{"id":257,"date":"2018-12-19T19:16:38","date_gmt":"2018-12-19T18:16:38","guid":{"rendered":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/autogestion\/?p=257"},"modified":"2018-12-30T11:47:03","modified_gmt":"2018-12-30T10:47:03","slug":"la-question-des-sources-pre-coloniales-de-lautogestion-i-solidarite-tribale-et-autogestion","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/autogestion\/la-question-des-sources-pre-coloniales-de-lautogestion-i-solidarite-tribale-et-autogestion\/","title":{"rendered":"La question des \u00ab\u00a0racines\u00a0 pr\u00e9-coloniales\u00a0\u00bb de l\u2019autogestion : Solidarit\u00e9 tribale et autogestion."},"content":{"rendered":"<p><em>Pour d\u00e9buter cette premi\u00e8re s\u00e9rie de notes de lecture qui porte sur les \u00ab sources\u00a0 pr\u00e9-coloniales\u00a0\u00bb de l\u2019autogestion, nous reproduisons le court article de Michel Raptis-Pablo paru dans le deuxi\u00e8me num\u00e9ro de la revue <\/em>Autogestion<em> sous le titre <\/em>Solidarit\u00e9 tribale et autogestion<em>. Si le rapprochement que fait Raptis entre <\/em>l\u2019asabiyya<em> analys\u00e9e par Ibn Khaldoun (sur laquelle nous reviendrons) et l\u2019autogestion alg\u00e9rienne est pour le moins exp\u00e9ditif, l&rsquo;article a en tout cas le m\u00e9rite d&rsquo;entrer dans le vif du sujet. Notons que si, la rapide r\u00e9f\u00e9rence au concept \u00f4 combien discutable de mode de production asiatique est pour le moins maladroite, <\/em><em>la conclusion effectue une habile reprise\/allusion, sans la citer, de la lettre (et surtout des brouillons qui l\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9), de Marx \u00e0 Vera Zassoulitch et notamment du fameux passage : <\/em>\u00ab\u00a0L&rsquo;analyse donn\u00e9e dans le \u00ab Capital \u00bb n&rsquo;offre donc de raisons ni pour ni contre la vitalit\u00e9 de la commune rurale, mais l&rsquo;\u00e9tude sp\u00e9ciale que j&rsquo;en ai faite, et dont j&rsquo;ai cherch\u00e9 les mat\u00e9riaux dans les sources originales, m&rsquo;a convaincu que cette commune est le point d&rsquo;appui de la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration sociale en Russie, mais afin qu&rsquo;elle puisse fonctionner comme telle, il faudrait d&rsquo;abord \u00e9liminer les influences d\u00e9l\u00e9t\u00e8res qui l&rsquo;assaillent de tous les c\u00f4t\u00e9s et ensuite lui assurer les conditions normales d&rsquo;un d\u00e9veloppement spontan\u00e9.\u00a0\u00bb<!--more--><\/p>\n<p>SOLIDARIT\u00c9 TRIBALE ET AUTOGESTION<\/p>\n<p>Depuis un si\u00e8cle d\u00e9j\u00e0 la pens\u00e9e occidentale revient de temps<br \/>\na autre sur l&rsquo;oeuvre du dernier des grands Arabes, l\u2019historien Ibn Khaldoun (Tunis, 1332 &#8211; Le Caire, 1406). Cependant l&rsquo;optique sous laquelle cette oeuvre est vue n\u2019est pas toujours la m\u00eame. Yves Lacoste, dans l&rsquo;important ouvrage qu&rsquo;il consacre au penseur Arabe, est surtout pr\u00e9occup\u00e9 par le probl\u00e8me actuel du sous-d\u00e9veloppement, \u00ab cette dramatique distorsion de notre temps \u00bb. II consid\u00e8re, \u00e0 notre avis \u00e0 juste titre, que dans les Prol\u00e9gom\u00e8nes en particulier d&rsquo;Ibn Khaldoun existe une riche mati\u00e8re \u00e9clairant \u00ab le pass\u00e9 du Tiers-Monde \u00bb et surtout la variante sp\u00e9cifique du \u00ab mode de production \u00bb qui caract\u00e9risait la derni\u00e8re p\u00e9riode du Moyen Age des pays du Maghreb et nombre d&rsquo;autres pays de l&rsquo;Afrique \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque.<br \/>\nA son tour, ce pass\u00e9, aide \u00e0 comprendre \u00ab l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;ankylose \u00bb sp\u00e9cifique \u00e0 ces pays auquel est venu se greffer le colonialisme des puissances imp\u00e9rialistes europ\u00e9ennes pour d\u00e9terminer le ph\u00e9nom\u00e8ne contemporain du \u00ab sous-d\u00e9veloppement \u00bb. L&rsquo;int\u00e9r\u00eat de l&rsquo;oeuvre de Ibn Khaldoun r\u00e9side au fait qu\u2019elle constitue une contribution de premier ordre \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des structures sociales et politiques d&rsquo;une zone sp\u00e9cifique de pays, qui<br \/>\nont \u00ab ralenti \u00bb ou \u00ab emp\u00each\u00e9 \u00bb l&rsquo;\u00e9volution vers l&rsquo;apparition d\u2019une<br \/>\n\u00ab bourgeoisie \u00bb, d&rsquo;une \u00ab classe d&rsquo;entrepreneurs \u00bb pour reprendre<br \/>\nl&rsquo;id\u00e9e ch\u00e8re \u00e0 Schumpeter, et permettre le \u00ab d\u00e9collage \u00bb de l&rsquo;\u00e9conomie de ces pays \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque du capitalisme. Ibn Khaldoun a v\u00e9cu les \u00e9v\u00e9nement tumultueux qui marquent la crise du Maghreb au XIV&rsquo; si\u00e8cle, survenue apr\u00e8s une p\u00e9riode d&rsquo;essor remarquable de cette r\u00e9gion. Cet essor \u00e9tait d\u00fb principalement au r\u00f4le qu&rsquo;a jou\u00e9, pendant quelques si\u00e8cles le trafic de l&rsquo;or entre les royaumes soudanais et l&rsquo;Orient, qui se faisait \u00e0 partir du IX \u00e8me si\u00e8cle \u00e0 travers le Sahara Occidental, donc l\u2019Afrique du Nord. La crise commence quand \u00e0 partir du XIII \u00e8me si\u00e8cle les grands centres commerciaux d&rsquo;Orient peuvent entrer directement en<br \/>\nrapport avec les royaumes soudanais \u00e0 travers l&rsquo;Egypte, sans plus avoir \u00e0 passer par le Maghreb.<br \/>\nLe point de d\u00e9part de la r\u00e9flexion de Ibn Khaldoun, qui l\u2019a conduit \u00e0 ses d\u00e9couvertes concernant les structures sociales et politiques du Maghreb, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette crise. Quelle \u00e9tait la raison de la cr\u00e9ation, de la mont\u00e9e, et de la chute des Etats en Afrique du Nord ?<br \/>\nC&rsquo;est le probl\u00e8me qui pr\u00e9occupe Ibn Khaldoun, partisan r\u00e9solu d&rsquo;un pouvoir royal stable, contre l&rsquo;\u00e9miettement de la puissance entre une multitude de tribus rivales.<br \/>\nC&rsquo;est \u00e0 partir du moment o\u00f9 l&rsquo;historien abandonne la simple narration des faits dans le temps et l&rsquo;espace, et cherche, par la r\u00e9flexion \u00e0 approfondir les causes des \u00e9v\u00e9nements, que nait I&rsquo;Histoire en tant que science. Ibn Khaldoun est d&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;opinion \u00e9galement d&rsquo;Yves Lacoste,<br \/>\nle fondateur de cette science. On peut en tout cas consid\u00e9rer Ibn Khaldoun comme le premier historien scientifique des soci\u00e9t\u00e9s sp\u00e9cifiques du Maghreb \u00e0 son \u00e9poque, qui a saisi de mani\u00e8re remarquablement profonde la dialectique des structures tribales ,si importante pour toute l&rsquo;Afrique.<br \/>\nQuelles \u00e9taient ces structures \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque d&rsquo;Ibn Khaldoun?<br \/>\n\u00ab Le mode de production dominant dans le Maghreb m\u00e9di\u00e9val \u00bb<br \/>\n\u00e9crit \u00e0 ce propos Yves Lacoste, \u00ab se caract\u00e9rise essentiellement<br \/>\npar:<br \/>\n1) L&rsquo;insertion de la grande majorit\u00e9 de la population dans<br \/>\nun ensemble de communaut\u00e9s villageoises ou tribales autarciques<br \/>\nou quasi autarciques ;<br \/>\n2) La pr\u00e9sence d&rsquo;une minorit\u00e9 privil\u00e9gi\u00e9e dont les membres<br \/>\ndisposent d&rsquo;importants profits sans pour autant avoir un droit<br \/>\nde propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e sur les moyens de production \u00bb.<br \/>\nMais, \u00e0 la diff\u00e9rence des \u00ab soci\u00e9t\u00e9s hydrauliques \u00bb de la Chine, de l&rsquo;Inde, de la M\u00e9sopotamie, de l&rsquo;Egypte, que Marx englobe dans ce qu&rsquo;il a appel\u00e9 \u00ab le mode de production asiatique \u00bb, la soci\u00e9t\u00e9 du Maghreb m\u00e9di\u00e9val ne conna\u00eet pas la corv\u00e9e impos\u00e9e aux membres des communaut\u00e9s en vue de la r\u00e9alisation des travaux n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;entretien et fonctionnement de l\u2019appareil de production propre \u00e0 ce mode de production. Les communaut\u00e9s tribales de la soci\u00e9t\u00e9 maghr\u00e9bine sont compos\u00e9es d&rsquo;hommes libres, arm\u00e9s, attach\u00e9s \u00e0 leurs chefs, \u00e0 travers lesquels s&rsquo;exerce sur les tribus, en tant qu&rsquo;entit\u00e9s sp\u00e9cifiques, le pouvoir de l&rsquo;Etat. Elles forment donc une sorte de d\u00e9mocratie militaire, dans laquelle s&rsquo;ins\u00e8re l&rsquo;aristocratie tribale, interm\u00e9diaire entre la tribu et le pouvoir de l&rsquo;Etat. Le souverain<br \/>\nn&rsquo;est que le chef d&rsquo;une tribu, qui a pris la t\u00eate d&rsquo;une conf\u00e9d\u00e9ration<br \/>\nde groupes tribaux. Dans les villes r\u00e8gne une aristocratie mercantile, alli\u00e9e \u00e0 l&rsquo;aristocratie militaire tribale. Ce sont les profits provenant des activit\u00e9s commerciales qui assurent, pour l&rsquo;essentiel, le financement de l&rsquo;appareil de l\u2019Etat, r\u00e9sultat du contr\u00f4le militaire que l&rsquo;Etat exerce sur les routes par lesquelles s&rsquo;achemine l&rsquo;or soudanais, \u00e9chang\u00e9 contre les marchandises qui affluent de partout dans les ports nord-africains.<br \/>\nLes imp\u00f4ts pr\u00e9lev\u00e9s par certains chefs tribaux ne constituent qu&rsquo;une infime partie des profits, pour la raison suivante: le surplus de la production agricole et pastorale des tribus autarciques de l&rsquo;Afrique du Nord restait maigre; d&rsquo;autre part ces tribus \u00e9tant constitu\u00e9es d&rsquo;hommes libres arm\u00e9s, sur lesquels s&rsquo;appuyait le roi, on \u00e9vitait en principe de les pressurer exag\u00e9r\u00e9ment. Le syst\u00e8me de concession fiscale dit \u00ab iqta \u00bb, dont le b\u00e9n\u00e9ficiaire n&rsquo;\u00e9tait que temporaire, s&rsquo;exer\u00e7ait par des hommes au service militaire du roi (faisant partie de son \u00ab maghzen \u00bb), par rapport, surtout, \u00e0 d&rsquo;autres tribus \u00ab ra\u00eeya \u00bb, oblig\u00e9es de payer collectivement un imp\u00f4t.<br \/>\nLe roi, avons-nous dit d\u00e9j\u00e0, \u00e9tait le chef d&rsquo;une tribu, qui devenait dominante, fondatrice d&rsquo;Etat, gr\u00e2ce aux liens particuliers s&rsquo;\u00e9tablissant entre l&rsquo;aristocratie tribale et ses membres. Ces liens, ce genre particulier \u00e0 ces tribus guerri\u00e8re d&rsquo; \u00ab esprit de corps \u00bb, de \u00ab solidarit\u00e9 guerri\u00e8re \u00bb, Ibn Khaldoun l\u2019appelle \u00ab <em>asabiyya<\/em> \u00bb, et ce concept joue un r\u00f4le tr\u00e8s grand dans son syst\u00e8me d&rsquo;Histoire \u00ab scientifique \u00bb appliqu\u00e9 aux soci\u00e9t\u00e9s m\u00e9di\u00e9vales de l&rsquo;Afrique du Nord.<br \/>\nLe chapitre de l&rsquo;ouvrage d&rsquo;Yves Lacoste, qui se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 ce concept et l&rsquo;explicite en mettant en valeur toute la profondeur de la pens\u00e9e de Ibn Khaldoun dans ce domaine, est des plus int\u00e9ressants.(\u00ab Le devenir de l&rsquo;Etat \u00bb). L&rsquo; \u00ab <em>asabiyya<\/em> \u00bb distingue surtout ce que Ibn Khaldoun appelle<br \/>\n\u00ab l&rsquo;umran badawi \u00bb, l&rsquo; \u00ab \u00e9tat social \u00bb des hommes semi-nomades<br \/>\nde la campagne et du d\u00e9sert, \u00e0 l&rsquo;encontre de \u00ab l\u2019oumran hadari \u00bb, de l&rsquo;\u00e9tat social des citadins Pour que l\u2019 \u00ab\u00a0<em>asabiyya<\/em>\u00a0\u00bb se manifeste et se d\u00e9veloppe il est n\u00e9cessaire, outre la solidarit\u00e9 guerri\u00e8re, qu&rsquo;un chef \u00e9merge au sein d&rsquo;une tribu, au pouvoir incontest\u00e9 et incontestable<br \/>\nL\u2018\u00ab\u00a0<em>asabiyya<\/em>\u00a0\u00bb donc n&rsquo;est pas une vertu propre aux tribus \u00e9galitaires,<br \/>\ncomme celles des B\u00e9douins du d\u00e9sert, mais aux tribus guerri\u00e8res, avec une forte hi\u00e9rarchisation, caract\u00e9ristique de la force politique que repr\u00e9sente le chef reconnu de la tribu. Ce sont ces tribus fortes, guerri\u00e8res, hi\u00e9rarchis\u00e9es, anim\u00e9es par l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0<em>asabiyya<\/em>\u00a0\u00bb, qui ont fond\u00e9, selon Ibn Khaldoun, les Etats du Maghreb m\u00e9di\u00e9val.<br \/>\nMais \u00ab\u00a0<em>l\u2019asabiyya<\/em>\u00a0\u00bb a sa dialectique qui explique \u00e9galement la<br \/>\nd\u00e9cadence et la chute de ces Etats. \u00ab Ibn Khaldoun estime que, pour une grande part, c\u2019est l&rsquo;apparition de l&rsquo;umran hadari, de son bien-\u00eatre et de ses fastes, qui provoque l&rsquo;\u00e9vanouissement de l\u2019<em>asabiyya<\/em> au sein de la tribu gouvernementale. Celle-ci en effet conna\u00eet un grand enrichissement gr\u00e2ce aux pr\u00e9l\u00e8vements qu&rsquo;elle est en mesure de r\u00e9aliser sur les produits de l&rsquo;agriculture et du commerce. Cet enrichissement ruine la solidarit\u00e9 tribale, car plus les profits accapar\u00e9s sont importants et plus se d\u00e9veloppe l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 entre les membres de la tribu, et plus ceux-ci en sont conscients. II devient \u00e9vident que le souverain et ses proches sont les principaux b\u00e9n\u00e9ficiaires de la conqu\u00eate. Les liens familiaux apparaissent de plus en plus comme une fiction. Devenus gouverneurs de province, install\u00e9s dans des villes<br \/>\n\u00e9loign\u00e9es de la capitale, les principaux personnages de la tribu<br \/>\nperdent ce contact journalier qui \u00e9tait une des causes de leur coh\u00e9sion \u00bb Mais une des raisons principales du .d\u00e9clin de l\u2019<em>asabiyya<\/em> \u00ab est<br \/>\nl&rsquo;action m\u00eame du souverain: ma\u00eetre de fait mais non de droit de la tribu, son accession au tr\u00f4ne le rend th\u00e9oriquement d\u00e9tenteur de pouvoir en principe absolu. II est chef de tribu mais veut \u00e9tablir une dynastie \u00bb.<br \/>\nCe qui va d\u00e9truire l&rsquo;<em>asabiyya<\/em>.<br \/>\nCar tout d&rsquo;abord les notables de la tribu qui consid\u00e8rent le roi comme \u00ab primus inter pares \u00bb refusent de servir un monarque absolu. L&rsquo;antagonisme avec eux commence et rapidement s&rsquo;exacerbe. Le souverain cherche alors \u00e0 s&rsquo;appuyer sur d\u2019autres forces, mercenaires, esclaves, affranchis, \u00e9trangers. \u00ab Le souverain manifeste des intentions despotiques; il enl\u00e8ve aux membres de sa tribu l&rsquo;autorit\u00e9 qu&rsquo;ils exer\u00e7aient et les repousse vigoureusement quand ils essaient de la ressaisir. Comme il se fait de ses compatriotes de v\u00e9ritables ennemis par cette mani\u00e8re d&rsquo;agir, il se trouve oblig\u00e9 d&rsquo;aller chercher des amis<br \/>\nailleurs. C&rsquo;est \u00e0 des \u00e9trangers qu&rsquo;il confie alors le soin de sa d\u00e9fense et l&rsquo;administration de ses Etats. Bient\u00f4t ces gens se voient combl\u00e9s de bienfaits parce qu&rsquo;ils s&rsquo;exposent volontiers \u00e0 la mort pour le prot\u00e9ger contre les tentatives de sa tribu toujours pr\u00eate \u00e0 ressaisir le pouvoir &#8230; Cet \u00e9tat des choses annonce l&rsquo;abaissement de l&#8217;empire et l&rsquo;approche de la maladie lente qui doit priver la tribu de son esprit de corps, de ce sentiment qui l&rsquo;avait conduit \u00e0 conqu\u00e9rir un royaume \u00bb (Ibn Khaldoun) .<br \/>\nC&rsquo;est la fin du processus dialectique de <em>l&rsquo;asabiyya<\/em>.<br \/>\nOn voit tout l&rsquo;int\u00e9r\u00eat que pr\u00e9sente ce concept, qui, pour l&rsquo;analyse de la superstructure des soci\u00e9t\u00e9s maghr\u00e9bines m\u00e9di\u00e9vales, arrive \u00e0 saisir des forces d\u00e9cisives du d\u00e9veloppement social.<br \/>\nLa p\u00e9n\u00e9tration \u00e9conomique et politique du capitalisme, \u00e0 travers la conqu\u00eate imp\u00e9rialiste, a disloqu\u00e9 les structures tribales de la soci\u00e9t\u00e9 maghr\u00e9bine et affaibli \u00e9norm\u00e9ment l&rsquo;esprit de l&rsquo;<em>asabiyya<\/em> aussi bien au sein des tribus Berb\u00e8res qu\u2019Arabes. Mais les s\u00e9quelles de cet esprit, dans son sens communautaire le plus large, ne sont pas pour autant disparues compl\u00e8tement. La majorit\u00e9 de la paysannerie maghr\u00e9bine est toujours celle du secteur traditionnel, dans lequel les traditions communautaires tribales restent vivaces. D&rsquo;autre part, dans le secteur dit moderne de l\u2019agriculture, qui appartenait \u00e0 la colonisation europ\u00e9enne, nous avons affaire \u00e0 des grands domaines cultiv\u00e9s par des travailleurs agricoles et qui proviennent, eux aussi, de la paysannerie traditionnelle., Ces deux faits contribuent \u00e0 rehausser l&rsquo;int\u00e9r\u00eat que pr\u00e9sente pour ces populations un mode de production bas\u00e9 sur l\u2019autogestion. En Alg\u00e9rie, l&rsquo;autogestion agricole a incontestablement b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de \u00ab l&rsquo;esprit communautaire \u00bb des travailleurs agricoles, h\u00e9rit\u00e9 de leur origine, et renforc\u00e9 par le caract\u00e8re collectif de leur travail dans les grandes exploitations de la colonisation.<br \/>\nDans la paysannerie traditionnelle \u00e9galement les survivances de ce m\u00eame \u00ab esprit communautaire \u00bb pourraient faciliter le d\u00e9veloppement des coop\u00e9ratives g\u00e9n\u00e9rales et m\u00eame des coop\u00e9ratives de production, qui constituent la voie transitoire la plus indiqu\u00e9e, pour le passage volontaire, bas\u00e9 sur l&rsquo;exp\u00e9rience et les avantages mat\u00e9riels tangibles, de la petite exploitation individuelle au collectivisme autog\u00e9r\u00e9.<br \/>\nCertains \u00e9crivains, du temps d\u00e9j\u00e0 de la colonisation, avaient fait \u00e9tat de l&rsquo;existence en Alg\u00e9rie et, naturellement, dans les autres pays du Maghreb, (particuli\u00e8rement au Maroc) de diff\u00e9rentes formes d&rsquo;associations agricoles traditionnelles, dans diverses r\u00e9gions du pays, \u00ab d&rsquo;esprit communautaire \u00bb.<br \/>\nCe m\u00eame \u00ab esprit communautaire \u00bb, si enracin\u00e9 dans les traditions Arabes et Africaines, peut servir \u00e9galement la cause de la Commune autog\u00e9r\u00e9e, consid\u00e9r\u00e9e en tant qu&rsquo;unit\u00e9 \u00e9conomico- socialo-administrative de base, pour la construction d\u2019un Etat de type nouveau.<br \/>\nLa Commune, qui respecte d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 les lignes d&rsquo;une certaine unit\u00e9 \u00e9conomique, et, de l&rsquo;autre, de la solidarit\u00e9 tribale, est le cadre naturel dans lequel peut s&rsquo;\u00e9panouir l&rsquo;effort productif planifi\u00e9 des masses paysannes, en vue de la construction de la soci\u00e9t\u00e9 socialiste. C&rsquo;est en partant de telles consid\u00e9rations, qu&rsquo;il est n\u00e9cessaire de d\u00e9terminer les Communes non pas arbitrairement, en ob\u00e9issant \u00e0 des crit\u00e8res d&rsquo;unit\u00e9 \u00e9conomique et de g\u00e9ographie tribale.<br \/>\nLa Commune autog\u00e9r\u00e9e doit \u00eatre une entit\u00e9 disposant de v\u00e9ritables pouvoirs en vue de l&rsquo;\u00e9laboration de son propre plan \u00e9conomico-social, ad\u00e9quatement ins\u00e9r\u00e9 dans le plan \u00e9conomico-social- national, d\u00e9mocratiquement \u00e9labor\u00e9, et de l&rsquo;application de ce plan. Elle doit donc disposer de ressources financi\u00e8res importantes. Elle doit, d&rsquo;autre part, b\u00e9n\u00e9ficier de l&rsquo;adh\u00e9sion volontaire de ses habitants, dans leur double qualit\u00e9 de citoyens et de producteurs,<br \/>\nqui exige qu&rsquo;on respecte les lignes d&rsquo;affinit\u00e9, de coh\u00e9sion, de d\u00e9mocratie tribale.<br \/>\nDans plusieurs pays du type de ceux du Maghreb Arabe, et<br \/>\nde l&rsquo;Afrique en g\u00e9n\u00e9ral, rien ne serait valable du point de vue d\u00e9mocratique, si on n\u00e9gligeait arbitrairement les lignes des tribus et des ethnies, et on y instaurait un Pouvoir centraliste autoritaire. Pour mobiliser l&rsquo;\u00e9norme force productive des masses paysannes inemploy\u00e9es ou sous-employ\u00e9es, pour faire \u00ab d\u00e9coller \u00bb leur \u00e9conomie d\u00e9sarticul\u00e9e, stagnante, pour structurer v\u00e9ritablement les Etats qui \u00e9mergent de l&rsquo;ind\u00e9pendance et promouvoir l&rsquo;esprit de la solidarit\u00e9 nationale, il est n\u00e9cessaire de partir de l&rsquo;organisation d\u00e9mocratique de cette unit\u00e9 de base que pourrait \u00eatre la Commune autog\u00e9r\u00e9e.<br \/>\nIl ne s&rsquo;agit pas de revenir aux Assembl\u00e9es tribales de jadis<br \/>\ndomin\u00e9es par l&rsquo;aristocratie tribale, ou le paternalisme autoritaire<br \/>\ndes \u00ab Vieux \u00bb. Il s&rsquo;agit de b\u00e2tir la Commune autog\u00e9r\u00e9e d\u00e9mocratique<br \/>\nmoderne, en utilisant y compris les s\u00e9quelles de \u00ab l&rsquo;esprit communautaire\u00bb de jadis, qui reste toujours vivace au sein d&rsquo;immenses masses vivant encore en marge de la civilisation individualiste si largement corrompue par l&rsquo;adoration de l\u2019argent, du profit, et par l&rsquo;ali\u00e9nation qui en r\u00e9sulte. La solution pour ces masses n&rsquo;est pas une simple rupture avec le pass\u00e9, mais un d\u00e9passement dialectique dans une forme de civilisation sup\u00e9rieure, sans n\u00e9cessairement conna\u00eetre la phase capitaliste du d\u00e9veloppement social.<\/p>\n<p>ILLUSTRATION : Photos extraites de la s\u00e9rie Alg\u00e9rie par <a href=\"http:\/\/www.agatherousset.com\">Agathe Rousset<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour d\u00e9buter cette premi\u00e8re s\u00e9rie de notes de lecture qui porte sur les \u00ab sources\u00a0 pr\u00e9-coloniales\u00a0\u00bb de l\u2019autogestion, nous reproduisons le court article de Michel Raptis-Pablo paru dans le deuxi\u00e8me num\u00e9ro de la revue Autogestion sous le titre Solidarit\u00e9 tribale et autogestion. Si le rapprochement que fait Raptis entre l\u2019asabiyya analys\u00e9e par Ibn Khaldoun (sur &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/editionsasymetrie.org\/autogestion\/la-question-des-sources-pre-coloniales-de-lautogestion-i-solidarite-tribale-et-autogestion\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;La question des \u00ab\u00a0racines\u00a0 pr\u00e9-coloniales\u00a0\u00bb de l\u2019autogestion : Solidarit\u00e9 tribale et autogestion.&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":258,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[22],"tags":[],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/autogestion\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/257"}],"collection":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/autogestion\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/autogestion\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/autogestion\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/autogestion\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=257"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/autogestion\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/257\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":267,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/autogestion\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/257\/revisions\/267"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/autogestion\/wp-json\/wp\/v2\/media\/258"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/autogestion\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=257"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/autogestion\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=257"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsasymetrie.org\/autogestion\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=257"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}