\u00f4les disciplinaires permet de marquer qui est \u00ab l\u00e9preux \u00bb et de faire jouer contre lui les m\u00e9canismes dualistes de l&rsquo;exclusion. Le partage constant du normal et de l&rsquo;anormal, auquel tout individu est soumis, reconduit jusqu&rsquo;\u00e0 nous et en les appliquant \u00e0 de tout autres objets, le marquage binaire et l&rsquo;exil du l\u00e9preux; l&rsquo;existence de tout un ensemble de techniques et d&rsquo;institutions qui se donnent pour t\u00e2che de mesurer, de contr\u00f4ler, et de corriger les anormaux, fait fonctionner les dispositifs disciplinaires qu&rsquo;appelait la peur de la peste. Tous les m\u00e9canismes de pouvoir qui, de nos jours encore, se disposent autour de l&rsquo;anormal, pour le marquer comme pour le modifier, composent ces deux formes dont elles d\u00e9rivent de loin.\u00a0\u00bb          <strong>Michel Foucault<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait difficile d&rsquo;entamer ces quelques notes de lecture sur \u00ab\u00a0\u00e9pid\u00e9mies et confinement\u00a0\u00bb et en l&rsquo;occurrence sur la l\u00e8pre, sans reproduire ce c\u00e9l\u00e8bre et magistral passage de <em>Surveiller et punir<\/em> (tir\u00e9 du troisi\u00e8me chapitre, \u00ab\u00a0Le panoptisme\u00a0\u00bb). Il ne s&rsquo;agira pas ici, et dans le prochain post autour de la peste, de chercher \u00e0 d\u00e9mentir cette analyse mais plut\u00f4t de modestement la \u00ab\u00a0lester\u00a0\u00bb de quelques dynamiques contingentes dont s&rsquo;encombrent rarement les nombreux ventriloques acad\u00e9miques et \u00ab\u00a0radicaux\u00a0\u00bb de Foucault&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L&rsquo;exclusion<\/strong> <strong>dans son contexte<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Comme le note Bruno Tabuteau dans \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.academia.edu\/33610199\/Historical_Research_Developments_on_Leprosy_in_France_and_Western_Europe\">Historical Research Developments on Leprosy in France and Western Europe<\/a>\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0En montrant que les malades m\u00e9di\u00e9vaux de la l\u00e8pre \u00e9taient pleinement impliqu\u00e9s dans l&rsquo;\u00e9volution multiforme de soci\u00e9t\u00e9s complexes et non pas les \u00e9ternels parias d&rsquo;un immuable monde coercitif, le paysage de l&rsquo;histoire de la l\u00e8pre a chang\u00e9 pour se refonder sur une analyse des constructions sociales [de la maladie].\u00a0\u00bb C&rsquo;est ce qu&rsquo;on peut illustrer en \u00e9voquant bri\u00e8vement quelques analyses existantes des d\u00e9terminants, rituels, acteurs et institutions de l&rsquo;exclusion subie par les l\u00e9preux au Moyen-\u00e2ge puis ensuite. Ce qui permet d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 d&rsquo;aller au-del\u00e0 de certaines conceptions \u00ab\u00a0absolutis\u00e9es\u00a0\u00bb et a-historiques de cette exclusion, dont Foucault, qui sollicite souvent la figure -somme toute <a href=\"http:\/\/1libertaire.free.fr\/MFoucault217.html\">g\u00e9n\u00e9alogiquement<\/a> bien commode- du l\u00e9preux, s&rsquo;est finalement accommod\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Rappelons pour commencer que, comme l&rsquo;illustre le texte de Mark Gregory Pegg \u00ab\u00a0Le corps et l\u2019autorit\u00e9 : la l\u00e8pre de Baudouin IV\u00a0\u00bb reproduit dans le recueil ( mais aussi l&rsquo;article \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/40953649\">Des l\u00e9preux pas comme les autres. L&rsquo;ordre de Saint-Lazare dans le royaume latin de J\u00e9rusalem <\/a>\u00ab\u00a0de Shulamith Shahar), l&rsquo;exclusion des l\u00e9preux n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 un ph\u00e9nom\u00e8ne universel. Michael W. Dolls dans \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.journals.uchicago.edu\/doi\/abs\/10.2307\/2853789?journalCode=spc\">The Leper in Medieval Islamic Society<\/a>\u00a0\u00bb souligne \u00e9galement l&rsquo;absence dans les pays musulmans du stigmate moral attach\u00e9 \u00e0 la maladie par le christianisme mais aussi l&rsquo;hindouisme et le bouddhisme. Et il sugg\u00e8re qu&rsquo;en \u00ab\u00a0plus des motifs religieux et m\u00e9dicaux de cette approche plus bienveillante vis \u00e0 vis des l\u00e9preux, les soci\u00e9t\u00e9s islamiques m\u00e9di\u00e9vales semblent en g\u00e9n\u00e9ral ne pas avoir dispos\u00e9 d&rsquo;une structure sociale aussi clairement formalis\u00e9e que l&rsquo;Europe m\u00e9di\u00e9vale. Il n&rsquo;y r\u00e9gnait pas un fort sens d&rsquo;appartenance \u00e0 un groupe et l&rsquo;affiliation et la soumission \u00e0 des mod\u00e8les de comportement. Les relations sociales \u00e9taient plus fluides, personnelles et informelles dans les soci\u00e9t\u00e9s islamiques.\u00a0\u00bb Et, de fait, on pourrait probablement lire, comme le fait Mark Gregory Pegg, la mont\u00e9e croissante de l&rsquo;intol\u00e9rance g\u00e9n\u00e9rale vis \u00e0 vis des l\u00e9preux jusqu&rsquo;\u00e0 la fin du Moyen-\u00c2ge \u00e0 l&rsquo;aune de la centralisation progressive des pouvoirs nationaux ( et des r\u00e9sistances \u00e0 cette centralisation cf. les massacres de 1321) et de l&rsquo;affirmation de l&rsquo;unit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9glise. Selon Daniel le Bl\u00e9vec dans \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/books.openedition.org\/pup\/6360?lang=fr\">Les l\u00e9preux peuvent-ils vivre en soci\u00e9t\u00e9 ? R\u00e9flexions sur l\u2019exclusion sociale dans les villes du Midi \u00e0 la fin du Moyen \u00c2ge<\/a>\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0on ne saurait nier, \u00e0 la fin du Moyen \u00c2ge, la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une radicalisation de l\u2019attitude de l\u2019\u00c9glise et de la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019Occident dans son ensemble vis- \u00e0-vis des d\u00e9viants et des minorit\u00e9s, en fonction d\u2019une conception de l\u2019unit\u00e9 chr\u00e9tienne assimil\u00e9e \u00e0 l\u2019uniformit\u00e9. Ce durcissement se fonde sur la hantise de la diversit\u00e9 et sur l\u2019obsession de ce qu\u2019Andr\u00e9 Vauchez appelle la <em>reductio ad unum<\/em>. La diversit\u00e9 est d\u00e8s lors assimil\u00e9e au mal. Le diable est d\u2019abord celui qui divise, <em>diabolos<\/em>.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>R\u00eave d'\u00a0\u00bbune communaut\u00e9 pure\u00a0\u00bb donc mais on sait aussi que la conception th\u00e9ologique du l\u00e9preux \u00e9tait plus paradoxale, la maladie \u00e9tant \u00e0 la fois \u00e9lection et damnation ou, comme le r\u00e9sumait Foucault dans <em>Histoire de la folie \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge classique<\/em>, \u00ab\u00a0l&rsquo;abandon lui est un salut, son exclusion lui offre une communion\u00a0\u00bb. D&rsquo;ailleurs l&rsquo;\u00c9glise est rest\u00e9e tr\u00e8s attach\u00e9e \u00e0 cette figure ambivalente, m\u00eame alors que la maladie commence son inexorable d\u00e9clin en Occident. Ainsi la multiplication des \u00ab\u00a0Ordines de s\u00e9paration\u00a0\u00bb au XVe si\u00e8cle, cette c\u00e9r\u00e9monie d&rsquo;adieu au monde de l\u00e9preux, certes \u00ab\u00a0morts vivants\u00a0\u00bb mais \u00ab\u00a0auxquels il convient d&rsquo;appliquer tout de m\u00eame un contr\u00f4le social\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0peut \u00eatre vue comme une reprise en main par l&rsquo;\u00c9glise, apr\u00e8s la d\u00e9cadence des l\u00e9proseries, du contr\u00f4le impos\u00e9 aux l\u00e9preux. Il s&rsquo;agit de rappeler sa comp\u00e9tence sur les p\u00e9cheurs et de r\u00e9affirmer son autorit\u00e9 comme institution de r\u00e9gulation de la vie en soci\u00e9t\u00e9.\u00a0\u00bb ( Virginie Portes, \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/books.openedition.org\/psorbonne\/13043?lang=fr\">Communiquer la mort : un rituel de s\u00e9paration des l\u00e9preux du xve si\u00e8cle<\/a>\u00ab\u00a0) En effet \u00e0 partir du XIIIe, ce sont les m\u00e9decins et les autorit\u00e9s civiles qui avaient de plus en plus pris en main la gestion de la maladie notamment au travers les proc\u00e9dures de d\u00e9pistage des l\u00e9preux pr\u00e9sum\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>On trouve dans <em><a href=\"https:\/\/jhupbooks.press.jhu.edu\/title\/leprosy-premodern-medicine\">Leprosy in Premodern Medicine. A Malady of the Whole Body<\/a><\/em> de Luke Demaitre, la description la plus d\u00e9taill\u00e9e du d\u00e9roul\u00e9 de ces diagnostics et des diverses controverses eccl\u00e9siastiques, m\u00e9dicale et sociales les entourant. Comme il le rappelle \u00ab\u00a0Les pr\u00eatres avaient initialement jou\u00e9 le r\u00f4le principal dans la conduite et la conclusion des examens de quiconque \u00e9tait suspect\u00e9 d&rsquo;\u00eatre porteur de l\u00e8pre. A partir du XIIIe si\u00e8cle, ce r\u00f4le fut \u00e9clips\u00e9 par le pouvoir grandissant des autorit\u00e9s municipales et par le nouveau statut acquis par les m\u00e9decins.\u00a0\u00bb On assiste selon lui \u00e0 \u00ab\u00a0une m\u00e9dicalisation de la l\u00e8pre\u00a0\u00bb qu&rsquo;accompagnent \u00e9galement de nouveaux enjeux li\u00e9s \u00e0 l&rsquo;examen, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse des d\u00e9nonciations qui deviennent monnaie courante et moyen bien pratique de se d\u00e9barrasser de \u00ab\u00a0g\u00eaneurs\u00a0\u00bb ( voir les articles de Pegg et Douglas dans le recueil) mais \u00e9galement d&rsquo;imp\u00e9trants qui souhaitent \u00eatre reconnus comme l\u00e9preux pour avoir acc\u00e8s au droit de mendier voire se r\u00e9fugier dans les l\u00e9proseries pour \u00e9chapper \u00e0 leurs cr\u00e9anciers. <\/p>\n\n\n\n<p>Cette m\u00e9dicalisation suppose \u00e9galement d&rsquo;interminables d\u00e9bats d&rsquo;\u00e9tiologie o\u00f9 ce qu&rsquo;on pourrait qualifier de paradoxe de la l\u00e8pre, cette maladie finalement peu contagieuse symbolisant historiquement les angoisses sociales vis \u00e0 vis de l&rsquo;infection et leurs contrecoups excluants, se d\u00e9ploie dans la multitude des explications donn\u00e9es \u00e0 la maladie ( voir le chapitre VI du livre : \u00ab\u00a0Causes, Categories, and Correlations\u00a0\u00bb). Dans ce sens, ces examens des l\u00e9preux participaient donc d&rsquo;une certaine \u00ab\u00a0arch\u00e9ologie du regard m\u00e9dical\u00a0\u00bb m\u00eame si, quoique moins marqu\u00e9es par les dogmes religieux, \u00ab\u00a0les premi\u00e8res \u00e9tudes de la pathologie de la l\u00e8pre restaient plus conceptuelles qu&#8217;empiriques. Et de ce fait elles \u00e9taient plus enclines aux sp\u00e9culations rationalisantes et surtout plus sensibles aux tendances culturelles et id\u00e9ologiques dominantes.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7oise B\u00e9riac dans <em>H<a href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/medi_0751-2708_1988_num_7_15_1125\">istoire des l\u00e9preux au Moyen \u00c2ge. Une soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;exclus<\/a><\/em> constate \u00e9galement que si \u00ab\u00a0Le rejet de l\u00e9preux est partout la norme, il conna\u00eet des modalit\u00e9s au fond forts vari\u00e9es localement. Cela tient sans doute en grande partie \u00e0 la la\u00efcisation et \u00e0 la dispersion des proc\u00e9dures de s\u00e9paration qui \u00e9chappent de plus en plus \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise, pour devenir la comp\u00e9tence de mille et une autorit\u00e9s locales : avec elle, la police des ladres \u00e9galement s&rsquo;\u00e9miette.\u00a0\u00bb Cette balkanisation ne sonnait pas n\u00e9cessairement le d\u00e9clin des rituels excluants qui accompagnaient la maladie, Denis Clauzel dans <a href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/rnord_0035-2624_1997_num_79_322_5270\">Une ville face \u00e0 la l\u00e8pre : Lille \u00e0 la fin du Moyen Age.<\/a> souligne ainsi qu&rsquo;au XIVe \u00ab\u00a0chaque vague de fl\u00e9aux nouveaux d\u00e9clenche une v\u00e9ritable fi\u00e8vre de d\u00e9pistage des l\u00e9preux, signe d&rsquo;une sorte de psychose collective \u00a0\u00bb  et que \u00ab\u00a0ce d\u00e9pistage a tous les traits d&rsquo;une enqu\u00eate polici\u00e8re d\u00e9bouchant sur une proc\u00e9dure judiciaire. Le traitement du condamn\u00e9 de droit commun et celui du l\u00e9preux paraissent en effet tr\u00e8s proches. En premier lieu, il est fait appel \u00e0 d\u00e9nonciation : la d\u00e9lation est encourag\u00e9e par la municipalit\u00e9. En second lieu, le pr\u00e9venu est incarc\u00e9r\u00e9 ou gard\u00e9 \u00e0 vue, chez lui. Puis il passe entre les mains des experts. Ceux-ci sont d\u00e9sign\u00e9s par l&rsquo;\u00e9chevinage parmi les l\u00e9preux des grandes maladreries qui pratiquent les examens : piquer ou br\u00fbler la peau afin de d\u00e9tecter des zones insensibles. A l&rsquo;issue du verdict, le coupable est \u00e9cart\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 des gens sains.\u00a0\u00bb Signe du p\u00e9ch\u00e9, la\u00efcis\u00e9e en cons\u00e9quence de la turpide morale et sexuelle, la l\u00e8pre inaugure ou jalonne donc aussi une association entre crime et contagion amen\u00e9e \u00e0 durer jusqu&rsquo;\u00e0 <a href=\"https:\/\/www.theguardian.com\/us-news\/2021\/jun\/04\/new-jersey-josefina-brito-fernandez-home-health-aide-covid\">aujourd&rsquo;hui<\/a>. A ce croisement du p\u00e9nal, du religieux et du sanitaire, l&rsquo;exclusion des l\u00e9preux supposait donc des lieux sp\u00e9cifiques de confinement, les l\u00e9proseries ou maladreries.  <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" width=\"792\" height=\"1304\" src=\"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-content\/uploads\/sites\/13\/2021\/11\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2021-11-18-a\u0300-11.31.20.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-346\" srcset=\"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-content\/uploads\/sites\/13\/2021\/11\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2021-11-18-a\u0300-11.31.20.png 792w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-content\/uploads\/sites\/13\/2021\/11\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2021-11-18-a\u0300-11.31.20-182x300.png 182w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-content\/uploads\/sites\/13\/2021\/11\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2021-11-18-a\u0300-11.31.20-622x1024.png 622w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-content\/uploads\/sites\/13\/2021\/11\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2021-11-18-a\u0300-11.31.20-768x1264.png 768w, https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-content\/uploads\/sites\/13\/2021\/11\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2021-11-18-a\u0300-11.31.20-600x988.png 600w\" sizes=\"(max-width: 792px) 100vw, 792px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Les l\u00e9proseries<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le troisi\u00e8me concile de Latran de 1179, qui \u00e9dictait une liste d&rsquo;interdictions rest\u00e9es c\u00e9l\u00e8bres et \u00ab\u00a0presque\u00a0\u00bb d&rsquo;actualit\u00e9 ( interdiction de p\u00e9n\u00e9trer dans la plupart des lieux publiques, de boire et de manger avec des personnes non infect\u00e9es, de parler dans le sens du vent, etc) dont B\u00e9riac note qu&rsquo;elles \u00ab\u00a0d\u00e9bordent tr\u00e8s largement le discours m\u00e9dical et d\u00e9notent une adh\u00e9sion sans r\u00e9serve \u00e0 la notion de contagion\u00a0\u00bb, pr\u00e9voyait \u00e9galement que les l\u00e9proseries qui avaient commenc\u00e9 \u00e0 se cr\u00e9er ici et l\u00e0 deviendraient des institutions eccl\u00e9siastiques autonomes disposant de leur propre \u00e9glise, pr\u00eatre et cimeti\u00e8re. On a l\u00e0 un aspect souvent soulign\u00e9 dans l&rsquo;abondante litt\u00e9rature sur le sujet, c&rsquo;est \u00e0 dire que lieu de bannissement et de confinement les l\u00e9proseries n&rsquo;en ressemblaient pas moins beaucoup \u00e0 des monast\u00e8res ou des couvents, voire \u00e0 des \u00ab\u00a0workhouse\u00a0\u00bb ( c&rsquo;est ce qu&rsquo;avance R.I  Moore dans <em>The Formation of Persecuting Societies<\/em> qui signale l&rsquo;installation d&rsquo;une \u00ab\u00a0horloge\u00a0\u00bb \u00e0 la l\u00e9proserie d&rsquo;Arras en 1241 ). Ainsi \u00ab\u00a0en 1213, le concile provincial de Paris a prescrit l&rsquo;adoption d&rsquo;une r\u00e8gle de vie commune dans les l\u00e9proseries avec la profession de pauvret\u00e9, de chastet\u00e9, d&rsquo;ob\u00e9issance au sup\u00e9rieur ainsi que le port de l&rsquo;habit religieux.\u00a0\u00bb ( Bruno Tabuteau \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/journals.openedition.org\/memini\/1424\">Pr\u00e9destin\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9tat religieux ? Les l\u00e9preux dans la pastorale de l\u2019\u00c9glise au XIIIe si\u00e8cle<\/a>\u00ab\u00a0). Ces lieux b\u00e9n\u00e9ficieront d&rsquo;ailleurs jusqu&rsquo;au XIVe de la charit\u00e9 des puissants et parfois de la protection du roi, ce qui ne manquera pas d&rsquo;attiser les convoitises ( voir le post sur les pers\u00e9cutions de 1321) et de donner lieu \u00e0 quelques \u00e9piques controverses fonci\u00e8res et juridiques  (voir par exemple \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/academic.oup.com\/histres\/article-abstract\/53\/127\/99\/5670174\">The Prior of Butley and the Lepers of West Somerton<\/a>\u00a0\u00bb de Richard Mortimer)<\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;ailleurs souvent, comme le rappelle Daniel le Blevec ( in <a href=\"https:\/\/books.openedition.org\/pup\/6360?lang=fr\">Les l\u00e9preux peuvent-ils vivre en soci\u00e9t\u00e9 ?<\/a>) \u00ab\u00a0Les r\u00e8gles que se donne \u00e0 elle-m\u00eame la soci\u00e9t\u00e9 des l\u00e9preux ont donc un double objectif : d\u2019une part l\u2019entretien de la maison, d\u2019autre part la protection de la communaut\u00e9. Le droit d\u2019entr\u00e9e en est le symbole. C\u2019est \u00e0 la fois une source de revenus et un moyen de s\u00e9lection contre les vagabonds. On ne re\u00e7oit que les malades connus, bien int\u00e9gr\u00e9s dans un milieu socio-professionnel et pr\u00e9sent\u00e9s par leur famille. \u00c0 la l\u00e9proserie, ils continueront \u00e0 \u00ab vivre en soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, une soci\u00e9t\u00e9 restreinte certes, mais o\u00f9 jouent \u00e0 plein les solidarit\u00e9s communautaires.(&#8230;) Si exclusion il y eu, elle a touch\u00e9 essentiellement les \u00e9trangers. Quant aux communaut\u00e9s l\u00e9preuses vivant en maladrerie, elles constituent bien une soci\u00e9t\u00e9 de reclus et non d&rsquo;exclus.\u00a0\u00bb Denis Clauzel note plus prudemment :  \u00a0\u00bb Le l\u00e9preux d\u00fbment rep\u00e9r\u00e9 est certes un exclu ; mais son exclusion rev\u00eat des formes diff\u00e9rentes selon la position qu&rsquo;il occupe. L&rsquo;h\u00f4pital, la maladrerie, apparaissent certainement au niveau social comme des mesures de protection, remparts des gens sains contre les maladies. Mais ce qui frappe, c&rsquo;est la bigarrure d&rsquo;un syst\u00e8me hospitalier, souple et hi\u00e9rarchis\u00e9, dans lequel l&rsquo;individu a d\u00e9sormais droit de cit\u00e9, surtout s&rsquo;il appartient aux strates dirigeantes de la soci\u00e9t\u00e9.\u00a0\u00bb ( in <a href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/rnord_0035-2624_1997_num_79_322_5270\">Une ville face \u00e0 la l\u00e8pre<\/a>). <\/p>\n\n\n\n<p>Il y a donc les exclus de l&rsquo;exclusion, les l\u00e9preux \u00ab\u00a0gyrovagues\u00a0\u00bb, errants qui sont l&rsquo;objet de toutes les peurs : \u00a0\u00bb Le \u00ab sauvage \u00bb et le \u00ab domestique \u00bb distingueraient les deux cat\u00e9gories selon lesquelles les autorit\u00e9s eccl\u00e9siastiques et urbaines auraient ordinairement per\u00e7u les l\u00e9preux, la seconde cat\u00e9gorie \u00e9tant celle des malades des l\u00e9proseries. <em>Leprosi extranei<\/em>, \u00ab l\u00e9preux forains \u00bb, \u00ab l\u00e9preux sauvages \u00bb, <em>veldzieken, akkerzieken<\/em>, etc., appartenaient \u00e0 la premi\u00e8re. Autant d\u2019appellations qui ont d\u00e9clin\u00e9 dans des langues diff\u00e9rentes le probl\u00e8me des l\u00e9preux gyrovagues \u00e0 travers l\u2019Europe. Carole Rawcliffe nous brosse un tableau path\u00e9tique de ces mis\u00e9rables, dont on a facilement exag\u00e9r\u00e9 le nombre \u00e0 d\u00e9faut de le conna\u00eetre et qui erraient sans feu ni lieu ou \u00e9chouaient dans des abris d\u00e9labr\u00e9s des banlieues des villes. L\u2019\u00c9glise avait le d\u00e9sir de leur procurer quelque r\u00e9confort spirituel et d\u2019am\u00e9liorer leur sort, \u00e0 condition qu\u2019on contr\u00f4l\u00e2t ces marginaux potentiellement subversifs. Peur de la pauvret\u00e9 ingouvernable et du vagabondage, pas moins que de la contagion. \u00ab Panique morale \u00bb (\u00ab moral panic \u00bb). On imaginait que les pires des l\u00e9preux <em>extranei<\/em>, les plus indociles, rebelles \u00e0 toute suj\u00e9tion, \u00e9taient aussi sexuellement les plus avides et contamineraient le reste de la soci\u00e9t\u00e9.\u00a0\u00bb (Bruno Tabuteau <a href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/rbph_0035-0818_2009_num_87_2_7678\">recension<\/a> de <em>Leprosy in Medieval England<\/em> de Carole Rawcliffe). On remarquera toutefois que leur statut relativement privil\u00e9gi\u00e9 n&rsquo;\u00e9pargna pas aux reclus des l\u00e9proseries les affres de la pers\u00e9cution en 1321, qui avec l&rsquo;ass\u00e9chement de la charit\u00e9 et l&rsquo;arriv\u00e9e de la Peste noire pr\u00e9cipita le d\u00e9clin de la maladie en Occident, avant que l&rsquo;\u00e9mergence de la tuberculose ne lui donne un probable coup de gr\u00e2ce ( voir Mirko Dra\u017een Grmek \u00a0\u00bb <a href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/ahess_0395-2649_1969_num_24_6_422182\">Pr\u00e9liminaires d&rsquo;une \u00e9tude historique des maladies<\/a>\u00ab\u00a0). <\/p>\n\n\n\n<p><strong>La red\u00e9couverte coloniale de la l\u00e8pre au XIXe<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les historiens modernes de la l\u00e8pre s&rsquo;accordent \u00e0 dire que la \u00ab\u00a0red\u00e9couverte\u00a0\u00bb de la maladie lors de l&rsquo;expansion coloniale occidentale dans la seconde moiti\u00e9 du XIXe a men\u00e9 \u00e0 une seconde vague, mondiale cette fois-ci, de stigmatisation et de s\u00e9gr\u00e9gation des malades. Zachary Gussow et George S.Tracy retrace ainsi dans \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/44450797\">Stigma and the Leprosy Phenomenon : The Social History of a Disease in the XIXth and XXth Centuries<\/a>\u00a0\u00bb comment une \u00e9pid\u00e9mie de l\u00e8pre \u00e0 Hawa\u00ef dans les ann\u00e9es 1860 provoqua la panique des colons anglais et am\u00e9ricains qui se disputaient le contr\u00f4le des \u00eeles. Ceux-ci d\u00e9sign\u00e8rent les travailleurs migrants chinois comme \u00e9tant \u00e0 l&rsquo;origine de l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie et d\u00e9cid\u00e8rent de mettre en place une quarantaine stricte avant de proc\u00e9der \u00e0 la mise \u00e0 l&rsquo;isolement complet des l\u00e9preux sur l&rsquo;\u00eele de Molokai. Cette premi\u00e8re exp\u00e9rience et la peur d&rsquo;une arriv\u00e9e de la maladie dans les m\u00e9tropoles occidentales initia un vaste mouvement international en faveur de la r\u00e9cr\u00e9ation de l\u00e9proseries et d&rsquo;autres structures de confinement sp\u00e9cialis\u00e9es dans le pays nouvellement soumis aux puissances imp\u00e9rialistes. Comme le r\u00e9sument Alison Bashford et Maria Nugent dans \u00ab\u00a0Leprosy and the management of race, sexuality and nation in tropical Australia\u00a0\u00bb (dans le recueil <em><a href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Contagion\/Bashford-Hooker\/p\/book\/9780415758468\">Contagion. Historical and Cultural Studies<\/a><\/em>) : \u00ab\u00a0La l\u00e8pre est soudainement redevenue importante pour les europ\u00e9ens \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle. A travers le monde occidental et colonial, y compris dans les colonies australiennes, des institutions charg\u00e9es des l\u00e9preux furent cr\u00e9es, des conf\u00e9rences internationales sur la maladie organis\u00e9es, de nouvelles l\u00e9gislations adopt\u00e9es qui permettaient la s\u00e9gr\u00e9gation discr\u00e9tionnaire des malades, des colonies de l\u00e9preux ou des \u00ab\u00a0lazarets\u00a0\u00bb furent cr\u00e9\u00e9s l\u00e0 o\u00f9 ils n&rsquo;existaient pas encore. Aucun accroissement effectif de la maladie ne justifiait cette action. C&rsquo;est plut\u00f4t que la l\u00e8pre devint de nouveau un enjeu symbolique pour la culture europ\u00e9enne qui se confrontait aux implications du colonialisme et aux \u00e9conomies changeantes de la race. L&rsquo;\u00e9tude moderne de la l\u00e8pre se d\u00e9veloppa au milieu des nouvelles th\u00e9ories sur les diff\u00e9rences raciales et climatiques v\u00e9hicul\u00e9es par la science coloniale par excellence, la m\u00e9decine tropicale.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>Il existe plusieurs contributions qui permettent de comprendre aussi les effets de l&rsquo;influence de ce nouveau paradigme sous de nombreuses latitudes, o\u00f9 les malades pouvaient certes faire pr\u00e9alablement l&rsquo;objet de discriminations mais n&rsquo;\u00e9taient pas soumis \u00e0 ce r\u00e9gime syst\u00e9matique de confinement promu par les occidentaux. Diana Obregon dans \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/doi\/abs\/10.1177\/097172189600100102\">The Social Construction of Leprosy in Colombia, 1884-1939&Prime;<\/a> d\u00e9montre comment les m\u00e9decins colombiens, cherchant \u00e0 affirmer leur r\u00f4le dans une soci\u00e9t\u00e9 en pleine modernisation, relay\u00e8rent les th\u00e9ories racistes, les pronostics alarmistes de contagion et les m\u00e9thodes s\u00e9gr\u00e9gatives pr\u00f4n\u00e9es dans les conf\u00e9rence internationales sur la l\u00e8pre, pour faire pression sur le gouvernement afin qu&rsquo;il cr\u00e9e des l\u00e9proseries \u00e0 travers le pays. Susan L. Burns dans \u00ab\u00a0From \u2018leper villages\u2019 to leprosaria. Public health, nationalism and the culture of exclusion in Japan\u00a0\u00bb ( dans le recueil <em><a href=\"https:\/\/www.taylorfrancis.com\/books\/edit\/10.4324\/9780203405222\/isolation-alison-bashford-carolyn-strange?refId=157705ba-24fa-455e-9e38-f9b3c0cf52de&amp;context=ubx\">Isolation. Places and Practices of Exclusion<\/a><\/em>) constate qu&rsquo;au Japon si \u00a0\u00bb la l\u00e8pre a \u00e9t\u00e9 stigmatis\u00e9e depuis l&rsquo;\u00e9poque m\u00e9di\u00e9vale, les formes d&rsquo;exclusion qui ont \u00e9merg\u00e9 dans la p\u00e9riode pr\u00e9moderne [\u00ab\u00a0les villages de l\u00e9preux\u00a0\u00bb notamment] ne supposaient pas l&rsquo;isolation ou le confinement. A la fin du XIXe n\u00e9anmoins, une nouvelle culture de l&rsquo;exclusion prit forme, qui transforma la l\u00e8pre d&rsquo;un probl\u00e8me individuel et familial en une maladie aux implications politiques et sociales profondes.\u00a0\u00bb L\u00e0 encore l&rsquo;adoption et\/ou la comparaison avec le mod\u00e8le occidental fut centrale et cette politique de confinement s&rsquo;av\u00e9ra particuli\u00e8rement <a href=\"https:\/\/www.courrierinternational.com\/article\/2005\/02\/10\/un-siecle-en-enfer-pour-les-lepreux\">p\u00e9renne<\/a> puisqu&rsquo;il reste treize l\u00e9proseries au Japon o\u00f9 r\u00e9sident plus de 2000 l\u00e9preux. Ces nouvelles pratiques ne furent toutefois pas toujours adopt\u00e9es partout sans r\u00e9sistances. Jane Buckingham dans <em><a href=\"https:\/\/link.springer.com\/book\/10.1057\/9781403932730\">Leprosy in Colonial South India. Medicine and Confinement<\/a><\/em> note que \u00ab\u00a0Tandis que Foucault ne donne pas de place \u00e0 la r\u00e9sistance comme \u00ab\u00a0\u00e9l\u00e9ment constitutif de l&rsquo;histoire du pouvoir\u00a0\u00bb, en Inde du sud la r\u00e9sistance au confinement de la part des autorit\u00e9s britanniques et indiennes et des l\u00e9preux eux-m\u00eames a \u00e9t\u00e9 essentielle dans la formation et l&rsquo;exercice de l&rsquo;autorit\u00e9 britannique. Loin d&rsquo;\u00eatre une articulation unanime des rapports de pouvoir, le confinement des l\u00e9preux ne fut que partiellement adopt\u00e9 par les diverses autorit\u00e9s et d\u00e9pendait toujours de la coop\u00e9ration des malades.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>Il faudra en tout cas attendre les ann\u00e9es 50, et la reconnaissance de la faible contagiosit\u00e9 de la maladie et des possibilit\u00e9s de gu\u00e9rison offertes par de nouveaux traitements, pour que le discours dominant change. Pourtant comme le rappelle \u00c9tienne Th\u00e9venin dans \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-societes-et-representations-1998-1-page-255.htm\">La l\u00e8pre au XXe si\u00e8cle\u00a0\u00bb <\/a>: \u00ab\u00a0La l\u00e8pre devrait devenir une maladie banale et la peur des l\u00e9preux s&rsquo;\u00e9vanouir puisqu&rsquo;il est scientifiquement d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;elle est largement infond\u00e9e. Mais le monde n&rsquo;est pas organis\u00e9 de mani\u00e8re rationnelle. Beaucoup ignorent ce d\u00e9couvertes, d&rsquo;autres ne peuvent acc\u00e9der aux soins. (&#8230;) Les chercheurs les plus \u00e9minents constatent le d\u00e9calage qui existe entre les possibilit\u00e9s nouvelles offertes par les d\u00e9couvertes m\u00e9dicales et les r\u00e9alit\u00e9s quotidiennes du moment. A entendre certains d&rsquo;entre eux, la situation du l\u00e9preux aurait m\u00eame tendance \u00e0 s&rsquo;aggraver. Chef du service de la l\u00e8pre \u00e0 l&rsquo;institut Pasteur de Paris, le docteur Chaussinand d\u00e9clare en 1952 : \u00ab\u00a0L&rsquo;internement du l\u00e9preux a pris de nos jours un caract\u00e8re de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 inconnu au Moyen-\u00c2ge. Aujourd&rsquo;hui on parle de s\u00e9questration \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 et les l\u00e9proseries sont souvent plac\u00e9es dans des \u00eeles ou en des endroits d\u00e9sertiques pour pr\u00e9venir toute \u00e9vasion. Du temps que le bagne existait encore, les criminels n&rsquo;y \u00e9taient pas toujours aussi s\u00e9v\u00e8rement  d\u00e9tenus que ne le sont aujourd&rsquo;hui encore les l\u00e9preux dans certaines l\u00e9proseries.\u00a0\u00bb Remarquons que les probl\u00e8mes li\u00e9s \u00e0 ces s\u00e9gr\u00e9gations sont, de nos jours, <a href=\"https:\/\/www.ohchr.org\/FR\/Issues\/Leprosy\/Pages\/LeprosyIndex.aspx\">loin d&rsquo;avoir disparu<\/a>, notamment en <a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/sante\/article\/2014\/01\/24\/au-senegal-les-lepreux-restent-des-exclus_4353924_1651302.html\">Afrique<\/a> et en Asie du Sud. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>Une tradition invent\u00e9e ? <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Cette red\u00e9couverte coloniale de la l\u00e8pre n&rsquo;a pas manqu\u00e9 d&rsquo;avoir aussi des r\u00e9percussions historiographiques. Dans le premier chapitre de<em> <a href=\"https:\/\/boydellandbrewer.com\/9781843834540\/leprosy-in-medieval-england\/\">Leprosy in Medieval England<\/a><\/em>, Carole Rawcliffe d\u00e9cortique la construction au XIXe si\u00e8cle de la mythologie entourant le l\u00e9preux m\u00e9di\u00e9val. Selon elle cette derni\u00e8re fut une \u00ab\u00a0invention\u00a0\u00bb de l&rsquo;\u00e9poque quand \u00a0\u00bb les microbiologistes, les administrateurs coloniaux et les \u00e9vang\u00e9listes se tourn\u00e8rent vers le pass\u00e9 pour trouver des arguments en faveur de leur propre campagne visant \u00e0 imposer la s\u00e9gr\u00e9gation des l\u00e9preux\u00a0\u00bb. Leurs th\u00e8ses contagionnistes ( \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 les deux camps, contagionnistes et a\u00e9ristes s&rsquo;affrontent encore autour de la gestion des \u00e9pid\u00e9mies ) et les mesures radicales qu&rsquo;ils en d\u00e9duisaient se trouvant donc confort\u00e9s par les descriptions d&rsquo;une exclusion stricte des l\u00e9preux au Moyen-\u00c2ge, le tout agr\u00e9ment\u00e9 bien entendu d&rsquo;autres ingr\u00e9dients de l&rsquo;esprit du temps (\u00ab\u00a0darwinisme social, racisme, imp\u00e9rialisme et  religion\u00a0\u00bb). <\/p>\n\n\n\n<p>Les missionnaires n&rsquo;\u00e9taient certes pas en reste dans cette r\u00e9invention de la s\u00e9gr\u00e9gation : \u00ab\u00a0Les missionnaires chr\u00e9tiens ont \u00e9t\u00e9 moins r\u00e9ceptifs au mod\u00e8le biom\u00e9dical et ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 envisager un monde de parias, l\u00e9preux \u00ab impurs \u00bb de la loi mosa\u00efque, mais appelant l\u2019h\u00e9ro\u00efsme des saints. Le succ\u00e8s, si ce n\u2019est la \u00ab raison d\u2019\u00eatre \u00bb (en fran\u00e7ais dans le texte) de l\u2019action missionnaire parmi les l\u00e9preux aux XIXe et XXe si\u00e8cles, reposait sur leur victimisation tant morale que physiologique. Un intensif programme d\u2019\u00e9vang\u00e9lisation visait ces patients de la m\u00e9decine coloniale \u00e9cart\u00e9s de leur environnement familier et promis \u00e0 la gu\u00e9rison par le salut. De la sorte, l\u2019asile de l\u00e9preux paraissait h\u00e9riter en droite ligne de la maladrerie m\u00e9di\u00e9vale et les \u00ab h\u00e9ros chr\u00e9tiens \u00bb qui s\u2019y occupaient des malades, \u00e0 l\u2019instar du p\u00e8re Damien \u00e0 Moloka\u00ef, marchaient sur les pas des saint Fran\u00e7ois d\u2019Assise du Moyen \u00c2ge. Bas\u00e9 sur une propagande malsaine mais jug\u00e9e n\u00e9cessaire \u00e0 la collecte des fonds des missions d\u2019outre-mer, le mod\u00e8le missionnaire a aliment\u00e9 la peur de la contagion en m\u00e9tropole, tout en faussant durablement l\u2019attitude de beaucoup d\u2019Asiatiques et d\u2019Africains face au \u00ab probl\u00e8me l\u00e9preux \u00bb.\u00a0\u00bb ( B. Tabuteau, <a href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/rbph_0035-0818_2009_num_87_2_7678\">recension<\/a> de <em>Leprosy in Medieval England<\/em>)<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est probablement ces poncifs et \u00ab\u00a0traditions invent\u00e9es\u00a0\u00bb qui ont amen\u00e9 Rawcliffe et d&rsquo;autres ( voir par exemple Timothy S. Miller et Rachel Smith-Savage, \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/www.jstor.org\/stable\/41887256\">Medieval Leprosy Reconsidered<\/a>\u00ab\u00a0) \u00e0 vouloir absolument relativiser l&rsquo;exclusion v\u00e9cue par les l\u00e9preux au Moyen-\u00c2ge, les l\u00e9proseries ne constituant par exemple plus des lieux de s\u00e9questration et de confinement mais un \u00e9l\u00e9ment du continuum institutionnel de l&rsquo;\u00e9glise et des structures pleinement int\u00e9gr\u00e9es au monde social. Dans ce qui semble un exc\u00e8s inverse, signalons \u00e9galement la th\u00e8se de Sheldon Watts dans le second chapitre de <a href=\"https:\/\/yalebooks.yale.edu\/book\/9780300080872\/epidemics-and-history\">Epidemics and History<\/a>, (qui se r\u00e9clame du texte de Mary Douglas traduit dans le recueil) selon laquelle la l\u00e8pre pourrait bien avoir \u00e9t\u00e9 en grande partie une maladie invent\u00e9e, une pure construction dans laquelle les l\u00e9proseries servaient aux diverses institutions ( \u00c9glise, Monarchie, autorit\u00e9s locales) pour mettre \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart et exproprier les g\u00eaneurs : \u00a0\u00bb les hi\u00e9rarchies politico-religieuses \u00e9tant d\u00e9termin\u00e9es \u00e0 utiliser la l\u00e8pre \u00ab\u00a0construite\u00a0\u00bb comme une instrument de contr\u00f4le social\u00a0\u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p>Quoi qu&rsquo;il en soit, si c&rsquo;est effectivement autour de la l\u00e8pre au Moyen-\u00c2ge, puis au XIXe, que semblent s&rsquo;\u00eatre r\u00e9unies puis recompos\u00e9es bien des coordonn\u00e9es des rapports entre \u00e9pid\u00e9mies et confinement ( importance de la contagion, du diagnostic et de l&rsquo;isolement des malades, r\u00f4les et concurrence des diverses autorit\u00e9s, poids des rapports de force sociaux et id\u00e9ologies, conceptions m\u00e9dicales ou religieuses r\u00e9gnantes, etc ), postuler un \u00ab\u00a0sch\u00e9ma\u00a0\u00bb ou un \u00ab\u00a0mod\u00e8le\u00a0\u00bb unique, absolu et intemporel d&rsquo;exclusion qui lui serait associ\u00e9 permet certes de faire de jolies m\u00e9taphores sur les fantasmes des pouvoirs mais sans dire au bout du compte grand chose de leur exercice concret. Il semblerait malheureusement que bien des paraphrasages paresseux de Foucault n&rsquo;aient de ce point de vue pas beaucoup aid\u00e9, bien au contraire, \u00e0 d\u00e9velopper sa m\u00e9thode, ses intuitions ou \u00e0 aller au-del\u00e0 de certains de ses raccourcis litt\u00e9raires&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[Pr\u00e9cision liminaire : si nous utilisons le terme confinement plut\u00f4t que celui d&rsquo;enfermement c&rsquo;est qu&rsquo;au bout du compte, il englobe aussi bien, voire mieux, les diverses r\u00e9alit\u00e9s historiques qui seront \u00e9voqu\u00e9es ici.] \u00a0\u00bb S&rsquo;il est vrai que la l\u00e8pre a suscit\u00e9 les rituels d&rsquo;exclusion qui ont donn\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 un certain point le mod\u00e8le et comme&#8230; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/2021\/11\/16\/epidemies-et-confinement-quelques-jalons-historiques-i-des-leproseries-aux-lazarets\/#more-321\">Lire la suite &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":322,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[17],"tags":[],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/321"}],"collection":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=321"}],"version-history":[{"count":30,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/321\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":429,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/321\/revisions\/429"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/media\/322"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=321"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=321"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/epidemies\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=321"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}