{"id":642,"date":"2023-10-14T10:18:30","date_gmt":"2023-10-14T08:18:30","guid":{"rendered":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/casteetclasse\/?p=642"},"modified":"2024-01-23T11:22:42","modified_gmt":"2024-01-23T10:22:42","slug":"classe-et-caste-et-division-du-travail","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/casteetclasse\/2023\/10\/14\/classe-et-caste-et-division-du-travail\/","title":{"rendered":"Classe et caste&#8230; et division du travail"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Peinture d&rsquo;<a href=\"http:\/\/www.agatherousset.com\">Agathe Rousset<\/a> tir\u00e9e de sa s\u00e9rie \u00ab\u00a0Flux, Reflux, Superflus\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9trangement, dans les foisonnants d\u00e9bats sur les rapports entre caste et classe, les quelques analyses \u00e9parses de Marx sur le sujet sont rarement \u00e9voqu\u00e9es. Probablement parce qu&rsquo;elles sollicitent une notion au destin pour le moins ambig\u00fce dans le marxisme, la division du travail. Nous nous proposons ici de revenir bri\u00e8vement tant sur ces analyses de Marx, sur la r\u00e9alit\u00e9 des rapports entre caste et division du travail aujourd&rsquo;hui en Inde, sur la trajectoire de ce concept et sur sa validit\u00e9 pour penser la restructuration capitaliste entam\u00e9e dans les ann\u00e9e 70 et ses effets sur les classes dans le pays m\u00e9tropolitains. <\/p>\n\n\n\n<p>Comme il existait une utile ( quoique par bien des moments lourdement m\u00e9caniste et orthodoxe) synth\u00e8se des analyses de Marx sur les castes de la th\u00e9oricienne marxiste et f\u00e9ministe indienne <a href=\"https:\/\/ranganayakamma.org\/\">Ranganayakamma<\/a>, nous nous permettons de traduire directement son texte, qui constitue par ailleurs en soi un document sur une certaine prose marxiste indienne (version originale disponible <a href=\"https:\/\/www.ranganayakamma.org\/Marx%20on%20Caste.htm\">ici<\/a>)<\/p>\n\n\n\n<h2><strong>Ranganayakamma<\/strong> : Marx sur les castes <\/h2>\n\n\n\n<p>Marx n&rsquo;a pas \u00e9crit de trait\u00e9 sp\u00e9cifique sur la \u00ab\u00a0caste\u00a0\u00bb comme il a pu en \u00e9crire un sur le capitalisme sous le titre de \u00ab\u00a0Capital\u00a0\u00bb. N\u00e9anmoins, dans ses \u00e9crits, il a donn\u00e9 quelques observations sur le syst\u00e8me des castes en Inde et sur certains syst\u00e8mes d&rsquo;organisation semblables dans d&rsquo;autres pays. Grace \u00e0 ces remarques, il nous est possible de comprendre sa conception des castes et la solution qu&rsquo;il envisageait \u00e0 ce sujet. <\/p>\n\n\n\n<p>Il y a des gens en Inde, comme partout ailleurs dans le monde, qui s&rsquo;opposent \u00e0 la th\u00e9orie de Marx ( en connaissance, m\u00e9connaissance ou connaissance partielle des choses). Ces critique indiens expriment deux types d&rsquo;opinions sur la th\u00e9orie de Marx : 1) La th\u00e9orie de Marx \u00e9tait valable pour l&rsquo;Europe du XIXe si\u00e8cle mais elle n&rsquo;est d\u00e9sormais m\u00eame plus pertinente pour analyser ces pays 2) La th\u00e9orie de Marx est peut-\u00eatre valable pour d&rsquo;autres pays mais n&rsquo;est pas pertinente concernant l&rsquo;Inde car y existe le syst\u00e8me des castes et que celui-ci ne rentre pas dans le champ de cette th\u00e9orie. <\/p>\n\n\n\n<p>Ce sont les deux critiques de la th\u00e9orie de Marx. Toutes deux sont compl\u00e8tement fausses. Puisque la th\u00e9orie de Marx parle de \u00ab\u00a0rapports de production\u00a0\u00bb, elle s&rsquo;applique \u00e0 toutes les aspects de toutes les soci\u00e9t\u00e9s, \u00e0 tous les rapports sociaux. Toutes les soci\u00e9t\u00e9s se d\u00e9veloppent en termes de \u00ab\u00a0rapports de production\u00a0\u00bb. La nature d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 correspond \u00e0 la nature de ses rapports de production. <\/p>\n\n\n\n<p>Marx analysait ces rapports de production. Il analysait \u00ab\u00a0l&rsquo;exploitation du travail\u00a0\u00bb qui a lieu depuis des centaines et des milliers d&rsquo;ann\u00e9es dans le cadre de ces rapports de production. Il a analys\u00e9 les diff\u00e9rents types de probl\u00e8mes qui surgissaient du fait de l&rsquo;exploitation du travail. Il a indiqu\u00e9 la solution \u00e0 ces probl\u00e8mes. C&rsquo;est donc notre responsabilit\u00e9 de comprendre nos probl\u00e8mes. Tout d&rsquo;abord nous devons \u00e9tablir si il y a exploitation du travail aujourd&rsquo;hui en Inde. Nous devons \u00e9galement \u00e9tablir si la question de la caste s&rsquo;inscrit dans la sph\u00e8re des rapports de production. Si nous \u00e9tablissons qu&rsquo;il y a une connexion entre caste et travail, alors nous pouvons sans aucun doute parvenir \u00e0 la conclusion que la th\u00e9orie de Marx s&rsquo;applique aussi \u00e0 l&rsquo;Inde. <\/p>\n\n\n\n<p>Tous les probl\u00e8mes des soci\u00e9t\u00e9s humaines sont li\u00e9s aux rapports de production. Puisque la caste est une interaction humaine, elle rentre dans le champ d&rsquo;une th\u00e9orie qui analyse les rapports de production. La th\u00e9orie de Marx s&rsquo;applique \u00e0 tous les pays, y compris l&rsquo;Inde, qui sont fond\u00e9s sur l&rsquo;exploitation du travail et le classes, puisque c&rsquo;est la seule th\u00e9orie qui a d\u00e9couvert et expliqu\u00e9 l&rsquo;exploitation du travail. <\/p>\n\n\n\n<p>De plus, cette th\u00e9orie explique pourquoi les rapports humains devraient \u00eatre \u00e9tablis sur la base de la valeur d&rsquo;usage et quels types de probl\u00e8mes surgissent si ce n&rsquo;est pas le cas. Cette th\u00e9orie sera donc un guide utile pour organiser la soci\u00e9t\u00e9 dans le futur, quand l&rsquo;exploitation du travail aura \u00e9t\u00e9 abolie. <\/p>\n\n\n\n<p>Bien que le syst\u00e8me des castes constitue un probl\u00e8me sp\u00e9cifique de l&rsquo;Inde, nous pouvons saisir comment la th\u00e9orie de Marx reste pertinente si nous comprenons le rapport de ce syst\u00e8me au travail. Si nous observons les castes -m\u00eame superficiellement- nous d\u00e9couvrons certaines distinctions \u00e9videntes parmi celles-ci : il y a de hautes et de basses castes. Comment \u00e9tablit-on cette distinction entre haut et bas ? En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, les hautes castes sont celles qui poss\u00e8dent la terre, le capital et l&rsquo;argent; ce sont elles qui sont h\u00e9g\u00e9moniques et dirigent l&rsquo;organisation sociale et l&rsquo;administration. De m\u00eame, toujours en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9ral, toutes les basses castes ne poss\u00e8dent rien, elles sont compos\u00e9es de travailleurs et de serviteurs, elles subissent l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie et la domination des hautes castes et vivent dans la plus abjecte pauvret\u00e9 et la plus grande inf\u00e9riorisation sociale. <\/p>\n\n\n\n<p>Les hautes castes vivent sans travailler. Et si elles travaillent, ils s&rsquo;agit d&rsquo;une activit\u00e9 intellectuelle et \u00ab\u00a0pure\u00a0\u00bb. La situation des basses castes se situe absolument \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9. Il est impensable pour les basses castes d&rsquo;imaginer vivre sans travailler. Le type de travaux qu&rsquo;elles accomplissent se trouvent au plus bas de l&rsquo;\u00e9chelle du travail manuel. Tous les types de travaux li\u00e9s au nettoyage, et qui sont n\u00e9cessaires \u00e0 cette soci\u00e9t\u00e9, sont de la responsabilit\u00e9 de ces castes. <\/p>\n\n\n\n<p>Selon les lois de l&rsquo;\u00e9conomie, le travail intellectuel poss\u00e8de une plus grande valeur que le travail manuel. Cela s&rsquo;appuie sur la loi naturelle de formation de la valeur. Les valeurs des diff\u00e9rends types de travaux se forment diff\u00e9remment selon les ressources que l&rsquo;on doit acqu\u00e9rir pour accomplir telle ou telle t\u00e2che. Il n&rsquo;y a rien de \u00ab\u00a0mauvais ou de faux\u00a0\u00bb dans tout cela. Comme le travail intellectuel poss\u00e8de plus de valeur que le travail manuel, une personne qui accomplit des t\u00e2ches intellectuelles re\u00e7oit un revenu plus important que celle qui accomplit des t\u00e2ches manuelles. Les soci\u00e9t\u00e9s bas\u00e9es sur l&rsquo;exploitation accroissent le foss\u00e9 naturel entre les valeurs des diff\u00e9rents types de travaux. Donc ces soci\u00e9t\u00e9s et leurs conventions payent le travail intellectuel au dessus de sa valeur et le travail manuel en de\u00e7\u00e0 de la valeur qu&rsquo;il poss\u00e8de fondamentalement. Les soci\u00e9t\u00e9s bas\u00e9es sur l&rsquo;exploitation exploitent plus intens\u00e9ment le travail manuel, et en particulier celui situ\u00e9 au plus bas de l&rsquo;\u00e9chelle. Si nous consid\u00e9rons un docteur et travailleur agricole dans une soci\u00e9t\u00e9 fond\u00e9e sur l&rsquo;exploitation, nous voyons des diff\u00e9rences inimaginables entre leurs revenus et leurs modes de vie, bien que tout deux travaillent. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce syst\u00e8me, qui a cours depuis tr\u00e8s longtemps, une classe qui a fait de tous les moyens de production sa propri\u00e9t\u00e9, vit de l&rsquo;exploitation du travail en extorquant une rente du sol, int\u00e9r\u00eat et profit du capital au nom des droits de propri\u00e9t\u00e9, sans accomplir aucun travail. La division du travail qui a \u00e9merg\u00e9 de ces rapports d&rsquo;exploitation attache toujours les populations laborieuses \u00e0 un type de travail. Un travailleur manuel doit se languir dans le m\u00eame type de t\u00e2che toute sa vie. Il ne peut pas s&rsquo;attendre \u00e0 ce qu&rsquo;on lui demande d&rsquo;accomplir un quelconque travail intellectuel ou qu&rsquo;on lui donne l&rsquo;\u00e9ducation que ce dernier suppose. Les travailleurs intellectuels comme les docteurs, les ing\u00e9nieurs et les scientifiques n&rsquo;ont jamais besoin d&rsquo;accomplir de t\u00e2ches manuelles. Ils n&rsquo;ont m\u00eame pas besoin de se sentir responsables de nettoyer leurs propres salet\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n<p>Le fait qu&rsquo;une section de la population dans une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e vive sans travailler suppose que c&rsquo;est l&rsquo;autre partie de la population qui doit tout faire. C&rsquo;est ce qui arrive en Inde comme partout ailleurs. Le fait que les hautes castes de l&rsquo;Inde m\u00e8nent leur existence sans accomplir de t\u00e2ches manuelles ou \u00ab\u00a0polluantes\u00a0\u00bb suppose qu&rsquo;elles rejettent ce fardeau sur les basses castes. Tout cela est li\u00e9 \u00e0 la question de la division du travail. C&rsquo;est une question de division du travail si une classe ne travaille pas et vit du travail des autres. De plus c&rsquo;est une question de division du travail, si une personne est attach\u00e9e exclusivement \u00e0 un seul type de t\u00e2che. La formation des castes ne s&rsquo;est pas faite sans rapport avec le travail et les rapports de production. Les rapports de caste sont l&rsquo;un des nombreux probl\u00e8mes qui ont surgis du fait de rapports sociaux d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9s. C&rsquo;est un probl\u00e8me qui est imbriqu\u00e9 \u00e0 celui de la nature des rapports de production, sa loi de la valeur, sa division du travail et ses droits de propri\u00e9t\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Ce n&rsquo;est donc qu&rsquo;au travers des cat\u00e9gories \u00e9conomiques et conceptuelles du marxisme &#8211; c&rsquo;est \u00e0 dire la valeur d&rsquo;usage, le travail intellectuel, le travail manuel, la valeur travail, la valeur de la force de travail, les rapports de propri\u00e9t\u00e9, etc- que nous devons saisir la question des castes. <\/p>\n\n\n\n<p>Marx ( avec Engels) a \u00e9voqu\u00e9 pour la premi\u00e8re fois les castes en Inde dans <em>L&rsquo;id\u00e9ologie Allemande.<\/em> Il a donn\u00e9 quelques observations et offert des explications sur les castes \u00e0 six ou sept occasions notamment dans <em>Le Capital<\/em>. Gr\u00e2ce \u00e0 ces remarques et au <em>Capital<\/em>, nous pouvons comprendre la question des castes et saisir sa solution. Selon la th\u00e9orie de Marx, ce sont les rapports mat\u00e9riels qui sont le moteur de l&rsquo;histoire. Si cela est vrai ces rapports mat\u00e9riels prennent la forme des rapports de production. Pourtant depuis des temps imm\u00e9moriaux r\u00e8gne chez les philosophes en ce qui concerne l&rsquo;\u00e9volution historique une conception id\u00e9aliste. C&rsquo;est une conception selon laquelle le moteur de l&rsquo;histoire c&rsquo;est la volont\u00e9 de dieu ou des rois qui l&rsquo;incarnent, ou des leaders religieux ou de quelque force supranaturelle. Il y a id\u00e9alisme si on est incapable de saisir la base mat\u00e9rielle d&rsquo;un probl\u00e8me. <\/p>\n\n\n\n<p>Critiquant les conceptions fausses du proc\u00e8s historique en g\u00e9n\u00e9ral et la conception id\u00e9aliste des post-h\u00e9g\u00e9liens allemands en particulier, Marx faisait cette remarque sur la caste dans <em>L&rsquo;id\u00e9ologie allemande<\/em> : <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Si la forme rudimentaire sous laquelle se pr\u00e9sente la division du travail chez les Indiens et chez les \u00c9gyptiens suscite chez ces peuples un r\u00e9gime de castes dans leur \u00c9tat et dans leur religion, l&rsquo;historien croit que le r\u00e9gime des castes est la puissance qui a engendr\u00e9 cette forme sociale rudimentaire.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La question est de savoir si c&rsquo;est la division du travail qui donne naissance aux castes ou si c&rsquo;est les castes qui donnent naissance \u00e0 la division du travail. Selon Marx c&rsquo;est la division du travail qui est primordiale. C&rsquo;est ainsi que se sont form\u00e9es les occupations sp\u00e9cifiques de caste dans l&rsquo;\u00e9poque suivante. Pourtant les historiens ont consid\u00e9r\u00e9 la caste comme primordiale et ayant d\u00e9bouch\u00e9 sur cette division du travail. D&rsquo;o\u00f9 la critique de Marx. <\/p>\n\n\n\n<p>Comment les castes ont-elles \u00e9merg\u00e9es dans la soci\u00e9t\u00e9 ? Il doit bien avoir une cause \u00e0 cette \u00e9mergence. Et cette cause constitue un trait fondamentale de la soci\u00e9t\u00e9. Diff\u00e9rents types d&rsquo;activit\u00e9s sont n\u00e9cessaires pour assurer la perp\u00e9tuation de l&rsquo;esp\u00e8ce. Et quand diff\u00e9rents types d&rsquo;activit\u00e9 se d\u00e9veloppent, des divisions en leur sein vont \u00e9merger. Si nous laissons de c\u00f4t\u00e9 la question \u00ab\u00a0comment une telle division du travail s&rsquo;est transform\u00e9e\u00a0\u00bb, la base de d\u00e9part essentielle c&rsquo;est l&rsquo;existence de diff\u00e9rents types d&rsquo;activit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Quand on observe ce que font les castes, nous constatons que les castes accomplissent diff\u00e9rents types de travaux. Des temps anciens jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui, il y a eu une connexion entre les castes et ces diff\u00e9rents types de travaux. En suivant un simple raisonnement logique, nous pouvons saisir que la divisions entre diff\u00e9rents types de travaux s&rsquo;est elle-m\u00eame transform\u00e9e en castes. Toutefois la division du travail existe dans tous les pays et les soci\u00e9t\u00e9s. Pourquoi la division du travail s&rsquo;est-elle en Inde transform\u00e9e en castes ?<\/p>\n\n\n\n<p>Tous ceux qui ont conduit des recherches consid\u00e9rables sur ce sujet n&rsquo;ont pas offert de r\u00e9ponse \u00e0 cette question. Les chercheurs n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 en mesure d&rsquo;aller plus loin que le constat : \u00ab\u00a0On ne trouve pas de castes partout, elles n&rsquo;existent qu&rsquo;en Inde.\u00a0\u00bb Notre objectif reste donc de trouver une r\u00e9ponse \u00e0 cette question des castes. Afin de trouver cette r\u00e9ponse, nous devons \u00e9tablir si \u00ab\u00a0la division du travail a donn\u00e9 naissance aux castes ou si ce sont les castes qui ont donn\u00e9 naissance \u00e0 la division du travail.\u00a0\u00bb Si nous ne pouvons \u00e9tablir ce qu&rsquo;il en est nous ne pouvons pas avancer vers une solution plus g\u00e9n\u00e9rale. <\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons vu que selon Marx, la division du travail est primordiale et que c&rsquo;est elle qui s&rsquo;est cristallis\u00e9e en syst\u00e8me des castes. La solution pour en finir avec le syst\u00e8me des castes c&rsquo;est donc de transformer la division du travail qui a cr\u00e9\u00e9 le probl\u00e8me. Le premier changement doit \u00eatre d&rsquo;int\u00e9grer dans le processus de production la classe qui ne travaille pas mais vit de l&rsquo;exploitation. La classe laborieuse ( ci-apr\u00e8s la classe ouvri\u00e8re) qui subit l&rsquo;exploitation doit mener cette lutte. Cette lutte de classe a commenc\u00e9 d\u00e8s l&rsquo;\u00e9poque de l&rsquo;esclavage. <\/p>\n\n\n\n<p>Tous les basses caste qui accomplissent des t\u00e2ches manuelles font partie de la classe ouvri\u00e8re. Cette classe doit r\u00e9aliser que l&rsquo;abolition des rapports d&rsquo;exploitation du travail est son but. De plus, elle doit changer la division du travail dans le cours de sa lutte. Ce changement devrait \u00eatre tel que chaque individu accomplira tout autant certaines t\u00e2ches intellectuelles que certaines t\u00e2ches manuelles au lieu de la s\u00e9paration entre travail intellectuel et manuel existant aujourd&rsquo;hui. Tout le monde doit travailler. Tout le monde doit pouvoir accomplir un vaste spectre de t\u00e2ches. Nous devons \u00e9tablir et d\u00e9velopper ces rapports de travail graduellement \u00e0 travers diverses exp\u00e9rimentations. C&rsquo;est la seule voie de lib\u00e9ration pour les basses castes qui subissent le travail manuel et la servitude depuis plusieurs milliers d&rsquo;ann\u00e9es. Et cette lib\u00e9ration n&rsquo;est possible qu&rsquo;\u00e0 travers les luttes de classe. <\/p>\n\n\n\n<p>En d\u00e9cembre 1846, un intellectuel russe, Annenkov, demanda son avis \u00e0 Marx sur le livre de Proudhon <em>La philosophie de la mis\u00e8re.<\/em> R\u00e9pondant \u00e0 la lettre d&rsquo;Annenkov, Marx remarque que Proudhon ne saisit pas la nature exacte de la division du travail qu&rsquo;il consid\u00e8re comme identique \u00e0 travers les \u00e9poques. Marx \u00e9crit ainsi \u00e0 Annenkov : <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Mais le r\u00e9gime des castes n\u2019\u00e9tait-il pas une certaine division du travail&nbsp;? Et le r\u00e9gime des corporations n\u2019\u00e9tait-il pas une autre division du travail&nbsp;? Et la division du travail du r\u00e9gime manufacturier, qui commence au milieu du xvii<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle et finit dans la derni\u00e8re partie du xviii<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle en Angleterre, n\u2019est-elle pas aussi totalement distincte de la division du travail de la grande industrie, de l\u2019industrie moderne&nbsp;?\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>En 1847 Marx publia une critique de Proudhon, <em>Mis\u00e8re de la philosophie<\/em>, dans laquelle on lisait : <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Sous le r\u00e9gime patriarcal, sous le r\u00e9gime des castes, sous le r\u00e9gime f\u00e9odal et corporatif, il y avait division du travail dans la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re selon des r\u00e8gles fixes. Ces r\u00e8gles ont-elles \u00e9t\u00e9 \u00e9tablies par un l\u00e9gislateur ? Non. N\u00e9es primitivement des conditions de la production mat\u00e9rielle,elles n\u2019ont \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9es en lois que bien plus tard. C&rsquo;est ainsi que ces diverses formes de la division du travail devinrent autant de bases d&rsquo;organisation sociale. Quant \u00e0 la division du travail dans l&rsquo;atelier, elle \u00e9tait tr\u00e8s peu d\u00e9velopp\u00e9e dans toutes ces formes de la soci\u00e9t\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>En commentant comment \u00ab\u00a0les \u00e9conomistes capitalistes ne saisissent pas le rapport entre production et distribution\u00a0\u00bb, Marx fait , dans sa <em>Contribution \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie politique <\/em>de 1859, cette r\u00e9f\u00e9rence aux castes : <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Ou bien un peuple, par la r\u00e9volution, brise la grande propri\u00e9t\u00e9 et la morcelle ; il donne donc ainsi par cette nouvelle distribution un nouveau caract\u00e8re \u00e0 la production. Ou bien enfin la l\u00e9gislation perp\u00e9tue la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re dans certaines familles, ou fait du travail un privil\u00e8ge h\u00e9r\u00e9ditaire et lui imprime ainsi un caract\u00e8re de caste. Dans tous ces cas, et tous sont historiques, la distribution ne semble pas \u00eatre organis\u00e9e et d\u00e9termin\u00e9e par la production, mais inversement la production semble l&rsquo;\u00eatre par la distribution.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Dans son article de 1853 \u00ab\u00a0Les cons\u00e9quences futures de la domination britannique aux Indes\u00a0\u00bb, Marx donnait son point de vue sur les castes et la division du travail ; <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0L&rsquo;industrie moderne, r\u00e9sultant du syst\u00e8me ferroviaire, va dissoudre les divisions h\u00e9r\u00e9ditaires du travail, sur lesquelles reposent les castes indiennes, ces obstacles d\u00e9cisifs au progr\u00e8s et \u00e0 la puissance indienne. (..) Tout ce que la bourgeoisie anglaise sera oblig\u00e9e de faire n\u2019entra\u00eenera ni la lib\u00e9ration de la masse du peuple ni l\u2019am\u00e9lioration de sa situation sociale qui ne d\u00e9pendent pas seulement du d\u00e9veloppement des forces productives, mais encore de leur appropriation par le peuple. Mais ce qu&rsquo;ils ne vont pas manquer d&rsquo;accomplir c&rsquo;est de poser les bases mat\u00e9rielles pour ces deux processus.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>De ce que disait Marx ( que \u00ab\u00a0l&rsquo;industrie moderne va dissoudre les divisions h\u00e9r\u00e9ditaires du travail\u00a0\u00bb) nous pouvons d\u00e9duire que cela transformait des aspects de la division du travail traditionnelle. Mais il dit que ces changements ne suffiront pas \u00e0 lib\u00e9rer la classe ouvri\u00e8re. Il dit aussi que la classe ouvri\u00e8re doit mener des luttes contre les classes propri\u00e9taires pour pouvoir s&rsquo;approprier les moyens de production. Ainsi les moyens qui permettent \u00e0 la classe exploiteuse d&rsquo;extorquer la rente fonci\u00e8re, les int\u00e9r\u00eats et profits au d\u00e9pend de la classe ouvri\u00e8re seront abolis. De l\u00e0 d\u00e9coule la n\u00e9cessit\u00e9 pour cette classe de vivre de son propre travail. Quand tout le monde travaillera, le rapport ma\u00eetre-ouvrier se transformera en rapport de producteurs \u00e9gaux entre eux. Nous devons transformer les rapports de travail partout o\u00f9 ils sont in\u00e9gaux. Les changements dans la division du travail entre les castes, les changements dans la division du travail traditionnel entre les hommes et les femmes, tout cela participe de ce processus. <\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est seulement en suivant la voie des luttes de classe contre l&rsquo;exploitation du travail qu&rsquo;il est possible pour la classe ouvri\u00e8re de transformer les formes vari\u00e9es de \u00ab\u00a0rapports sociaux d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9s\u00a0\u00bb et de nous lib\u00e9rer de l&rsquo;esclavage au service de la classe des ma\u00eetres. Si toutes les basses castes font partie de la classe ouvri\u00e8re et si elles vivent selon une division du travail traditionnelle fond\u00e9e sur l&rsquo;exploitation,  l&rsquo;\u00e9limination de ces rapports de production sera donc la solution correcte pour lib\u00e9rer ces castes. <\/p>\n\n\n\n<p>Voici les remarques de Marx sur les castes telles qu&rsquo;elles apparaissent dans le premier volume du <em>Capital<\/em> paru en 1867 : <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0La manufacture produit la virtuosit\u00e9 du travailleur de d\u00e9tail, en reproduisant et poussant jusqu&rsquo;\u00e0 l\u2019extr\u00eame la s\u00e9paration des m\u00e9tiers, telle qu&rsquo;elle l&rsquo;a trouv\u00e9e dans les villes du moyen \u00e2ge. D&rsquo;autre part, sa tendance \u00e0 transformer le travail parcelle en vocation exclusive d&rsquo;un homme sa vie durant, r\u00e9pond \u00e0 la propension des soci\u00e9t\u00e9s anciennes, \u00e0 rendre les m\u00e9tiers h\u00e9r\u00e9ditaires, \u00e0 les p\u00e9trifier en castes, ou bien, lorsque des circonstances historiques particuli\u00e8res occasionn\u00e8rent une variabilit\u00e9 de l&rsquo;individu, incompatible avec le r\u00e9gime des castes, \u00e0 ossifier du moins en corporations les diverses branches d&rsquo;industries. Ces castes et ces corporations se forment d&rsquo;apr\u00e8s la m\u00eame loi naturelle qui r\u00e8gle la division des plantes et des animaux en esp\u00e8ces et en vari\u00e9t\u00e9s, avec cette diff\u00e9rence cependant, qu\u2019un certain degr\u00e9 de d\u00e9veloppement une fois atteint, l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 des castes et l&rsquo;exclusivisme des corporations sont d\u00e9cr\u00e9t\u00e9s lois sociales.\u00a0\u00bb ( Livre I Chapitre XIV section II) <\/p>\n\n\n\n<p>A la suite de ce passage Marx citait un autre auteur dans ses notes de bas de page : <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0\u00ab Les arts aussi\u2026 sont arriv\u00e9s en Egypte \u00e0 un haut degr\u00e9 de perfection. Car c&rsquo;est le seul pays o\u00f9 les artisans n&rsquo;interviennent jamais dans les affaires d&rsquo;une autre classe de citoyens, forc\u00e9s qu&rsquo;ils sont par la loi de remplir leur unique vocation h\u00e9r\u00e9ditaire. Il arrive chez d&rsquo;autres peuples que les gens de m\u00e9tier dispersent leur attention sur un trop grand nombre d&rsquo;objets. Tant\u00f4t ils essayent de l&rsquo;agriculture, tant\u00f4t du commerce, ou bien ils s&rsquo;adonnent \u00e0 plusieurs arts \u00e0 la fois. Dans les Etats libres, ils courent aux assembl\u00e9es du peuple. En Egypte, au contraire, l&rsquo;artisan encourt des peines s\u00e9v\u00e8res, s&rsquo;il se m\u00eale des affaires de l&rsquo;Etat ou pratique plusieurs m\u00e9tiers. Rien ne peut donc troubler les travailleurs dans leur activit\u00e9 professionnelle. En outre, ayant h\u00e9rit\u00e9 de leurs anc\u00eatres une foule de proc\u00e9d\u00e9s, ils sont jaloux d&rsquo;en inventer de nouveaux. \u00bb (Diodorus Siculus Biblioth\u00e8que historique, 1.1, c. LXXIV.)<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;artisanat a atteint un tel niveau de d\u00e9veloppement en Egypte car une loi pr\u00e9voyait que les artisans ne devaient effectuer qu&rsquo;un seul type de t\u00e2che. Ils n&rsquo;avaient pas le droit, sous peine de punition, de s&rsquo;adonner \u00e0 d&rsquo;autres travaux. Chaque m\u00e9tier devint une occupation sp\u00e9cialis\u00e9e. C&rsquo;est aussi une question li\u00e9e \u00e0 la division du travail. De m\u00eame que nous ignorons pourquoi les castes n&rsquo;ont \u00e9merg\u00e9 qu&rsquo;en Inde, nous ne savons pas pourquoi ces restrictions et les s\u00e9v\u00e8res punitions qui leur \u00e9taient associ\u00e9es n&rsquo;existaient qu&rsquo;en Egypte. Nous pouvons seulement constater que c&rsquo;est cette forme qu&rsquo;a prise la division du travail en ces temps et lieux. <\/p>\n\n\n\n<p>Avec le d\u00e9veloppement du capitalisme, les formes de la division du travail \u00e0 travers le monde sont en train de changer dans une certaine mesure. Ces changements se produisent en Inde \u00e9galement. Les r\u00e8gles encadrant les occupations h\u00e9r\u00e9ditaires ont chang\u00e9. N\u00e9anmoins ces changements ne sont pas d&rsquo;une ampleur telle qu&rsquo;ils pourraient mener \u00e0 l&rsquo;\u00e9limination de l&rsquo;institution qu&rsquo;est la caste. Les activit\u00e9s d\u00e9termin\u00e9es par la caste restent pr\u00e9valentes pour la majorit\u00e9 de la population de basse caste. Leur situation \u00e9conomique leur interdit d&rsquo;abandonner leurs activit\u00e9s d\u00e9termin\u00e9es par la caste et d&rsquo;acc\u00e9der au travail intellectuel. <\/p>\n\n\n\n<p>Si on s&rsquo;appuie sur les observations de Marx, on comprend que la base de la caste c&rsquo;est la division du travail du pass\u00e9. Il n&rsquo;y a toutefois pas d&rsquo;explication pourquoi cela ne s&rsquo;est produit qu&rsquo;en Inde. Le syst\u00e8me des castes est un type de division du travail. Bien qu&rsquo;il n&rsquo;y ait pas de lois qui d\u00e9fendent les distinctions de caste, toutes les conditions sociales travaillent \u00e0 leur persistance. (&#8230;)<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant les intellectuels des basses castes n&rsquo;ont pas encore ouvert les yeux sur cette r\u00e9alit\u00e9. Ils n&rsquo;ont pas encore saisi la diff\u00e9rence entre l&rsquo;aum\u00f4ne des emplois r\u00e9serv\u00e9s et des quotas que leur jette tactiquement la classe exploiteuse et la v\u00e9ritable lib\u00e9ration. Satisfaits des opportunit\u00e9s offertes \u00e0 une poign\u00e9e de la population sous la forme des emplois r\u00e9serv\u00e9s, ils consid\u00e8rent le maintien permanent de leur position de basse caste comme une protection. Ils pensent que leur objectif est de s&rsquo;immiscer dans le gouvernement existant de la classe exploiteuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Imaginez que se forme en Inde un gouvernement o\u00f9 les repr\u00e9sentants des Scheduled Castes et tribus et des Backward Classes constituerait la majorit\u00e9 ! Que pourrait faire ce gouvernement pour \u00e9liminer la caste ? Quel serait leur programme dans ce domaine ? Comment abolirait-il les rapports de propri\u00e9t\u00e9 et d&rsquo;exploitation? Avec quel programme changera-t-il les conditions \u00e9conomiques des basses castes qui vivent en accomplissant toutes les t\u00e2ches consid\u00e9r\u00e9es comme impures ? <\/p>\n\n\n\n<p>Au mieux, ce gouvernement promulguera des lois stipulant quelques recommandations brouillonnes du genre : \u00a0\u00bb N&rsquo;observez pas les distinctions de caste !\u00a0\u00bb Que peut-il obtenir avec de telles lois ? Peut-il arranger un mariage entre une fille brahmane et un gar\u00e7on chamar par le moyen de la loi ? Comment peut-il faciliter le mariage intercaste sans changer les conditions \u00e9conomiques ? Peut-il administrativement changer ne serait-ce qu&rsquo;un seul aspect des rapports sociaux ? Qu&rsquo;accomplira alors un gouvernement des basses castes quand il prendra les r\u00eanes du pouvoir ? <\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 ce qu&rsquo;il accomplira : Il organisera le partage du butin de l&rsquo;exploitation du travail. Il mettra la bourgeoisie des basses castes \u00e0 la remorque de la bourgeoisie des hautes castes. Il existe d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 des gouvernements r\u00e9gionaux de basse caste. Leur seul but est de cr\u00e9er une bourgeoisie Dalit Bahujan. Savez-vous ce que cela signifie ? Rien de plus que l&rsquo;exploitation de la masse des basses castes par la bourgeoisie issue de ses rangs ! Voil\u00e0 ce qui sera l&rsquo;oeuvre des gouvernements des basses castes. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ranganayakamma<\/strong> ( Article de 2014)<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Castes et division du travail aujourd&rsquo;hui en Inde <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est probablement sur ce point, plus qu&rsquo;ailleurs, que le discours de la \u00ab\u00a0modernisation in\u00e9luctable fossoyeuse des castes\u00a0\u00bb s&rsquo;est perp\u00e9tu\u00e9. Pas enti\u00e8rement \u00e0 tort en effet : beaucoup de m\u00e9tiers traditionnellement affect\u00e9s \u00e0 telle ou telle basse caste ont \u00e9t\u00e9 largement marginalis\u00e9s par l&rsquo;arriv\u00e9e de nouvelles technologies ou biens de consommation ( on pense ainsi aux castes de tailleurs, potiers, cordonniers, etc). De plus on s&rsquo;accorde en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 consid\u00e9rer que tout le syst\u00e8me d&rsquo;obligations mutuelles qui soutenait cette division du travail traditionnelle, le \u00ab\u00a0syst\u00e8me jajmani\u00a0\u00bb, a en grande partie cess\u00e9 de jouer dans la majorit\u00e9 du pays un quelconque r\u00f4le sous les coups de boutoirs de la mon\u00e9tarisation, de la r\u00e9forme agraire et des migrations. Ces derni\u00e8res, en ouvrant de nouveaux horizons professionnels et sociaux, \u00e9tant cens\u00e9es venir achever une affectation h\u00e9r\u00e9ditaire des t\u00e2ches qui ne fut de toute fa\u00e7on jamais absolue et exclusive ( voir \u00e0 ce sujet les pr\u00e9cisions de Robert Deli\u00e8ge dans <em>Les castes en Inde aujourd&rsquo;hui <\/em>p.168 et suivantes). <\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant on peut d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 noter que, malgr\u00e9 son ind\u00e9niable d\u00e9clin en ville comme \u00e0 la campagne, la notion de pollution rituelle continue de jouer un r\u00f4le non n\u00e9gligeable dans la distribution des emplois les plus dangereux et insalubres : ainsi la gestion des d\u00e9chets, des \u00e9gouts (avec les risques et <a href=\"https:\/\/www.theguardian.com\/world\/2018\/mar\/04\/im-born-to-do-this-condemned-by-caste-indias-sewer-cleaners-risk-death-daily\">cons\u00e9quences tragiques<\/a> que l&rsquo;on sait), des carcasses d&rsquo;animaux morts ( avec l\u00e0 aussi la menace de <a href=\"https:\/\/www.hrw.org\/report\/2019\/02\/19\/violent-cow-protection-india\/vigilante-groups-attack-minorities\">repr\u00e9sailles des activistes de l&rsquo;extr\u00eame droit hindoue<\/a>), le travail du <a href=\"https:\/\/www.indianet.nl\/DoLeatherWorkersMatter.html\">cuir <\/a> r\u00e9serv\u00e9s \u00e0 divers groupes dalits sans que le statu-quo apparaisse parti pour changer, quoique politiciens et d\u00e9magogues puissent en rajouter dans la compensation symbolique ( voir par exemple : \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.academia.edu\/3197514\/Casting_the_sweepers_Local_politics_of_sanskritisation_caste_and_labour\">Casting the \u2018Sweepers\u2019: Local Politics of Sanskritisation, Caste and Labour<\/a>\u00a0\u00bb de Nicolas Jaoul). Ou encore, de fa\u00e7on plus folklorique, la vieille division rituelle du travail se maintient \u00e9galement dans l&rsquo;arri\u00e8re salle de bien des restaurants ( o\u00f9 seuls les brahmanes ont le droit de cuisiner, voir \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.academia.edu\/9719518\/What_the_signboard_hides_Food_caste_and_employability_in_small_South_Indian_eating_places\">What the signboard hides: Food, caste and employability in small South Indian eating places<\/a>\u00a0\u00bb de Vegard Iversen et P.S. Raghavendra). Les vol\u00e9es de statistiques plus ou moins fiables crois\u00e9es au fil des textes ( 17,5% des hommes et 8,1% des femmes travaillent toujours dans le secteur traditionnel de leur caste, un paysan a en moyenne 3 fois plus de chances d&rsquo;int\u00e9grer le m\u00e9tier traditionnel de sa caste que de trouver un emploi ailleurs, 91% des membres des conseils d&rsquo;administration des grandes entreprises priv\u00e9es indiennes sont issus des hautes castes alors que celles-ci ne repr\u00e9sentent que 5% de la population, etc ) viennent confirmer ce tableau tr\u00e8s mitig\u00e9&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Comme toujours au sujet des castes, ce th\u00e9or\u00e8me de la modernisation grande niveleuse et \u00e9mancipatrice est donc une fois plus assez largement d\u00e9menti. D&rsquo;o\u00f9 la prolif\u00e9ration d&rsquo;une litt\u00e9rature acad\u00e9mique franchement vaine recyclant sur l&rsquo;Inde les analyses occidentales des \u00ab\u00a0discriminations\u00a0\u00bb, de la mobilit\u00e9 sociale ou du r\u00f4le des identit\u00e9s sur le march\u00e9 du travail ( Une perle tir\u00e9 d&rsquo;un texte parmi d&rsquo;autres : \u00ab\u00a0Le syst\u00e8me des castes est une forme d&rsquo;organisation \u00e9conomique qui emp\u00eache une allocation optimale des ressources\u00a0\u00bb), ce qui permet \u00e0 force de bons sentiments, d&rsquo;\u00e9quations et de doctes pr\u00e9conisations d&rsquo;enterrer sous le jargon la v\u00e9ritable question centrale, celle de la continuit\u00e9 entre le syst\u00e8me traditionnel et l&rsquo;\u00e9conomie lib\u00e9ralis\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n<p>A rebours de ces vaseuses mises au \u00ab\u00a0gout du jour\u00a0\u00bb universitaires, la chercheuse Barbara Harris-White propose dans ses nombreux travaux et notamment son livre<a href=\"https:\/\/www.cambridge.org\/core\/books\/india-working\/5896720A8BFBB12225B0678FC3AE288E\"> <em>India Working<\/em><\/a> une analyse plus subtile et utile : \u00ab\u00a0Le caste a une capacit\u00e9 d\u00e9concertante \u00e0 se dissoudre, \u00e0 mesure que les aptitudes prescrites c\u00e8dent la place \u00e0 des aptitudes acquises (telles que les comp\u00e9tences, la conformit\u00e9 et la confiance, l&rsquo;exp\u00e9rience et la comp\u00e9tence cr\u00e9ative), et que le capital devient mobile. Mais en m\u00eame temps, elle persiste et se transforme en tant que structure r\u00e9gulatrice de l&rsquo;\u00e9conomie &#8211; et ce, parfois au m\u00eame endroit.\u00a0\u00bb Et plus concr\u00e8tement : \u00ab\u00a0Les th\u00e9ories de la modernisation supposaient une dissociation croissante des castes d&rsquo;avec les assignations h\u00e9r\u00e9ditaires de m\u00e9tier puisque les barri\u00e8res \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de bien des professions disparaissaient et que de nouveaux biens, professions et technologies se diffusaient. Mais pourtant la caste continue de jouer un r\u00f4le majeur comme prescripteur social de l&rsquo;activit\u00e9 professionnelle, m\u00eame dans cette phase de diversification \u00e9conomique. On peut toujours observer des des clusters de caste m\u00eame dans les secteurs les plus avanc\u00e9s et le r\u00f4le des liens de caste dans l&rsquo;usage des technologies anciennes ou nouvelles, dans les rapports marchands et les services.\u00a0\u00bb Selon Barris-White ce \u00ab\u00a0retravail de la caste\u00a0\u00bb dans la modernisation capitaliste aboutit \u00e0 sa reconfiguration sous un mode \u00ab\u00a0corporatiste\u00a0\u00bb : \u00a0\u00bb La vari\u00e9t\u00e9 des fa\u00e7ons apparemment lentes et non syst\u00e9miques dont la caste est transform\u00e9e tend en fait dans une direction principale : fournir un soutien au capital local pour assoir son h\u00e9g\u00e9monie politique, culturelle et id\u00e9ologique sur les soci\u00e9t\u00e9s locales. La forme de r\u00e9gulation \u00e9conomico-social qui \u00e9merge de la transformation et de la s\u00e9cularisation de la caste est nettement corporatiste.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>A c\u00f4t\u00e9 la persistance non n\u00e9gligeable des activit\u00e9s traditionnelles de caste, c&rsquo;est donc une articulation nouvelle entre domination et exploitation de caste et de classe, principalement via la migration, qui aboutit \u00e0 une nouvelle division du travail toujours centr\u00e9e sur le confinement des dalits et des tribaux dans les activit\u00e9s les moins qualifi\u00e9s et les plus difficiles. Pryankia Jain et Amrita Sharma constate ainsi dans \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/doi\/full\/10.1177\/0260107918776569\">Super-exploitation of Adivasi Migrants (&#8230;)\u00a0\u00bb<\/a> : \u00ab\u00a0L&rsquo;industrie Textile au Gujarat est domin\u00e9e par des entreprises ethniques, la cha\u00eene de valeur pr\u00e9sentant un haut niveau de segmentation selon des lignes de caste et de tribu et de lieu d&rsquo;origine tant dans la propri\u00e9t\u00e9 des moyens de production que dans l&#8217;embauche de main d&rsquo;oeuvre. Au niveau de la propri\u00e9t\u00e9, l&rsquo;ensemble de la cha\u00eene de valeur (\u00e0 l&rsquo;exception du segment du fil) est domin\u00e9e par des castes sup\u00e9rieures telles que les Patels, les Khatris, les Ranas, les Jains et les Rajputs. Le segment en aval des points de vente de saris est particuli\u00e8rement domin\u00e9 par les Jains et les Rajputs du Rajasthan, qui ont tendance \u00e0 embaucher des migrants de leur propre communaut\u00e9 pour occuper des postes de superviseurs et d&rsquo;aides de magasin. Ces communaut\u00e9s contr\u00f4lent \u00e9galement les interm\u00e9diaires entre les diff\u00e9rents segments de l&rsquo;industrie, comprenant un grand nombre de courtiers et de marchands qui font le lien entre l&rsquo;offre et la demande. Tout au long de la cha\u00eene de valeur de cette industrie, des millions de travailleurs migrants originaires d&rsquo;Odisha, d&rsquo;Uttar Pradesh, du Bihar et du Rajasthan sont employ\u00e9s, travaillent et vivent dans des conditions difficiles. Les Adivasis (tribaux) du sud du Rajasthan se retrouvent dans le segment le plus vuln\u00e9rable de l&rsquo;industrie, dans le travail marginal et sous-trait\u00e9 de la coupe, du pliage et de l&#8217;emballage des saris, qui exige un travail \u00e9reintant pour des salaires qui stagnent depuis des d\u00e9cennies. Ces unit\u00e9s appartiennent \u00e0 de petits entrepreneurs qui emploient entre 5 et 20 travailleurs, principalement originaires du sud du Rajasthan. Ces unit\u00e9s de coupe de saris constituent le monde clandestin de l&rsquo;arri\u00e8re-cour du march\u00e9 textile de Surat, pr\u00e9sent\u00e9 comme le plus grand du genre en Asie.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>Rien de bien nouveau si on pense \u00e0 ce qui pratiquait d\u00e9j\u00e0 au d\u00e9but du XXeme si\u00e8cle dans les grandes filatures de Bombay [ voir notre post sur le monde ouvrier dans la cat\u00e9gorie \u00ab\u00a0Caste et classe\u00a0\u00bb] mais la superposition pour le moins kal\u00e9idoscopique des formes anciennes et nouvelles d&rsquo;exploitation donne toutefois \u00e0 la structuration des rapports d&rsquo;exploitation dans certains secteurs une allure on ne peut plus moderne. Toujours sur le textile et la division du travail, on trouvera de nombreux \u00e9l\u00e9ments dans deux textes Grace Carswell et Geert De Neve (\u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.researchgate.net\/publication\/274988110_T-shirts_and_tumblers_Caste_dependency_and_work_under_neoliberalisation_in_south_India\">T-shirts and Tumblers: caste, dependency and industrial work in Tiruppur\u2019s textile belt, Tamil Nadu<\/a>\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.researchgate.net\/publication\/263556706_From_field_to_factory_Tracing_transformations_in_bonded_labour_in_the_Tiruppur_region_Tamil_Nadu\">From field to factory: Tracing transformations in bonded labour in the Tiruppur region, Tamil Nadu<\/a>\u00ab\u00a0) Analysant la persistance du \u00ab\u00a0servage par dette\u00a0\u00bb des basses castes par les hautes castes comme moyen de se garantir disponibilit\u00e9 et docilit\u00e9 de la main d&rsquo;oeuvre, les deux auteurs soulignent n\u00e9anmoins la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une approche territoriale fine des rapports d&rsquo;exploitation, y compris en ce qui concerne la division du travail. Ainsi, alors que dans la grande ville industrielle, Tiruppur, la caste ne semble plus jouer le m\u00eame r\u00f4le et les dalits peuvent esp\u00e9rer acc\u00e9der \u00e0 diff\u00e9rentes t\u00e2ches dans l&rsquo;entreprise et donc esp\u00e9rer monter dans l&rsquo;\u00e9chelle hi\u00e9rarchique, chez les sous-traitants bas\u00e9s dans les villages alentours qui font tout pour restreindre la mobilit\u00e9 de leurs travailleurs ( leurs relais politiques ayant par exemple fait obstacle \u00e0 la cr\u00e9ation d&rsquo;une ligne de bus pouvant les relier \u00e0 la grande ville), les t\u00e2ches restent assign\u00e9es \u00e0 vie et aucune mobilit\u00e9 n&rsquo;est envisageable, quoique la p\u00e9nurie de main d&rsquo;oeuvre semble peu \u00e0 peu, l\u00e0 comme ailleurs et \u00e0 d&rsquo;autres \u00e9poques, remplir sa vieille \u00ab\u00a0mission civilisatrice\u00a0\u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p>Ce large spectre de situations locales et les interactions constamment mouvantes, et travaill\u00e9es par des conflits quotidiens, des modes traditionnels et modernes d&rsquo;exploitation font qu&rsquo;\u00e0 d\u00e9faut d&rsquo;un impossible panorama de leur rapport actuel \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle du sous-continent, on peut certes constater que l&rsquo;implication r\u00e9ciproque entre syst\u00e8me des castes et division du travail est loin d&rsquo;\u00eatre une dynamique d\u00e9pass\u00e9e ou en voie de l&rsquo;\u00eatre et ce ne sont pas les incantations acad\u00e9miques \u00e0 l&rsquo;optimum et autres recettes technocratiques qui y changeront grand chose&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Une centralit\u00e9 ambig\u00fce ? : la division du travail dans le marxisme<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Comme l&rsquo;a not\u00e9 n&rsquo;importe quel lecteur attentif de Marx, la division du travail acquiert dans son oeuvre de jeunesse ( des manuscrits de 44 \u00e0 <em>L&rsquo;id\u00e9ologie Allemande<\/em>) une centralit\u00e9 qu&rsquo;elle perd par la suite. Plut\u00f4t que de se livrer \u00e0 un de ces \u00e9ni\u00e8mes, et oh combien vains !, num\u00e9ros d&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se tant \u00e0 la mode de nos jours mieux vaut sur ce sujet citer longuement la section \u00ab\u00a0Division du travail manuel et intellectuel\u00a0\u00bb du <em>Dictionnaire critique du marxisme<\/em> o\u00f9 Balibar donne une analyse, presque involontairement pertinente par moment, de cette trajectoire : \u00ab\u00a0Ces choix op\u00e9r\u00e9s par Marx paraissent li\u00e9s \u00e0 des difficult\u00e9s tr\u00e8s profondes. C&rsquo;est d&rsquo;abord le risque de construire une nouvelle philosophie de l&rsquo;histoire universelle, dans laquelle le concept du communisme ne se distinguerait pas vraiment d&rsquo;autres figures classiques de la fin de l&rsquo;histoire. Plus profond\u00e9ment, c&rsquo;est la difficult\u00e9 de caract\u00e9riser le sens de la tendance au communisme par rapport au travail, le contenu de la \u00ab lib\u00e9ration \u00bb \u00e0 laquelle aspire le prol\u00e9tariat : soit lib\u00e9ration par rapport au <em>travail lui-m\u00eame<\/em> (non seulement en tant que travail exploit\u00e9, mais en tant que contrainte naturelle, qu&rsquo;il faudrait r\u00e9duire au minimum, puisque \u00ab de toute fa\u00e7on le r\u00e8gne de la libert\u00e9 ne commence que l\u00e0 o\u00f9 s&rsquo;arr\u00eate la n\u00e9cessit\u00e9 \u00bb) (K.); soit transformation, voire transmutation du travail, de fa\u00e7on qu&rsquo;il devienne \u00e0 son tour \u00ab le premier besoin de l&rsquo;homme\u00bb (Gloses), et en ce sens non pas la n\u00e9gation mais la r\u00e9alisation du d\u00e9sir humain (non pas l&rsquo;oppos\u00e9, mais l&rsquo;\u00e9quivalent du principe de plaisir : id\u00e9e que Fourier avait illustr\u00e9e de fa\u00e7on grandiose et surr\u00e9aliste). De fait, on observe toujours aujourd&rsquo;hui une profonde ambivalence des attitudes de la classe ouvri\u00e8re envers le travail (tant\u00f4t objet de d\u00e9go\u00fbt, tant\u00f4t moyen d&rsquo;affirmer son individualit\u00e9 malgr\u00e9 l&rsquo;exploitation et contre elle), qui interdit d&rsquo;extrapoler tout simplement l&rsquo;une des deux tendances contradictoires qu&rsquo;elle unit. Enfin, la difficult\u00e9 tient \u00e0 la position m\u00eame de \u00ab th\u00e9oriciens \u00bb que Marx et Engels occupent \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du mouvement ouvrier : il faudrait pouvoir analyser de fa\u00e7on elle-m\u00eame critique les contradictions parfois aigu\u00ebs du rapport entre l&rsquo;intellectualit\u00e9 de la \u00ab th\u00e9orie r\u00e9volutionnaire\u00bb et les pratiques ouvri\u00e8res, ce qui s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9 psychologiquement et historiquement difficile, pour ne pas dire impossible.<br>D\u00e8s lors, dans la majeure partie des textes marxistes classiques, le probl\u00e8me de la division TM\/TI, perdant sa position centrale, ou bien se d\u00e9place, ou bien figure comme un simple horizon anthropologique, voire un point de fuite philosophique. Horizon du futur : r\u00e9f\u00e9rence au communisme comme fin de l&rsquo; \u00ab asservissante division du travail \u00bb. Horizon du pass\u00e9, voire du pr\u00e9historique : tentative d&rsquo;Engels de rattacher les commencements de la lutte des classes au r\u00f4le jou\u00e9 par le travail dans l&rsquo;hominisation, dans une perspective \u00e9volutionniste (m\u00eame si elle se d\u00e9marque du \u00ab darwinisme social \u00bb). Dans <em>Le Capital<\/em>, la division TM\/TI n&rsquo;est plus fondatrice, mais subordonn\u00e9e \u00e0 la th\u00e9orie \u00e9conomique de l&rsquo;exploitation capitaliste : elle devient alors l&rsquo;objet d&rsquo;analyses concr\u00e8tes plus pr\u00e9cises mais plus limit\u00e9es. Elle se coupe fondamentalement de toute vis\u00e9e d&rsquo;histoire universelle. En contrepartie, ces analyses anticipent de plusieurs d\u00e9cennies sur la constitution d&rsquo;une sociologie du travail industriel et la critique du taylorisme.\u00a0\u00bb (Pr\u00e9cisons qu&rsquo;on lira \u00e9galement avec profit \u00e0 ce sujet la brochure de Bruno Astarian \u00ab\u00a0Division du travail, division de la propri\u00e9t\u00e9 et valeur\u00a0\u00bb)<\/p>\n\n\n\n<p>Donc plut\u00f4t que d&rsquo;aller sonder les reins du barbu nous souhaiterions aborder cette question du rapport du marxisme \u00e0 la division du travail sur un angle plus \u00ab\u00a0concret\u00a0\u00bb, et certes pas \u00ab\u00a0psychologique\u00a0\u00bb (cf Balibar), en \u00e9mettant l&rsquo;hypoth\u00e8se qu&rsquo;il signale bien \u00e0 sa mani\u00e8re la fa\u00e7on dont l&rsquo;\u00e9volution du mouvement ouvrier organis\u00e9 s&rsquo;est articul\u00e9e, dans moult nuances, au d\u00e9ploiement progressif de la subordination r\u00e9elle du travail au capital et \u00e0 la seconde r\u00e9volution industrielle. On sait que l&rsquo;introduction du taylorisme, avant une premi\u00e8re guerre mondiale qui fera tant pour son succ\u00e8s ult\u00e9rieur, fit l&rsquo;objet de fortes r\u00e9sistances de la part des ouvriers qualifi\u00e9s ( ainsi en france les gr\u00e8ves chez Renault \u00e9voqu\u00e9es notamment par Bruno Astarian dans sa brochure sur \u00ab\u00a0l<a href=\"https:\/\/www.hicsalta-communisation.com\/textes\/aux-origines-de-lanti-travail\">es origines de l&rsquo;anti-travail<\/a>\u00ab\u00a0). Or cette m\u00eame \u00e9poque voit la consolidation de l&#8217;emprise sur cette classe ouvri\u00e8re des pays d&rsquo;Europe occidentale d&rsquo;un mouvement socialiste o\u00f9 r\u00e8gnent sans partage des intellectuels bourgeois qui ont fait de leur science marxiste et de ses pronostics contemplatifs la justification principale de leur pouvoir. Ainsi donc la r\u00e9volution qui se pr\u00e9pare dans la division du travail, \u00e0 savoir \u00ab\u00a0l&rsquo;expropriation du savoir ouvrier et sa confiscation par les directions d&rsquo;entreprise\u00a0\u00bb ( Coriat <em>L&rsquo;atelier et le chronom\u00e8tre<\/em>), trouve en quelque sorte son pendant dans l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une repr\u00e9sentation ouvri\u00e8re qui s&rsquo;oppose \u00e0 la classe au nom m\u00eame d&rsquo;une th\u00e9orie qui a justement pour horizon officiel l&rsquo;abolition de la division du travail. L&rsquo;accentuation de la s\u00e9paration entre travail manuel et intellectuel dans la production et la bureaucratisation aff\u00e9rente \u00e0 celle-ci est pour ainsi dire pr\u00e9par\u00e9e puis accompagn\u00e9e par l&rsquo;approfondissement de ces deux m\u00eames ph\u00e9nom\u00e8nes dans le mouvement ouvrier organis\u00e9. On comprendra aussi que dans ce contexte l&rsquo;abolition \u00e9voqu\u00e9e plus haut ait \u00e9t\u00e9 bien entendu, dans le jour le jour de la vie partidaire et th\u00e9orique, renvoy\u00e9e aux calendes grecques&#8230; Le r\u00e9formisme plus ou moins assum\u00e9 de ces partis socialistes \u00e0 la sortie de la boucherie de 14-18 va rapidement clore un volet de ce compagnonnage embarrass\u00e9 entre marxisme et division du travail qui va toutefois se perp\u00e9tuer dans la contre-r\u00e9volution bolch\u00e9vique. <\/p>\n\n\n\n<p>Il existe \u00e0 ce sujet un plaidoyer presque comique dans son acharnement \u00e0 d\u00e9fendre le dictateur russe :<em> Lenine, les paysans et Taylor<\/em> de Robert Linhart. Citons tout d&rsquo;abord L\u00e9nine lui-m\u00eame qui r\u00e9sumait parfaitement son programme, \u00e0 savoir le parach\u00e8vement de la contre-r\u00e9volution comme av\u00e8nement du capitalisme d&rsquo;\u00c9tat et plein d\u00e9ploiement de la seconde r\u00e9volution industrielle : \u00ab [\u2026] toute la grande industrie m\u00e9canique, qui constitue justement la source et la base mat\u00e9rielle de production du socialisme, exige une unit\u00e9 de volont\u00e9 rigoureuse, absolue, r\u00e9glant le travail commun de centaines, de milliers et de dizaines de milliers d\u2019hommes. Sur le plan technique, \u00e9conomique et historique, cette n\u00e9cessit\u00e9 est \u00e9vidente, et tous ceux qui ont m\u00e9dit\u00e9 sur le socialisme l\u2019ont toujours reconnue comme une de ses conditions. Mais comment une rigoureuse unit\u00e9 de volont\u00e9 peut-elle \u00eatre assur\u00e9e? Par la soumission de la volont\u00e9 de milliers de gens \u00e0 celle d\u2019une seule personne.<br>[\u2026] la soumission sans r\u00e9serve \u00e0 une volont\u00e9 unique est absolument indispensable pour le succ\u00e8s d\u2019un travail organis\u00e9 sur le mod\u00e8le de la grande industrie m\u00e9canique. Elle est deux fois et m\u00eame trois fois plus indispensable dans les chemins de fer. Et c\u2019est ce passage d\u2019une t\u00e2che politique \u00e0 une autre en apparence totalement diff\u00e9rente de la premi\u00e8re, qui constitue toute l\u2019originalit\u00e9 du moment actuel. La r\u00e9volution vient de briser les plus anciennes, les plus solides et les plus lourdes cha\u00eenes impos\u00e9es aux masses par le r\u00e9gime de la trique. C\u2019\u00e9tait hier. Mais aujourd\u2019hui la m\u00eame r\u00e9volution exige [\u2026] justement dans l\u2019int\u00e9r\u00eat du socialisme, que les masses ob\u00e9issent sans r\u00e9serve \u00e0 la volont\u00e9 unique des dirigeants du travail. Il est clair qu\u2019une pareille transition ne se fait pas d\u2019embl\u00e9e. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir cit\u00e9 de tels passages, Linhart parvient tout de m\u00eame \u00e0 cet ahurissant plaidoyer : on aurait l\u00e0 un paradoxe, l&rsquo;introduction du taylorisme visait en fait, en permettant la baisse du nombre d&rsquo;heures voire de jours de travail, \u00e0 laisser plus de temps libre pour l&rsquo;exercice du pouvoir dans les soviets, soviets dont on sait qu&rsquo;ils ne sont d\u00e9s la premi\u00e8re ann\u00e9e plus que des coquilles vides ( voir \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/libcom.org\/article\/bolsheviks-and-workers-control-state-and-counter-revolution-maurice-brinton\">The Bolsheviks and workers&rsquo; control: the state and counter-revolution<\/a>\u00a0\u00bb de Maurice Brinton). En effet pour Linhart \u00ab\u00a0L&rsquo;obsession de L\u00e9nine reste la m\u00eame : permettre aux ouvriers de participer concr\u00e8tement \u00e0 la direction des affaires de l&rsquo;\u00c9tat.\u00a0\u00bb De m\u00eame plus loin, Linhart tente, tout aussi piteusement, de faire justice \u00e0 d&rsquo;autres arguments en faveur de cette terreur taylorienne : la lutte contre la bureaucratie, alors qu&rsquo;il admet lui m\u00eame qu&rsquo;elle d\u00e9coule comme de source de cette nouvelle organisation du travail, ou l&rsquo;insupportable r\u00e9sistance des cheminots mencheviks et anarchistes : \u00ab\u00a0Brisant l\u2019autonomie ouvri\u00e8re qui subsistait dans le proc\u00e8s de travail capitaliste, Taylor avait entrepris d\u2019exproprier les monopoles et les fiefs ouvriers fond\u00e9s sur le m\u00e9tier. Dans la logique l\u00e9niniste, le prol\u00e9tariat exproprie d\u2019une fa\u00e7on en partie analogue, en la soumettant \u00e0 une direction stricte, une fraction de lui-m\u00eame qui s\u2019est autonomis\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 entrer en contradiction avec les int\u00e9r\u00eats vitaux de l\u2019ensemble de la classe.\u00a0\u00bb (Pour en revenir un instant \u00e0 la psychologie, on comprend mieux ici les divers d\u00e9boires dans ce domaine de l&rsquo;auteur de <em>L&rsquo;\u00e9tabli<\/em>&#8230;)<\/p>\n\n\n\n<p>Pour en finir sur l&rsquo;aspect doctrinal de toute l&rsquo;affaire, on pourrait dire que le l\u00e9ninisme, comme id\u00e9ologie \u00ab\u00a0extr\u00e9miste\u00a0\u00bb de la seconde r\u00e9volution industrielle, manifestait visiblement ce que la sanctification des forces productives dans le marxisme social-d\u00e9mocrate contenait essentiellement : la n\u00e9cessit\u00e9 de la dictature des sp\u00e9cialistes. La concr\u00e9tisation ( dictature contre-r\u00e9volutionnaire) ou non ( accompagnement r\u00e9formiste) de ce pr\u00e9misse ayant d\u00e9pendu des conjonctures et luttes de classe locales. Dans ce cadre il n&rsquo;y a eu ni aberration p\u00e9riph\u00e9rique, ni hasard de l&rsquo;histoire :  \u00ab\u00a0Le mode de production l\u00e9niniste est d\u00e9fini par un certain niveau de d\u00e9veloppement des forces productives, le parti construit sur le mod\u00e8le de la fabrique capitaliste \u00e0 des fins militaires et par des rapports de production \u00e9tablissant le monopole de la pens\u00e9e suppos\u00e9e vraie et de la force l\u00e9gitime par les membres du parti.\u00a0\u00bb (Dominique Colas <em>Le l\u00e9ninisme<\/em>, ouvrage qui fourmille d&rsquo;incises tr\u00e8s utiles sur ce point, on lira \u00e9galement avec profit Anson Rabonbach<a href=\"https:\/\/www.ucpress.edu\/book\/9780520078277\/the-human-motor\"> <em>The Human Motor. Energy, Fatigue and the Origins of Modernity<\/em><\/a>). Si donc \u00ab\u00a0le l\u00e9ninisme est trivial : son id\u00e9al est celui du capital\u00a0\u00bb (idem), il n&rsquo;aura certes pourtant pas l&rsquo;efficience de ce dernier et va, pour tout dire se retrouver au bout du compte pi\u00e9g\u00e9 par cette question de la division du travail. <\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est Don Filtzer dans son article \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/libcom.org\/article\/labor-discipline-and-decline-soviet-system-don-filtzer\">Labor discipline and the decline of the soviet system<\/a>\u00a0\u00bb et dans son livre <em>Soviet workers and Stalinist industrialization<\/em>. <em>The formation of modern Soviet production relations, 1928-1941<\/em>, qui a le mieux analys\u00e9 cette trajectoire. Nous nous permettons donc d&rsquo;en traduire un long passage tir\u00e9 de \u00ab\u00a0Labor Discipline (..)\u00a0\u00bb : <\/p>\n\n\n\n<p>Contr\u00f4le sur le temps de travail<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0L&rsquo;utilisation du temps de travail en Union sovi\u00e9tique durant l&rsquo;industrialisation stalinienne pourrait sembler s&rsquo;inscrire dans le sch\u00e9ma classique des autres industrialisations. Mais le turnover et l&rsquo;absent\u00e9isme \u00e9taient importants. La discipline dans la routine de travail \u00e9tait l\u00e2che, et les travailleurs gaspillaient \u00e9norm\u00e9ment de temps \u00e0 se promener dans les ateliers, \u00e0 parler avec leurs coll\u00e8gues, \u00e0 sortir s&rsquo;en griller une, \u00e0 partir en avance pour aller diner ou rentrer \u00e0 la maison. Les ateliers de production se sont, disait-on alors, transform\u00e9s en \u00ab\u00a0boulevards et en salons\u00a0\u00bb. Il y avait \u00e9galement d&rsquo;autres diff\u00e9rences avec les soci\u00e9t\u00e9s occidentales. Bien que la majeure partie de la force de travail \u00e9tait recrut\u00e9e parmi des paysans qui subissaient un d\u00e9placement forc\u00e9 massif ( et de ce fait amenaient avec eux un profond ressentiment vis \u00e0 vis du r\u00e9gime), on trouvait aussi un noyau de vieux travailleurs qui n&rsquo;\u00e9taient pas artisans, mais appartenaient \u00e0 la classe ouvri\u00e8re qui s&rsquo;\u00e9tait form\u00e9e durant la phase pr\u00e9c\u00e9dente d&rsquo;industrialisation tsariste, durant la r\u00e9volution prol\u00e9tarienne triomphante et lors de la NEP. Un fort turnover coupl\u00e9 \u00e0 une attitude extr\u00eamement d\u00e9sinvolte vis \u00e0 vis de l&rsquo;usage du temps de travail, faisaient depuis longtemps partie de la culture de ces travailleurs. <\/p>\n\n\n\n<p>Plus important encore, avant les ann\u00e9es 30 beaucoup de ces travailleurs avaient joui d&rsquo;un haut niveau de contr\u00f4le de l&rsquo;intensit\u00e9 et de l&rsquo;organisation de leur travail. Dans des industries, comme l&rsquo;ing\u00e9nierie et les textiles, les op\u00e9rateurs qualifi\u00e9s ( principalement masculins) d\u00e9cidaient eux-m\u00eames de l&rsquo;organisation et de la s\u00e9quence des travaux et accomplissaient, par eux-m\u00eames ou avec des \u00e9quipes de travail qu&rsquo;ils avaient eux-m\u00eames recrut\u00e9 toutes les op\u00e9rations du processus de production, y compris la maintenance et la r\u00e9paration des machines. De telles pratiques coutumi\u00e8res avaient permis de r\u00e9sister aux tentatives des ann\u00e9es 20 d&rsquo;imposer le taylorisme et les normes de rendement \u00ab\u00a0scientifiques\u00a0\u00bb dans l&rsquo;industrie sovi\u00e9tique. Les nouveaux travailleurs venant des campagnes n&rsquo;arrivaient pas dans un espace vide et vierge mais dans des usines et chantiers o\u00f9 les travailleurs \u00e9taient habitu\u00e9s \u00e0 une tr\u00e8s grande ind\u00e9pendance. <\/p>\n\n\n\n<p>Sans surprise ces traditions \u00e9taient incompatibles avec les m\u00e9thodes de contr\u00f4le autoritaires et hypercentralis\u00e9es appliqu\u00e9es par l&rsquo;\u00e9lite stalinienne. On sp\u00e9cialisa et individualisa donc \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame les processus de travail. Ce qui \u00e9taient jusque l\u00e0 des proc\u00e8s de production int\u00e9gr\u00e9s furent d\u00e9sormais d\u00e9compos\u00e9es en d&rsquo;innombrables petites t\u00e2ches, chaque travailleur n&rsquo;accomplissant qu&rsquo;une seule op\u00e9ration sp\u00e9cifique. Les \u00e9conomistes justifiaient cette politique par le fait que les millions de paysans inexp\u00e9riment\u00e9s qui travaillaient d\u00e9sormais dans l&rsquo;industrie ne pouvaient pas accomplir d&rsquo;op\u00e9rations plus complexes. Plus importants n\u00e9anmoins \u00e9taient les buts politiques que cette restructuration servait. D&rsquo;abord elle supprimait tout contr\u00f4le des travailleurs sur la conception des t\u00e2ches, celle-ci devenant le domaine exclusif du management. Ensuite, c&rsquo;\u00e9tait avec l&rsquo;extr\u00eame individualisation des salaires et l&rsquo;application du salaire au pi\u00e8ce, un instrument primordial d&rsquo;atomisation de la force de travail et de neutralisation de toute r\u00e9sistance potentielle \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 centrale. L&rsquo;organisation du travail, comme diverses mesures incitatives, poussaient les travailleurs \u00e0 ne se pr\u00e9occuper que de leur propre mission \u00e9troite au sein de la production, plut\u00f4t que de cette derni\u00e8re dans son ensemble. Cela b\u00e9n\u00e9ficiait au r\u00e9gime puisque cela sapait la solidarit\u00e9 entre les travailleurs mais pour un co\u00fbt \u00e9conomique \u00e9norme. Les travailleurs \u00e9taient incit\u00e9s \u00e0 d\u00e9passer leurs objectifs de production personnels, sans pr\u00eater attention au besoin de coordination entre les diff\u00e9rentes phase de production. Si certains travailleurs allaient plus vite ou \u00e9taient plus productifs que les autres, cela ne d\u00e9bouchait pas sur une augmentation correspondante de la production de valeurs d&rsquo;usage ; cela ne menait qu&rsquo;\u00e0 des stocks de surplus qu&rsquo;on ne pouvait plus assembler pour aboutir au produit final. Dans la direction, la m\u00eame logique s&rsquo;appliquait : les managers d&rsquo;atelier, dans leurs tentatives de surpasser les objectifs que leur avait fix\u00e9 le plan se concentraient sur les pi\u00e8ces ou produits les plus faciles \u00e0 produire, ignorant les \u00e9l\u00e9ments plus complexes ou couteux qui \u00e9taient pourtant tout aussi essentiels \u00e0 l&rsquo;assemblage final. <\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;hyperindividualisation du travail cr\u00e9ait d&rsquo;innombrables opportunit\u00e9s par lesquelles les travailleurs pouvaient se r\u00e9approprier de larges portions de leur journ\u00e9e de travail. Ici il devient impossible de distinguer les violations d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es de la discipline cit\u00e9es plus haut du temps perdu du fait du syst\u00e8me bureaucratique. Les ouvriers pouvaient perdre plusieurs heures lors d&rsquo;un changement de poste \u00e0 la recherche d&rsquo;une pi\u00e8ce ou d&rsquo;un outil manquant, en passant \u00e0 d&rsquo;autres activit\u00e9s du fait d&rsquo;un changement dans les priorit\u00e9s du plan, en attendant les ordres d&rsquo;un contrema\u00eetre ou qu&rsquo;un r\u00e9gleur vienne ajuster un tour. La pratique consistant \u00e0 prolonger les pauses d\u00e9jeuner a souvent \u00e9t\u00e9 rendue n\u00e9cessaire par le besoin de partir t\u00f4t pour \u00e9viter les longues files d&rsquo;attente, car les usines ne disposaient pas de r\u00e9fectoires assez grands pour accueillir la totalit\u00e9 des travailleurs. De m\u00eame les travailleurs devaient parfois partir plus t\u00f4t car les transports n&rsquo;\u00e9taient pas coordonn\u00e9s avec les horaires des changements d&rsquo;\u00e9quipe et qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient pas d&rsquo;autres solutions pour rejoindre leur domicile. De m\u00eame, il est clair que les travailleurs pouvaient utiliser ces circonstances objectives comme pr\u00e9textes pour voler du temps pour eux-m\u00eames. <\/p>\n\n\n\n<p>Nous devons pr\u00e9ciser, \u00e0 ce point du textey que ces perturbations de la production et les pertes de temps de travail qui en d\u00e9coulaient ne signifiaient pas n\u00e9cessairement une r\u00e9duction dans l&rsquo;intensit\u00e9 du travail. Tout d&rsquo;abord les p\u00e9riodes creuses, en particulier celles caus\u00e9es par la p\u00e9nurie de pi\u00e8ces, devaient \u00eatre rattrap\u00e9es par un usage massive des heures suppl\u00e9mentaires, y compris lors des jours de repos et lors des l\u00e9gendaires \u00ab\u00a0prise d&rsquo;assaut\u00a0\u00bb quand un atelier ou une entreprise devait produire la plus grande partie de sa production mensuelle ou trimestrielles que lui avait assign\u00e9 le plan avant la cl\u00f4ture du d\u00e9lai. Ensuite les arr\u00eats de production ne r\u00e9duisaient pas n\u00e9cessairement les contraintes du travail. Les travailleurs sovi\u00e9tiques disaient eux-m\u00eames qu&rsquo;il \u00e9tait fr\u00e9quemment bien moins \u00e9puisant de travailler selon un rythme r\u00e9gulier, m\u00eame \u00e9lev\u00e9, que dans un rythme irr\u00e9gulier d&rsquo;arr\u00eats et de red\u00e9marrages. Les travailleurs trouvaient \u00e9galement frustrant d&rsquo;avoir \u00e0 courir \u00e0 travers l&rsquo;usine pour chercher des outils ou des pi\u00e8ces manquantes, de d\u00e9chiffrer ou de modifier des plans mal dessin\u00e9s, ou d&rsquo;adapter les process car les mat\u00e9riaux ( ainsi les lingots de m\u00e9tal) \u00e9tait trop dures, trop larges ou produit selon des sp\u00e9cifications erron\u00e9es. Enfin ces arr\u00eats pouvaient r\u00e9duire significativement leurs revenus, bien que les ouvriers aient souvent \u00e9t\u00e9 en mesure de n\u00e9gocier avec les managers pour que ces pertes soient compens\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n<p>N\u00e9anmoins il est s\u00fbr qu&rsquo;une bonne partie de la production \u00e9tait perdue du fait que les travailleurs \u00e9taient mesure de r\u00e9duire d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment l&rsquo;intensit\u00e9 du travail. Durant la premi\u00e8re d\u00e9cennie de l&rsquo;industrialisation stalinienne on essaya toutes sortes de m\u00e9thodes et de campagnes de mobilisation pour briser ce contr\u00f4le. En 1928 et 1929, on introduisit le syst\u00e8me de production continue, les usines \u00e9tant cens\u00e9es fonctionner \u00e0 temps plein sur le mod\u00e8le des trois 7 ou des quatre 6. Le syst\u00e8me fut abandonn\u00e9 du fait de la charge trop importante demand\u00e9e \u00e0 la machinerie et le fait que les familles n&rsquo;avaient plus de temps libre en commun. Dans les ann\u00e9es 30 le r\u00e9gime devint obs\u00e9d\u00e9 par les \u00e9tudes de temps et de mouvements &#8211; ce qu&rsquo;on appelait des \u00ab\u00a0photographies de la journ\u00e9e de travail\u00a0\u00bb- qui \u00e9taient principalement utilis\u00e9es pour identifier les zones de la journ\u00e9e ou le temps de travail \u00e9tait relach\u00e9 afin de justifier l&rsquo;imposition de normes plus strictes. Le summum de cette politique fut bien entendu atteint avec le stakhanovisme, qui utilisait des renforcements drastiques des normes et des baisses du co\u00fbts du travail pour forcer les travailleurs \u00e0 intensifier leur usage du temps de travail pour sauvegarder leurs pr\u00e9cieux revenus. Il faut bien dire que ces diverses campagnes \u00e9chou\u00e8rent au bout du compte et ne parvinrent pas \u00e0 avoir un impact r\u00e9el sur la fa\u00e7on dont la production \u00e9taient organis\u00e9e et accomplie. Bien au contraire puisqu&rsquo;on voit qu&rsquo;\u00e0 la fin des ann\u00e9es 30 les pratiques de travail du d\u00e9but de la d\u00e9cennie faisaient d\u00e9sormais partie de la coutume, des pr\u00e9rogatives auquel les travailleurs n&rsquo;avaient pas l&rsquo;intention de renoncer. <\/p>\n\n\n\n<p>Les ouvriers continuaient \u00e0 gaspiller un temps d\u00e9mesur\u00e9, parfois d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, parfois du fait de la d\u00e9sorganisation g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;industrie. A cause de la p\u00e9nurie de travailleurs et de l&rsquo;absence de sanctions contre le ch\u00f4mage, les managers \u00e9taient incapables de briser ce type de comportement. Il est vrai que ces pratiques disparurent largement lors de la guerre, mais elles r\u00e9\u00e9merg\u00e8rent comme un fait constitutif de l&rsquo;organisation industrielle d\u00e9s la p\u00e9riode de Kroutchev. <\/p>\n\n\n\n<p>Cela nous am\u00e8ne \u00e0 une autre diff\u00e9rence fondamentale entre l&rsquo;industrialisation stalinienne et l&rsquo;industrialisation occidentale. Si ces pays ont pu instiller une culture de la production appropri\u00e9e aux besoins du capitalisme moderne, ce processus fut pour le moins  inachev\u00e9 en Union Sovi\u00e9tique. Si on regarde isol\u00e9ment les documents qui nous viennent des ann\u00e9es 30, on peut tr\u00e8s naturellement supposer que cela ne relevait pas d&rsquo;une culture de la production sp\u00e9cifiquement sovi\u00e9tique, mais du comportement d&rsquo;une force de travail paysanne dans les premi\u00e8res phases de son adaptation \u00e0 la vie industrielle. On pourrait dire la m\u00eame chose de l&rsquo;utilisation laxiste du temps de travail dans les ann\u00e9es 20, puisque m\u00eame les travailleurs qualifi\u00e9s n&rsquo;avaient quitt\u00e9 le village que depuis deux ou trois g\u00e9n\u00e9rations et la plupart avaient encore des liens \u00e9troits avec la campagne et sa culture. Mais si on prend une approche plus large, on peut remettre cette th\u00e8se en question . <\/p>\n\n\n\n<p>Dans les ann\u00e9es 50 et 60, il n&rsquo;y avait plus de paysans travailleurs mais une force de travail urbanis\u00e9e. Dans les ann\u00e9es 79 et 80, il s&rsquo;agissait d&rsquo;une classe ouvri\u00e8re qui avait \u00e9t\u00e9 employ\u00e9e dans l&rsquo;industrie depuiis deux (ou plus) g\u00e9n\u00e9rations. Il y a donc une autre explication, c&rsquo;est \u00e0 dire que les conditions particuli\u00e8res de l&rsquo;industrialisation stalinienne ont produit le g\u00e2chis de temps de travail comme ph\u00e9nom\u00e8ne sp\u00e9cifique \u00e0 ce syst\u00e8me particulier. Son origine r\u00e9side dans une combinaison de facteurs conjoncturels : l&rsquo;hostilit\u00e9 vis \u00e0 vis du r\u00e9gime ressentie par les ouvriers et les anciens paysans, l&rsquo;importation dans la vie industrielle d&rsquo;habitudes et d&rsquo;attitudes vis \u00e0 vis du travail pr\u00e9existantes, leur atomisation politique, la p\u00e9nurie de main d&rsquo;oeuvre, les dislocations caus\u00e9es par les m\u00e9thodes bureaucratiques d&rsquo;industrialisation et la vitesse d\u00e9lirante \u00e0 laquelle elles ont \u00e9t\u00e9 impos\u00e9es. Tout cela pris ensemble contribua \u00e0 donner aux travailleurs des opportunit\u00e9s significatives &#8211; et souvent les a forc\u00e9- \u00e0 affirmer leur contr\u00f4le sur le processus de travail. Une fois \u00e9tablie ces pratiques de travail sont devenues un \u00e9l\u00e9ment fondamental du mode de production. Elles \u00e9taient loin de dispara\u00eetre alors que le syst\u00e8me gagnait en maturit\u00e9 puisque ce dernier les reproduisait en permanence.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>On imagine qu&rsquo;une certaine momie taylorol\u00e2tre a du bien des fois se retourner dans son mausol\u00e9e ! En tout cas le rapport entre \u00ab\u00a0pouvoir marxiste\u00a0\u00bb et division du travail ne s&rsquo;est pas arr\u00eat\u00e9 l\u00e0, pour les pays de l&rsquo;est voir par exemple <em>Salaire aux pi\u00e8ces. Ouvrier dans un pays de l&rsquo;Est<\/em> de Haraszti Miklos, surtout en Chine o\u00f9 il a pris un tournant pour le moins surprenant. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Peinture d&rsquo;Agathe Rousset tir\u00e9e de sa s\u00e9rie \u00ab\u00a0Flux, Reflux, Superflus\u00a0\u00bb \u00c9trangement, dans les foisonnants d\u00e9bats sur les rapports entre caste et classe, les quelques analyses \u00e9parses de Marx sur le sujet sont rarement \u00e9voqu\u00e9es. Probablement parce qu&rsquo;elles sollicitent une notion au destin pour le moins ambig\u00fce dans le marxisme, la division du travail. 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