Un débat sur l’Algérie pré-coloniale (I)

L’autogestion et les débats sur le mode de production pré-colonial

Dans l’introduction de son livre L’autogestion, l’homme et l’État, Serge Koulytchisky donne cette présentation succincte du débat, que nous allons évoquer entre René Gallissot et Lucette Valensi ( parus dans la revue La Pensée en décembre 1968 téléchargeable sur Gallica), tout en le rapprochant de la question des « origines de l’autogestion » : « L’époque pré-coloniale en Algérie est marquée sur le plan socio-économique par un mode de production de type asiatique. De savants débats ont eu lieu à ce sujet, marqués par une confrontation entre René Gallissot et Lucette Valensi, le premier taxant de « féodal » ce mode de production, tandis que la seconde le considérait comme « archaïque ».
Cette opposition n’est pas une querelle sur le sexe des anges et elle nous intéresse ici directement. En effet « féodal », le mode de production pré-colonial algérien serait caractérisé par l’exploitation des masses rurales non seulement par les militaires et les fonctionnaires turcs de la Régence, mais encore par une aristocratie rurale autochtone et une caste religieuse. On constaterait déjà une opposition de classes marquée par des soulèvements paysans endémiques et par des « rêves collectifs ». Ce mode production se trouverait au point ultime d’avancement du précapitalisme.
Au contraire, considéré comme « archaïque », le mode de production se rapproche de l’économie primitive marquée par l’organisation de la société sur une base tribale et par la constance des pratiques collectives. Aucune lutte des classes n’existe, car c’est pour l’essentiel les travailleurs qui possèdent les moyens de production et le travail n’apparaît pas à cette époque comme étant séparé de la propriété de la terre.
Sur cette base de réflexion, il peut être intéressant, en remontant au delà de la période coloniale, de rechercher les racines de l’autogestion soit dans la lutte des classes et l’opposition à la féodalité, soit au contraire dans la tradition tribale dont elle constituerait le simple prolongement.
La première thèse, dans une stricte orthodoxie marxiste, suppose la dialectique connue du développement des sociétés : pré-capitalisme – capitalisme -socialisme.
La seconde thèse, plus harmonieuse, permet d’imaginer, en gommant la période coloniale, une société autogérée, qui aurait pu naître directement de la société tribale, du communisme primitif. »

Gallissot le féodalisme pré-colonial

En l’occurrence la thèse de René Gallissot est tout de même un peu plus compliquée et étayée que cela. Son article commence par un tableau économique de la société urbaine algérienne à la veille de la conquête qui « laisse voir la place de la bourgeoisie dans la Régence. Sa présence est ponctuelle ; selon l’expression de Marx, qui cherche à cerner la condition des marchands dans les pays précapitalistes, elle se trouve dans « les pores de la société » et même demeure corps étranger dans un organisme social dont la vie est autre que marchande ; enfin cette bourgeoisie est liée pour le meilleur ( affermage spéculatif) et pour le pire (confiscation) à l’ État ; en définitive c’est une bourgeoisie mineure, à part et dépendante. La propriété privée d’instruments économiques n’est donc pas absente mais dominée par la propriété publique. (…) L’État ou plutôt ses représentants, contrôlent directement le moyens de production essentiels : ateliers, moulins, chantiers de construction diverse. » On retrouverait donc là la caractéristique principale d’un « régime » dit asiatique : « l’emprise de l’État sur la vie économique »
Mais en se déplaçant des villes vers les campagnes, le tableau se densifie avec notamment les habous ces « fondations pieuses en main morte » (plus spécifiquement : « C’est un acte par lequel le propriétaire ou tenancier à perpétuité d’un bien, inspiré par une pensée charitable et dans la crainte de Dieu, le rend inaliénable pour en affecter la jouissance au profit d’une œu­vre pieuse ou d’utilité publique, immédiatement ou à l’extinction des bénéficiaires qu’il désigne.
Ces bénéficiaires peuvent être pris n’importe où, dans la famille ou hors de la famille, et sans obligation de suivre l’ordre des degrés ou de la parenté. » Sur ce sujet voir aussi à la fin de ce post). En effet « La propriété habous révèle parfaitement l’illusion que nous retrouverons sur le caractère collectif des terres de tribus et de village ; la propriété n’est rien ; dans le cas des habous elle est même pleinement idéale puisqu’elle est à Dieu ; ce qui compte c’est l’usufruit qui permet l’appropriation des revenus. Il serait même possible d’aller plus loin et de dire que les habous donne l’esquisse de l’ensemble du mode de production ; le rapport fondamental est dans l’appropriation du travail à travers des formes non privatives de propriété ( ce qui est bien précapitaliste), mais celle-ci assure la domination des bénéficiaires d’usufruit, qui par accaparement de droits religieux, publics ou collectifs tendent à transformer l’usage, en propriété privée ; le développement de la propriété privée s’opère sur fond d’usufruit. »
De même si la propriété de la terre est principalement collective, et qu’existent de nombreuses coutumes de travaux communautaires ( comme la touiza évoquée précédemment), il faut se garder d’idéaliser une « communauté primitive » car « même si la propriété apparaît commune (ou sacrée), la production peut bien être réglée suivant un rapport économique qui fasse travailler les uns pour laisser à d’autres le produit du travail ; les formes collectives dissimulent alors l’inégalité. » Évoquant les diverses formes de propriété et d’organisation du travail tribales, Gallissot constate qu’ils cachent des rapports d’exploitation et « le rapport d’exploitation à l’intérieur d’une forme collective aboutit à l’appropriation privée du produit du travail ; il n’est autre qu’un rapport de production et sur ce rapport peut s’effectuer au reste, un glissement de la propriété collective à la propriété privée. » Ainsi « La Régence d’Alger de 1830 offre donc l’exemple d’un système d’exploitation composé par des séries de relais qui sont de fonctionnement et d’efficacité différents mais qui exercent en définitive leur pression et des prélèvements essentiellement sur la paysannerie agricole ou pastorale. La production paysanne est ainsi la source principale qui assure les revenus, l’existence et la puissance des classes dominantes complexes dont le siège est tantôt à la campagne même : chefs locaux, tantôt en ville : titulaires de fonction et corps militaire turc. Que l’exploitation du travail soit réalisée par pression fiscale ou par utilisation de main d’oeuvre qui vend sa force de travail à des propriétaires terriens, elle définit toujours l’antagonisme social premier, celui de toute économie précapitaliste. » Gallissot conclue donc sur le caractère féodal de la société pré-coloniale algérienne en insistant évidemment sur l’inévitable « dépendance mutuelle » que toute tentative de caractérisation de ce type doit comporter : «  Cette société, dans une combinaison des droits de la propriété sur la terre et de droits de prélèvement est ainsi structurée suivant une hiérarchie de puissance et de dignité qui précise les dépendances : dépendance de la paysannerie d’abord qui est assujettie, très souvent à la mobilisation armée, toujours à des redevances et parfois à un travail forcé plus ou moins déguisé ; dépendances ensuite entre élément des classes supérieures, qui s’établissent à travers les enchevêtrements de liens personnels, les bénéfices en terres et en droits fiscaux, le partage des pouvoirs de commandement. Il serait bien difficile de ne pas parler de société féodale. »

Féodalisme ?
Dans les débats, qui paraissent effectivement souvent bien vains de nos jours, sur la caractérisation des modes de production pré-capitalistes*, le féodalisme est pour ainsi dire une catégorie maudite, qui a été soumise à toutes les contorsions imaginables, sans que ça ne donne jamais de résultat probant. Comme le constatait Arif Dirlik dans son article «  The Universalization of a Concept » «  Afin de décrire les sociétés comme étant féodales, il a été nécessaire, d’un côté, d’ignorer d’importantes différences structurelles entre elles, et de l’autre, de dilater (inflate) le sens du féodalisme pour l’accommoder à ces différences structurelles. Le féodalisme en est venu à décrire à peu prés tout, d’une institution politico-économique spécifiquement européenne à toute société agraire post-esclavagiste. (…) On aboutit à une situation où les lois générales de l’histoire ne peuvent être sauvées que par la création de lois spéciales pour chaque société, une entreprise qui ne fait donc que nier ses propres prémisses. » Cette critique vaut certes surtout pour des auteurs bien moins sérieux que Gallissot, qui étaye sa thèse avec des  analyses relativement détaillées des diverses formes d’exploitation. Néanmoins, plutôt que cette conclusion sur la nature du mode de production dominant dans la société algérienne de 1830, c’est la façon dont il présente les rapports sociaux et leur dynamique au sein des structures communautaires qui semble plus décisive.
D’ailleurs quand il revenu sur le sujet, notamment dans le recueil Marxisme et Algérie paru en 1976, la question de la féodalité est devenue bien moins centrale : « Simplement l’emploi du mot « féodal » est impossible si on l’attache au fief occidental, et les hypothèses soutenues restent à assurer ; mais la vision exclusive du féodalisme occidental n’est-elle pas à corriger par comparatisme ? Au demeurant, le fond de la question ne saurait se tenir dans l’appellation, il se situe bien plutôt dans la nécessité de restituer à part entière les séquences historiques qui n’obéissent pas à l’évolution de l’Europe Occidentale avant le triomphe capitaliste tout au moins. Marx en ses dernières réflexions, s’avance sur cette voie ; mais il ne sera guère suivi » (p.245). On trouve par contre dans le même recueil cette analyse éclairante sur la dialectique particulière entre « l’archaïque » et le « moderne » engendrée par la colonisation : « La propriété n’était d’abord que fictivement collective, et la mutation n’est donc pas aussi forte que Marx le croit ; la propriété familiale masque simplement l’appropriation privée ; l’individualisation de la terre algérienne qui s’effectuera lentement au grès des applications des lois foncières, jusque dans l’entre-deux guerres mondiales, et à travers les héritages, comme le partage, la conservation et les rachats des membres de la famille qui vont en ville ou émigrent, qui n’est même pas achevée, opère en réalité sur une propriété généralement déjà à la limite de la propriété individuelle ; d’autre part parallèlement à l’établissement des colons se consolide la propriété privée algérienne, par la concentration de la propriété indivise ( au détriment des femmes entre autres) par des achats, et même des rachats aux colons. Mais surtout, les Algériens répondent à l’agression coloniale, à la présence étrangère par le repliement familial et communautaire, c’est à dire sur la communauté rurale ou le groupement pastoral et en s’enfermant dans leurs différences culturelles ; c’est en particulier la différenciation par la langue et la religion. Cette culture déjà élémentaire, ne peut se renouveler ; la colonisation enlève les moyens d’instruction ; se produit même un effet d’archaïsme, et communautés et pratiques deviennent probablement plus archaïques, à la satisfaction des officiers des affaires indigènes et des écoles ethnographiques. » (p.234)

Les habous une question toujours d’actualité
Notons pour finir cette première partie que le destin des biens habous est encore l’objet de nombreuses controverses dans le Maghreb. Ainsi les terres habous nationalisées en 1964 en Tunisie dans le cadre de l’adoption du socialisme d’État comme modèle de développement et de la « coopérativisation forcée » qui n’était d’ailleurs pas sans annoncer la politique agricole du régime algérien dans les années 70, donnera ensuite lieue, avec l’ajustement structurel et l’insertion dans la division internationale du travail,  à des accaparements, lors des privatisations, par des proches du pouvoir qui selon Mohamed Elloumi sont une des causes de la révolution de 2011 : « Ce qui caractérise surtout cette période (96-2011), c’est que les terres ont été attribuées selon des critères de proximité avec le pouvoir, le plus souvent, d’ailleurs, en y mettant les formes. (…) c’est le président déchu qui assurait lui-même le suivi des opérations d’affectation des terres, rappelant des pratiques d’un autre temps lorsque le bey de Tunis offrait d’immenses henchirs à ses serviteurs et obligés pour services rendus.Ces concessions prenaient la forme d’une location, avec un cahier des charges à respecter, mais, dans la majorité des cas, les loyers n’étaient pas payés. (…).Ces formes de spoliation ne sont pas étrangères à la montée des frustrations qui ont fait le lit de la révolution des ruraux les plus touchés par la politique ultralibérale du régime et par la prédation du patrimoine de l’État. » ( « Les terres domaniales en Tunisie. Histoire d’une appropriation par les pouvoirs publics »).
Au Maroc, lors de ses voeux du nouvel an 2018, Mohammed VI a annoncé vouloir revoir de fond en comble la gestion de ces biens : « Les objectifs fondamentaux de cette réforme consistent en la préservation des biens habous publics, l’augmentation de leur rentabilité et leur promotion pour garantir une plus grande contribution au développement durable du pays ». En effet le recensement complet de ces biens n’est toujours pas effectué et l’enjeu est énorme comme le rappelait à l’époque le journal Jeune Afrique : « Le patrimoine, évalué en 2004 à quelque 100 milliards de dirhams, ne rapportait que 240 millions de dirhams, soit un taux de rendement de 0,24 %. Pis, 75 % des propriétés n’étaient même pas immatriculées à la conservation foncière, et une location sur deux s’effectuait sans contrat (…) la généralisation du processus de l’immatriculation a permis d’assainir la situation d’une bonne partie des biens habous : entre 2015 et 2016, le département a introduit près de 4 500 requêtes d’immatriculation et pu régulariser quelque 3 200 titres fonciers. Il est devenu également plus pointilleux dans le suivi des propriétés concernées par une expropriation, par des plans de développement ou des schémas d’aménagement. La mise en valeur des biens s’est également appréciée durant les années écoulées : en 2016, par exemple, les investissements immobiliers des habous ont atteint près de 500 millions de dirhams.
« Malgré tous les efforts fournis ces dernières années, le potentiel de rendement des biens habous reste énorme, affirme un ancien cadre du département. Les directives royales donneront sans doute un sérieux coup d’accélérateur à ce chantier. » Une des questions qui seront soulevées est sans aucun doute la politique d’investissement des habous.
Le département a longtemps été tiraillé entre le respect stricto sensu de la religion et les perspectives de placement et de rendement que permet la finance moderne. »
Enfin en Algérie, ce patrimoine impressionnant  dont on vient d’annoncer l’ouverture aux investisseurs a donné lieue déjà en 2008 à des controverses concernant des terrains particulièrement valorisables dans et autour d’Alger, le tout s’inscrivant bien évidemment dans le contexte d’une libéralisation plus large, souvent repoussée et aux enjeux énormes. 

* : a suivre bientôt sur le sujet notre recension des débats marxistes indiens sur le site associé  aux livres Subaltern Studies, une anthologie et La théorie post-coloniale et le spectre du capital.

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